La bourgeoisie que Marx avait connue en Angleterre était encore, pour l’immense majorité, animée de cet esprit conquérant, insatiable et impitoyable, qui avait caractérisé, au début des temps modernes, les créateurs de nouvelle industrie et les aventuriers lancés à la découverte de terres inconnues. Il faut toujours, quand on étudie l’économie moderne, avoir présent à l’esprit ce rapprochement du type capitaliste et du type guerrier; c’est avec une grande raison que l’on a nommé « capitaines d’industrie » les hommes qui ont dirigé de gigantesques entreprises. On trouve encore aujourd’hui ce type, dans toute sa pureté, aux États-Unis: là se rencontrent l’énergie indomptable, l’audace fondée sur une juste appréciation de sa force, le froid calcul des intérêts, qui sont les qualités des grands généraux et des grands capitalistes. D’après Paul De Rousiers, tout américain se sentirait capable d’« essayer sa chance » (to try his luck) sur le champ de bataille des affaires, en sorte que l’esprit général du pays serait en pleine harmonie avec celui des milliardaires; nos hommes de lettres sont fort surpris de voir ceux-ci se condamner à mener, jusqu’à la fin de leurs jours, une existence de galériens, sans songer à se donner une vie de gentilshommes, comme font les Rothschild.
Dans une société aussi enfiévrée par la passion du succès à obtenir dans la concurrence, tous les acteurs marchent droit devant eux comme de véritables automates, sans se préoccuper des grandes idées des sociologues; ils sont soumis à des forces très simples et nul d’entre eux ne songe à se soustraire aux conditions de son état. C’est alors seulement que le développement du capitalisme se poursuit avec cette rigueur qui avait tant frappé Marx et qui lui semblait comparable à celle d’une loi naturelle. Si, au contraire, les bourgeois, égarés par les blagues des prédicateurs de morale ou de sociologie, reviennent à un idéal de médiocrité conservatrice, cherchent à corriger les abus de l’économie et veulent rompre avec la barbarie de leurs anciens, alors une partie des forces qui devaient produire la tendance du capitalisme est employée à l’enrayer, du hasard s’introduit et l’avenir du monde est complètement indéterminé.
Cette indétermination augmente encore si le prolétariat se convertit à la paix sociale en même temps que ses maîtres; — ou même simplement s’il considère toutes choses sous un aspect corporatif, tandis que le socialisme donne à toutes les contestations économiques une couleur générale et révolutionnaire.
Les conservateurs ne se trompent point lorsqu’ils voient dans les compromis donnant lieu à des contrats collectifs et dans le particularisme corporatif des moyens propres à éviter la révolution marxiste; mais d’un danger ils tombent dans un autre et s’ils s’exposent à être dévorés par le socialisme parlementaire. Jaurès est aussi enthousiaste que les cléricaux des mesures qui éloignent les classes ouvrières de la révolution marxiste; je crois qu’il comprend mieux qu’eux ce que peut produire la paix sociale; il fonde ses propres espérances sur la ruine simultanée de l’esprit capitaliste et de l’esprit révolutionnaire.
On objecte aux gens qui défendent la conception marxiste, qu’il leur est impossible d’empêcher le double mouvement de dégénérescence qui entraîne bourgeoisie et prolétariat loin des routes que la théorie de Marx leur avait assignées. Sans doute ils peuvent agir sur les classes ouvrières, et on ne conteste guère que les violences des grèves ne soient de nature à entretenir l’esprit révolutionnaire; mais comment peuvent-ils espérer rendre à la bourgeoisie une ardeur qui s’éteint?
C’est ici que le rôle de la violence nous apparaît comme singulièrement grand dans l’histoire; car elle peut opérer, d’une manière indirecte, sur les bourgeois, pour les rappeler au sentiment de leur classe. Bien des fois on a signalé le danger de certaines violences qui avaient compromis d’admirables œuvres sociales, écœuré les patrons disposés à faire le bonheur de leurs ouvriers et développé l’égoïsme là où régnaient autrefois les plus nobles sentiments. Opposer la noire ingratitude à la bienveillance de ceux qui veulent protéger les travailleurs, opposer l’injure aux homélies des défenseurs de la fraternité humaine et répondre par des coups aux avances des propagateurs de paix sociale, cela n’est pas assurément conforme aux règles du socialisme mondain de Monsieur et de Madame Georges Renard, mais c’est un procédé très pratique pour signifier aux bourgeois qu’ils doivent s’occuper de leurs affaires et seulement de cela.
