dans les usages habituels de cette population, redoubla l’humeur sombre que la scène du consulat m’avait donnée. Arrivée chez madame Watrin, je me plaignis à cette dame, qui paraissait si bonne, de tous les actes de barbarie que j’avais vu commettre dans la ville. Elle se mit à sourire, et me répondit avec sa douce voix: — Je conçois que pour vous, nourrie dans d’autres mœurs, ces coutumes paraissent étranges; mais vous ne seriez pas ici huit jours, que vous n’y songeriez plus.
Cette sécheresse, cette dureté me révoltaient. Il me tardait d’être loin de tout ce monde.
La veille de notre départ, cédant aux importunités du capitaine Brandisco, j’allai lui faire une visite à bord de sa goélette. J’étais accompagnée par MM. David et Briet, car M. Chabrié ne se sentait aucune sympathie pour le pauvre capitaine vénitien.
Ce Brandisco était encore un original dans son genre: il posait pour moi, et je ne crus pas devoir en dédaigner l’esquisse. C’était un homme de cinquante ans, maigre et chétif, né à Venise. Depuis l’âge de six ans, il parcourait toutes les mers: il avait été mousse, matelot, capitaine et propriétaire de navire. Longtemps serviteur de l’épouse du doge, il s’était lancé ensuite dans le grand Océan, et avait éprouvé des fortunes diverses. Il parlait toutes les langues, mais toutes si mal, qu’à peine s’il pouvait se faire comprendre dans aucune, et néanmoins c’était un bavard intarissable. Il nous avait pris en grande amitié, moi surtout, parce que, disait-il, j’étais la compatriote de sa petite femme, c’est ainsi qu’il la nommait. Ce capitaine Brandisco nous avait raconté son histoire: de simple gondolier, il était parvenu à acquérir de la fortune; devenu riche, il avait voulu l’être plus encore, et avait été ruiné.
— Oui! nous dit-il un jour, j’ai eu à moi un beau trois-mâts de huit cents tonneaux; tellement chargé, que les chaînes de haubans entraient dans l’eau: mais j’ai été volé par ces chiens d’Anglais. Ces pirates m’ont dévalisé.
— Dans quels parages? demanda M. Ghabrié; et de quoi donc étiez-vous chargé?
— J’avais toute ma fortune à bord, reprit-il, évitant de répondre à la question; c’était mon dernier voyage. Ah! les chenapans d’Anglais! je les vois encore avec leurs habits rouges. Ces faquins-là sont bien les plus impudents coquins que Satan ait mis au monde: non contents de me voler, les scélérats m’ont garrotté et emmené en Angleterre.
— Diable m’emporte si je vous comprends, avec votre parler barroque, reprit M. Chabrié. Ce que je crois deviner, capitaine Brandisco, c’est que votre beau trois-mâts était tout bonnement un négrier, et le pirate qui vous a volé, une frégate anglaise qui vous aura pincé, n’est-ce pas cela?
— Comme vous le dites, capitaine. Cet infernal gouvernement anglais m’a tenu pendant deux ans en prison. Ils m’ont relâché enfin, mais ces voleurs m’ont gardé mon trois-mâts et tous mes nègres; c’est une infamie!
Et Brandisco se mit à pleurer.
— Après être sorti des prisons d’Angleterre, j’ai fait un petit héritage; je suis allé à Paris, où j’ai rencontré ma jolie petite femme de la rue Saint-Denis. Je me suis marié, et mon épouse m’a conseillé de venir faire le commerce à Sierra-Leone. Depuis que je suis dans ce pays, j’ai éprouvé encore beaucoup de malheurs, aussi j’ai presque entièrement abandonné la traite; le bon Dieu ne veut pas que je réussisse à vendre ces chiens de noirs. Maintenant je fais mon petit commerce, un peu de contrebande; ma petite femme a une jolie boutique, beaucoup d’ordre, et je pourrai peut-être, dans quatre ou cinq ans, retourner à ma belle Venise.
