B. — 1 Dans la morale, la partie que l’on peut exprimer facilement dans les exposés clairement déduits, est celle qui se rapporte aux relations équitables des hommes; elle renferme des maximes qui se retrouvent dans beaucoup de civilisations différentes; on a cru, en conséquence, pendant longtemps, que l’on pourrait trouver dans un résumé de ces préceptes les bases d’une morale naturelle propre à toute l’humanité. La partie obscure de la morale est celle qui a trait aux rapports sexuels; elle ne se laisse pas facilement déterminer par des formules; pour la pénétrer, il faut avoir habité un pays pendant un grand nombre d’années. C’est aussi la partie fondamentale; quand on la connaît, on comprend toute la psychologie d’un peuple; on s’aperçoit alors que la prétendue uniformité du premier système dissimulait, en fait, beaucoup de différences: des maximes à peu près identiques pouvaient correspondre à des applications fort diverses; la clarté n’était que leurre.
2 Dans la législation, tout le monde voit de suite que le code des obligations constitue la partie claire, celle qu’on peut nommer scientifique; ici encore on trouve une grande uniformité dans les règles adoptées par les peuples et on a cru qu’il y aurait un sérieux intérêt à rédiger un code commun fondé sur une revision raisonnable de ceux qui existent; mais la pratique montre encore que, suivant les pays, les tribunaux ne comprennent pas, en général, les principes communs de la même manière; cela tient à ce qu’il y a quelque chose de plus fondamental. La région mystérieuse est celle de la famille, dont l’organisation influence toutes les relations sociales. Le Play avait été extrêmement frappé d’une opinion émise par Tocqueville à ce sujet: « Je m’étonne, disait ce grand penseur, que les publicistes anciens et modernes n’aient pas attribué aux lois sur les successions une plus grande influence dans la marche des affaires humaines. Ces lois appartiennent, il est vrai, à l’ordre civil, mais elles devraient être placées en tête de toutes les institutions politiques, car elles influent incroyablement sur l’état social des peuples, dont les lois politiques ne sont que l’expression. » Cette remarque a dominé toutes les recherches de Le Play.
Cette division de la législation en une région claire et une région obscure a une curieuse conséquence: il est fort rare de voir des personnes étrangères aux professions juridiques se mêler de disserter sur les obligations; elles comprennent qu’il faut être familier avec certaines règles de droit pour pouvoir raisonner sur ces questions: un profane s’exposerait à se rendre ridicule en en parlant; mais quand il s’agit du divorce, de l’autorité paternelle, de l’héritage, tout homme de lettres se croit aussi savant que le jurisconsulte, parce que dans cette région obscure il n’y a plus de principes bien arrêtés, ni de déductions régulières.
3 Dans l’économie, la même distinction est, peut-être, encore plus évidente; les questions relatives à l’échange sont d’une exposition facile; les méthodes d’échange se ressemblent beaucoup dans les divers pays, et on ne se hasarde guère à proposer des paradoxes trop violents sur la circulation monétaire; au contraire tout ce qui est relatif à la production présente une complication parfois inextricable; c’est là que se maintiennent, le plus fortement, les traditions locales; on inventera indéfiniment des utopies ridicules sur la production sans trop choquer le bon sens des lecteurs. Nul ne doute que la production ne soit la partie fondamentale de l’économie; c’est une vérité qui joue un grand rôle dans le marxisme et qui a été reconnue même par les auteurs qui n’ont pas su en comprendre l’importance.
