Jusqu’au moment où parut Napoléon, la guerre n’eut point le caractère scientifique que les théoriciens ultérieurs de la stratégie ont cru parfois devoir lui attribuer; trompés par l’analogie qu’ils trouvaient entre les triomphes des armées révolutionnaires et ceux des armées napoléoniennes, les historiens ont imaginé que les généraux antérieurs à Napoléon avaient fait de grands plans de campagne: de tels plans n’ont pas existé ou n’ont eu qu’une influence infiniment faible sur la marche des opérations. Les meilleurs officiers de ce temps se rendaient compte que leur talent consistait à fournir à leurs troupes les moyens matériels de manifester leur élan; la victoire était assurée chaque fois que les soldats pouvaient donner libre carrière à tout leur entrain, sans être entravés par la mauvaise administration des subsistances et par la sottise des représentants du peuple s’improvisant stratèges. Sur le champ de bataille, les chefs donnaient l’exemple du courage le plus audacieux et n’étaient que des premiers combattants, comme de vrais rois homériques: c’est ce qui explique le grand prestige qu’acquirent immédiatement, sur de jeunes troupes, tant de sous-officiers de l’Ancien Régime que l’acclamation unanime des soldats porta aux premiers rangs, au début de la guerre.
Si l’on voulait trouver, dans ces premières armées, ce qui tenait lieu de l’idée postérieure d’une discipline, on pourrait dire que le soldat était convaincu que la moindre défaillance du moindre des troupiers pouvait compromettre le succès de l’ensemble et la vie de tous ses camarades — et que le soldat agissait en conséquence. Cela suppose qu’on ne tient nul compte des valeurs relatives des facteurs de la victoire, en sorte que toutes choses sont considérées sous un point de vue qualitatif et individualiste. on est, en effet, prodigieusement frappé des caractères individualistes que l’on rencontre dans ces armées et on ne trouve rien qui ressemble à l’obéissance dont parlent nos auteurs actuels. Il n’est donc pas du tout inexact de dire que les incroyables victoires françaises furent alors dues à des baïonnettes intelligentes.
Le même esprit se retrouve dans les groupes ouvriers qui sont passionnés pour la grève générale; ces groupes se représentent, en effet, la révolution comme un immense soulèvement qu’on peut encore qualifier d’individualiste: chacun marchant avec le plus d’ardeur possible, opérant pour son compte, ne se préoccupant guère de subordonner sa conduite à un grand plan d’ensemble savamment combiné. Ce caractère de la grève générale prolétarienne a été, maintes fois, signalé et il n’est pas sans effrayer des politiciens avides qui comprennent parfaitement qu’une révolution menée de cette manière supprimerait toute chance pour eux de s’emparer du gouvernement. Jaurès, que personne ne songera à ne pas classer parmi les gens les plus avisés qui soient, a très bien reconnu le danger qui le menace; il accuse les partisans de la grève générale de morceler la vie et d’aller ainsi contre la révolution. Ce charabia doit se traduire ainsi: les syndicalistes révolutionnaires veulent exalter l’individualité de la vie de producteur; ils vont donc contre les intérêts des politiciens, qui voudraient diriger la révolution de manière à transmettre le pouvoir à une nouvelle minorité; ils sapent les bases de l’État. Nous sommes parfaitement d’accord sur tout cela; et c’est justement ce caractère (effrayant pour les socialistes parlementaires, financiers et idéologues) qui donne une portée morale si extraordinaire à la notion de la grève générale.
