Aujourd’hui, d’ordinaire, on estime que les pertes d’argent sont des accidents que l’on est exposé à rencontrer à tout pas que l’on fait et qui sont facilement réparables, tandis que les accidents corporels ne le sont pas facilement; on estime donc qu’un délit de ruse est infiniment moins grave qu’un délit de brutalité; les criminels profitent de cette transformation qui s’est produite dans les jugements; quant aux raisons, elles sont très faciles à trouver.
Notre code pénal avait été rédigé dans un temps où l’on se représentait le citoyen sous les traits d’un propriétaire rural, uniquement préoccupé de gérer son domaine en bon père de famille et de ménager à ses enfants une situation honorable; les grandes fortunes réalisées dans les affaires, par la politique, par la spéculation étaient rares et considérées comme de vraies monstruosités; la défense de l’épargne des classes moyennes était un des grands soucis du législateur. Le régime antérieur avait été encore plus terrible dans la répression des fraudes, puisque la déclaration royale du 5 août 1725 punissait de mort le banqueroutier frauduleux; on ne peut rien imaginer qui soit plus éloigné de nos mœurs actuelles? Nous sommes aujourd'hui disposés à croire que des délits de ce genre ne peuvent être généralement commis que grâce à une imprudence des victimes et qu’ils ne méritent que par exception des peines afflictives; et encore nous contentons-nous de peines légères.
Dans une société riche, occupée de grandes affaires, où chacun est très éveillé pour la défense de ses intérêts, comme est la société américaine, les délits de ruse n’ont point les mêmes conséquences que dans une société qui est obligée de s’imposer une rigoureuse parcimonie; il est, en effet, très rare que ces délits puissent apporter un trouble profond et durable dans l’économie; c’est ainsi que les Américains supportent, sans trop se plaindre, les excès de leurs politiciens et de leurs financiers. P De Rousiers compare l’américain à un capitaine de navire qui, pendant une navigation difficile, n’a pas le temps de surveiller son cuisinier qui le vole. « Quand on vient dire aux Américains que leurs politiciens les volent, ils vous répondent d’ordinaire: parbleu, je le sais bien! Tant que les affaires marchent, tant que les politiciens ne se trouvent pas en travers de la route, ils échappent, sans trop de peine, aux châtiments qu’ils méritent. » Depuis que l’on gagne facilement de l’argent en Europe, des idées analogues à celles d’Amérique se sont répandues parmi nous. De grands brasseurs d’affaires ont pu échapper à la répression, parce qu’ils avaient été assez habiles, aux heures de leurs succès, pour se créer de nombreuses amitiés dans tous les mondes; on a fini par trouver qu’il serait bien injuste de condamner des négociants banqueroutiers et des notaires qui se retiraient ruinés après de médiocres catastrophes, alors que les princes de l’escroquerie financière continuaient à mener joyeuse vie. Peu à peu la nouvelle économie a créé une nouvelle indulgence extraordinaire pour tous les délits de ruse dans les pays de haut capitalisme.
Dans les pays où subsiste encore aujourd’hui l’ancienne économie familiale, parcimonieuse et ennemie de la spéculation, l’appréciation relative des actes de brutalité et des actes de ruse n’a pas suivi la même évolution qu’en Amérique, qu’en Angleterre, qu’en France; c’est ainsi que l’Allemagne a conservé beaucoup d’usages de l’ancien temps et qu’elle ne ressent point la même horreur que nous pour les punitions brutales; celles-ci ne lui semblent point, comme à nous, propres aux classes les plus dangereuses.
Il n’a pas manqué de philosophes pour protester contre un tel adoucissement des jugements; d’après ce que nous avons rapporté plus haut de Hartmann, nous devons nous attendre à le rencontrer parmi les protestataires: « Nous sommes déjà, dit-il, près du temps où le vol et le mensonge que la loi condamne, seront méprisés comme des fautes vulgaires, comme une maladresse grossière, par les adroits filous qui savent respecter le texte de la loi, tout en violant le droit d’autrui. J’aurais assurément mieux aimé, pour mon compte, vivre parmi les anciens Germains, au risque d’être tué à l’occasion, que d’être obligé, dans nos cités modernes, de tenir chaque homme comme un escroc ou un coquin, tant que je n’ai pas de preuves évidentes de sa probité. » Hartmann ne tient pas compte de l’économie; il raisonne à son point de vue tout personnel et ne regarde point ce qui se passe autour de lui; personne ne voudrait aujourd’hui être exposé à être tué par les anciens Germains; une escroquerie ou un vol ne sont que des dommages très facilement réparables.