C. — Examinons maintenant comment opèrent les assemblées parlementaires. Pendant longtemps on a cru que leur principal rôle consistait à raisonner sur les plus hautes questions d’organisation sociale et surtout sur les constitutions; là, on pouvait procéder en énonçant des principes, en établissant des déductions et en formulant, dans un langage précis, des conclusions très claires. Nos pères ont excellé dans cette scolastique, qui comprend la partie lumineuse des discussions politiques. Certaines grandes lois peuvent encore donner lieu à de belles joutes oratoires, depuis que l’on ne disserte plus guère sur les constitutions; ainsi pour la séparation de l’Église et l’État, les professionnels des principes ont pu se faire écouter et même se faire applaudir; on a été d’avis que rarement le niveau des débats avait été aussi élevé; on était encore sur un terrain qui se prête à une scolastique. Mais, plus souvent, on s’occupe de lois d’affaires ou de mesures sociales; alors s’étale dans toute sa splendeur l’ânerie de nos représentants: ministres, présidents ou rapporteurs de commissions, spécialistes, rivalisent à qui sera le plus stupide; — c’est que nous sommes ici en contact avec l’économie, et l’esprit n’est plus dirigé par des moyens simples de contrôle; pour donner des avis sérieux sur ces questions, il faudrait les avoir connues pratiquement, et ce n’est point le cas de nos honorables. Il y a là beaucoup de représentants de la petite science; le 5 juillet 1905, un notable guérisseur de véroles déclarait qu’il ne s’occupait point d’économie politique, ayant « une certaine défiance pour cette science conjecturale ». Il faut sans doute entendre par là qu’il est plus difficile de raisonner sur la production que de diagnostiquer des chancres syphilitiques.
La petite science a engendré un nombre fabuleux de sophismes que l’on rencontre, à tout instant, sur son chemin et qui réussissent admirablement auprès des gens ayant la culture médiocre et niaise que distribue l’université. Ces sophismes consistent à tout niveler dans chaque système par amour de la logique; ainsi on ramènera la morale sexuelle aux rapports équitables entre contractants, le code de la famille à celui des obligations, la production à l’échange.
De ce que, dans presque tous les pays et tous les temps, l’État a pris soin de régler la circulation, soit monétaire, soit fiduciaire, ou qu’il a constitué un système légal de mesures, il n’en résulte nullement que, par amour de l’uniformité, il y ait également avantage à confier à l’État la gestion des grandes entreprises: ce raisonnement est cependant de ceux qui séduisent beaucoup de médicastres et de nourrissons de l’École de droit. Je crois bien que Jaurès ne peut encore parvenir à comprendre pourquoi l’économie a été abandonnée par des législateurs paresseux aux tendances anarchiques des égoïsmes; si la production est vraiment fondamentale, comme le dit Marx, il est criminel de ne pas la faire passer au premier rang, de ne pas la soumettre à un grand travail législatif conçu sur le plan des parties les plus claires, c’est-à-dire de ne pas la faire dériver de grands principes analogues à ceux que l’on manie quand il est question de lois constitutionnelles.
Le socialisme est nécessairement une chose très obscure, puisqu’il traite de la production, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus mystérieux dans l’activité humaine, et qu’il se propose d’apporter une transformation radicale dans cette région qu’il est impossible de décrire avec la clarté que l’on trouve dans les régions superficielles du monde. Aucun effort de la pensée, aucun progrès des connaissances, aucune induction raisonnable ne pourront jamais faire disparaître le mystère qui enveloppe le socialisme; et c’est parce que le marxisme a bien reconnu ce caractère qu’il a acquis le droit de servir de point de départ pour les études socialistes.
Mais il faut se hâter d’ajouter que cette obscurité se rapporte seulement au discours par lequel on prétend exprimer les moyens du socialisme; on peut l’appeler scolastique et elle n’empêche nullement qu’il soit facile de se représenter le mouvement prolétarien d’une façon totale, exacte et saisissante, par la grande construction que l’âme prolétarienne a conçue, au cours des conflits sociaux, et que l’on nomme grève générale. Il ne faut jamais oublier que la perfection de ce mode de représentation s’évanouirait à l’instant, si l’on prétendait résoudre la grève générale en une somme de détails historiques; il faut s’approprier son tout indivisé et concevoir le passage du capitalisme au socialisme comme une catastrophe dont le processus échappe à la description.
