SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Je crois qu’en mer le cœur de l’homme est plus aimant: perdu au milieu de l’Océan, séparé de la mort par une faible planche, il réfléchit sur l’instabilité des choses humaines; sa vie passée se déroule devant lui, et, parmi les sentiments qui l’ont agité, il n’en voit qu’un seul dont il lui reste quelque chose, qui ait encore pour lui des souvenirs de bonheur: c’est l’amour. L’homme, prêt à quitter la vie, reconnaît tout le vide de l’ambition, toute la stérilité de la gloire; il sent l’ennui naître des grandeurs et la satiété des richesses. Mais l’impression des amours de sa jeunesse répand des charmes jusque sur les derniers instants de son existence. Il croit instinctivement qu’il retrouvera dans un meilleur monde les êtres qui ont eu ses affections. À bord, les êtres tendres et religieux ont le cœur plus aimant, la foi plus vive: isolé de toutes les sociétés de la terre, en présence de l’éternité, on sent le besoin d’aimer et de croire, et ces deux sentiments s’épurent de tout mondain alliage.

M. Chabrié était un de ces êtres; il avait pris la résolution de ne m’aimer que d’amitié mais l’amour entra dans son cœur malgré sa volonté. Je dois dire que la bizarrerie de nos positions respectives, le mystère dont j’étais enveloppée à ses yeux et la vive amitié que je lui témoignais concoururent à faire naître en lui un sentiment auquel il n’aurait peut-être pas été accessible dans une autre circonstance.

D’après le plan que je m’étais tracé, j’avais été obligée de mentir à M. Chabrié, et, en lui racontant très succinctement les événements de ma vie, je lui avais caché mon mariage. Cependant il avait fallu lui expliquer la naissance de ma fille. Oh! que celui qui, pour sortir d’embarras, recourt à un premier mensonge, connaît mal la route sans issue dans laquelle il s’engage! Il faut qu’il continue à mentir, et il ne peut sortir des inextricables sinuosités du ténébreux labyrinthe qu’en revenant, en définitive, à la vérité. Je m’étais vue forcée de dire à M. Chabrié que j’avais eu un enfant, quoique demoiselle: je lui dis que c’était là le secret motif auquel il fallait attribuer la répugnance que j’affichais pour le mariage.

Cette confidence eut pour résultat de me faire aimer encore davantage par M. Chabrié. Son ame était trop grande et trop délicate pour ne pas comprendre avec une exquise sensibilité tout ce qu’il y a de malheur dans la position d’une jeune fille trompée et abandonnée lâchement par celui qui l’a séduite. Il commença par me plaindre et éprouva pour moi ce respect que commande une douleur vraie et sans remède. Mais, après m’avoir plainte, la passion qu’il ressentit lui fit naître la sublime pensée de faire un de ces actes de dévouement qui ne sont guère compris de nos jours et que même notre stupide société tourne en dérision parce qu’elle n’a de sens que pour ses intérêts matériels, et qu’il est plus facile à son égoïsme de ridiculiser l’abnégation que de l’imiter.

M. Chabrié conçut le projet de me rendre à la société dont il me voyait bannie en m’offrant la protection de son nom. À cette proposition faite avec une générosité au-dessus de tout éloge, je me sentis pénétrée pour lui de la reconnaissance la plus profonde, et en même temps je reculai d’épouvante à l’idée des conséquences que pouvait avoir le mensonge que j’avais été contrainte de faire.

Aussi, lorsque M. Chabrié m’offrit de m’épouser, je cachai ma tête dans mes mains, n’osant lui répondre et craignant de lui laisser lire sur mes traits ce qui se passait au fond de mon ame. Je restai longtemps sans pouvoir trouver une parole. Je me prosternais en pensée devant un tel amour, et puis, songeant que je ne pourrais jamais partager cet amour céleste, j’en versais des larmes de désespoir.

M. Chabrié souffrait de mon silence; il le rompit et me dit — Mademoiselle Flora, s’il vous est impossible de me répondre un oui ou un non, regardez-moi, vos yeux sont tellement expressifs, que j’y devinerai facilement votre pensée.

