Tout l’avenir de la démocratie pourrait bien dépendre de cette « basse-bourgeoisie, » qui espère utiliser, pour son plus grand avantage personnel, la force des organisations vraiment prolétariennes. Les politiciens croient qu’elle aura toujours des tendances pacifiques, qu’elle est susceptible d’être bien disciplinée et que, les chefs de si sages syndicats comprenant comme eux l’action de l’État, cette classe formera une clientèle excellente. Ils voudraient qu’elle leur servît à gouverner le prolétariat: c’est pourquoi Ferdinand Buisson et Jaurès sont partisans des syndicats des petits fonctionnaires, qui, en entrant dans les Bourses du Travail, inspireraient au prolétariat l’idée d’imiter leur attitude éteinte et pacifique.
La grève générale politique concentre toute cette conception dans un tableau d’une intelligence facile; elle nous montre comment l’État ne perdrait rien de sa force, comment la transmission se ferait de privilégiés à privilégiés, comment le peuple des producteurs arriverait à changer de maîtres. Ces maîtres seraient très probablement moins habiles que ceux d’aujourd’hui; ils feraient de plus beaux discours que les capitalistes; mais tout porte à croire qu’ils seraient beaucoup plus durs et plus insolents que leurs prédécesseurs.
La nouvelle école raisonne tout autrement; elle ne peut accepter l’idée que le prolétariat ait pour mission historique d’imiter la bourgeoisie; elle ne conçoit pas qu’une révolution aussi prodigieuse que celle qui supprimerait le capitalisme, puisse être tentée pour un minime et douteux résultat, pour un changement de maîtres, pour la satisfaction d’idéologues, de politiciens et spéculateurs, tous adorateurs et exploiteurs de l’État. Elle ne veut pas s’en tenir aux formules de Marx: si celui-ci n’a point fait d’autre théorie que celle de la force bourgeoise, ce n’est point à ses yeux une raison pour s’en tenir rigoureusement à l’imitation de la force bourgeoise.
Au cours de sa carrière révolutionnaire, Marx n’a pas été toujours bien inspiré et trop souvent il a suivi des inspirations qui appartiennent au passé; dans ses écrits, il lui est même arrivé d’introduire quantité de vieilleries provenant des utopistes. La nouvelle école ne se croit nullement tenue d’admirer les illusions, les fautes, les erreurs de celui qui a tant fait pour élaborer les idées révolutionnaires; elle s’efforce d’établir une séparation entre ce qui dépare l’œuvre de Marx et ce qui doit immortaliser son nom; elle prend ainsi le contre-pied des socialistes officiels qui veulent surtout admirer dans Marx ce qui n’est pas marxiste. Nous n’attacherons donc aucune importance aux textes nombreux qu’on peut nous opposer pour nous montrer que Marx a souvent compris l’histoire comme les politiciens.
Nous savons maintenant quelle est la raison de son attitude: il ne connaissait pas la distinction qui nous apparaît aujourd’hui si claire entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, parce qu’il n’a point vécu dans des milieux qui eussent acquis une conception satisfaisante de la grève générale. Aujourd’hui nous possédons assez d’éléments pour comprendre aussi bien la grève syndicaliste que la grève politique; nous savons en quoi le mouvement prolétarien se différencie des anciens mouvements bourgeois; nous trouvons dans l’attitude des révolutionnaires en présence de l’État le moyen de distinguer des notions qui étaient encore bien confuses dans l’esprit de Marx.
La méthode qui nous a servi à marquer la différence qui existe entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, peut servir aussi à résoudre beaucoup de questions qui se présentent au cours des recherches relatives à l’organisation du prolétariat. En comparant les essais d’organisation de la grève syndicaliste et ceux de la grève politique, on peut souvent juger ce qui est bon et ce qui est mauvais, c’est-à-dire ce qui est spécifiquement socialiste et ce qui a des tendances bourgeoises.