Les docteurs de la petite science sont vraiment difficiles à satisfaire. Ils affirment bien haut qu’ils ne veulent admettre dans la pensée que des idées claires et distinctes; — c’est en fait une règle insuffisante pour l’action, car nous n’exécutons rien de grand sans l’intervention d’images fortement colorées et nettement dessinées, qui absorbent toute notre attention; — or peut-on trouver quelque chose de plus satisfaisant que la grève générale à leur point de vue? — Mais, disent-ils, il ne faut s’appuyer que sur des réalités données par l’expérience: le tableau de la grève générale serait-il donc composé en partant de tendances qui ne soient pas données par l’observation du mouvement révolutionnaire? serait-ce une œuvre de raisonnement fabriquée par des savants de cabinet occupés à résoudre le problème social suivant les règles de la logique? serait-ce quelque chose d’arbitraire? N’est-ce point, au contraire, un produit spontané analogue à tous ceux que l’histoire retrouve dans les périodes d’action? — On insiste et l’on invoque les droits de l’esprit critique; nul ne songe à les contester: il faut sans doute contrôler ce tableau et c’est ce que j’ai essayé de faire ci-dessus; mais l’esprit critique ne consiste point à remplacer des données historiques par le charlatanisme d’une fausse science.
Si l’on veut critiquer le fond même de l’idée de grève générale, il faut s’attaquer aux tendances révolutionnaires qu’elle groupe et qu’elle représente en action; il n’y aurait pas d’autre moyen sérieux à employer que de montrer aux révolutionnaires qu’ils ont tort de s’acharner à agir pour le socialisme et que leur véritable intérêt serait d’être politiciens: ils le savent depuis longtemps et leur choix est fait; comme ils ne se placent point sur le terrain utilitaire, les conseils qu’on pourra leur donner seront vains.
Nous savons parfaitement que les historiens futurs ne manqueront pas de trouver que notre pensée a été pleine d’illusions, parce qu’ils regarderont derrière eux un monde achevé. Nous avons au contraire à agir, et nul ne saurait nous dire aujourd’hui ce que connaîtront ces historiens; nul ne saurait nous donner le moyen de modifier nos images motrices de manière à éviter leurs critiques.
Notre situation ressemble un peu à celle des physiciens qui se livrent à de grands calculs en partant de théories qui ne sont pas destinées à durer éternellement. On a aujourd’hui abandonné tout espoir de soumettre, d’une manière rigoureuse, la nature à la science; le spectacle des révolutions scientifiques modernes n’est même pas encourageant pour les savants, et a pu conduire assez naturellement beaucoup de gens à proclamer la faillite de la science, — et cependant il faudrait être fou pour faire diriger l’industrie par des sorciers, des médiums ou des thaumaturges. Si le philosophe ne cherche pas d’application, il se place au point de vue de l’historien futur des sciences et alors il conteste le caractère absolu des thèses scientifiques contemporaines; mais il est aussi ignorant que le physicien actuel dès qu’il s’agit de savoir comment il faudrait corriger les explications que donne celui-ci.
Il n’y a plus aujourd’hui de philosophes sérieux qui acceptent la position sceptique; leur grand but est de montrer, au contraire, la légitimité d’une science qui cependant ne sait pas les choses et qui se borne à définir des rapports utilisables. C’est parce que la sociologie est entre les mains de gens impropres à toute intelligence philosophique qu’on peut nous reprocher — au nom de la petite science — de nous contenter de procédés qui sont fondés sur la loi de l’action, telle que nous la révèlent tous les grands mouvements historiques.