C. — Pour aller, enfin, tout à fait au fond de la pensée contemporaine, il faut examiner de quelle manière le public apprécie les relations qui existent entre l’État et les associations criminelles; de telles relations ont toujours existé; ces sociétés, après avoir pratiqué la violence, ont fini par pratiquer la ruse, ou, tout au moins, leurs violences sont devenues assez exceptionnelles.
On trouverait aujourd’hui étrange que des magistrats se missent à la tête de bandes armées, comme cela avait lieu à Rome durant les dernières années de la république. Au cours du procès Zola, les antisémites recrutèrent des troupes de manifestants soldés, qui étaient chargés d’exprimer les indignations patriotiques; le gouvernement de Méline protégeait ces manœuvres qui eurent, pendant quelques mois, un assez grand succès et qui contribuèrent beaucoup à empêcher une loyale revision de la condamnation de Dreyfus.
Je ne crois pas me tromper en disant que cette tactique de partisans de l’Église a été la cause principale de toutes les mesures que nous voyons prendre contre le catholicisme depuis 1901: la bourgeoisie libérale n’aurait jamais accepté ces mesures si elle n’avait été encore sous l’influence de la peur qu’elle avait ressentie durant l’affaire Dreyfus; — le grand argument que Clemenceau a employé pour exciter ses troupes au combat contre l’Église, était celui de la peur: il ne cessait de dénoncer le péril que la faction romaine faisait courir à la République: les lois sur les congrégations, sur l’enseignement, sur le régime des Églises ont été faites en vue d’empêcher le parti catholique de reprendre les allures belliqueuses qu’il avait eues et qu’Anatole France rapprochait si souvent de celles de la Ligue: ce sont des lois de peur. Beaucoup de conservateurs ont si bien senti cela qu’ils ont vu, avec déplaisir, les résistances opposées récemment aux inventaires des églises; ils ont estimé que l’emploi des bandes d’apaches pieux devait avoir pour résultat de rendre la classe moyenne plus hostile à leur cause; on n’a pas été peu surpris de voir Brunetière, qui avait été un des admirateurs des apaches antidreyfusards, conseiller la soumission; c’est que l’expérience l’avait éclairé sur les conséquences de la violence.
Les associations qui opèrent par la ruse ne provoquent point de telles réactions dans le public; au temps de la république cléricale, la société de Saint-Vincent-de-Paul était une belle officine de surveillance sur les fonctionnaires de tout ordre et de tout grade; il ne faut donc pas s’étonner si la franc-maçonnerie a pu rendre au gouvernement radical des services identiques à ceux que la philanthropie catholique avait rendus aux gouvernements antérieurs. L’histoire des affaires récentes de délation a montré, d’une manière très claire, quel était définitivement le point de vue du pays.
Lorsque les nationalistes furent en possession des dossiers constitués par les dignitaires des Loges sur les officiers, ils crurent que leurs adversaires étaient perdus; la panique qui régna durant quelques jours dans le camp radical, parut donner raison à leurs prévisions; mais bientôt la démocratie n’eut plus que moqueries pour ce qu’elle nomma « la petite vertu » des gens qui dénonçaient à l’opinion les procédés du général André et de ses complices. Henry Bérenger montra, en ces jours difficiles, qu’il connaissait à merveille la moralité de ses contemporains; il n’hésita pas à approuver ce qu’il appelait « la surveillance légitime exercée par des organisations d’avant-garde sur les castes dirigeantes »; il dénonça la lâcheté du gouvernement qui avait « laissé outrager comme délateurs [ceux] qui ont assumé la rude tâche de faire face à la caste militaire et à l’Église romaine, de les enquêter, de les dénoncer » (Action, 31 octobre 1904); il couvrit d’injures les rares dreyfusards qui osèrent manifester de l’indignation; l’attitude de Joseph Reinach lui parut particulièrement scandaleuse; il lui semblait que celui-ci aurait dû se trouver trop honoré d’être toléré dans la Ligue des Droits de l’homme qui se décidait à mener enfin « le bon combat pour la défense des droits du citoyen, trop longtemps sacrifiée à celle d’un homme » (Action, 22 décembre 1904). Finalement, on vota une loi d’amnistie pour déclarer qu’on ne voulait plus entendre parler toutes ces vétilles.