La goélette de Brandisco était du port de trente à quarante tonneaux; j’eus beaucoup de peine à y monter: le grand nègre qui me reçut était effrayant par les proportions herculéennes jointes à un air de férocité. J’éprouvai aussi des difficultés à descendre dans la chambre: à l’entrée, qui était un trou carré, s’appliquait une petite échelle placée perpendiculairement. M. Briet descendit le premier, et facilita mon introduction dans cette cage: elle ne pouvait contenir que trois personnes, et M. Briet n’y pouvait rester debout.
Le capitaine Brandisco était au comble de la joie: il nous reçut de son mieux, nous offrit du très bon rhum, de l’excellent café, des biscuits; il avait de tout en abondance. Il voulait absolument que j’acceptasse des petits colliers en verroteries, que les négriers ont toujours en quantité à leur bord; car des ornements de cette valeur sont aussi reçus par l’Afrique en échange de ses enfants. Je me contentai de lui prendre un verre de Bohême, afin de ne pas le désobliger. Après nous avoir parlé de sa petite femme, de son ancienne richesse, il en vint à faire l’article.
— Tenez, nous dit-il, j’ai là deux jolis petits nègres qui feraient bien votre affaire: ils sont bons, honnêtes, bien dressés, forts et sains. Cok! cria-t-il: aussitôt un jeune nègre de quinze à seize ans sauta dans la chambre et resta devant nous immobile. Le misérable Brandisco se mit à vanter sa marchandise, retournant de tout côté cet être humain, comme un maquignon eût pu faire d’un jeune poulain. Cet acte de barbarie rendit présents à mon esprit tous les maux de l’esclavage dont la Praya m’avait offert l’odieux tableau. Je priai M. David de me ramener.
Avant de quitter son bord, M. Briet pria le capitaine Brandisco de faire venir tout son monde sur le pont, afin que je visse de quels hommes se composait son équipage. Il avait huit nègres, tous grands, forts, et qui, d’un seul coup de poing, auraient assommé leur maitre. En nous éloignant de cette chétive barque, je dis à M. David — Ce que je ne peux m’expliquer dans cet homme, c’est ce mélange de hardiesse et de bassesse. Savez-vous qu’il lui faut du courage pour vivre à bord avec huit nègres qu’il maltraite et qui pourraient bien, si la vengeance les y portait, lui tordre le cou et le jeter à la mer.
— Oui, sans doute, il lui faut un certain courage: je conviens qu’à sa place je ne dormirais pas tranquille; mais la cupidité est un moteur si puissant, que les hommes exposent, journellement, leur vie dans l’espoir d’acquérir de l’or.
La Praya contient environ quatre mille habitants dans la saison des pluies; pendant juin, juillet et août, cette population diminue, à cause de l’insalubrité du climat.
Le seul commerce qu’on y fasse est la traite; il n’y existe aucun produit pour l’exportation. Les habitants de la Praya échangent des nègres contre de la farine, du vin, de l’huile, du riz, du sucre et autres denrées, ainsi qu’objets manufacturés dont ils ont besoin. Cette population est pauvre, se nourrit très mal, et la mortalité y est très considérable, par les nombreuses maladies auxquelles les habitants sont exposés.
Enfin, après être restés dix jours à la Praya, pour réparer notre navire, nous reprîmes la mer.
III. LA VIE DE BORD.
Pendant les huit premiers jours, je fus aussi malade que je l’avais été en sortant de la rivière de Bordeaux. Ma maladie prit ensuite un cours régulier: je vomissais tous les matins; je me trouvais mieux vers midi; de deux à quatre heures, j’éprouvais un fort malaise, et de quatre heures du soir au lendemain matin, j’étais tout à fait bien. Cet état journalier continua jusqu’à notre arrivée à Valparaiso. Mais, lorsque la mer devenait mauvaise, j’étais malade jour et nuit sans interruption.
Quatorze jours après notre sortie de la Praya, nous étions sous la ligne, et là commencèrent nos grandes misères.