On accuse les partisans de la grève générale d’avoir des tendances anarchistes; on observe, en effet, que les anarchistes sont entrés en grand nombre dans les syndicats depuis quelques années et qu’ils ont beaucoup travaillé à développer des tendances favorables à la grève générale. Ce mouvement s’explique de lui-même, en se reportant aux explications précédentes; car la grève générale, tout comme les guerres de la liberté, est la manifestation la plus éclatante de la force individualiste dans des masses soulevées. Il me semble, au surplus, que les socialistes officiels feraient aussi bien de ne pas tant insister sur ce point; car ils s’exposent ainsi à provoquer des réflexions qui ne seraient pas à leur avantage. On serait amené, en effet, à se demander si nos socialistes officiels, avec leur passion pour la discipline et leur confiance infinie dans le génie des chefs, ne sont pas les plus authentiques héritiers des armées royales, tandis que les anarchistes et les partisans de la grève générale représenteraient aujourd’hui l’esprit des guerriers révolutionnaires qui rossèrent, si copieusement et contre toutes les règles de l’art, les belles armées de la coalition. Je comprends que les socialistes homologués, contrôlés et dûment patentés par les administrateurs de l’Humanité aient peu de goût pour les héros de Fleurus, qui étaient fort mal habillés et qui auraient fait mauvaise figure dans les salons des grands financiers; mais tout le monde ne subordonne pas sa pensée aux convenances des commanditaires de Jaurès.
V Nous allons maintenant chercher à signaler des analogies qui montreront comment le syndicalisme révolutionnaire est la grande force éducative que possède la société contemporaine pour préparer le travail de l’avenir.
A. — le producteur libre dans un atelier de haut progrès ne doit jamais mesurer les efforts qu’il fournit à un étalon extérieur; il trouve médiocres tous les modèles qu’on lui présente et veut dépasser tout ce qui a été fait avant lui. La production se trouve ainsi assurée de toujours s’améliorer en qualité et en quantité; l’idée du progrès indéfini est réalisée dans un tel atelier.
Les anciens socialistes avaient eu l’intuition de cette loi lorsqu’ils avaient demandé que chacun produisît suivant ses facultés; mais ils ne savaient pas expliquer leur règle qui, dans leurs utopies, semblait plutôt faite pour un couvent ou pour une famille que pour une société moderne. Quelquefois cependant, ils imaginaient chez leurs hommes une ardeur semblable à celle que nous fait connaître l’histoire de certains grands artistes: ce dernier point de vue n’est nullement négligeable, encore que les anciens socialistes n’aient guère compris la valeur de ce rapprochement.
Toutes les fois que l’on aborde une question relative au progrès industriel, on est amené à regarder l’art comme une anticipation de la plus haute production — quoique l’artiste, avec ses caprices, semble être souvent aux antipodes du travailleur moderne. Cette analogie est justifiée par le fait que l’artiste n’aime pas à reproduire des types reçus; l’infinité de son vouloir le distingue de l’artisan commun qui réussit surtout dans la reproduction indéfinie des types qui lui sont étrangers. L’inventeur est un artiste qui s’épuise à poursuivre la réalisation de fins que les gens pratiques déclarent, le plus souvent, absurdes, et qui passe assez facilement pour fou, s’il a fait une découverte considérable; — les gens pratiques sont analogues aux artisans. Dans toutes les industries, on pourrait citer des perfectionnements considérables qui ont eu pour origine de petits changements opérés par des ouvriers doués du goût de l’artiste pour l’innovation.
Cet état d’esprit est encore exactement celui que l’on rencontrait dans les premières armées qui soutinrent les guerres de la liberté et celui que possèdent les propagandistes de la grève générale. Cet individualisme passionné manquerait totalement à des classes ouvrières qui auraient reçu leur éducation de politiciens; elles ne seraient plus aptes qu’à changer de maîtres. Les mauvais bergers espèrent bien qu’il en sera ainsi; et les hommes de bourse ne leur donneraient pas d’argent s’ils n’étaient persuadés que le socialisme parlementaire est très compatible avec les pillages de la finance.
B. — L’industrie moderne est caractérisée par un souci toujours plus grand de l’exactitude; au fur et à mesure que l’outillage devient plus scientifique, on exige que le produit présente moins de défauts cachés et que sa qualité réponde ainsi parfaitement, durant l’usage, aux apparences.
Si l’Allemagne n’a point conquis encore la place qui devrait lui revenir dans le monde économique en raison des richesses minéralogiques de son sol, de l’énergie de ses industriels et de la science de ses techniciens, cela tient à ce que, pendant longtemps, ses fabricants crurent qu’il était habile d’inonder le marché avec de la camelote; bien que la production allemande se soit fort améliorée depuis quelques années, elle ne jouit point encore d’une très haute considération.