— Ah! pauvre ami, c’est justement afin de vous éviter cette nouvelle peine que je n’ose vous regarder.

— Vous refusez donc l’amour de votre vieil ami? ah! il vous aime pourtant bien!

— Chabrié! lui dis-je, en jetant ma tête sur sa poitrine, votre amour me paraît trop grand, trop généreux. Je crains qu’il ne soit qu’un moment de folie.

— Flora! en ce moment vous ne pensez pas ce que vous dites; votre réponse est celle du monde, car c’est ainsi qu’on me jugera dans cette société qui se vante de sa civilisation. Mais, mon enfant, je n’ai pas achevé ma proposition: je ne vous offre pas d’aller vivre à Bordeaux, à Lorient, ou même à Paris. Dans ces villes, si vaines de leurs perfectionnements, on nous montrerait au doigt, vous, parce que vous avez eu le malheur d’être trompée par un homme assez lâche pour vous abandonner, et moi, parce que je me serais mis au-dessus de misérables préjugés, que vous aimant d’un amour vrai, plus puissant que la vaine opinion du monde, je me serais marié avec vous, comme si la première obligation d’un homme d’honneur n’était pas d’épouser la femme qu’il aime, afin d’acquérir le droit de la protéger et de la défendre, ce qu’il ne peut faire à l’égard de sa maîtresse. Chère Flora, nous resterons en Amérique, à Valparaiso, si la ville vous plaît; à Lima, si vous le préférez; sur les côtes de la Californie qui sont si belles, aux États-Unis, aux Indes, en Chine, où vous voudrez enfin. J’aime bien la France, plus encore mon vieux père; mais avec vous, Flora, je ne crains d’éprouver aucun vide. Ah! mon amie, je vous aime tant que le lieu le plus aride, si vous le choisissiez, me paraîtrait un paradis.

L’amour vrai a langage, son de voix, regard, expression, tout à lui que nul autre ne pourrait imiter. Je regardai M. Chabrié, et je vis que j’étais réellement aimée. Cette découverte produisit sur moi un élan de ravissement, car l’amour comme je le comprends c’est l’esprit de Dieu à nous mortels, attachés à la terre, d’adorer la divine apparition. Mais à cet élan de gratitude succéda l’horrible désespoir qui naissait de ma position. Moi m’unir à un être dont je me sentais aimée, impossible! Une voix infernale me répétait avec un ricanement affreux « Tu es mariée! C’est à un être méprisable, il est vrai; mais enchaînée à lui pour le reste de tes jours, tu ne peux te soustraire à son joug. Pèse la chaîne qui te fait son esclave et vois si plus qu’à Paris, tu peux la rompre! » Je crus que mon front allait éclater. J’étais assise sur mon lit, M. Chabrié appuyé auprès de moi; j’attirai sa tête sur mes genoux dans l’intention de lui parler. J’allais lui révéler toute la vérité, mais mes larmes me suffoquèrent; elles tombèrent en abondance et inondèrent son visage. M. Chabrié ne pouvait me comprendre: il voyait en moi une douleur qui me débordait et sentait en même temps que je l’aimais avec la plus sincère affection. Je le priai de me laisser: j’étais incapable de contenir mes sanglots et craignais d’être entendue par mes voisins. Je le suppliai de m’aimer toujours, tout en le priant de me donner deux jours pour me remettre de l’agitation produite par cette conversation.

D’après l’offre que M. Chabrié venait de me faire, je ne pouvais plus douter qu’il ne m’aimât avec sincérité et véhémence, comme toute ma vie j’avais souhaité de l’être; mais, hélas! cet amour si pur, si dévoué, où j’aurais pu encore espérer trouver le bonheur, remplissait mon cœur d’amertume et de désespoir, en me faisant sentir, dans toute son horreur, l’indigne mariage qu’on m’avait forcée de contracter.