Notre navire, ayant été réparé avec soin, ne faisait plus eau du tout; mais il en résulta un grave inconvénient: il nous vint de la cale une forte odeur occasionnée, pensâmes-nous, par la putréfaction de l’eau qui y était restée, et que la mer ne renouvelait plus. Cette odeur était tellement corrosive, que l’argenterie en devenait noire. Le bâtiment en était infecté: il nous fallut déserter nos cabanes, car on ne pouvait rester dans la chambre sans courir le risque d’être asphyxié.
Nous éprouvâmes pendant douze jours les souffrances les plus pénibles. Ne pouvant descendre dans la chambre, il fallut se résoudre à rester jour et nuit sur le pont. Nous avions continuellement, par quarts d’heure d’intervalle, de l’orage et de la pluie; ensuite le soleil de l’équateur dardait verticalement ses rayons sur nos têtes. La chaleur était intolérable, et nous ne pouvions mettre la tente pour nous en garantir, à cause de la fréquence des changements de vents. Chacun de nous, sur le pont, cherchait à se blottir dans un coin le mieux qu’il pouvait, afin d’avoir un peu d’ombre mais tous nos efforts étaient vains, et nous ne pouvions pas plus réussir à nous mettre à l’abri du soleil que de la pluie. C’était pitié de nous voir aussi mouillés que si la mer nous eût couverts de ses ondes, abattus par la chaleur, la fatigue et le sommeil. Nous éprouvions une soif dévorante, nous n’avions aucun fruit frais dont nous pussions nous rafraîchir. L’eau de rapprovisionment était renfermée dans des tonnes qui, toutes sur le pont, s’échauffaient par l’ardeur du soleil à un tel point que l’eau était plus que tiède. Nous avions la bouche sèche, brûlante: nous ressentions comme une espèce de rage.
Malgré les soins et les complaisances que ces messieurs du Mexicain eurent pour moi dans cette occasion comme pendant tout le voyage, je crus que je succomberais à la fatigue dont je fus accablée au passage de la ligne. M. Chabrié m’avait fait défoncer un tonneau vide, qui me servait d’abri: au moyen de cette maison roulante, j’étais, par exception aux autres personnes du bord, garantie à la fois du soleil et de la pluie.
M. David m’avait prêté des bottes: M. Briet s’était privé de sa grande capote en peau de poisson pour me la prêter. Cette capote, faite en Chine, du plus beau travail, était imperméable et excessivement légère. M. Chabrié m’avait donné un grand chapeau ciré également imperméable. Ainsi affublée, j’étais, nouveau Diogène, logée dans mon tonneau, faisant de tristes réflexions sur la condition humaine. M. David, qui a un secret à lui pour supporter le chaud et le froid avec la même sérénité, était toujours leste, gai et bien mis. Tous ces messieurs n’avaient que leur chemise et leur pantalon. M. David seul avait une cravate, des bas et une veste en toile blanche; lui et notre cuisinier étaient, chacun dans sa sphère, l’ame du navire. Rien ne pouvait les abattre. M. David avait mille prévenances pour nous: il nous faisait rafraîchir de l’eau dans des bouteilles qu’il tenait dans la mer, il nous préparait de la limonade avec les citrons aigres que le pieux Tappe nous avait vendus pour de bons citrons; il faisait donner à l’un de la soupe, à l’autre des bananes, à celui-ci du thé, à celui-là du punch; enfin il était le garde-malade de tous.
Nous restâmes environ dix-sept jours dans les parages de la ligne. Peu à peu l’infection disparut. On nettoya parfaitement la chambre; on brûla du vétiver, de la vanille; chacun donnant tout ce qu’il avait d’odeurs, afin de parfumer cette chambre, qui était la capitale de notre empire.