Nous pouvons, ici encore, rapprocher l’industrie hautement perfectionnée et l’art. Il y a eu des époques durant lesquelles le public appréciait surtout les moyens par lesquels on créait des illusions; mais ces procédés n’ont jamais été reçus dans les grandes écoles et ils sont universellement condamnés par les auteurs qui ont une autorité dans l’esthétique.
Cette probité, qui nous semble aujourd’hui aussi nécessaire dans l’industrie que dans l’art, ne fut guère soupçonnée par les utopistes; Fourier, au début de l’ère nouvelle, croyait que la tromperie sur la qualité des marchandises était un trait caractéristique des relations entre civilisés; il tournait le dos au progrès et se montrait incapable de comprendre le monde qui se formait autour de lui; comme presque tous les professionnels de la prophétie, ce prétendu voyant confondait l’avenir avec le passé. Marx dira, tout au contraire, que « la tromperie sur la marchandise est injuste dans le système capitaliste de production », parce qu’elle ne correspond plus au système moderne des affaires.
Le soldat des guerres de la Liberté attachait une importance presque superstitieuse à l’accomplissement des moindres consignes. De là résulte qu’il n’éprouvait aucune pitié pour les généraux ou les fonctionnaires qu’il voyait guillotiner après quelque défaite, sous l’inculpation de manquement à leur devoir; il ne comprenait point ces événements comme peut les juger l’historien d’aujourd’hui; il n’avait aucun moyen pour savoir si vraiment les condamnés avaient commis une trahison; l’insuccès ne pouvait être expliqué à ses yeux que par quelque faute très grave imputable à ses chefs. Le haut sentiment que le soldat avait de son propre devoir et l’excessive probité qu’il apportait dans l’exécution des moindres consignes, l’amenaient à approuver les mesures de rigueur prises contre les hommes qui lui semblaient avoir causé le malheur de l’armée et fait perdre le fruit de tant d’héroïsmes.
Il n’est pas difficile de voir que le même esprit se retrouve durant les grèves; les ouvriers vaincus sont persuadés que leur insuccès tient à la vilenie de quelques camarades qui n’ont pas fait tout ce qu’on avait le droit d’attendre d’eux; de nombreuses accusations de trahison se produisent, parce que la trahison peut seule expliquer, pour des masses vaincues, la défaite de troupes héroïques; beaucoup de violences doivent ainsi se rattacher au sentiment que tous ont acquis, de la probité qu’il faut apporter dans l’accomplissement des tâches. Je ne crois pas que les auteurs qui ont écrit sur les faits qui suivent les grèves, aient assez réfléchi sur l’analogie qui existe entre les grèves et les guerres de la liberté, et, par suite, entre ces violences et les exécutions de généraux accusés de trahison.
C. — Il n’y aurait jamais de grandes prouesses à la guerre, si chaque soldat, tout en se conduisant comme une individualité héroïque, prétendait recevoir une récompense proportionnée à son mérite. Quand on lance une colonne d’assaut, les hommes qui marchent en tête savent qu’ils sont envoyés à la mort et que la gloire sera pour ceux qui, montant sur leurs cadavres, entreront dans la place ennemie; cependant ils ne réfléchissent point sur cette grande injustice et ils vont en avant.
Lorsque dans une armée le besoin de récompenses se fait très vivement sentir, on peut affirmer que sa valeur est en baisse. Des officiers qui avaient fait les campagnes de la Révolution et de l’Empire, mais qui ne servirent sous les ordres directs de Napoléon que durant les dernières années de leur carrière, furent très étonnés de voir mener grand tapage autour de faits d’armes qui, au temps de leur jeunesse, fussent passés inaperçus: « J’ai été comblé d’éloges, disait le général Duhesme, pour des choses qui n’eussent pas été remarquées à l’armée de Sambre-et-Meuse. » Le cabotinage était poussé par Murat jusqu’au grotesque, et les historiens n’ont pas assez remarqué quelle responsabilité incombe à Napoléon dans cette dégénérescence du véritable esprit guerrier. Il était étranger à ce grand enthousiasme qui avait fait accomplir tant de merveilles aux hommes de 1794; il croyait qu’il lui appartenait de mesurer toutes les capacités et d’attribuer à chacun une récompense exactement proportionnée à ce qu’il avait accompli; c’était déjà le principe saint-simonien qui entrait en pratique et tout officier était incité à se faire valoir. Le charlatanisme épuisa les forces morales de la nation alors que les forces matérielles étaient encore très considérables; Napoléon forma très peu d’officiers généraux distingués et fit surtout la guerre avec ceux que la révolution lui avait légués; cette impuissance constitue la plus absolue condamnation du système.