L’éducation populaire, par exemple, semble être entièrement dirigée dans un esprit bourgeois; tout l’effort historique du capitalisme a été de conduire les masses à se laisser gouverner par les conditions de l’économie capitaliste, en sorte que la société devînt un organisme; tout l’effort révolutionnaire tend à créer des hommes libres; mais les gouvernants démocratiques se donnent pour mission de réaliser l’unité morale de la France. Cette unité morale, c’est la discipline automatique des producteurs qui seraient heureux de travailler pour la gloire de leurs chefs intellectuels.
On peut encore dire que le grand danger qui menace le syndicalisme serait toute tentative d’imiter la démocratie; il vaut mieux pour lui savoir se contenter, pendant un temps, d’organisations faibles et chaotiques que de tomber sous la domination de syndicats qui copieraient des formes politiques de la bourgeoisie.
Les syndicalistes révolutionnaires ne s’y sont jamais trompés, parce que ceux qui cherchent à les diriger dans la voie simili-bourgeoise sont des adversaires de la grève générale syndicaliste et se sont ainsi dénoncés eux-mêmes comme des ennemis.
CHAPITRE VI La moralité de la violence I. — Observations de P. Bureau et de P. de Rousiers. — L’ère des martyrs. — Possibilité de maintenir la scission avec peu de violences grâce à un mythe catastrophique.
II. — Anciennes habitudes de brutalité dans les écoles et les ateliers. — Les classes dangereuses. — Indulgence pour les crimes de ruse. — Les délateurs.
III. — La loi de 1884 faite pour intimider les conservateurs. — Rôle de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau. — Raison des idées actuelles sur l’arbitrage.
IV. — Recherche du sublime dans la morale. — Proudhon. — Pas de genèse morale dans le trade-unionisme. — Le sublime en Allemagne et la notion catastrophique.
I Les codes prennent tant de précautions contre la violence et l’éducation est dirigée en vue d’atténuer tellement nos tendances à la violence que nous sommes conduits instinctivement à penser que tout acte de violence est une manifestation d’une régression vers la barbarie. Si l’on a si souvent opposé les sociétés industrielles aux sociétés militaires, c’est que l’on a considéré la paix comme étant le premier des biens et la condition essentielle de tout progrès matériel: ce dernier point de vue nous explique pourquoi, depuis le xviii siècle et presque sans interruption, les économistes ont été partisans de pouvoirs forts et assez peu soucieux des libertés politiques. Condorcet adresse ce reproche aux élèves de Quesnay, et Napoléon III n’eut peut-être pas de plus grand admirateur que Michel Chevalier.
On peut se demander s’il n’y a pas quelque peu de niaiserie dans l’admiration que nos contemporains ont pour la douceur; je vois, en effet, que quelques auteurs, remarquables par leur perspicacité et leurs hautes préoccupations morales, ne semblent pas autant redouter la violence que nos professeurs officiels.