Comme l’équipage du Mexicain se composait d’hommes de progrès, il n’y eut pas de baptême sous la ligne. Le navire, qui était à son premier voyage, avait été lancé du chantier sans être baptisé, et conséquemment n’avait eu ni parrain ni marraine. On était sorti de la rivière un vendredi, et le capitaine ne voulait pas qu’on fît de baptême, trois événements importants qui faisaient dire à Leborgne, le vrai matelot, que ses sœurs pourraient bien voir fleurir les cerisiers deux saisons de suite avant que nous revissions la terre. On n’osa pas aller contre l’ordre du capitaine; mais il se trama une conspiration sur le gaillard d’avant, à la tête de laquelle était le cuisinier. Celui-ci, au nom de Neptune, dont il s’intitulait le secrétaire, écrivit une lettre au capitaine. Leborgne se chargea de la remettre; revêtu d’une toile à voiles imbibée d’eau de mer, il avait assez l’apparence du messager du dieu des ondes.
Je suis fâchée de ne plus avoir cette lettre: le style, l’orthographe et la pensée étaient caractéristiques.
Le malin cuisinier exprimait le courroux que le dieu ressentait à voir son empire traversé par des capitaines philosophes. Il menaçait de les engloutir, à moins qu’ils ne voulussent bien se prêter de bonne grâce à payer le tribut qu’ils lui devaient. Notre capitaine comprit très bien l’ingénieux apologue, et afin d’apaiser le courroux de Neptune, il envoya à ses dignes représentants du vin, de l’eau de vie, du pain blanc, un jambon et une bourse dans laquelle chacun de ceux qui passaient la ligne pour la première fois avait mis une pièce de monnaie. Il nous parut que le dieu fut très sensible à tous ces dons, car nous entendîmes, au milieu des chants de ses serviteurs, les voix glapissantes du cuisinier et de Leborgne percer de la manière la plus discordante.
Entre la ligne et le cap Horn nous eûmes d’assez beaux jours. Ce fut alors que j’admirai avec ravissement le lever du soleil dans toute sa magnificence. Quel spectacle imposant sous cette zone! Toutefois le coucher du soleil me paraissait plus beau encore. Non, l’œil humain ne peut voir rien de plus sublime, d’un grandiose plus divin, d’une plus éblouissante beauté que le coucher du soleil entre les tropiques! Je n’essaierai pas de décrire les effets magiques de lumière que produisent ses derniers rayons sur les nuages et sur les flots. La parole est sans couleur pour les peindre, le pinceau sans vie pour en animer la peinture; ces spectacles ravissent, élèvent l’ame vers le créateur; mais il n’est pas donné à l’homme de reproduire les émotions qu’ils excitent.
Après un beau coucher du soleil, j’aimais à rester une partie de la nuit sur le pont. Je m’asseyais au bout du navire, et là, tout en causant avec M. Chabrié, je regardais avec un vif plaisir les dessins de lumière phosphorique qui jaillissent du mouvement des vagues. Quelle brillante comète notre navire traînait après lui! Quelle richesse de diamants ces folles vagues soulevaient dans leurs jeux. J’aimais aussi avoir des bandes de gros marsouins venir le long du navire, laissant après eux les traces de leur course en longues fusées de lumière phosphorique qui éclairaient de vastes espaces de la mer: puis arrivait l’heure du lever de la lune; sa clarté envahissait peu à peu l’empire de la nuit; les brillants diamants rentraient dans le fond de l’abîme, et, pénétrés des rayons de l’astre, les flots, éblouissants de reflets, scintillaient comme les étoiles au firmament.
Combien de délicieuses soirées n’ai-je pas ainsi passées, plongée dans la plus douce rêverie! M. Chabrié me parlait des peines dont sa vie avait été traversée, mais surtout de la dernière déception qui lui avait si cruellement brisé le cœur. Il souffrait, et la similitude de souffrance établissait, même à notre insu, un rapport sympathique des plus intimes. Chaque jour M. Chabrié m’aimait davantage, et chaque jour aussi j’éprouvais un bien-être indicible à me sentir aimée de lui.
Vint le cap Horn, avec toutes ses horreurs. Il a été l’objet de trop de descriptions pour que je ne me croie dispensée d’en parler longuement à mes lecteurs. Qu’il leur suffise d’apprendre que la température varie de 7 à 20° de froid, selon la saison et la latitude par laquelle on double le cap. Nous le passâmes par les 58°, et dans les mois de juillet et août, ce qui nous donna de 8 à 12° de froid. Nous eûmes passablement de neige, de grêle et de glace.