Je restai, pendant deux jours, dans une incertitude des plus pénibles. Parfois, j’étais presque décidée à céder à mon penchant, en disant à M. Chabrié toute la vérité sur ma position; mais la réflexion venait bientôt réprimer ce laisser-aller de ma franchise; toutes les conséquences possibles s’en présentaient à mon esprit. J’imaginais M. Chabrié me repoussant, comme tous les autres l’avaient fait; je me voyais seule, délaissée, en proie à mon désespoir. Je reculais, je l’avoue, devant cet accroissement de douleur que je craignais ne pouvoir supporter, et qui eût pu résulter d’une révélation indiscrète. Dans mon inquiétante perplexité, il me vint en pensée de faire causer M. David sur M. Chabrié, afin d’en connaître plus particulièrement le caractère, et aussi pour apprendre de M. David, qui connaissait si bien le monde, beaucoup de choses que j’ignorais, et dont je sentais le besoin d’être informée.

M. David était toujours fort aimable quand je voulais m’entretenir avec lui, quoiqu’il se tînt constamment sur un ton de réserve et de cérémonie qu’il conserva jusqu’aux derniers instants du voyage.

Un soir, M. David étant venu causer avec moi dans ma cabane pendant que M. Chabrié était de quart, j’engageai la conversation sur l’amour, l’amitié, pour, de là, arriver à son ami M. Chabrié. — Vous croyez donc, monsieur David, qu’il n’est pas dans la nature des hommes d’éprouver un amour pur, dégagé entièrement de tout intérêt personnel, et tout à fait d’abnégation?

— Mademoiselle, j’en suis convaincu. Femmes et hommes, nous recherchons la beauté, la richesse, le talent pour les jouissances que nous en espérons et nous n’aimons qu’en proportion de celles que nous donne l’objet aimé.

— Mon Dieu! comme vous avez toujours des réponses arides et désolantes!

— Aimeriez-vous mieux que je vous trompasse?… je vous suis trop sincèrement attaché pour y consentir jamais. Vous êtes la seule femme pour laquelle mon estime a augmenté à mesure que je l’ai connue davantage. Avant de vous avoir rencontrée, je ne me figurais pas qu’il pût exister une personne aussi réellement bonne: vous me réconciliez avec l’espèce humaine, et je conçois qu’on vous aime sans espoir de retour; mais, chère demoiselle, vous faites exception, et l’exception confirme la règle.

— Eh bien! j’admets que vous ayez raison, que l’amour soit effectivement un sentiment égoïste, et je crois avec vous qu’il l’est en général; mais en est-il de même de l’amitié? cette affection n’existe-t-elle pas indépendamment de tout intérêt?

— En vérité, je vous admire! à vingt-six ans, croire encore avec cette candeur d’enfant qu’il existe de l’amitié parmi les hommes!

— Eh quoi! monsieur, le nieriez-vous?

— Chère demoiselle, ne rougissez pas ainsi en me regardant avec vos grands yeux pleins de courroux et de dédain. Je vous le répète, je vous aime comme si vous étiez ma sœur, et, dussé-je vous faire de la peine, j’aurai le courage de vous éclairer. Sachez donc, enfant que vous êtes encore, que le mot amitié, qui se rencontre dans tous les livres, dans toutes les bouches, désigne un sentiment idéal qui n’a jamais existé parmi les hommes. Pas un d’eux n’y croit, parce qu’aucun d’eux ne l’a ressenti, et que nul n’en a reconnu l’existence dans autrui. Les femmes ont, entre elles, trop de motifs de rivalité pour pouvoir s’aimer d’une manière désintéressée; leurs rapports avec l’autre sexe, lorsqu’ils n’ont pas l’amour pour base, sont fondés sur l’intérêt et, au total, leurs affections sont transitoires comme les causes qui les ont fait naître. Quant aux hommes, ils n’ont jamais d’amitié pour les femmes, et ne les aiment que par amour, s’ils ne s’attachent à elles par intérêt; entre eux, ils se recherchent ou se quittent selon que l’intérêt du moment les détermine, et l’amitié, telle que les poètes et les philosophes nous la désignent est un piège tendu à la crédulité; c’est un mot dont la société se charge de nous faire connaître le vide.

— Ah! monsieur! votre misanthropie vous rend injuste et vous fait calomnier l’espèce humaine: je vous affirme que je crois à l’existence de l’amitié.

— Mademoiselle, l’expression de vos traits, l’accent de votre voix me prouvent qu’elle existe dans votre cœur; mais, je vous le répète, vous êtes une exception et il me semble que nous parlons de la race humaine.