P. Bureau a été extrêmement frappé de rencontrer en Norvège une population rurale qui est demeurée très profondément chrétienne: les paysans n’en portent pas moins un poignard à la ceinture; quand une querelle se termine à coups de couteau, l’enquête de la police n’aboutit pas, en général, faute de témoins disposés à déposer. — L’auteur conclut ainsi: « le caractère amolli et efféminé des hommes est plus redoutable que leur sentiment, même exagéré et brutal, de l’indépendance, et un coup de couteau donné par un homme honnête en ses mœurs, mais violent, est un mal social moins grave et plus facilement guérissable que les débordements de la luxure de jeunes gens réputés plus civilisés. » J’emprunte un second exemple à P. De Rousiers, qui est, tout comme P. Bureau, un catholique fervent et préoccupé de morale. Il raconte comment, vers 1860, le pays de Denver, grand centre minier des Montagnes-Rocheuses, fut purgé des bandits qui l’infestaient; la magistrature américaine étant impuissante, de courageux citoyens se mirent à l’œuvre: « la loi de Lynch était fréquemment appliquée; un homme convaincu de meurtre ou de vol pouvait se voir arrêter, juger, condamner et pendre en moins d’un quart d’heure, pour peu qu’un comité de vigilance énergique s’emparât de lui… etc. L’Américain honnête a l’excellente habitude de ne pas se laisser écraser, sous prétexte qu’il est honnête; un homme d’ordre n’est pas nécessairement un trembleur, comme cela arrive trop souvent chez nous; au contraire, il considère que son intérêt doit passer avant celui d’un repris de justice ou d’un joueur. De plus, il possède l’énergie nécessaire pour résister, et le genre de vie qu’il mène le rend apte à résister, efficacement, même à prendre l’initiative et la responsabilité d’une mesure grave, quand les circonstances l’exigent… Un tel homme, placé dans un pays neuf et plein de ressources voulant profiter des richesses qu’il renferme et conquérir par son travail une situation élevée, n’hésitera pas à supprimer, au nom des intérêts supérieurs qu’il représente, les bandits qui compromettent l’avenir de ce pays. Voilà pourquoi tant de cadavres se balançaient à Denver, il y a vingt-cinq ans, au-dessus du petit pont de bois jeté sur le Cherry-Creek. » C’est bien là chez P. de Rousiers une opinion réfléchie, car il revient encore, ailleurs, sur cette question: « Je sais, dit-il, que la loi de Lynch est généralement considérée en France comme un symptôme de barbarie…; mais si les honnêtes gens d’Europe pensent ainsi, les honnêtes gens d’Amérique pensent tout autrement. » Il approuve hautement le comité de vigilance de la Nouvelle-Orléans qui en 1890 pendit, « à la grande satisfaction de tous les honnêtes gens », des maffiosi acquittés par le jury.
Il ne semble pas qu’au temps où la vendetta fonctionnait régulièrement en Corse, pour compléter ou corriger l’action d’une justice trop boiteuse, la population eût une moindre moralité qu’aujourd’hui. Avant la conquête française, la Kabylie ne connaissait pas d’autre mode de répression que la vengeance privée et les Kabyles n’étaient pas de mauvaises gens.
On concédera aux partisans de la douceur que la violence peut gêner le progrès économique et même qu’elle peut être dangereuse pour la moralité, lorsqu’elle dépasse une certaine limite. Cette concession ne peut point être opposée à la doctrine exposée ici, parce que je considère la violence seulement au point de vue de ses conséquences idéologiques. Il est certain, en effet, que pour amener les travailleurs à regarder les conflits économiques comme des images affaiblies de la grande bataille qui décidera de l’avenir, il n’est point nécessaire qu’il y ait un grand développement de la brutalité et que le sang soit versé à flots. Si une classe capitaliste est énergique, elle affirme constamment sa volonté de se défendre; son attitude franchement et loyalement réactionnaire contribue, au moins autant que la violence prolétarienne, à marquer la scission des classes qui est la base de tout le socialisme.
Nous pouvons utiliser ici la grande expérience historique fournie par les persécutions que le christianisme eut à subir durant les premiers siècles. Les auteurs modernes ont été si frappés par le langage des Pères de l’Église et par les détails donnés dans les Actes des martyrs, qu’ils se sont représenté généralement les chrétiens comme des proscrits dont le sang ne cessait de couler avec abondance. La scission fut extraordinairement marquée entre le monde païen et le monde chrétien; sans cette scission, jamais celui-ci n’aurait pu acquérir sa pleine personnalité; mais cette scission a pu se maintenir sans que les choses se soient passées comme on le pensait autrefois.