Ce fut là que nous éprouvâmes une seconde série de misères. La mer, dans les parages du cap Horn, est constamment épouvantable. Nous y rencontrâmes presque toujours des vents contraires; le froid paralysait les forces de notre équipage, même de nos hommes les plus forts. Nos matelots étaient tous jeunes et vigoureux; cependant plusieurs eurent des clous, d’autres se firent beaucoup de mal en tombant sur le pont. Il y en eut un qui se laissa tomber du mât de hune sur le cabestan et se démit l’épaule. Ceux dont la santé résistait étaient écrasés de fatigue, par la nécessité de faire la tâche de ceux qui se trouvaient hors de service. Pour comble de maux, ces malheureux matelots n’avaient pas le quart des vêtements qui leur eussent été nécessaires. L’insouciance que donne aux matelots leur vie aventureuse fait que, lorsqu’ils partent pour un long voyage, ils ne pensent guère à se munir des vêtements indispensables pour se garantir du chaud et du froid; il arrive quelquefois qu’à la ligne ils manquent de vêtements légers, et qu’au cap Horn ils n’ont souvent que leurs deux chemises de laine pour tout rechange, et le surplus de leurs hardes à l’avenant. Ah! c’est là que j’ai vu, dans ce qu’ils ont de plus horrible, les maux qui peuvent tomber sur l’homme. J’ai vu des matelots dont la chemise de laine et le pantalon étaient gelés sur eux, ne pouvant faire aucun mouvement sans que leur chair ne fût meurtrie par le frottement de la glace sur leurs membres engourdis par le froid. Les cabanes où ces malheureux avaient leurs lits étaient remplies d’eau (comme d’ordinaire cela arrive dans les gros temps au gaillard d’avant des petits navires), et ils n’avaient pas d’autre lieu pour se reposer. Oh! quel douloureux spectacle que de voir des hommes réduits à un tel état de souffrance!
Le ministre de la marine pourrait prévenir les malheurs qui résultent du dénuement du matelot, en obligeant les commissaires de marine dans les ports à passer, conjointement avec les capitaines, la revue des hardes avant l’embarquement. Les règlements seront toujours impuissants tant qu’on ne pourvoira pas aux moyens d’en assurer la rigoureuse exécution. À bord des bâtiments de l’État, les hardes du matelot sont l’objet de fréquentes revues: on lui fournit les vêtements que le règlement l’oblige à avoir, et qu’il ne peut représenter, puis on en retient le prix sur sa solde. Pourquoi la même surveillance ne serait-elle pas exercée à bord des navires de la marine marchande?
L’imprévoyance du matelot, ou son insouciance, même pour les maux contre lesquels il aura à lutter, l’assimile à l’enfance; il faut prévoir pour lui, notre intérêt, autant que l’humanité, nous y oblige. La souffrance physique, portée à l’extrême, démoralise l’homme à un tel point qu’on ne peut en obtenir aucun service. Ces messieurs m’en ont raconté divers exemples. Il est arrivé, au cap Horn, à plusieurs capitaines, d’être forcés, afin de se faire obéir, de commander avec un pistolet chargé à chaque main, les matelots se refusant à monter dans les hunes. Le froid excessif fait tomber le matelot dans une démoralisation qui le rend absolument inerte; il résiste à la prière, il supporte les coups sans que rien puisse le faire mouvoir. Quelquefois ces malheureux sont pris par l’onglée; et, s’ils se trouvent alors dans les hunes, ils se laissent choir au risque de se tuer, tant leurs mains sont douloureuses ou engourdies. Si ces hommes étaient bien couverts, s’ils avaient une capote imperméable qui garantît leurs vêtements de laine de toute humidité, ils pourraient, avec une nourriture convenable, supporter tel degré de froid que ce fût. Ce qui se passa à bord de notre bâtiment me fournit la preuve de ce que j’avance. Cinq de nos hommes étaient bien nippés et quatre dans le plus grand dénuement. Les cinq hommes qui avaient suffisamment de vêtements supportèrent le froid sans en être malades, tandis que les quatre autres furent mis hors de service par les maux dont ils furent atteints. Ils avaient une fièvre continuelle, leurs corps étaient couverts d’abcès; ils ne pouvaient plus manger et se trouvaient réduits à un tel état de faiblesse, que nous craignions pour leur vie.