On a souvent signalé la pauvreté des renseignements que nous possédons sur les grands artistes gothiques. Parmi les tailleurs de pierre qui sculptaient les images des cathédrales, il y avait des hommes d’un talent supérieur, qui semblent être demeurés toujours confondus dans la masse des compagnons; ils ne produisaient pas moins des chefs-d’œuvre. Viollet-Le-Duc trouvait étrange que les archives de Notre-Dame ne nous aient pas conservé de détails sur la construction de ce gigantesque monument et qu’en général les documents du moyen âge soient très sobres de notices sur les architectes; il ajoute que « le génie peut se développer dans l’ombre et qu’il est de son essence même de rechercher le silence et l’obscurité ». On pourrait même aller plus loin et se demander si les contemporains se doutaient que ces artistes de génie élevaient des édifices d’une gloire impérissable; il me paraît très vraisemblable que les cathédrales n’étaient admirées que par les seuls artistes.
Cet effort vers le mieux qui se manifeste, en dépit de l’absence de toute récompense personnelle, immédiate et proportionnelle, constitue la vertu secrète qui assure le progrès continu dans le monde. Que deviendrait l’industrie moderne s’il ne se trouvait d’inventeurs que pour des choses qui doivent leur procurer une rémunération à peu près certaine? Le métier d’inventeur est bien le plus misérable de tous, et cependant il n’est jamais abandonné. — Dans les ateliers, que de fois de petites modifications apportées dans le travail par des ouvriers ingénieux ont fini par provoquer, grâce à leur accumulation, de profonds perfectionnements, sans que les innovateurs aient jamais pu tirer un bénéfice durable et appréciable de leur ingéniosité? Et même le simple travail aux pièces n’est-il point parvenu à engendrer un progrès lent, mais ininterrompu dans la productivité, progrès qui, après avoir temporairement amélioré la situation de quelques travailleurs et surtout celle de leurs patrons, finit par profiter surtout aux acheteurs?
Renan se demandait ce qui fait agir les héros des grandes guerres: « Le soldat de Napoléon se disait bien qu’il serait toujours un pauvre homme; mais il sentait que l’épopée à laquelle il travaillait serait éternelle, qu’il vivrait dans la gloire de la France. » les Grecs avaient combattu pour la gloire; les Russes et les Turcs se font tuer parce qu’ils attendent un paradis chimérique. « On ne fait pas le soldat avec la promesse des récompenses temporelles. Il lui faut l’immortalité. à défaut du paradis, il y a la gloire qui est aussi une espèce d’immortalité. » Le progrès économique dépasse infiniment nos personnes et profite beaucoup plus aux générations futures qu’à ceux qui le créent; mais donne-t-il la gloire? Y a-t-il une épopée économique qui puisse enthousiasmer les travailleurs? Le ressort de l’immortalité, que Renan regardait comme si puissant, est évidemment sans efficacité ici, car on n’a jamais vu des artistes produire des chefs-d’œuvre sous l’influence de l’idée que ce travail leur procurerait une place dans le paradis, comme les Turcs se font tuer pour jouir du bonheur promis par Mahomet. Les ouvriers n’ont même pas complètement tort lorsqu’ils regardent la religion comme un luxe bourgeois, parce qu’en effet la religion n’a pas de ressources pour faire perfectionner les machines et pour donner des moyens de travailler plus rapidement.