Je crois très utile aussi de rosser les orateurs de la démocratie et les représentants du gouvernement, afin que nul ne conserve d’illusions sur le caractère des violences. Celles-ci ne peuvent avoir de valeur historique que si elles sont l’expression brutale et claire de la lutte de classe: il ne faut pas que la bourgeoisie puisse s’imaginer qu’avec de l’habileté, de la science sociale ou de grands sentiments, elle pourrait trouver meilleur accueil auprès du prolétariat.
Le jour où les patrons s’apercevront qu’ils n’ont rien à gagner par les œuvres de paix sociale ou par la démocratie, ils comprendront qu’ils ont été mal conseillés par les gens qui leur ont persuadé d’abandonner leur métier de créateurs de forces productives pour la noble profession d’éducateurs du prolétariat. Alors il y a quelque chance pour qu’ils retrouvent une partie de leur énergie et que l’économie modérée ou conservatrice leur apparaisse aussi absurde qu’elle apparaissait à Marx. En tout cas la séparation des classes étant mieux accusée, le mouvement aura des chances de se produire avec plus de régularité qu’aujourd’hui.
Les deux classes antagonistes agissent donc l’une sur l’autre, d’une manière en partie indirecte, mais décisive. Le capitalisme pousse le prolétariat à la révolte parce que, dans la vie journalière, les patrons usent de leur force dans un sens contraire au désir de leurs ouvriers; mais cette révolte ne détermine pas entièrement l’avenir du prolétariat; celui-ci s’organise sous l’influence d’autres causes et le socialisme, lui inculquant l’idée révolutionnaire, le prépare à supprimer la classe ennemie. La force capitaliste est à la base de tout ce processus, et elle agit d’une manière impérieuse. Marx supposait que la bourgeoisie n’avait pas besoin d’être excitée à employer la force; nous sommes en présence d’un fait nouveau et fort imprévu: une bourgeoisie qui cherche à atténuer sa force; faut-il croire que la conception marxiste est morte? Nullement, car la violence prolétarienne entre en scène en même temps que la paix sociale prétend apaiser les conflits; la violence prolétarienne enferme les patrons dans leur rôle de producteurs et tend à restaurer la structure des classes au fur et à mesure que celles-ci semblaient se mêler dans un marais démocratique.
Non seulement la violence prolétarienne peut assurer la révolution future, mais encore elle semble être le seul moyen dont disposent les nations européennes, abruties par l’humanitarisme, pour retrouver leur ancienne énergie. Cette violence force le capitalisme à se préoccuper uniquement de son rôle matériel et tend à lui rendre les qualités belliqueuses qu’il possédait autrefois. Une classe ouvrière grandissante et solidement organisée peut forcer la classe capitaliste à demeurer ardente dans la lutte industrielle; en face d’une bourgeoisie affamée de conquêtes et riche, si un prolétariat uni et révolutionnaire se dresse, la société capitaliste atteindra sa perfection historique.
Ainsi la violence prolétarienne est devenue un facteur essentiel du marxisme. Ajoutons, encore une fois, qu’elle aura pour effet, si elle est conduite convenablement, de supprimer le socialisme parlementaire, qui ne pourra plus passer pour le maître des classes ouvrières et le gardien de l’ordre.
III III La théorie marxiste de la révolution suppose que le capitalisme sera frappé au cœur, alors qu’il est encore en pleine vitalité, quand il achève d’accomplir sa mission historique avec sa complète capacité industrielle, quand l’économie est encore en voie de progrès. Marx ne semble pas s’être posé la question de savoir ce qui se passerait dans le cas d’une économie en voie de décadence; il ne songeait pas qu’il pût se produire une révolution ayant un idéal de rétrogradation ou même de conservation sociale. — Aujourd’hui, nous voyons que cela pourrait fort bien arriver: les amis de Jaurès, les cléricaux et les démocrates placent leur idéal de l’avenir dans le Moyen Âge: ils voudraient que la concurrence fût tempérée, que la richesse fût limitée, que la production fût subordonnée aux besoins. Ce sont des rêveries que Marx regardait comme réactionnaires et par suite comme négligeables, parce qu’il lui semblait que le capitalisme était entraîné dans la voie d’un progrès incoercible; mais aujourd’hui nous voyons des puissances considérables se coaliser pour essayer de réformer l’économie capitaliste dans le sens médiéval, au moyen de lois. Le socialisme parlementaire voudrait s’unir aux moralistes, à l’Église et à la démocratie dans le but d’enrayer le mouvement capitaliste; et cela ne serait peut-être pas impossible, étant donnée la lâcheté bourgeoise.