Ce fut encore pendant cette terrible crise de douleur et de fatigue que se montra, dans toute son étendue, l’indomptable courage de notre brave capitaine. Toujours sur le pont, il encourageait ses hommes par son exemple et ses douces exhortations. Il donnait une de ses capotes et des gants à l’homme qui était à la barre; un chapeau à celui-ci, un pantalon à celui-là; des bottes, des bas, des chemises, enfin tout ce qu’il pouvait donner. Ensuite il allait visiter les malades sur le gaillard d’avant, les pansait, les consolait, les ranimait. – Eh bien! garçons, leur disait-il en entrant, comment allons-nous aujourd’hui? ces coquins d’abcès s’en vont-ils?… Toi, Leborgne, on dit que tu bois la mer et les poissons: tu es peut-être échauffé, mon garçon?
– Échauffé, capitaine! oh ben oui! c’est tout le contraire: je grelotte.
– Mais, bêta, tu grelottes parce que tu as la fièvre.
– Oh! oui! et d’une belle force! Mais capitaine, j’avais toujours entendu dire que l’on avait chaud avec la fièvre, et moi je suis gelé.
– Comment ne serais-tu pas gelé avec ta chemise rose, imbécille? Mais tu étais donc fou quand tu t’es embarqué pour passer le cap Horn avec cette seule chemise de toile et un mauvais pantalon?
– Que voulez-vous, capitaine? je déteste les bagages: je trouve que cela embarrasse à bord; et puis, le vrai matelot, doit être comme le limaçon qui porte tout sur lui.
– Malheureux! c’est avec de semblables idées que tu es arrivé à trente-huit ans, n’ayant pour tout bien qu’une chemise rose et un pantalon de toile.
– Eh! capitaine, cela suffit au vrai matelot, qui fait son état par goût, qui ne vit que pour voir du pays; et j’en ai vu du pays!
– Et cela t’a rendu bien plus riche.
– Capitaine, est-ce que le vrai matelot pense à devenir riche?
– Allons, garçons, maintenant que vous voilà pansés et un peu appropriés, je vais vous envoyer de la soupe et un plat de la table: tenez voilà du chocolat et du tabac à chiquer, que mademoiselle Flora m’a donnés pour vous; elle vous recommande de prendre votre mal en patience, et de lui faire demander ce qu’elle pourrait vous envoyer pour vous faire plaisir.
– Merci! capitaine, merci! Dites à cette bonne demoiselle que nous lui sommes bien reconnaissants pour son tabac: le tabac c’est l’ame du matelot. Capitaine, soyez tranquille, avant huit jours nous serons sur le pont.
Chaque fois que M. Chabrié revenait de voir ses malades, il me racontait les conversations qu’il avait eues avec ces hommes d’une nature à part. Il faut avoir vécu parmi les matelots, s’être donné la peine de les étudier pour pouvoir imaginer l’ordre bizarre d’idées qu’il y a dans ces têtes.