Il y eut en province quelques résistances; mais furent-elles bien sérieuses? Je me permets d’en douter quand je consulte le dossier publié par Péguy dans le neuvième numéro de la sixième série de ses Cahiers de la quinzaine. Quelques personnages au verbe abondant, sonore et plein de galimatias, se trouvèrent un peu gênés sans doute devant les sourires moqueurs des notables épiciers et des éminents pharmaciens, qui constituent l’élite des sociétés savantes et musicales devant lesquelles ils étaient habitués à pérorer sur la justice, la vérité et la lumière. Ils éprouvèrent le besoin de se donner des allures stoïques.
Est-il rien de plus beau que ce passage d’une lettre du professeur Bouglé, grand docteur ès sciences sociales, que je trouve à la page 13: « J’ai été bien heureux d’apprendre que la ligue allait enfin dire son mot. Son silence étonne et effraie? Voilà un garçon qui doit avoir l’effroi et l’étonnement bien faciles. Francis De Pressensé eut aussi ses angoisses; il est spécialiste en ce genre; mais elles étaient d’une espèce fort distinguée, comme il convient à un gentilhomme socialiste; il avait peur que la démocratie ne fût menacée d’une nouvelle « guillotine sèche », semblable à celle qui avait fait tant de mal aux démocrates vertueux durant les scandales de Panama.
Quand il vit que le public acceptait facilement la complicité du gouvernement et d’une association philanthropique transformée en association criminelle, il lança ses foudres vengeresses sur les protestataires. Parmi les plus drôles de ces protestataires, je signale un pasteur politicien de Saint-Étienne, nommé L. Comte. Il écrivait, dans cette langue extraordinaire que parlent les membres de la ligue des droits de l’homme: « J’espérais que l’affaire nous aurait guéris définitivement de la malaria morale dont nous souffrons et qu’elle aurait nettoyé la conscience républicaine du virus clérical dont elle était imprégnée. Il n’en était rien. Nous sommes plus cléricaux que jamais ». En conséquence, cet homme austère demeurait dans la ligue! Logique protestante et bourgeoise! On ne sait jamais si la ligue ne pourra pas rendre de petits services aux excellents ministres du Saint-Évangile.
J’ai insisté un peu longuement sur ces incidents grotesques, parce qu’ils me semblent propres à caractériser la pensée morale des gens qui ont la prétention de nous diriger. Il est désormais acquis que les associations politico-criminelles qui fonctionnent par la ruse, ont une place reconnue dans une démocratie parvenue à sa maturité. P. De Rousiers croit que l’Amérique arrivera un jour à se guérir des maux qui résultent des manœuvres coupables de ses politiciens. Ostrogorski, après avoir fait une longue et minutieuse enquête sur « la démocratie et l’organisation des partis politiques », croit avoir trouvé des solutions qui permettraient de débarrasser les États modernes de l’exploitation que les partis exercent sur eux. Ce sont là des vœux platoniques; aucune expérience historique ne permet de supposer que l’on puisse faire fonctionner une démocratie, dans un pays capitaliste, sans les abus criminels que l’on constate aujourd’hui partout. Lorsque Rousseau demandait que la démocratie ne supportât dans son sein aucune association particulière, il raisonnait d’après la connaissance qu’il avait des républiques du moyen âge; il savait mieux que ses contemporains cette histoire et était frappé du rôle énorme qu’avaient joué alors les associations politico-criminelles; il constatait l’impossibilité de concilier la « raison » dans une démocratie avec l’existence de telles forces; mais l’expérience devait nous apprendre qu’il n’y a pas de moyen de les faire disparaître.
III III Les explications précédentes vont nous permettre de comprendre les idées que se forment les démocrates éclairés et les braves gens sur le rôle des syndicats ouvriers.