Il faut se poser la question autrement que ne fait Renan; il faut savoir s’il y a, dans le monde des producteurs, des forces d’enthousiasme capables de se combiner avec la morale du bon travail, en sorte que, dans nos jours de crise, celle-ci puisse acquérir toute l’autorité qui lui est nécessaire pour conduire la société dans la voie du progrès économique.
Nous devons prendre garde que le sentiment très vif que nous avons de la nécessité d’une telle morale et le désir ardent que nous avons de la voir se réaliser, ne nous induisent à accepter des fantômes comme des puissances capables de remuer le monde. L’abondante littérature idyllique des professeurs de rhétorique est évidemment une pure vanité. Sont vains également les efforts tentés par tant de savants pour trouver dans le passé des institutions à imiter, qui seraient capables de discipliner leurs contemporains: l’imitation n’a jamais donné grand’chose de bon et a souvent engendré beaucoup de déboires; combien n’est-elle pas absurde, l’idée d’emprunter à des structures sociales abolies des moyens propres à contrôler une économie de la production qui se présente comme devant être, tous les jours davantage, en contradiction avec les économies précédentes? N’y a-t-il donc rien à espérer?
La morale n’est point destinée à périr parce que ses moteurs seront changés; elle n’est point condamnée à devenir un simple recueil de préceptes, si elle peut s’allier encore à un enthousiasme capable de vaincre tous les obstacles qu’opposent la routine, les préjugés et le besoin de jouissances immédiates. Mais il est certain que l’on ne trouvera point cette force souveraine en suivant les voies dans lesquelles voudraient nous faire entrer les philosophes contemporains, les experts en science sociale et les inventeurs de réformes profondes. Il n’y a qu’une seule force qui puisse aujourd’hui produire cet enthousiasme sans le concours duquel il n’y a point de morale possible, c’est la force qui résulte de la propagande en faveur de la grève générale.
Les explications précédentes ont montré que l’idée de la grève générale, rajeunie constamment par les sentiments que provoque la violence prolétarienne, produit un état d’esprit tout épique et, en même temps, tend toutes les puissances de l’âme vers des conditions qui permettent de réaliser un atelier fonctionnant librement et prodigieusement progressif; nous avons ainsi reconnu qu’il y a de très grandes parentés entre les sentiments de grève générale et ceux qui sont nécessaires pour provoquer un progrès continu dans la production. Nous avons donc le droit de soutenir que le monde moderne possède le moteur premier qui peut assurer la morale des producteurs.
Je m’arrête ici, parce qu’il me semble que j’ai accompli la tâche que je m’étais imposée; j’ai établi, en effet, que la violence prolétarienne a une tout autre signification historique que celle que lui attribuent les savants superficiels et les politiciens; dans la ruine totale des institutions et des mœurs, il reste quelque chose de puissant, de neuf et d’intact, c’est ce qui constitue, à proprement parler, l’âme du prolétariat révolutionnaire; et cela ne sera pas entraîné dans la déchéance générale des valeurs morales, si les travailleurs ont assez d’énergie pour barrer le chemin aux corrupteurs bourgeois, en répondant à leurs avances par la brutalité la plus intelligible.
Je crois avoir apporté une contribution considérable aux discussions sur le socialisme; ces discussions doivent désormais porter sur les conditions qui permettent le développement des puissances spécifiquement prolétariennes, c’est-à-dire sur la violence relié à l’idée de grève générale. toutes les vieilles dissertations abstraites deviennent inutiles sur le futur régime socialiste; nous passons au domaine de l’histoire réelle, à l’interprétation des faits, aux évaluations éthiques du mouvement révolutionnaire.
Le lien que j’avais signalé, au début de ces recherches, entre le socialisme et la violence prolétarienne, nous apparaît maintenant dans toute sa force. C’est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut au monde moderne.
APPENDICE UNITÉ ET MULTIPLICITÉ I. Images biologiques qui favorisent l'idée d’unité; leur origine.
II. Unité antique et ses exceptions. — Mystique chrétienne et son influence sur la philosophie moderne. — Les droits de l'homme; leurs conséquences et leur critique. — Utilité de la conception de l'homme anhistorique.