Personne ne croit plus que les chrétiens se réfugiaient dans des carrières souterraines pour échapper aux perquisitions de la police; les catacombes furent creusées, à très grands frais, par des communautés disposant d’importantes ressources, sous des terrains qui appartenaient, en général, à de puissantes familles, protectrices du nouveau culte. Personne ne met plus en doute qu’avant la fin du premier siècle, le christianisme avait des adhérents au sein de l’aristocratie romaine; « dans la très ancienne catacombe de Priscille, on a retrouvé la sépulture de famille où fut enterrée, du i au iv siècle, la lignée chrétienne des Acilii. » Il semble qu’il faille abandonner aussi l’opinion ancienne relative au grand nombre de martyrs.
Renan admettait encore que la littérature des martyrs devait être prise au sérieux: " « Les détails des Actes des martyrs, disait-il, peuvent être faux pour la plus grande partie; l’effroyable tableau qu’ils déroulent devant nous n’en fut pas moins une réalité. On s’est souvent fait de trompeuses images de cette lutte terrible…; on n’en a pas exagéré la gravité. » Les recherches de Harnack conduisent à une tout autre conclusion; il n’y aurait aucune mesure entre le langage des auteurs chrétiens et l’importance matérielle des persécutions; il y aurait eu très peu de martyrs avant le milieu du iii siècle. Tertullien est l’écrivain qui a le plus fortement marqué l’horreur que la nouvelle religion éprouvait pour ses persécuteurs, et cependant voici ce que Harnack dit: « Un regard jeté à l’aide des ouvrages de Tertullien sur Carthage et l’Afrique du nord, montre qu’avant l’an 180 il n’y eut dans ces régions aucun martyr et que depuis lors, jusqu’à la mort de Tertullien (après 220), elles n’en comptèrent, même en y joignant la Numidie et les Mauritanies, guère plus de deux douzaines. » Il faut songer qu’à cette époque il y avait en Afrique un assez grand nombre de montanistes qui exaltaient beaucoup la gloire du martyre et n’admettaient point que l’on eût le droit de fuir la persécution.
P. Allard a combattu la thèse de Harnack par des arguments qui me semblent assez faibles; il ne parvient point à comprendre l’énorme distance qui peut exister entre l’idéologie des persécutés et la réalité. « Les chrétiens, dit le professeur allemand, pouvaient se plaindre d’être comme des troupeaux poursuivis, et pourtant cela n’avait pas lieu d’ordinaire; ils pouvaient se considérer comme des modèles d’héroïsme, et cependant étaient rarement mis à l’épreuve; » et j’appelle l’attention sur cette fin de la phrase: « Ils pouvaient se placer au-dessus des grandeurs du monde et, en fait, s’accommodaient toujours plus à lui. » Il y a quelque chose de paradoxal, au premier abord, dans la situation de l’Église, qui avait des fidèles dans les hautes classes, obligés de vivre en faisant beaucoup de concessions aux usages, et qui cependant, pouvait maintenir une idéologie de la scission. Les inscriptions de la catacombe de Priscille nous montrent « la perpétuité de la foi dans une série de générations d’Acilii, dans lesquelles se rencontrent non seulement des consuls et des magistrats de l’ordre le plus élevé, mais encore des prêtres, des prêtresses, même des enfants, membres des illustres collèges idolâtriques, réservés par privilège aux patriciens et à leurs fils ». Si l’idéologie chrétienne avait été rigoureusement déterminée par les faits matériels, un tel paradoxe eût été impossible.
La statistique des persécutions ne joue donc pas ici un grand rôle; des circonstances notables, qui se produisaient au cours des scènes de martyre, avaient beaucoup plus d’importance que la fréquence des supplices. C’est en raison de faits assez rares, mais très héroïques, que l’idéologie s’est construite: les martyrs n’avaient pas besoin d’être nombreux pour prouver, par l’épreuve, la vérité absolue de la nouvelle religion et l’erreur absolue de l’ancienne, pour établir ainsi qu’il y avait deux voies incompatibles entre elles, pour faire comprendre que le règne du mal aurait un terme. « On peut, dit Harnack, malgré le petit nombre des martyrs, estimer à sa juste valeur le courage qu’il fallait pour devenir chrétien et vivre en chrétien; on doit avant tout louer la conviction du martyr qu’un mot ou un geste pouvait rendre indemne et qui préférait la mort à l’impunité. » Les contemporains, qui voyaient dans le martyre une épreuve judiciaire constituant un témoignage en l’honneur du Christ, tiraient de ces faits de tout autres conclusions que celles que peut en tirer un historien moderne qui raisonne avec des préoccupations modernes; jamais idéologie n’a pu être aussi éloignée des faits que celle-là.