Faire de la science, c’est d’abord savoir quelles sont les forces qui existent dans le monde, et c’est se mettre en état de les utiliser en raisonnant d’après l’expérience. C’est pourquoi je dis qu’en acceptant l’idée de grève générale et tout en sachant que c’est un mythe, nous opérons exactement comme le physicien moderne qui a pleine confiance dans sa science, tout en sachant que l’avenir la considérera comme surannée. C’est nous qui avons vraiment l’esprit scientifique, tandis que nos critiques ne sont pas au courant ni de la science ni de la philosophie modernes; — et cette constatation nous suffit pour avoir l’esprit tranquille.
CHAPITRE V La grève générale politique I. — Emploi des syndicats par les politiciens. — Pression sur les parlements. — Grèves générales de Belgique et de Russie.
II. — Différences des deux courants d’idées correspondant aux deux conceptions de la grève générale: lutte de classe; Etat; élite pensante.
III. — Jalousie entretenue par les politiciens. — La guerre comme source d’héroïsme et comme pillage. — Dictature du prolétariat et ses antécédents historiques.
IV. — La force et la violence. — Idées de Marx sur la force. — Nécessité d’une théorie nouvelle pour la violence prolétarienne.
I Les politiciens sont des gens avisés, dont les appétits voraces aiguisent singulièrement la perspicacité, et chez lesquels la chasse aux bonnes places développe des ruses d’apaches. Ils ont horreur des organisations purement prolétariennes, et les discréditent autant qu’ils le peuvent; ils en nient souvent même l’efficacité, dans l’espoir de détourner les ouvriers de groupements qui seraient, disent-ils, sans avenir. Mais quand ils s’aperçoivent que leurs haines sont impuissantes, que les objurgations n’empêchent pas le fonctionnement des organismes détestés et que ceux-ci sont devenus forts, alors ils cherchent à faire tourner à leur profit les puissances qui se sont manifestées dans le prolétariat.
Les coopératives ont été longtemps dénoncées comme n’ayant aucune utilité pour les ouvriers; depuis qu’elles prospèrent, plus d’un politicien fait les yeux doux à leur caisse et voudrait obtenir que le parti vécût sur les revenus de la boulangerie et de l’épicerie, comme les consistoires israélites, dans beaucoup de pays, vivent sur les redevances de la boucherie juive.
Les syndicats peuvent être fort utilement employés à faire de la propagande électorale; il faut, pour les utiliser avec fruit, une certaine adresse, mais les politiciens ne manquent pas de légèreté de main. Guérard, le secrétaire du syndicat des chemins de fer, fut autrefois un des révolutionnaires les plus fougueux de France; il a compris, à la longue, qu’il était plus facile de faire de la politique que de préparer la grève générale; il est aujourd’hui l’un des hommes de confiance de la direction du travail et, en 1902, il se donna beaucoup de mal pour assurer l’élection de Millerand. Dans la circonscription où se présentait le ministre socialiste, se trouve une très grande gare, et sans l’appui de Guérard, Millerand serait probablement resté sur le carreau. Dans le Socialiste du 14 septembre 1902, un guesdiste dénonçait cette conduite qui lui semblait doublement scandaleuse: parce que le congrès des travailleurs des chemins de fer avait décidé que le syndicat ne ferait pas de politique et parce qu’un ancien député guesdiste se portait contre Millerand. L’auteur de l’article redoutait que « les groupes corporatifs ne fassent fausse route et n’en arrivent, sous prétexte d’utiliser la politique, à devenir les instruments d’une politique ». Il voyait parfaitement juste; dans les marchés conclus entre les représentants des syndicats et les politiciens, le plus clair profit sera toujours pour ceux-ci.
Plus d’une fois, les politiciens sont intervenus dans des grèves, dans le désir de ruiner le prestige de leurs adversaires et de capter la confiance des travailleurs. Les grèves du bassin de Longwy, en 1905, eurent pour point de départ des efforts tentés par une fédération républi- caine qui voulait organiser des syndicats qui fussent capables de servir sa politique contre celle des patrons; les affaires ne tournèrent pas au gré des promoteurs du mouvement, qui n’étaient pas assez familiers avec ce genre d’opérations. Quelques politiciens socialistes sont, au contraire, d’une habileté consommée pour combiner les instincts de révolte en une force électorale. L’idée devait donc venir à quelques personnes d’utiliser dans un but politique de grands mouvements des masses populaires.