III. La monarchie ecclésiastique. — Harmonie des pouvoirs. — Abandon de la théorie de l’harmonie: idée d’absolu mieux comprise aujourd’hui.
IV. Goût actuel des catholiques pour l’adaptation. — Indifférence de l’État. — Les luttes actuelles.
V. Expériences contemporaines fournies par l'Église: parlementarisme; sélection des groupes de combat; multiplicité des formes.
I Cette nouvelle édition des Réflexions sur la violence reproduit celle qui a paru en 1908; j’ai cru devoir y ajouter ce chapitre pour montrer combien se trompent les personnes qui s’imaginent opposer une raison irréfutable aux doctrines fondées sur la lutte de classe en disant que, suivant le témoignage du bon sens, la notion de société est toute pénétrée de l’idée d’unité.
Que, dans beaucoup de circonstances, dans celles notamment qui sont les plus propres à agir sur les constructions de l’esprit qu’on rapporte au bon sens, l’unité de la société doive être prise en très sérieuse considération, c’est ce qu’aucune personne raisonnable ne songera à contester. On peut dire, en effet, que l’unité sociale nous presse de tous côtés, en quelque sorte, dans le cours ordinaire de l’existence, parce que nous sentons s’exercer, presque tout le temps, les effets d’une autorité hiérarchisée, qui impose des règles uniformes aux citoyens d’un même pays. Il ne faut pas oublier, d’autre part, que si le bon sens est parfaitement adapté aux conditions des relations communes, il laisse, à peu près normalement, de côté les événements les plus graves de la vie, ceux dans lesquels s’accuse la valeur des volontés profondes; on ne doit donc pas regarder comme certain que l’idée d’unité doive s’imposer à toute philosophie sociale.
Certaines habitudes de langage fort répandues aujourd’hui ont plus contribué que tous les raisonnements à populariser les préjugés unitaires. On a trouvé commode d’employer, très fréquemment, des formules dans lesquelles les organisations humaines sont assimilées à des organismes d’ordre supérieur; les sociologues ont retiré d’énormes avantages de ces manières de parler, qui leur permettaient de faire croire qu’ils possédaient une science très sérieuse, basée sur la biologie; comme les naturalistes ont fait, durant le xix siècle, beaucoup de découvertes retentissantes, la sociologie a profité du prestige que possédait ainsi l’histoire naturelle. De telles analogies socio-biologiques présentent l’idée d’unité avec une insistance singulière; on ne peut, en effet, étudier les grands animaux sans être frappé de l'état d’extrême dépendance dans lequel sont les parties par rapport à tout le corps vivant. Cette liaison est même tellement étroite que beaucoup de savants crurent longtemps qu’il serait impossible d’appliquer à la physiologie les méthodes qui réussissaient si bien en physique; l’unité naturelle se trouverait, pensaient-ils, compromise par les dispositifs artificiels de l’expérimentation, en sorte qu’on observerait seulement un être malade, analogue à ceux qui sont ruinés par des néoplasmes.
Il n’est pas nécessaire d’être un très profond philosophe pour s’apercevoir que le langage nous trompe constamment sur la véritable nature des rapports qui existent entre les choses. Bien souvent, avant de s’engager dans la critique dogmatique d’un système, il y aurait un très réel avantage à rechercher quelles sont les origines des images qui s’y rencontrent d’une manière fréquente. Dans le cas actuel, il est évident que les analogies sociobiologiques montrent la réalité au rebours de ce qu’elle est. Qu’on lise, par exemple, le livre fameux d’Edmond Perrier sur les Colonies animales: ce savant arrive à rendre convenablement intelligibles les phénomènes mystérieux qu’il veut décrire, en employant des images empruntées aux associations si variées que les hommes forment entre eux; il suit ainsi une méthode très bonne, car il emploie des parties relativement assez claires de la connaissance pour faire entendre l’organisation de parties extrêmement obscures; mais il ne se doute pas un instant de la nature du travail auquel il se livre. Trompé par la doctrine des sociologues qui prétendent enseigner quelque chose de plus relevé que la biologie, il imagine que des recherches sur les colonies animales sont propres à fournir des bases à une science sociale destinée « à nous permettre de prévoir l’avenir de nos sociétés, d’en régler l’ordonnance et de justifier les contrats sur lesquels elles reposent ».