L’administration romaine était extrêmement dure pour tout homme qui lui semblait susceptible de troubler la tranquillité publique et surtout pour tout accusé qui bravait sa majesté. En frappant, de temps à autre, quelques chrétiens qui lui étaient dénoncés (pour des raisons demeurées généralement inconnaissables aux modernes), elle ne croyait pas faire un acte qui fût destiné à occuper jamais la postérité; il semble que le grand public n’y prenait pas beaucoup garde lui-même; c’est ce qui explique pourquoi les persécutions ne laissèrent presque pas de traces dans la littérature païenne. Les païens n’avaient pas de raison pour attacher au martyre l’extraordinaire importance que lui attribuaient les fidèles et les gens qui leur étaient déjà sympathiques.
Cette idéologie ne se serait certainement pas formée d’une manière aussi paradoxale, si on n’avait cru fermement aux catastrophes décrites par les nombreuses apocalypses qui furent composées à la fin du i siècle et au commencement du iie; on était persuadé que le monde allait être livré complètement au règne du mal et que le Christ viendrait ensuite donner la victoire définitive à ses élus. Tout incident de persécution empruntait à la mythologie de l’Antéchrist quelque chose de son caractère effroyablement dramatique; au lieu d’être apprécié en raison de son importance matérielle, comme un malheur frappant quelques individus, une leçon pour la communauté ou une entrave temporaire apportée à la propagande, il était un élément de la guerre engagée par Satan, prince de ce monde, qui allait bientôt révéler son Antéchrist. Ainsi la scission découlait, à la fois, des persécutions et d’une attente fiévreuse d’une bataille décisive. Lorsque le christianisme fut suffisamment développé, la littérature des apocalypses cessa d’être beaucoup cultivée, encore que l’idée qui en faisait le fond continuât à exercer son influence; les actes des martyrs furent rédigés de manière à provoquer les sentiments qu’engendraient les apocalypses; on peut dire qu’ils les remplacèrent: parfois on trouve consignée, dans la littérature des persécutions, d’une manière aussi claire que dans les apocalypses, l’horreur que les fidèles éprouvaient pour les ministres de Satan qui les poursuivaient.
Nous pouvons donc concevoir que le socialisme soit parfaitement révolutionnaire, encore qu’il n’y ait que des conflits courts et peu nombreux, pourvu que ceux-ci aient une force suffisante pour pouvoir s’allier à l’idée de la grève générale: tous les événements apparaîtront alors sous une forme amplifiée et, les notions catastrophiques se maintenant, la scission sera parfaite. Ainsi se trouve écartée l’objection que l’on adresse souvent aux révolutionnaires: la civilisation n’est point menacée de succomber sous les conséquences d’un développement de la brutalité, puisque l’idée de grève générale permet d’alimenter la notion de lutte de classe au moyen d’incidents qui paraîtraient médiocres aux historiens bourgeois.
Lorsque les classes gouvernantes, n’osant plus gouverner, ont honte de leur situation privilégiée, s’acharnent à faire des avances à leurs ennemis et proclament leur horreur pour toute scission dans la société, il devient beaucoup plus difficile de maintenir dans le prolétariat cette idée de scission sans laquelle il serait impossible au socialisme de remplir son rôle historique. Tant mieux, déclarent les braves gens; nous pouvons donc espérer que l’avenir du monde ne sera pas livré aux gens grossiers qui ne respectent pas même l’État, qui se moquent des hautes idéologies bourgeoises et qui n’ont pas plus d’admiration pour les professionnels de la pensée élevée que pour les curés. Faisons donc tous les jours davantage pour les déshérités, disent ces messieurs; montrons-nous plus chrétiens ou plus philanthropes ou plus démocrates (suivant le tempérament de chacun); unissons-nous pour l’accomplissement du devoir social,et nous aurons ainsi raison de ces affreux socialistes qui croient possible de ruiner le prestige des Intellectuels, après que les Intellectuels ont ruiné celui de l’Église. En fait ces combinaisons savantes et morales ont échoué; la raison n’en est pas difficile à voir.