L’histoire de l’Angleterre a montré, plus d’une fois, un gouvernement reculant, lorsque de très nombreuses manifestations se produisaient contre ses projets, alors même qu’il aurait été assez fort pour repousser, par la force, tout attentat dirigé contre les institutions. Il semble que ce soit un principe admis du régime parlementaire, que la majorité ne saurait s’obstiner à suivre des plans qui soulèvent contre eux des manifestations atteignant un trop fort degré. C’est une des applications du système de compromis sur lequel est fondé ce régime; aucune loi n’est valable quand elle est regardée par une minorité comme étant assez oppressive pour motiver une résistance violente. Les grandes démonstrations tumultueuses font voir que l’on n’est pas bien loin d’avoir atteint le moment où pourrait éclater la révolte armée; devant de telles démonstrations les gouvernements respectueux des bonnes traditions cèdent.
Entre la simple promenade menaçante et l’émeute, pourrait prendre place la grève générale politique, qui serait susceptible d’un très grand nombre de variétés: elle peut être de courte durée et pacifique, ayant pour but de montrer au gouvernement qu’il fait fausse route et qu’il y a des forces capables de lui résister; elle peut être aussi le premier acte d’une série d’émeutes sanglantes.
Depuis quelques années, les socialistes parlementaires ont moins confiance dans une rapide conquête des pouvoirs publics et ils reconnaissent que leur autorité dans les chambres n’est pas destinée à s’accroître indéfiniment. Lorsqu’il n’y a pas de circonstances exceptionnelles qui peuvent forcer un gouvernement à acheter leur appui par de grandes concessions, leur puissance parlementaire est assez réduite. Il serait donc fort utile pour eux de pouvoir exercer sur les majorités récalcitrantes une pression du dehors, qui aurait l’air de menacer les conservateurs d’un soulèvement redoutable.
S’il existait des fédérations ouvrières riches, bien centralisées et capables d’imposer à leurs membres une sévère discipline, les députés socialistes ne seraient pas très embarrassés pour imposer parfois leur direction à leurs collègues. Il leur suffirait de profiter d’une occasion favorable à un mouvement de révolte, pour arrêter une branche d’industrie pendant quelques jours. On a, plus d’une fois, proposé de mettre ainsi le gouvernement au pied du mur par un arrêt dans l’exploitation des mines ou dans la marche des chemins de fer. Pour qu’une pareille tactique pût produire tous ses effets, il faudrait que la grève pût éclater à l’improviste sur le mot d’ordre lancé par le parti et qu’elle s’arrêtât au moment où celui-ci aurait signé un pacte avec le gouvernement. C’est pourquoi les politiciens sont si partisans d’une centralisation des syndicats et parlent si souvent de discipline. On comprend assez bien qu’il s’agit d’une discipline subordonnant le prolétariat à leur commandement. Des associations très décentralisées et groupées en bourses du travail leur offriraient moins de garanties; aussi regardent-ils volontiers comme des anarchistes tous les gens qui ne sont point partisans d’une solide concentration du prolétariat autour des chefs du parti.
La grève générale politique offre cet immense avantage qu’elle ne met pas en grand péril les vies précieuses des politiciens; elle constitue une amélioration de l’insurrection morale dont usa la Montagne, au mois de mai 1793, pour forcer la Convention à expulser de son sein les Girondins; Jaurès, qui a peur d’effrayer sa clientèle de financiers (comme les Montagnards avaient peur d’effrayer les départements), admire fort un mouvement qui ne serait pas compromis par des violences qui auraient affligé l’humanité; aussi n’est-il pas un ennemi irréconciliable de la grève générale politique.