Après avoir utilisé, pour obtenir de bonnes descriptions biologiques, les abondantes ressources que nous fournissent les groupes humains, a-t-on le droit de reporter, comme font les sociologues, dans la philosophie sociale des formules qui avaient été construites au moyen d’observations faites sur les hommes, mais qui. au cours de leur adaptation aux besoins de l’histoire naturelle, ne sont évidemment pas sans avoir subi quelques modifications? Pour pouvoir être convenablement appliquées aux organismes, elles ont singulièrement défiguré la notion de la conscience humaine en supprimant ce que tout le monde regarde comme étant les plus nobles privilèges de notre nature.
Quand on compare entre elles les colonies animales, on peut les ranger sur une échelle d’évolution aboutissant à cette unité parfaite de toutes les activités partielles que nous révèle dans l’homme sa psychologie normale; on peut dire de celles qui sont le moins dominées par un centre directeur, qu’elles possèdent déjà l’unité en puissance; les divers moments se distinguent les uns des autres seulement par la concentration plus ou moins grande qu’ils présentent; car il n’y a, nulle part, d’élément irréductible. Par contre, on a souvent dit que nos sociétés occidentales, grâce à leur culture chrétienne, offrent le spectacle de consciences qui ne parviennent à une pleine vie morale qu’à la condition de comprendre l’infinité de leur valeur; de telles sociétés sont donc inconciliables avec l’unité que nous révèlent les colonies animales. En ramenant dans la sociologie les images sociales que la biologie a arrangées pour ses besoins, on s’expose donc à commettre de graves contresens.
II II Les historiens ont souvent signalé que les sociétés antiques étaient beaucoup plus unitaires que les nôtres. En lisant, au deuxième livre de la Politique, les arguments qu’Aristote oppose aux théories platoniciennes, on se rend bien compte que l’esprit des philosophes grecs avait été généralement dominé par l’idée que l’unité la plus absolue est le plus grand bien qu’on puisse souhaiter pour une cité; on est même amené à douter qu’Aristote eût osé présenter avec autant d’assurance ses conceptions anti-unitaires si, de son temps, les cités n’eussent été atteintes d’une irrémédiable décadence, en sorte que la restauration de l’ancienne discipline dût paraître étrangement utopique à ses lecteurs.
Il a bien existé, à toutes les époques probablement, des éléments anarchiques dans le monde: mais ces éléments étaient confinés sur les limites de la société, qui ne les protégeait pas; le peuple ne parvenait à comprendre leur existence qu’en supposant l’existence de protecteurs mystérieux qui défendaient ces isolés contre les dangers qui les menaçaient; de telles anomalies ne pouvaient avoir d’influence sur l’esprit des hommes qui cherchèrent à fonder en Grèce la science de la politique sur l’observation des choses qui arrivent le plus ordinairement.
Les mendiants, certains artistes ambulants et notamment les chanteurs, les bandits ont fourni les types les plus notables de l’isolement; leurs aventures ont pu donner naissance à des légendes qui charmaient les masses populaires; ce charme provenait surtout de ce que ces aventures renfermaient d’extraordinaire; l’extraordinaire ne pouvait entrer dans la philosophie classique des Grecs.
Je crois bien, cependant, qu’en dépit de cette règle Aristote s’est souvenu du héros grec, qui avait occupé une place si éminente dans les traditions nationales, quand il a parlé de la destinée réservée à l’homme de génie. Celui-ci ne peut être soumis aux lois communes; on ne saurait le supprimer par la mort ou par l’exil; la Cité n’a donc d’autre parti à prendre que celui de se soumettre à son autorité. Il faut observer que ces réflexions célèbres occupent seulement quelques lignes dans la Politique et, surtout, qu’Aristote semble regarder comme fort peu vraisemblable l’hypothèse de la réapparition de tels demi dieux.