Marx comparait le changement d’ère historique à une succession civile; les temps nouveaux héritent des acquisitions antérieures. Si la révolution se produit durant une période de décadence économique, l’héritage ne serait-il pas fortement compromis et pourrait-on espérer voir le progrès économique bientôt reparaître? Les idéologues ne se préoccupent guère de cette question; ils assurent que la décadence s’arrêtera net le jour où ils auront le trésor public à leur disposition; ils sont éblouis par l’immense réserve de richesses qui seraient livrées à leur pillage; que de festins, que de cocottes, que de satisfactions d’amour-propre! Nous autres qui n’avons aucune perspective pareille devant les yeux, nous devons demander à l’histoire si elle ne pourrait pas nous fournir quelques enseignements sur ce sujet et nous permettre de soupçonner ce que produit une révolution qui se réalise en temps de décadence.
Les recherches de Tocqueville nous permettent d’étudier à ce point de vue la Révolution française. Il étonna beaucoup ses contemporains quand, il y a un demi-siècle, il leur montra que la Révolution avait été beaucoup plus conservatrice qu’on ne le disait jusque-là. Il fit voir que les institutions les plus caractéristiques de la France moderne datent de l’Ancien Régime (centralisation, réglementation à outrance, tutelle administrative des communes, interdiction pour les tribunaux de juger les fonctionnaires); il ne trouvait qu’une seule innovation importante: la coexistence, qui fut établie en l’an VIII, de fonctionnaires isolés et de conseils délibérants. Les principes de l’Ancien Régime reparurent en 1800 et les anciennes habitudes reprirent faveur. Turgot lui semblait être un excellent type de l’administrateur napoléonien, qui avait un « idéal de fonctionnaire dans une société démocratique soumise à un gouvernement absolu ». Il estimait que le morcellement du sol, dont il est d’usage de faire honneur à la Révolution, était commencé depuis longtemps et n’avait point marché d’un pas exceptionnellement rapide sous son influence.
Il est certain que Napoléon n’a pas eu un effort extraordinaire à accomplir pour remettre le pays sur un pied monarchique. Il a reçu la France toute prête et n’a eu qu’à faire quelques corrections de détail pour profiter de l’expérience acquise depuis 1789. Les lois administratives et fiscales avaient été rédigées, pendant la révolution, par des gens qui avaient appliqué les méthodes de l’Ancien Régime; elles subsistent encore aujourd’hui d’une manière à peu près intacte. Les hommes qu’il employa avaient fait leur apprentissage sous l’Ancien Régime et sous la révolution; tous se ressemblent; tous sont des hommes du vieux temps par leurs procédés de gouvernement; tous travaillent, avec une égale ardeur, pour la grandeur de Sa Majesté. Le véritable mérite de Napoléon fut de ne pas trop se fier à son génie, de ne pas se laisser aller aux rêves qui avaient, tant de fois, égaré les hommes du xviii siècle et les avaient conduits à tout vouloir régénérer de fond en comble, — en un mot, de bien reconnaître le principe de l’hérédité historique. Il résulte de là que le régime napoléonien peut être regardé comme une expérience mettant en évidence le rôle énorme de la conservation à travers les plus grandes révolutions.
Je crois bien que l’on pourrait même étendre le principe de la conservation aux choses militaires et montrer que les armées de la Révolution et de l’Empire furent une extension d’institutions antérieures. En tout cas il est assez curieux que Napoléon n’ait point fait d’innovations sérieuses dans le matériel et que ce soient les armes à feu de l’Ancien Régime qui aient tant contribué à assurer la victoire aux troupes révolutionnaires. C’est seulement sous la Restauration que l’on modifia l’artillerie.