Des événements récents ont donné une force très grande à l’idée de la grève générale politique. Les Belges obtinrent la réforme de la constitution par une démonstration que l’on a décorée, peut-être un peu ambitieusement, du nom de grève générale. Il paraît que les choses n’avaient pas eu l’allure tragique qu’on leur a quelquefois prêtée: le ministère était bien aise de forcer la Chambre à adopter un projet de loi électorale que la majorité réprouvait; beaucoup de patrons libéraux étaient fort opposés à cette majorité ultra-cléricale; ce qui se produisit alors fut ainsi tout le contraire d’une grève générale prolétarienne, puisque les ouvriers servirent les fins de l’État et de capitalistes. Depuis ces temps déjà lointains, on a tenté une autre poussée sur le pouvoir central, en vue de l’établissement d’un mode de suffrage plus démocratique; cette tentative échoua d’une manière complète; cette fois, le ministère n’était plus implicitement d’accord avec les promoteurs pour faire adopter une nouvelle loi électorale. Beaucoup de Belges restèrent fort ébahis de leur insuccès et ne purent comprendre que le roi n’eût pas renvoyé ses ministres pour faire plaisir aux socialistes; il avait autrefois imposé à des ministres cléricaux leur démission en présence de manifestations libérales; décidément ce roi ne comprenait rien à ses devoirs et, comme on le dit alors, il n’était qu’un roi de carton.
L’expérience belge n’est pas sans intérêt, parce qu’elle nous conduit à bien comprendre l’extrême opposition qui existe entre la grève générale prolétarienne et celle des politiciens. La Belgique est un des pays où le mouvement syndical est le plus faible; toute l’organisation du socialisme est fondée sur la boulangerie, l’épicerie et la mercerie, exploitées par des comités du parti; l’ouvrier, habitué de longue date à une discipline cléricale, est toujours un inférieur qui se croit obligé de suivre la direction des gens qui lui vendent les produits dont il a besoin, avec un léger rabais, et qui l’abreuvent de harangues, soit catholiques, soit socialistes. Non seulement nous trouvons l’épicerie érigée en sacerdoce, mais encore c’est de Belgique que nous vint la fameuse théorie des services publics, contre laquelle Guesde écrivit en 1883 une si violente brochure et que Deville appelait, à la même époque, une contrefaçon belge du collectivisme. Tout le socialisme belge tend au développement de l’industrie d’État, à la constitution d’une classe de travailleurs-fonctionnaires, qui serait solidement disciplinée sous la main de fer de chefs que la démocratie accepterait. Il est tout naturel que dans un tel pays la grève générale soit conçue sous la forme politique; le soulèvement populaire doit avoir, dans de telles conditions, pour but de faire passer le pouvoir d’un groupe de politiciens à un autre groupe de politiciens, — le peuple restant toujours la bonne bête qui porte le bât.
Les troubles tout récents de Russie ont contribué à populariser l’idée de grève générale dans les milieux des professionnels de la politique. Beaucoup de personnes ont été surprises des résultats que les grands arrêts concertés du travail ont produits; mais on ne sait pas très bien comment les choses se sont passées et quelles conséquences ont eues ces troubles. Des gens qui connaissent le pays estiment que Witte avait des relations avec beaucoup de révolutionnaires et qu’il a été fort heureux de terrifier le tsar pour pouvoir enfin éloigner ses ennemis et obtenir des institutions qui, à son jugement, devaient rendre difficile le retour de l’ancien régime. On doit être frappé de ce que, pendant assez longtemps, le gouvernement a été comme paralysé et que l’anarchie était à son comble dans l’administration, tandis que le jour où Witte a cru nécessaire à ses intérêts personnels d’agir avec vigueur, la répression a été rapide; ce jour est arrivé (comme l’avaient prévu quelques personnes), lorsque les financiers eurent besoin de faire remonter le crédit de la Russie. Il ne semble pas vraisemblable que les soulèvements antérieurs eussent eu jamais la puissance irrésistible qu’on leur a attribuée; le Petit Parisien, qui est l’un des journaux français qui avaient affermé l’entretien de la gloire de Witte, disait que la grande grève d’octobre 1905 se termina par suite de la misère des ouvriers; d’après lui, on l’avait même prolongée d’un jour, dans l’espoir que les Polonais prendraient part au mouvement et obtiendraient des concessions comme en avaient obtenu les Finlandais; puis il félicitait les Polonais d’avoir été assez sages pour ne pas bouger et ne pas donner un prétexte à une intervention allemande (Petit Parisien, 7 novembre 1905).