Le beau raisonnement de ces messieurs, des pontifes du devoir social, suppose que la violence ne pourra plus augmenter, ou même qu’elle diminuera au fur et à mesure que les Intellectuels feront plus de politesses, de platitudes et de grimaces en l’honneur de l’union des classes. Malheureusement pour ces grands penseurs, les choses se passent tout autrement; il se trouve que la violence ne cesse de s’accroître au fur et à mesure qu’elle devrait diminuer d’après les principes de la haute sociologie. Il y a, en effet, de misérables socialistes qui profitent de la lâcheté bourgeoise pour entraîner les masses dans un mouvement qui, tous les jours, devient moins semblable à celui qui devrait résulter des sacrifices consentis par la bourgeoisie en vue d’obtenir la paix. Pour un peu, les sociologues déclareraient que les socialistes trichent et emploient des procédés déloyaux, tant les faits répondent mal à leurs prévisions.
Il était cependant facile de comprendre que les socialistes ne se laisseraient pas vaincre sans avoir employé toutes les ressources que pouvait leur fournir la situation. Des gens qui ont voué leur vie à une cause qu’ils identifient à la rénovation du monde, ne pouvaient hésiter à user de toutes les armes pour développer d’autant plus l’esprit de lutte de classe que l’on faisait plus d’efforts pour le faire disparaître. Les rapports sociaux existants se prêtent à une infinité d’incidents de violence et l’on n’a pas manqué d’engager les travailleurs à ne pas reculer devant la brutalité quand celle-ci peut leur rendre service. Les bourgeois philanthropes faisant fête aux syndiqués qui voulaient bien consentir à venir discuter avec eux, dans l’espoir que ces ouvriers, fiers de leurs fréquentations aristocratiques, donneraient des conseils pacifiques à leurs camarades, des soupçons de trahison devaient naître assez rapidement contre les partisans des réformes sociales. Enfin, et c’est le fait le plus remarquable de cette histoire, l’antipatriotisme devient un élément essentiel du programme syndicaliste.
L’introduction de l’antipatriotisme dans le mouvement ouvrier est d’autant plus remarquable qu’elle s’est produite au moment où le gouvernement était en train de faire passer dans la pratique les théories solidaristes. Léon Bourgeois a beau faire ses grâces les plus aimables au prolétariat; vraiment il l’assure que la société capitaliste est une grande famille et que le pauvre a une créance sur la richesse générale; il peut soutenir que toute la législation contemporaine s’oriente vers les applications de la solidarité; le prolétariat lui répond en niant, de la manière la plus grossière, le pacte social, par la négation du devoir patriotique. Au moment où il semblait que l’on ait trouvé le moyen de supprimer la lutte de classe, voilà donc qu’elle renaît sous une forme particulièrement déplaisante.
Ainsi tous les braves gens arrivent à des résultats qui sont en pleine contradiction avec leurs efforts; c’est à désespérer de la sociologie! S’ils avaient le sens commun et s’ils avaient vraiment le désir de protéger la société contre un accroissement de la brutalité, ils n’acculeraient pas les socialistes à la nécessité de la tactique qui s’impose aujourd’hui à eux; ils resteraient tranquilles au lieu de se dévouer pour le devoir social; ils béniraient les propagandistes de la grève générale qui, en fait, travaillent à rendre le maintien du socialisme compatible avec le moins de brutalité possible. Mais les braves gens n’ont pas le sens commun; et il faudra qu’ils subissent encore bien des horions, bien des humiliations et bien des pertes d’argent avant qu’ils se décident à laisser le socialisme suivre sa voie.