La facilité avec laquelle la Révolution et l’Empire ont réussi dans leur œuvre, en transformant si profondément le pays, tout en conservant une si grande quantité d’acquisitions, est liée à un fait sur lequel nos historiens n’ont pas toujours appelé l’attention et que Taine ne semble pas avoir remarqué: l’économie productive faisait de grands progrès et ces progrès étaient tels que vers 1780 tout le monde croyait au dogme du progrès indéfini de l’homme. Ce dogme, qui devait exercer une si grande influence sur la pensée moderne, serait un paradoxe bizarre et inexplicable si on ne le considérait pas comme lié au progrès économique, et au sentiment de confiance absolue que ce progrès économique engendrait. Les guerres de la Révolution et de l’Empire ne firent que stimuler encore ce sentiment, non seulement parce qu’elles furent glorieuses, mais aussi parce qu’elles firent entrer beaucoup d’argent dans le pays et contribuèrent ainsi à développer la production.
Le triomphe de la Révolution étonna presque tous les contemporains et il semble que les plus intelligents, les plus réfléchis et les plus instruits des choses politiques aient été les plus surpris; c’est que des raisons tirées de l’idéologie ne pouvaient expliquer ce succès paradoxal. Il me semble qu’aujourd’hui encore la question n’est guère moins obscure pour les historiens qu’elle ne l’était pour nos pères. Il faut chercher la cause première de ce triomphe dans l’économie: c’est parce que l’Ancien Régime a été atteint par des coups rapides, alors que la production était en voie de grands progrès, que le monde contemporain a eu une naissance relativement peu laborieuse et a pu être si rapidement assuré d’une vie puissante.
Nous possédons, par contre, une expérience historique effrayante, relative à une grande transformation survenue en temps de décadence économique; je veux parler de la conquête chrétienne et de la chute de l’empire romain qui la suivit de près.
Tous les vieux auteurs chrétiens sont d’accord pour nous apprendre que la nouvelle religion n’apporta aucune amélioration sérieuse dans la situation du monde: la corruption du pouvoir, l’oppression, les désastres continuèrent à accabler le peuple comme par le passé. Ce fut une grande désillusion pour les Pères de l’Église; à l’époque des persécutions, les chrétiens avaient cru que Dieu comblerait Rome de faveurs le jour où l’empire cesserait de poursuivre les fidèles; maintenant l’empire était chrétien et les évêques étaient devenus des personnages de premier ordre: cependant, tout continuait à marcher aussi mal que par le passé. Chose plus désolante encore, les mauvaises mœurs, si souvent dénoncées comme étant le résultat de l’idolâtrie, étaient devenues les mœurs des adorateurs du Christ. Bien loin d’imposer au monde profane une profonde réforme, l’Église s’était corrompue en imitant le monde profane: elle avait pris les allures d’une administration impériale et les factions qui la déchiraient étaient bien plutôt exaltées par l’appétit du pouvoir que par des raisons religieuses.
On s’est demandé souvent si le christianisme n’avait pas été la cause, ou du moins l’une des causes principales, de la chute de Rome. Gaston Boissier combat cette opinion en essayant de montrer que le mouvement de décadence que l’on observe après Constantin continue un mouvement qui existait depuis longtemps, et qu’il n’est pas possible de voir si le christianisme a accéléré ou retardé la mort du monde antique. Cela revient à dire que la conservation fut énorme; nous pouvons, par analogie, nous représenter ce qui résulterait d’une révolution donnant aujourd’hui le pouvoir à nos socialistes officiels: les institutions demeurant à peu près ce qu’elles sont aujourd’hui, toute l’idéologie bourgeoise serait conservée; l’État bourgeois dominerait avec tous ses anciens abus; la décadence économique s’accentuerait si elle était commencée.