Il ne faut donc pas trop se laisser éblouir par certains récits, et Ch. Bonnier avait raison de faire des réserves dans le Socialiste du 18 novembre 1905 au sujet des événements de Russie; il avait toujours été un irréductible adversaire de la grève générale et il notait qu’il n’y avait pas un seul point commun entre ce qui s’était produit en Russie et ce qu’imaginent « les purs syndicalistes en France. » Là-bas, la grève aurait été seulement, selon lui, le couronnement d’une œuvre très complexe, un moyen employé avec beaucoup d’autres, qui avait réussi en raison des circonstances exceptionnellement favorables au milieu desquelles elle s’était produite.
Voilà bien un caractère très propre à distinguer deux genres de mouvements que l’on désigne par le même nom. Nous avons étudié une grève générale prolétarienne qui est un tout indivisé; maintenant nous avons à considérer une grève générale politique, qui combine des incidents de révolte économique avec beaucoup d’autres éléments qui dépendent de systèmes étrangers. Dans le premier cas, on ne doit considérer à part aucun détail; dans le second, tout dépend de l’art avec lequel des détails hétérogènes sont combinés. Il faut maintenant considérer isolément les parties, en mesurer l’importance et savoir les harmoniser. Il semble qu’un pareil travail devrait être regardé comme purement utopique (ou même tout à fait absurde) par les gens qui sont habitués à opposer tant d’objections pratiques à la grève générale prolétarienne; mais si le prolétariat abandonné à lui-même n’est bon à rien, les politiciens sont bons à tout. N’est-ce pas un dogme de la démocratie que rien n’est au-dessus du génie des démagogues pour vaincre les résistances qui leur sont opposées?
Je ne m’arrêterai pas à discuter les chances de réussite de cette tactique et je laisse aux boursicotiers qui lisent l’Humanité le soin de chercher les moyens d’empêcher la grève générale politique de tomber dans l’anarchie. Je vais m’occuper seulement de chercher à mettre en pleine lumière la grande différence qui existe entre les deux conceptions de grève générale.
II II Nous avons vu que la grève générale syndicaliste est une construction qui renferme tout le socialisme prolétarien; on y trouve non seulement tous ses éléments réels, mais encore ils sont groupés de la même manière que dans les luttes sociales et leurs mouvements sont bien ceux qui correspondent à leur essence. Nous ne pourrions pas opposer à cette construction un autre ensemble d’images aussi parfait pour représenter le socialisme des politiciens; cependant, en faisant de la grève générale politique le noyau des tactiques des socialistes à la fois révolutionnaires et parlementaires, il devient possible de se rendre un compte exact de ce qui sépare ceux-ci des syndicalistes.
A. — On reconnaît immédiatement que la grève générale politique ne suppose point qu’il y a une lutte de classe concentrée sur un champ de bataille où le prolétariat attaque la bourgeoisie; la division de la société en deux armées antagonistes disparaît; car ce genre de révolte peut se produire avec n’importe quelle structure sociale. Dans le passé, beaucoup de révolutions furent le résultat de coalitions entre groupes mécontents; les écrivains socialistes ont souvent montré que les classes pauvres se firent massacrer, plus d’une fois, sans autre profit que d’assurer le pouvoir à des maîtres qui avaient su utiliser, à leur avantage et avec beaucoup d’astuce, un mécontentement passager du peuple contre les autorités anciennes.