II Nous allons maintenant approfondir davantage nos recherches et nous demander sur quels motifs se fonde la profonde aversion que montrent les moralistes quand ils se trouvent en face des actes de violence; une énumération très sommaire des quelques changements très curieux, qui sont survenus dans les mœurs des classes ouvrières, est d’abord indispensable.
A. — J’observe, en premier lieu, que rien n’est plus remarquable que le changement qui s’est produit dans la manière d’élever les enfants; jadis, on croyait que la férule était l’outil le plus nécessaire pour le maître d’école; aujourd’hui, les peines corporelles ont disparu de notre enseignement public. Je crois que la concurrence que celui-ci avait à soutenir contre l’enseignement congréganiste a eu une très grande part dans ce progrès; les Frères appliquaient, avec une rigueur extrême, les vieux principes de la pédagogie cléricale; et on sait que celle-ci a toujours comporté beaucoup de coups et de peines excessives, en vue de dompter le démon qui suggère à l’enfant beaucoup de mauvaises habitudes. L’administration fut assez intelligente pour opposer à cette éducation barbare une éducation plus douce qui lui concilia beaucoup de sympathies; il ne me paraît pas douteux que la dureté des châtiments cléricaux n’ait été pour beaucoup dans le déchaînement des haines actuelles contre lesquelles se débat si péniblement l’Église. En 1901, j’écrivais: « Si [l’Église] était bien inspirée, elle supprimerait complètement les œuvres consacrées à l’enfance; elle supprimerait écoles et ouvroirs; elle ferait ainsi disparaître la source principale où s’alimente l’anticléricalisme; — loin de vouloir entrer dans cette voie, elle paraît vouloir développer, de plus en plus, ces établissements, et ainsi elle assure encore de beaux jours à la haine du peuple contre le clergé. » — ce qui s’est produit depuis 1901 dépasse encore mes prévisions.
Jadis existaient des habitudes de très grande brutalité dans les usines et surtout dans celles où il fallait employer des hommes d’une force supérieure auxquels on donnait le nom de « grosses culottes »; ils avaient fini par se faire charger de l’embauchage, parce que « tout individu embauché par d’autres était sujet à une infinité de misères et d’insultes »; celui qui voulait entrer dans leur atelier devait leur payer à boire et le lendemain il fallait régaler les camarades. « Le fameux quand est-ce marche; chacun y prend son allumette… Le quand est-ce est le condensateur des économies; dans un atelier où l’on a l’habitude du quand est-ce, il faut y passer ou gare à vous. » Denis Poulot, auquel j’emprunte ces détails, observe que les machines ont supprimé le prestige des grosses culottes, qui n’étaient plus guère qu’un souvenir au moment où il écrivait en 1870.
Les mœurs des compagnonnages furent longtemps fort remarquables par leur brutalité; avant 1840, il y avait constamment des bagarres, souvent sanglantes, entre groupes de rites différents; Martin Saint-Léon a donné, dans son livre sur le compagnonnage, des extraits de chansons vraiment barbares; les réceptions étaient pleines d’épreuves très dures; les jeunes gens étaient traités comme de vrais parias dans les Devoirs de Jacques et de Soubise: « On a vu, raconte Perdiguier, des compagnons (charpentiers) se nommer le Fléau des renards (des aspirants), la Terreur des renards… En province, un renard travaille rarement dans les villes; on le chasse, comme on dit, dans les broussailles ». Beaucoup de scissions survinrent lorsque la tyrannie des compagnons se trouva en opposition avec les habitudes plus libérales qui dominaient la société. Quand les ouvriers n’eurent plus autant besoin d’un protecteur, surtout pour trouver du travail, ils ne consentirent plus aussi facilement à subir des exigences qui avaient jadis paru avoir peu d’importance par rapport aux avantages du compagnonnage. La lutte pour le travail mit plus d’une fois en présence aspirants et compagnons qui voulaient se réserver des privilèges. On pourrait trouver encore d’autres raisons pour expliquer le déclin d’une institution qui, tout en rendant de sérieux services, avait beaucoup contribué à maintenir l’idée de brutalité.