Bientôt surgirent les invasions barbares: plus d’un chrétien se demanda si, enfin, n’allait pas naître un ordre conforme aux principes de la nouvelle religion; cette espérance était d’autant plus raisonnable que les barbares se convertissaient en entrant sur l’Empire et qu’ils n’étaient pas habitués aux corruptions de la vie romaine. Au point de vue économique, on pouvait espérer une régénération, puisque le monde périssait sous le poids de l’exploitation urbaine; les nouveaux maîtres, ayant des mœurs rurales grossières, ne vivaient pas en grands seigneurs, mais en chefs de grands domaines; peut-être alors la terre serait-elle mieux cultivée. On peut comparer les illusions des auteurs chrétiens contemporains des invasions à celles de nombreux utopistes qui espéraient voir le monde moderne régénéré par les vertus qu’ils attribuaient aux hommes de moyenne condition: le remplacement de classes très riches par de nouvelles couches sociales devait amener la morale, le bonheur et la prospérité universelle.
Les Barbares ne créèrent point de sociétés progressives; ils étaient peu nombreux et presque partout ils se substituèrent simplement aux anciens grands seigneurs, menèrent la même vie qu’eux et furent dévorés par la civilisation urbaine. En France, la royauté mérovingienne a été soumise à des études particulièrement approfondies: Fustel de Coulanges a employé toute son érudition à mettre en lumière le caractère conservateur qu’elle a affecté; la conservation lui paraissait si forte qu’il osait écrire qu’il n’y avait pas eu de conquête et il se représentait toute l’histoire du haut Moyen Age comme un mouvement ayant continué le mouvement de l’empire romain, avec un peu d’accélération. « Le gouvernement mérovingien, disait-il, est, pour plus des trois quarts, la continuation de celui que l’empire romain avait donné à la Gaule. » La décadence économique s’accentua sous ces rois barbares; une renaissance ne put se produire que très longtemps après, lorsque le monde eut traversé une longue série d’épreuves. Il fallut au moins quatre siècles de barbarie pour qu’un mouvement progressif se dessinât; la société avait été obligée de descendre jusqu’à un état très voisin de ses origines, et Vico devait trouver dans ce phénomène l’illustration de sa doctrine des ricorsi. Ainsi une révolution survenue en temps de décadence économique avait forcé le monde à retraverser une période de civilisation presque primitive et arrêté tout progrès durant plusieurs siècles.
Cette effrayante expérience a été maintes fois invoquée par les adversaires du socialisme; je ne conteste pas la valeur de l’argument, mais il faut ajouter deux détails qui paraîtront peut-être minimes aux sociologues professionnels: cette expérience suppose: 1 une décadence économique; 2 une organisation qui assure une conservation idéologique très parfaite. Maintes fois on a présenté le socialisme civilisé de nos docteurs officiels comme une sauvegarde pour la civilisation: je crois qu’il produirait le même effet que produisit l’instruction classique donnée par l’Église aux rois barbares: le prolétariat serait corrompu et abruti comme furent les Mérovingiens et la décadence économique ne serait que plus certaine sous l’action de ces prétendus civilisateurs.
Le danger qui menace l’avenir du monde peut être écarté si le prolétariat s’attache avec obstination aux idées révolutionnaires, de manière à réaliser, autant que possible, la conception de Marx. Tout peut être sauvé si, par la violence, il parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie; c’est là le grand but vers lequel doit être dirigée toute la pensée des hommes qui ne sont pas hypnotisés par les événements du jour, mais qui songent aux conditions du lendemain. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte de classe, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie.
À ceux qui accusent les syndicalistes d’être d’obtus et de grossiers personnages, nous avons le droit de demander compte de la décadence économique à laquelle ils travaillent. Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumière dans le monde antique.
CHAPITRE III Les préjugés contre la violence I. — Anciennes idées relatives à la Révolution. — Changement résultant de la guerre de 1870 et du régime parlementaire.
II. — Observations de Drumont sur la férocité bourgeoise. — Le Tiers État judiciaire et l’histoire des tribunaux. — Le capitalisme contre le culte de l’État.
III. — Attitude des dreyfusards. — Jugements de Jaurès sur la Révolution: son adoration du succès et sa haine pour le vaincu.