Le vrai matelot, comme disait Leborgne, n’a ni patrie ni famille. Son langage n’appartient, en propre, à aucune nation. C’est un amalgame de mots pris à toutes les langues, à celles des nègres et sauvages de l’Amérique comme à celles de Cervantes et de Shakspeare. N’ayant d’autres vêtements que ceux dont il est couvert, il vit au hasard, sans s’inquiéter de l’avenir; parcourt la vaste étendue des mers; erre au sein des forêts avec les peuplades sauvages, ou dépense en peu de jours, dans quelque port, avec des filles publiques, l’argent qu’il a rudement gagné pendant une longue traversée. Le vrai matelot déserte, toutes les fois qu’il le peut, et passe successivement à bord des navires de toutes les nations, visite tous les pays, satisfait de voir, sans chercher à rien comprendre de tout ce qu’il voit. C’est un oiseau voyageur qui se repose quelques instants sur les arbres qu’il rencontre sur sa route, mais qui ne se fixe dans aucun bocage. Le vrai matelot ne s’attache à rien, n’a aucune affection, n’aime personne, pas même lui. C’est un être passif, servant à la navigation, mais aussi indifférent que l’ancre quant à la plage où le bâtiment mouillera. Arrivé dans un port, il abandonne son navire et le salaire qui lui est dû, va à terre, y vend jusqu’à sa pipe, pour aller dîner avec une fille, et, le lendemain, s’engage de nouveau à bord du premier bâtiment anglais, suédois ou américain qui a besoin de ses services. Si dans sa périlleuse carrière la mer l’épargne; si sa santé résiste à tous les excès, à toutes les fatigues; s’il survit à tous les maux dont il est assailli, parvenu à cet état de vieillesse qui ne lui laisse plus la force de larguer une écoute, il se résigne à rester à terre; il mendie son pain, dans le port où son dernier voyage l’a laissé, va manger ce pain sur la plage, au soleil, regarde la mer avec amour; c’est la compagne de sa jeunesse; elle lui rappelle de nombreux souvenirs; il gémit de son impuissance, puis va mourir à l’hôpital.
Voilà la vie du vrai matelot. Leborgne m’a servi de modèle; mais, comme tout dégénère dans notre société, ce type se perd chaque jour. Maintenant les matelots se marient, portent avec eux une malle bien garnie, désertent moins, parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs effets et l’argent qui leur est dû, mettent de l’amour-propre à entendre leur profession, ont l’ambition de parvenir; et, lorsque leurs efforts pour atteindre ce but ont été sans succès, terminent leur vie laborieuse dans les embarcations ou allèges des ports de mer.
Le froid du cap Horn, outre ses funestes effets sur la santé du matelot exerce une fâcheuse influence sur le moral de ceux même qui prennent le plus de précautions pour se préserver de ses atteintes. Les officiers, ayant des cabanes bien sèches, étant pourvus de tout ce que l’industrie humaine a pu inventer pour se garantir du froid et de l’humidité, n’en souffrent pas comme le matelot au point d’en être malades, mais l’âpreté de la température les rend moroses. L’extrême difficulté qu’ils éprouvent à faire exécuter le commandement, la vue des souffrances de leurs hommes, l’énergie qu’exige l’accomplissement de leurs devoirs, les fatigues extrêmes qui en résultent, toutes ces causes réunies les irritent; leur humeur en devient acariâtre, et les caractères les plus doux au bout d’un mois de séjour dans ces parages, sont insupportables. M. Briet, qui, depuis dix ans, n’avait pas quitté les côtes du Pérou et de la Californie, où le ciel est toujours pur, où la température est tiède ne pouvait se faire aux neiges et aux glaces du cap. M. Miota, très frileux, habitué à toutes les douceurs de la vie de Paris et dont la santé était faible, souffrait horriblement. Cesario et Fernando pleuraient leur beau ciel d’Andalousie. Don José seul supportait le froid sans mot dire. Quant à M. David il se faisait un point d’honneur d’y paraître insensible, mais l’insociabilité de son humeur ne prouvait que trop qu’il en souffrait autant que nous. M. Chabrié était plus brusque et plus bourru que jamais, et moi j’étais devenue si capricieuse, si irritable, que la moindre contrariété excitait mes larmes ou ma colère. Le seul individu qui se montra toujours le même fut le cuisinier: il ne se démentit pas un seul jour, et fut admirable de gaîté et de courage. Il trouvait moyen de faire la cuisine, malgré le temps épouvantable qui renversait ses fourneaux; soignait les matelots; aidait notre mousse dans le service de la chambre; prêtait encore la main à la manœuvre quand il le fallait, et souvent même faisait le quart de nuit. Pendant toute la traversée, il n’eut pas une minute de malaise, quoiqu’à le voir petit, maigre et pâle, on l’eût pris pour un homme très faible. Il était de Bordeaux; mais ayant fait à Paris son apprentissage de cuisinier, il y avait pris toutes les manières du Parisien. C’était un beau parleur, un grand liseur de romans. Il avait servi comme cuisinier à bord d’une frégate de l’État, et passé le cap de Bonne-Espérance.