Tout le monde estime que la disparition de ces anciennes brutalités est chose excellente; de cette opinion il était trop facile de passer à l’idée que toute violence est un mal, pour que ce pas ne fût point franchi; et, en effet, la masse des gens, qui sont habitués à ne pas penser, est parvenue à cette conclusion, qui est acceptée aujourd’hui comme un dogme par le troupeau bêlant des moralistes. Ils ne se sont pas demandé ce qu’il y a de répréhensible dans la brutalité.
Quand on ne veut pas se contenter de la niaiserie vulgaire, on s’aperçoit que nos idées sur la disparition de la violence dépendent bien plus d’une transformation très importante qui s’est produite dans le monde criminel que de principes éthiques. C’est ce que je vais essayer de montrer.
B. — Les savants de la bourgeoisie n’aiment pas à s’occuper des classes dangereuses; c’est une des raisons pour lesquelles toutes leurs dissertations sur l’histoire des mœurs demeurent toujours superficielles; il n’est pas très difficile de reconnaître que c’est la connaissance de ces classes qui permet seule de pénétrer dans les mystères de la pensée morale des peuples.
Les anciennes classes dangereuses pratiquaient le délit le plus simple, celui qui était le mieux à leur disposition, celui qui est aujourd’hui relégué dans les groupes de jeunes voyous sans expérience et sans jugement. Les délits de brutalité nous semblent être aujourd’hui quelque chose d’anormal à tel point que si la brutalité a été énorme, nous nous demandons souvent si le coupable jouit bien de son bon sens. Cette transformation ne tient évidemment pas à ce que les criminels se sont moralisés, mais à ce qu’ils ont changé leur manière de procéder, en raison des conditions nouvelles de l’économie, comme nous le verrons plus loin. Ce changement a eu la plus grande influence sur la pensée populaire.
Nous savons tous que les associations de malfaiteurs parviennent à maintenir dans leur sein une excellente discipline, grâce à la brutalité; quand nous voyons maltraiter un enfant, nous supposons instinctivement que ses parents ont des mœurs de criminels; les procédés qu’employaient les anciens maîtres d’école et que les maisons ecclésiastiques s’obstinent à conserver, sont ceux des vagabonds qui volent des enfants et qui dressent leurs victimes pour en faire des acrobates adroits ou des mendiants intéressants. Tout ce qui rappelle les mœurs des anciennes classes dangereuses nous est souverainement odieux.
La férocité ancienne tend à être remplacée par la ruse et beaucoup de sociologues estiment que c’est là un progrès sérieux; quelques philosophes qui n’ont pas l’habitude de suivre les opinions du troupeau, ne voient pas très bien en quoi cela constitue le progrès au point de vue de la morale: « Si l’on est choqué de la cruauté, de la brutalité des temps passés, dit Hartmann, il ne faut pas oublier que la droiture, la sincérité, le vif sentiment de la justice, le pieux respect devant la sainteté des mœurs caractérisent les anciens peuples; tandis que nous voyons régner aujourd’hui le mensonge, la fausseté, la perfidie, l’esprit de chicane, le mépris de la propriété, le dédain de la probité instinctive et des mœurs légitimes, dont le prix souvent n’est plus compris. Le vol, le mensonge, la fraude augmentent malgré la répression des lois dans une proportion plus rapide que ne diminuent les délits grossiers et violents comme le pillage, le meurtre, le viol, etc. L’égoïsme le plus bas brise sans pudeur les liens sacrés de la famille et de l’amitié, partout où il se trouve en opposition avec eux. »