IV. — L’antimilitarisme comme preuve d’un abandon des traditions bourgeoises.
I Les idées qui ont cours, dans le grand public, au sujet de la violence prolétarienne, ne sont point fondées sur l’observation des faits contemporains et sur une interprétation raisonnée du mouvement syndical actuel; elles dérivent d’un travail de l’esprit infiniment plus simple, d’un rapprochement que l’on établit entre le présent et des temps passés; elles sont déterminées par les souvenirs que le mot révolution évoque d’une manière presque nécessaire. On suppose que les syndicalistes, par le seul fait qu’ils s’intitulent révolutionnaires, veulent reproduire l’histoire des révolutionnaires de 93. Les blanquistes, qui se regardent comme les légitimes propriétaires de la tradition terroriste, estiment qu’ils sont, par cela même, appelés à diriger le mouvement prolétarien; ils montrent pour les syndicalistes beaucoup plus de condescendance que les autres socialistes parlementaires; ils sont assez disposés à admettre que les organisations ouvrières finiront par comprendre qu’elles n’ont rien de mieux à faire qu’à se mettre à leur école. Il me semble que, de son côté, Jaurès, en écrivant l’Histoire socialiste de 93, ait, plus d’une fois, songé aux enseignements que ce passé, mille fois mort, pouvait lui donner pour la conduite du présent.
On ne fait pas toujours bien attention aux grands changements qui sont survenus dans la manière de juger la révolution depuis 1870; cependant ces changements sont essentiels à considérer quand on veut comprendre les idées contemporaines relatives à la violence.
Pendant très longtemps la Révolution apparut comme étant essentiellement une suite de guerres glorieuses qu’un peuple, affamé de liberté et emporté par les passions les plus nobles, avait soutenues contre une coalition de toutes les puissances d’oppression et d’erreur. Les émeutes et les coups d’État, les compétitions de partis souvent dépourvus de tout scrupule et les proscriptions des vaincus, les débats parlementaires et les aventures des hommes illustres, en un mot tous les événements de l’histoire politique, n’étaient, aux yeux de nos pères, que des accessoires très secondaires des guerres de la Liberté.
Pendant vingt-cinq ans environ, on avait mis en question le changement de régime de la France; après des campagnes qui avaient fait pâlir les souvenirs de César et d’Alexandre, la charte de 1814 avait incorporé définitivement à la tradition nationale le système parlementaire, la législation napoléonienne et l’Église concordataire; la guerre avait rendu un jugement irréformable dont les considérants, comme dit Proudhon, avaient été datés de Valmy, de Jemmapes et de cinquante autres champs de bataille, et dont les conclusions avaient été prises à Saint-Ouen par Louis XVIII. Protégées par le prestige des guerres de la Liberté, les institutions nouvelles étaient devenues intangibles et l’idéologie, qui fut construite pour les expliquer, devint comme une foi qui sembla longtemps avoir pour les Français la valeur que la révélation de Jésus a pour les catholiques.
Plusieurs fois, des écrivains éloquents crurent qu’ils pourraient déterminer un courant de réaction contre ces doctrines, et l’Église put espérer qu’elle viendrait à bout de ce qu’elle nommait l’erreur du libéralisme. Une longue période d’admiration pour l’art médiéval et de mépris pour les temps voltairiens sembla menacer de ruine l’idéologie nouvelle; toutes les tentatives de retour au passé ne laissèrent cependant de traces que dans l’histoire littéraire. Il y eut des époques où le pouvoir gouverna de la manière la moins libérale, mais les principes du régime moderne ne furent jamais menacés sérieusement. On ne saurait expliquer ce fait par la puissance de la raison et par quelque loi du progrès; la cause en est simplement dans l’épopée des guerres qui avaient rempli l’âme française d’un enthousiasme analogue à celui que provoquent les religions.
Cette épopée militaire donna une couleur épique à tous les événements de la politique intérieure; les compétitions des partis furent ainsi haussées au niveau d’une Iliade, les politiciens devinrent des géants et la Révolution, que Joseph De Maistre avait dénoncée comme satanique, fut divinisée. Les scènes sanguinaires de la Terreur étaient des épisodes sans grande portée à côté des énormes hécatombes de la guerre, et on trouvait moyen de les envelopper d’une mythologie dramatique; les émeutes étaient mises sur le même rang que les batailles illustres; et c’est vainement que des historiens plus calmes cherchaient à ramener la Révolution et l’Empire sur le plan d’une histoire commune. Les triomphes prodigieux des armées révolutionnaires et impériales rendaient toute critique impossible.