Naviguant en juillet et août à l’extrémité méridionale de l’Amérique, nous n’avions que quatre heures de jour, et, lorsque la lune n’éclairait pas, nous étions pendant vingt heures dans une obscurité profonde. Ces longues nuits, augmentant les difficultés et les dangers de la navigation, sont cause de nombreuses avaries; les mouvements violents du navire, le sifflement affreux des vagues ôtent toute faculté pour s’occuper à chose quelconque. On ne pouvait ni lire, ni se promener, ni même dormir. Que serais-je devenue pendant les six semaines de cruelles souffrances que nous eûmes à endurer dans ces parages, si, abandonnée à mes propres forces, mon âme n’eût été réchauffée par la suave et pure affection de M. Chabrié?
Avant de monter sur le pont pour y faire son quart, M. Chabrié venait auprès de mon lit et me demandait avec sa voix qu’il faisait douce: — Mademoiselle Flora, je vous en supplie, dites-moi quelques paroles de votre bonne amitié, que je puisse supporter quatre heures de froid, de neige, de glace.
— Serais-je donc assez heureuse, pauvre ami, pour que mon amitié pût alléger vos maux? Ah! elle vous est bien acquise mais savez-vous que c’est me faire Dieu de me dire que je puis diminuer vos souffrances?
— Eh bien! mademoiselle Flora, vous êtes Dieu, du moins pour moi. Telle est la puissance que vous exercez sur tout mon être, qu’il suffit d’un mot de vous, d’un de vos regards, d’un de vos sourires pour augmenter ma force et soutenir mon courage. Je monte là haut, et pendant quatre heures je pense à vous et ne sens pas le froid.
— Que de femmes à ma place seraient flattées d’entendre de telles paroles! elles remplissent mon cœur de joie: je vous en remercie, Chabrié, j’en garderai le souvenir toute ma vie. Montez, cher ami, et puisque songer à moi peut vous rendre heureux, persuadez-vous bien que l’amitié que je ressens pour vous dépasse de beaucoup, quoique différant de nature, l’amour dont d’autres femmes vous ont aimé.
En disant ces mots, je lui serrais la main en lui mettant ses gants; souvent même, en lui arrangeant ses doubles cravates, afin de le garantir du froid, je l’embrassais sur le front. Je me plaisais à l’entourer de ces soins et de ces caresses comme s’il eût été mon frère ou mon fils.
Je sens ici toute la difficulté de la tâche que je me suis imposée, non que rien de ce que j’ai à dire soit pour moi une cause de repentir; mais je crains que la peinture d’un amour vrai, d’un côté, et d’une amitié pure, de l’autre, ne soit, dans ce siècle matériel, accusée d’invraisemblance; je crains de ne rencontrer que peu de personnes dont l’ame, en harmonie avec la mienne, croie à mes paroles. Au surplus, avant de commencer ce livre, j’ai examiné attentivement toutes les conséquences possibles de ma narration, et, quelque pénibles que fussent les devoirs que ma conscience m’imposait, ma foi d’apôtre n’a pas chancelé; je n’ai pas reculé devant leur accomplissement.
M. Chabrié, d’une nature sensible, ne put voir mes douleurs sans en être profondément ému: de l’amitié il passa à l’amour, comme cela serait arrivé à presque tous les hommes de son âge qui auraient eu à vivre avec une jeune femme dans l’intimité de la vie de bord, et cela pendant cinq mois.