Les ascètes étaient appelés à avoir une histoire bien autrement importante que les autres isolés. Les hommes qui se soumettent à des épreuves corporelles propres à frapper de stupeur l’imagination du peuple, sont regardés, dans tout l’Orient, comme étant placés au-dessus des conditions qui limitent les forces humaines; en conséquence, ils passent pour être capables de réaliser dans la nature des choses aussi extraordinaires que sont les tortures qu’ils imposent à leur chair; ce sont donc des thaumaturges d’autant plus puissants que leurs actes sont plus extravagants. Dans l’Inde ils deviennent facilement des incarnations divines lorsque, de nombreux prodiges s’étant accomplis auprès de leur tombeau, les brahmanes trouvent avantageux de les déifier.
Les Grecs n’avaient point de goût pour ce genre de vie; mais ils ont été influencés, quelque peu, par la littérature stoïcienne qui a puisé ses paradoxes les plus singuliers sur la douleur dans les pratiques de l’ascétisme oriental. Saint Nil, qui au v siècle, adapta les maximes d’Épictète à l’enseignement de la vie spirituelle, ne fit que reconnaître la véritable nature de cette doctrine. Le christianisme occidental transforma profondément l’ascétisme dans ses monastères; il engendra cette multitude de personnages mystiques, qui, au lieu de fuir le monde, ont été dévorés par le désir de répandre autour d’eux leur action réformatrice et auxquels l’expérience religieuse donnait des forces surhumaines. Universaliser ces bienfaits de la grâce jusqu’alors presque exclusivement réservés aux moines, fut l’objectif principal de la Réforme: au lieu de dire, comme on le fait d’ordinaire, que Luther veut faire de chaque chrétien un prêtre, il serait plus exact de dire qu’il attribue à chaque fidèle convaincu quelques-unes des facultés mystiques que la vie spirituelle développe dans les couvents. Le disciple de Luther qui lit la Bible dans les dispositions d’âme que son maître appelle la foi, croit entrer en relations régulières avec le Saint-Esprit, tout comme les religieux avancés sur la voie mystique croient recevoir les révélations du Christ, de la Vierge ou des saints.
Ce postulat de la Réforme est manifestement faux; il n’est pas facile à des hommes entraînés par tous les courants de la vie ordinaire, de pratiquer cette expérience du Saint-Esprit que Luther, en sa qualité de moine exalté, trouvait très simple. Pour le plus grand nombre des protestants actuels la lecture de la Bible est seulement une lecture édifiante; constatant ainsi qu’ils ne reçoivent pas, en présence du texte sacré, les lumières surnaturelles qu’on leur avait promises, ils doutent de l’enseignement donné par leurs pasteurs: les uns vont à l’incrédulité la plus complète, tandis que d’autres se convertissent au catholicisme, parce qu’ils veulent, à tout prix, demeurer chrétiens. En ne rattachant pas les facultés mystiques aux conditions d’une vie exceptionnelle qui puissent les soutenir, les théoriciens de la Réforme ont commis une très grossière erreur qui devait, à la longue, amener la faillite de leurs Églises; nous ne nous occuperons ici que des conséquences que cette erreur a eues pour la philosophie.
On a souvent fait observer qu’il a, presqu’en tout temps, existé deux tendances divergentes dans le travail de la réflexion humaine; on peut les distinguer, faute de meilleurs termes, par des noms empruntés à l’histoire du Moyen-Age et dire que les penseurs se divisent en scolastiques et en mystiques. Les auteurs du premier groupe croient que notre intelligence, en partant du témoignage des sens, peut découvrir comment les choses sont réellement, exprimer les relations qui existent entre les essences, dans un langage qui s’impose à tout homme raisonnable, et ainsi parvenir à la science du monde extérieur. Les autres sont préoccupés des convictions personnelles; ils ont une confiance absolue dans les décisions de leur conscience; ils veulent faire partager, à ceux dont ils peuvent se faire écouter, leur manière de concevoir le monde; mais ils n’ont aucune preuve scientifique à faire valoir.