La guerre de 1870 a changé tout cela. Au moment de la chute du second Empire, l’immense majorité de la France croyait encore, très fermement, aux légendes qui avaient été répandues sur les armées des volontaires, sur le rôle miraculeux des représentants du peuple, sur les généraux improvisés; l’expérience produisit une cruelle désillusion. Tocqueville avait écrit: « La Convention a créé la politique de l’impossible, la théorie de la folie furieuse, le culte de l’audace aveugle. » Les désastres de 1870 ont ramené le pays à des conditions pratiques, prudentes et prosaïques; le premier résultat de ces désastres fut de développer l’idée tout opposée à celle dont parlait Tocqueville, l’idée d’opportunité qui, aujourd’hui, s’est introduite même dans le socialisme.
Une autre conséquence fut de changer toutes les valeurs révolutionnaires et notamment de modifier les jugements que l’on portait sur la violence.
Après 1871, tout le monde se préoccupa en France de chercher les moyens les plus appropriés pour relever le pays. Taine voulut appliquer à cette question les procédés de la psychologie la plus scientifique et il regarda l’histoire de la Révolution comme une expérimentation sociale. Il espérait pouvoir rendre évident le danger que présentait, selon lui, l’esprit jacobin, et amener ainsi ses contemporains à changer le cours de la politique française, en abandonnant des notions qui avaient paru incorporées à la tradition nationale et qui étaient d’autant plus solidement ancrées dans les têtes que personne n’en avait jamais discuté les origines. Taine a échoué dans son entreprise, comme échouèrent Le Play et Renan, comme échoueront tous ceux qui voudront fonder une réforme intellectuelle et morale sur des enquêtes, sur des synthèses scientifiques et des démonstrations.
On ne peut pas dire cependant que l’immense labeur de Taine ait été fait en pure perte; l’histoire de la Révolution a été bouleversée de fond en comble; l’épopée militaire ne domine plus les jugements relatifs aux incidents de la politique. La vie des hommes, les ressorts intimes des factions, les besoins matériels qui déterminent les tendances des grandes masses, sont passés maintenant au premier plan. Dans le discours qu’il a prononcé le 24 septembre 1905 pour l’inauguration du monument de Taine à Vouziers, le député Hubert, tout en rendant hommage au grand et multiple talent de son illustre compatriote, a exprimé le regret que le côté épique de la Révolution eût été laissé par lui de côté d’une manière systématique. Regrets superflus; l’épopée ne pourra plus désormais gouverner cette histoire politique; on se rendra compte des effets grotesques auxquels peut conduire la préoccupation de revenir aux anciens procédés, en lisant l’Histoire socialiste de Jaurès: Jaurès a beau tirer des armoires de la vieille rhétorique les images les plus mélodramatiques, il ne parvient qu’à produire du ridicule.
Le prestige des grandes journées révolutionnaires s’est trouvé directement atteint par la comparaison avec les luttes civiles contemporaines; il n’y eut pendant la révolution rien qui puisse soutenir la comparaison avec les batailles qui ensanglantèrent Paris en 1848 et en 1871; le 14 juillet et le 10 août apparaissent maintenant comme ayant été des échauffourées qui n’auraient pu faire trembler un gouvernement sérieux.
Il y a une autre raison, mal reconnue encore par les professionnels de l’histoire révolutionnaire, qui a beaucoup contribué à enlever toute poésie à ces événements. Il n’y a point d’épopée nationale de choses que le peuple ne peut se représenter comme reproduisibles dans un avenir prochain; la poésie populaire implique bien plutôt du futur que du passé; c’est pour cette raison que les aventures des Gaulois, de Charlemagne, des Croisés, de Jeanne d’Arc ne peuvent faire l’objet d’aucun récit capable de séduire d’autres personnes que des lettrés. Depuis qu’on a commencé à croire que les gouvernements contemporains ne pourraient être jetés à terre par des émeutes semblables au 14 juillet et au 10 août, on a cessé de regarder ces journées comme épiques. Les socialistes parlementaires, qui voudraient utiliser le souvenir de la Révolution pour exciter l’ardeur du peuple et qui lui demandent, en même temps, de mettre toute sa confiance dans le parlementarisme, sont fort inconséquents, car ils travaillent à ruiner eux-mêmes l’épopée dont ils voudraient maintenir le prestige dans leurs discours.