— Alors, monsieur, cette grande amitié que vous professez pour M. Chabrié n’est donc qu’une vaine illusion?

— Cette question, mademoiselle, est très délicate. À vous seule j’y répondrai, voulant vous donner, par là, une preuve irrécusable de mon attachement. Chabrié est la personne que j’aime le plus au monde; cependant le principe de cette amitié repose entièrement sur l’avantage que je trouve dans l’association que j’ai formée avec lui: il en est de même de son côté à mon égard.

Je regardai M. David avec une émotion qui lui fit connaître combien je souffrais; il me prit la main et me dit avec affection: — Que voulez-vous, chère demoiselle? il faut prendre le monde comme il est; mais je désirerais, ainsi que je vous le disais à la Praya, vous voir connaître ce monde au milieu duquel vous êtes destinée à vivre, afin d’éviter d’y être dupe, méconnue, ridiculisée même, et, en définitive malheureuse. Votre candeur sera prise pour de l’hypocrisie, on se servira de vous comme d’un instrument, et vous serez délaissée lorsque vous ne pourrez plus être utile. La douleur entrera alors dans votre cœur bon et sensible, vous vous y laisserez aller avec toute la violence de votre imagination; le désespoir même s’emparera de vous, et vous userez dans la lutte, et par de continuelles déceptions, cette richesse d’organisation dont la nature vous a douée.

— Je vous remercie, mon cher monsieur, de vos avertissements et de vos conseils. Je crois avec vous que c’est un grand tort de ne pas connaître le monde, et, quelque pénible que me soit cette étude, je vous promets d’y apporter désormais une attention suivie; c’est une nécessité à laquelle il faut se résoudre; les raisons que vous venez de me donner, afin de m’y déterminer, me font pressentir combien cette connaissance à acquérir est douloureuse pour le cœur. Mon Dieu! que la vie doit paraître sèche et insipide aux êtres qui sont arrivés au point de considérer toutes les affections de l’ame comme autant d’illusions!

— Elle le serait en effet, si notre globe n’avait que des hommes pour habitants; mais il est aussi peuplé d’animaux de toute espèce, couvert d’une immense variété de plantes, et recèle de brillants métaux dans ses entrailles, tandis que les mers dont la terre est entourée, le ciel nuageux ou scintillant d’étoiles offrent encore à notre admiration de plus imposants spectacles. Avec une intelligence comme celle que vous possédez, quel besoin avez-vous de l’affection des hommes pour occuper votre pensée? Vous aimez à dessiner le paysage; eh bien! vous trouverez, dans la satisfaction de ce goût, une source inépuisable de jouissances. Vous animerez vos tableaux en y mettant des animaux que vous choisirez parmi ceux dont vous aurez observé les instincts, et vous aurez ainsi l’occasion de représenter des qualités que vous chercheriez en vain chez les hommes, mais dont les animaux vous offriront des modèles. Vous pourrez encore étudier l’immense règne végétal; et dans l’organisation des plantes, dans leurs mœurs, leur utilité, vous ferez tous les jours des découvertes nouvelles. Ah! croyez-le, mademoiselle, la nature renferme assez de trésors pour occuper toutes les facultés de l’être intelligent, pour que son ame en soit ravie sans qu’il éprouve le plus léger besoin de s’intéresser aux misérables petits drames des hommes!

Cette dernière réponse de M. David montrait qu’il y avait eu primitivement, dans le cœur de cet enfant de Dieu du beau et du bon; mais la méchanceté des hommes avait étouffé en lui les germes des vertus. Tout acte de dévouement lui paraissait une absurdité, et, au lieu d’être utile à ses frères en les aimant, il ne vivait que pour admirer les merveilles de la nature.

Cette conversation nous ayant entraînés plus loin que je ne l’avais pensé, minuit sonna avant que je n’eusse pu en venir à parler de M. Chabrié. Celui-ci descendit de son quart, et, trouvant M. David dans ma cabane, il en montra de l’humeur et lui dit des choses dures. Ce n’est pas que M. Chabrié fût jaloux de M. David, mais il craignait que son ami ne m’eût entretenue d’une certaine madame Aimée, ce que M. David avait déjà fait plusieurs fois. M. Chabrié refusa de venir causer avec moi; il répondit avec brusquerie et colère à l’invitation toute gracieuse que je lui en fis. Tel est son mauvais caractère que, dans sa colère, il brusque ses meilleurs amis, les fait souffrir et souffre lui-même pendant des jours entiers.