Il semble bien que les libéraux russes eussent espéré voir se réaliser quelque chose d’analogue en 1905; ils étaient heureux de tant de soulèvements paysans et ouvriers; on assure même qu’ils avaient été fort satisfaits d’apprendre les défaites de l’armée de Mandchourie; ils croyaient que le gouvernement effrayé finirait par avoir recours à leurs lumières; comme parmi eux il y a quantité de sociologues, la petite science aurait remporté ainsi un fort beau succès; mais il est probable que le peuple n’aurait eu qu’à se brosser le ventre.
Je suppose que les capitalistes actionnaires de l’Humanité ne sont d’aussi ardents admirateurs de certaines grèves qu’en raison des mêmes raisonnements; ils estiment que le prolétariat est bien commode pour déblayer le terrain et ils croient savoir, par l’expérience de l’histoire, qu’il sera toujours possible à un gouvernement socialiste de mettre à la raison les révoltés. Ne conserve-t-on pas d’ailleurs soigneusement les lois faites contre les anarchistes dans une heure d’affolement? On les stigmatise de temps en temps du nom de lois scélérates; mais elles peuvent servir à protéger les capitalistes-socialistes.
B. — 1 Il ne serait plus vrai de dire que toute l’organisation du prolétariat soit contenue dans le syndicalisme révolutionnaire. Puisque la grève générale syndicaliste ne serait plus toute la révolution, il faut des organismes à côté des syndicats; de plus, comme la grève ne saurait être qu’un détail savamment combiné avec beaucoup d’autres incidents qu’il faut savoir déchaîner à l’heure propice, les syndicats devraient recevoir l’impulsion des comités politiques, ou tout au moins marcher en parfait accord avec ces comités qui représentent l’intelligence supérieure du mouvement socialiste. En Italie, Ferri a symbolisé cet accord d’une manière assez drôle en disant que le socialisme a besoin de deux jambes; cette figure a été empruntée à Lessing qui ne se doutait guère qu’elle pût devenir un principe de sociologie. Dans la deuxième scène de Minna de Barnhelm, l’aubergiste dit à Just qu’on ne peut rester sur un verre d’eau-de-vie, de même qu’on ne va pas bien avec une jambe; il ajoute encore que les bonnes choses sont tierces et qu’une corde à quatre tours n’en est que plus solide. J’ignore si la sociologie a tiré quelque parti de ces derniers aphorismes, qui valent bien celui dont Ferri abuse.
2 Si la grève générale syndicaliste évoque l’idée d’une ère de haut progrès économique, la grève générale politique évoque plutôt celle d’une dégénérescence. L’expérience montre que les classes en voie de décadence se laissent prendre plus facilement aux harangues fallacieuses des politiciens que les classes en voie de progrès, en sorte que la perspicacité politique des hommes semble être en rapport étroit avec les conditions qui règlent leur existence. Les classes prospères peuvent commettre souvent de très grosses imprudences, parce qu’elles ont trop confiance dans leur force, qu’elles regardent l’avenir avec trop de hardiesse et qu’elles sont dominées, pour un instant, par quelques délires de gloire. Les classes affaiblies se tournent régulièrement vers les gens qui leur promettent la protection de l’état, sans chercher à comprendre comment cette protection pourrait mettre d’accord leurs intérêts discordants; elles entrent volontiers dans toute coalition qui a pour but de conquérir les faveurs gouvernementales; elles accordent toute leur admiration aux charlatans qui parlent avec aplomb. Le socialisme a beaucoup de précautions à prendre pour ne pas tomber au rang de ce qu’Engels nommait un antisémitisme à grandes phrases et les conseils d’Engels n’ont pas été toujours suivis sur ce point.