La nuit, je ne pus trouver un instant de sommeil. Je repassais de mémoire la longue conversation que je venais d’avoir avec M. David; les arguments qu’il m’avait donnés pour prouver que l’amitié n’existe point me glaçaient le cœur. À peine fermais-je les yeux, qu’un hideux spectre, l’impitoyable égoïsme, se présentait devant moi, faisant sa proie de tout ce qu’il pouvait atteindre. L’horrible vision me terrifiait, et, m’éveillant en sursaut, je répétais les paroles de M. David: « L’amitié n’existe point; les hommes n’aiment les femmes que par amour. » Cette pensée me désespérait, sentant qu’il n’était plus en moi d’éprouver jamais d’amour pour personne. Dans l’exaltation fébrile qui faisait battre mes artères avec violence, je me disais: Si M. David dit vrai, Chabrié ne m’aimera jamais d’amitié; et si je lui révèle mon mariage, il ne m’aimera plus d’amour. Il veut faire de moi sa femme, non sa maîtresse; dès le moment où il devra renoncer à l’espoir de m’épouser, je connais sa délicatesse, il me fuira. À cette pensée, je frissonnai d’effroi. Seule au milieu de l’Océan, je n’avais rien à craindre avec son amour. La noblesse de ses sentiments me défendait contre lui-même, et son intrépidité contre toute autre attaque. Notre navire se fût-il brisé contre les rochers du cap, j’étais sûre que Chabrié m’aurait sauvée, protégée, et que son courage m’eût fait respecter. Notre navire eût-il sombré en pleine mer, j’étais assurée encore que Chabrié m’aurait portée dans la chaloupe, m’aurait donné son dernier morceau de biscuit, sa dernière goutte d’eau, m’eût nourrie de sa chair pour conserver mes jours. Enfin, notre navire eût-il pris feu sans que nous eussions eu le temps de nous sauver, Chabrié, tout entier à son amour, m’aurait pris dans ses bras; et, comme il me l’a dit cent fois avec une expression d’âme, pour me sauver de l’horrible agonie des personnes qui se noient, il m’eût enfoncé son poignard dans le cœur. J’avouerai que je reculais épouvantée devant la crainte, qu’en disant à M. Chabrié toute la vérité je ne perdisse, avec son amour, la puissante protection qu’il m’offrait. L’instinct de leur propre conservation a été donné par Dieu à toutes ses créatures, et quand la vie est en péril, il est permis, je crois, d’user pour la défendre des moyens que la Providence laisse à notre portée. J’eus peur de l’abandon; de la protection d’autrui pouvait dépendre mes jours, et je me cramponnais à l’amour de M. Chabrié comme le naufragé à la planche qui surnage.

D’ailleurs j’espérais pouvoir faire comprendre à M. Chabrié que mon amitié lui serait aussi douce que l’amour des autres femmes. Ce n’était pas orgueil de ma part; j’étais de bonne foi mais je me trompais entièrement. Quand je me retrouvai seule avec M. Chabrié, il me demanda ce que j’avais décidé sur son sort.

— J’ai décidé, lui dis-je, que vous serez toute ma vie mon ami, mon bien bon ami, que j’aimerai tendrement. — Et rien de plus!… me demanda-t-il d’une voix émue. Ah! que je suis malheureux! continua-t-il en laissant tomber sa tête dans ses mains.

Je restai longtemps à le considérer: les veines de son front se gonflaient; il tressaillait comme quelqu’un qui a des mouvements convulsifs; tout en lui annonçait une douleur profonde.

En le voyant ainsi en proie au chagrin, je pensais à ce que m’avait dit la veille M. David: Les hommes n’aiment les femmes que d’amour. C’est ainsi que sont les hommes, me dis-je en soupirant: ils dédaignent l’amitié des femmes, n’en veulent que de l’amour et les accusent de duplicité lorsqu’eux-mêmes les convient à les tromper. Les femmes n’exerçant aucun des emplois de la société, n’ayant même pour elles qu’un très petit nombre de professions, ont, plus que les hommes besoin de rapports d’amitié. Mais qu’une femme aimante soit dans la nécessité d’implorer du dévouement, l’homme auquel elle s’adresse en exige de l’amour, et sans s’inquiéter si elle peut ou veut lui en donner, il met à ce prix les services de son amitié.

Après être resté longtemps absorbé dans ses pensées, M. Chabrié en sortit tout à coup par un mouvement brusque; son expression était hautaine, son sourire sardonique, sa voix aigre.

— Ainsi, mademoiselle me dit-il, vous ne m’aimez pas?… En effet, je conçois que l’amour d’un vieux loup de mer comme moi doit vous paraître bien ridicule à vous habituée aux élégantes manières des beaux jeunes gens de Paris, qui savent dire de jolies phrases, mais qui ne sentent rien, ou plutôt, je me trompe, ils sentent la peur, car ne m’avez-vous pas dit un soir, lorsque nous étions en rade de la Praya, qu’un d’eux avait eu peur de votre amour?

— Chabrié, vous me rappelez des souvenirs qui me déchirent le cœur.

— Pardon, mademoiselle! je croyais, dans ma bonhomie, que lorsqu’une personne reste insensible à la vue des atroces douleurs qu’elle cause, elle doit être peu touchée d’un souvenir!

— Chabrié, vous me faites du chagrin; vous êtes injuste envers moi, et vous ne m’aimez pas autant que vous le dites.

— Je ne vous aime pas autant que je le dis!… Mais savez-vous bien, Flora, que je vous aime plus que moi-même je ne le voudrais?

— Si cela est, donnez-m’en une preuve!

— Laquelle? demandez! je suis prêt à vous les donner toutes.

— Il est inutile de me le demander: vous savez bien que je suis votre ami, celui de votre fille, jusqu’à mon dernier souffle de vie.

— Et cette affection n’a donc pas le pouvoir de vous rendre heureux comme je désire si ardemment que vous le soyez?

— Non.

— Ah! Chabrié, quelle différence entre nous deux! Je suis heureuse de l’amitié que je ressens pour vous: mon bonheur serait complet si un sentiment de même nature remplissait également votre cœur; mais je vois, avec une vive peine, que jamais vous n’en éprouverez aucune joie.

— Écoutez, Flora! Si je vous aimais moins, je pourrais peut-être chercher à vous tromper comme, malgré ma franchise, cela m’est arrivé plus d’une fois avec d’autres. Dites-moi, croyez-vous qu’un homme de mon âge puisse rester des heures entières assis près de vous, comme cela m’arrive chaque jour depuis trois mois, sans devenir amoureux? Vous devez sentir que cela est impossible. Vous voyez de ces choses racontées dans les livres, mais ils mentent; et vous, chère amie, vous avez encore assez de simplicité pour croire aux livres.

— Pourquoi n’y croirais-je pas, puisque je me sens capable d’agir aussi bien qu’on le raconte dans ces livres?

— Vous, peut-être, ma chérie, parce que vous êtes restée un être d’exception. Vous avez vécu depuis votre enfance dans les larmes, dans les chagrins; le malheur est un creuset où les âmes nobles s’épurent, tandis que moi j’ai vécu au milieu de la tourbe du monde, moins que David sans doute; aussi j’ai conservé encore une ame pour aimer, et comment voudriez-vous, chère amie, que je ne fusse pas sensible à tout ce que votre personne a de charmes? Toute ma vie, j’ai désiré jouir d’un amour que j’appellerai complet, celui d’une belle ame unie à une agréable enveloppe. J’ai aimé des femmes plus belles que vous mais privées de cœur, ces belles statues devenaient bientôt des êtres abjects à mes yeux. Quant à la dernière qui a eu mes affections, elle n’était pas belle, j’avais été fasciné par l’apparence des qualités que je lui supposais. Elle m’a trompé: son ingratitude m’a fait bien mal; maintenant, grâce à vous, ma bonne Flora, je n’y songe plus.

— Mon ami, cette femme vous a trompé parce qu’elle ne voulait peut-être que votre amitié, et que vous aurez exigé d’elle son amour.

— Chère Flora, vous êtes, en toute circonstance, d’une naïveté qui m’étonne. Sachez donc, mon enfant, qu’il n’y a pas d’amitié dans le monde; il n’y a que de l’intérêt chez les méchants, et de l’amour chez les bons; or, vous savez que c’est dans cette dernière classe qu’il faut ranger votre vieil ami Chabrié.

Mon cœur se serra, et je répétai tout bas: M. David, vous avez raison.

Le lendemain et les jours suivants, M. Chabrié revint dans ma cabane où la conversation continua sur le même ton. Il me montra toujours un amour aussi pur que vrai; mais je vis que je devais renoncer à l’espérance de ne lui inspirer que de l’amitié.

Je ne sais si nos compagnons de voyage s’aperçurent des attentions et des soins affectueux que M. Chabrié avait pour moi; sa conduite était si digne que, malgré ses longues et fréquentes stations dans ma cabane, ces messieurs me témoignaient tous les jours plus d’amitié, de déférence, tant un amour pur est chose respectable et exerce de l’influence sur ceux qui en sont témoins.

Pendant les rudes journées du cap, j’avais souvent à remplir l’office de conciliatrice entre mes compagnons de voyage, ces huit hommes dont l’âpreté et la rudesse envenimaient les moindres paroles.

M. David avait la grossière et burlesque habitude d’entasser toujours quatre ou cinq jurements ou épithètes lorsqu’il s’exprimait sur les choses, ou qu’il adressait la parole aux gens qui faisaient le service. Il ne parlait non plus des Péruviens qu’avec des kyrielles de termes injurieux. M. Miota, qui s’en irritait, ne trouvait d’autre moyen de s’en venger que d’exciter à son tour la mauvaise humeur des trois Espagnols en leur traduisant les locutions de M. David que, probablement, il amplifiait encore.

La vie de bord est antipathique à notre nature: au tourment perpétuel des secousses plus ou moins violentes du roulis, à la privation d’exercice, de vivres frais, à la continuité de ces souffrances qui aigrissent les humeurs et rendent irascibles les caractères les plus doux, il faut joindre le cruel supplice de vivre dans une petite chambre de dix à douze pieds, en vis-à-vis avec sept ou huit personnes, qu’on voit le soir, le matin, la nuit, à tout instant. C’est une torture qu’il faut avoir éprouvée pour la bien comprendre.

M. David se levait de très grand matin, afin d’avoir à lui toute la table pour faire sa barbe, se peigner, s’habiller. Sa toilette ne se passait pas sans bruit; il jurait, à faire trembler un athée, contre le pauvre mousse, qui était, à la vérité, aussi sale que paresseux; mais il n’avait que seize ans et presque toujours malade, son état réclamait un peu d’indulgence. Je l’avais pris sous ma protection immédiate; M. David n’osait plus le battre depuis un certain jour où ayant manqué l’assommer, j’étais intervenue et avais obtenu de M. Chabrié qu’il défendît expressément qu’on touchât à cet enfant. Sa toilette terminée, M. David allait dans la cambuse vociférer en continuité de colère ses jurements contre le lieutenant Emmanuel, dont la négligence laissait tout en désordre. La chienne Gora devenait ensuite l’objet de ses jurements; puis, arrivant aux causes générales, M. David donnait carrière à son irritation, en jurant contre la mer et les vents, le commerce et les hommes. Il déblatérait surtout, avec l’accompagnement obligé d’injures, contre le Pérou et ses habitants. La voix de M. David, les pleurnichements du mousse, les réponses d’Emmanuel, les cris de la chienne, tout cela faisait un tel vacarme, que ceux qui sentaient le besoin de sommeil ne pouvaient dormir. Les officiers qui avaient été de quart la nuit se plaignaient amèrement. M. Briet disait qu’à bord d’un navire il n’avait jamais entendu autant de bruit. M. Chabrié apostrophait alors M. David en termes peu mesurés: celui-ci répondait sur le même ton; la dispute s’engageait et augmentait encore le vacarme qui l’avait fait naître. Neuf heures arrivaient; on servait le déjeuner; accusés et plaignants s’y trouvant réunis, la dispute se prolongeait.

Dès le commencement du voyage, je m’étais abstenue de paraître à ce repas, et depuis je m’en fis une règle. Mangeant très peu, étant presque toujours malade le matin, je préférais ne me lever que lorsque le déjeuner était fini et tout le monde sur le pont. Je me trouvais alors plus libre pour ma toilette et mes petits arrangements. Ma cabane n’étant fermée que par des persiennes, j’entendais tout ce qui se disait et voyais tout ce qui se passait dans la chambre sans qu’on pût me voir.

Ces huit hommes en présence à déjeuner, les récriminations se renouvelaient avec plus de force et d’âcreté que jamais. M. Briet se plaignait sur un ton dur sec, et ses plaintes provoquaient la colère de M. Chabrié contre M. David qui tenait tête à tous avec un aplomb imperturbable.

— Il faut convenir, M. David, disait M. Briet, que vous eussiez été un excellent réveille-matin. Vraiment, j’admire, moi vieux marin, avec quelle facilité vous jurez contre la tempête; cependant je ne pense pas qu’elle vous mouille les cheveux, car si cela était, ils ne seraient pas aussi bien bouclés. Je m’étonne que vos jurements ne corrigent pas l’aimable chienne de Chabrié de faire ses ordures sur le pont, ce qui ne laisse pas que de rendre le service tout à fait attrayant: qu’ils ne rendent pas notre mousse plus soigneux, quoiqu’il passe toute la matinée à vous faire chauffer de l’eau douce pour savonner vos mains blanches; j’ai été surpris aussi qu’ils n’aient pas plus de puissance sur ce bon Emmanuel. Il paraît, d’après ce que j’ai entendu ce matin, qu’il ne fait pas plus de cas de vos recommandations que des miennes. C’est à merveille, M. David; certes, vous pouvez vous attribuer une large part des tribulations qu’il nous faut subir à bord de ce cher Mexicain.

— Briet, disait M. Chabrié, je suis fâché que ma chienne te déplaise ou t’incommode. J’ai donné l’ordre à Lebarre de l’amarrer dans son tonneau: pourquoi ne m’a-t-il pas obéi?

— Mon cher ami, ta chienne ne me déplaît aucunement; mais je dis qu’à bord d’un petit bâtiment où l’on ne peut faire quatre pas, il n’est pas agréable, pendant la manœuvre de nuit, d’avoir un grand diable de chien comme ta Cora dans les jambes: un de ces jours, elle nous fera casser le cou.

— Mais avant de partir je t’ai demandé si tu la voulais, et tu y as consenti.

— Mon cher ami, tu dois sentir que si chacun de nous avait à bord un animal de son choix, singe, écureuil, perroquet ou autre, tous ces jolis animaux feraient de ton navire un enfer insupportable. Mais c’est fini, n’en parlons plus.

— Je suis content de ce que dit Briet. Vous voyez Chabrié, que je ne suis pas le seul à me plaindre de votre chienne.

— David, vous êtes un imbécile et un égoïste! Ma chienne peut incommoder Briet, mais vous qui ne venez sur le pont que pour y fumer votre cigare, vous qui êtes mollement et chaudement couché à huit heures, quand vous n’avez pas à causer avec mademoiselle Flora, de quelle incommodité peut vous être Cora?… Je vois, mon cher David, le fond de votre pensée: vous voulez, au moyen de ma chienne, nous détourner de la conversation qu’avait commencée Briet. Eh bien! je vous y ramène, et j’interpelle tous ces messieurs de dire si vos perpétuels jurements et votre tapage de tous les matins ne les incommodent pas plus que ne peut le faire Cora?

— Ho! quant à cela, répondait M. Briet, Chabrié a raison. Je suis sûr que M. Miota et don José sont du même avis.

— J’avoue, disait M. Miota, qu’il n’est pas fort agréable d’être réveillé dès six heures du matin par le vacarme de M. David, et d’entendre traiter les Péruviens de voleurs, de coquins, de scélérats, de bandits.