On a très souvent félicité Waldeck-Rousseau d’avoir fait voter, en 1884, la loi sur les syndicats. Pour se rendre compte de ce qu’on attendait de cette loi, il faut se représenter quelle était la situation de la France à cette époque: de grands embarras financiers avaient conduit le gouvernement à signer avec les compagnies de chemins de fer des conventions que les radicaux avaient dénoncées comme étant des actes de brigandage; la politique coloniale donnait lieu aux plus vives attaques et était foncièrement impopulaire; le mécontentement qui devait se traduire, quelques années plus tard, sous la forme du boulangisme, était déjà très marqué; et les élections de 1885 faillirent donner la majorité aux conservateurs. — Waldeck-Rousseau, sans être un très profond voyant, était assez perspicace pour comprendre le danger qui pouvait menacer la République opportuniste et assez cynique pour chercher des moyens de défense dans une organisation politico-criminelle capable de mâter les conservateurs.
Au temps de l’empire, le gouvernement avait cherché à diriger les sociétés de secours mutuels, de manière à être le maître des employés et d’une partie des artisans; plus tard, il avait cru possible de trouver dans les associations ouvrières une arme capable de ruiner l’autorité du parti libéral sur le peuple et d’effrayer les classes riches qui lui faisaient une opposition acharnée depuis 1863. Waldeck-Rousseau s’inspirait de ces exemples et espérait organiser parmi les ouvriers une hiérarchie placée sous la direction de la police.
Dans une circulaire du 25 août 1884, Waldeck-Rousseau expliquait aux préfets qu’ils ne devaient pas s’enfermer dans la fonction trop modeste de gens chargés de faire respecter la loi; ils devaient stimuler l’esprit d’association, « aplanir sur sa route les difficultés qui ne sauraient manquer de naître de l’inexpérience et du défaut d’habitude de cette liberté »; leur rôle serait d’autant plus utile et plus grand qu’ils seraient parvenus à inspirer davantage confiance aux ouvriers; le ministre leur recommandait, en termes diplomatiques, de prendre la direction morale du mouvement syndical: « Bien que l’administration ne tienne de la loi du 21 mars (1884) aucun rôle obligatoire dans la poursuite de (la solution des grands problèmes économiques et sociaux), il n’est pas admissible qu’elle y demeure indifférente et je pense que c’est un devoir pour elle d’y participer en mettant à la disposition de tous les intéressés ses services et son dévouement ». Il faudra agir avec beaucoup de prudence pour ne « pas exciter des méfiances », montrer à ces associations ouvrières à quel point le gouvernement s’intéresse à leur développement, les diriger « quand il s’agira pour elles d’entrer dans la voie des applications ». Les préfets devaient se préparer « à ce rôle de conseiller et de collaborateur dévoué par l’étude approfondie de la législation et des organismes similaires existant en France et à l’étranger ».
En 1884, le gouvernement ne prévoyait nullement que les syndicats pussent participer à une grande agitation révolutionnaire et la circulaire parlait avec une certaine ironie du « péril hypothétique d’une fédération antisociale de tous les travailleurs ». Aujourd’hui on serait assez tenté de sourire de la naïveté d’un homme qu’on nous a si souvent présenté comme le roi des malins; mais pour se rendre compte de ses illusions, il faut se reporter à ce qu’écrivaient les démocrates à cette époque. En 1887, dans la préface à la troisième édition du Sublime, Denis Poulot, industriel expérimenté, ancien maire du xi arrondissement et gambettiste, disait que les syndicats tueraient les grèves; il croyait que les révolutionnaires étaient sans influence sérieuse sur les ouvriers organisés et voyait dans l’école primaire un moyen certain de faire disparaître le socialisme; comme presque tous les opportunistes de ce temps, il était beaucoup plus préoccupé des noirs que des rouges. Yves Guyot lui-même ne semble pas avoir été beaucoup plus perspicace que Waldeck-Rousseau; car, dans sa Morale (1883), il regarde le collectivisme comme étant seulement un mot; il dénonce la législation existante qui « a pour but d’empêcher les ouvriers de s’organiser pour vendre leur travail au plus haut prix possible, pour débattre leurs intérêts », et il s’attend à ce que les syndicats aboutiront « à organiser la vente du travail en gros ». Les curés sont très violemment attaqués par lui et la famille Chagot est dénoncée parce qu’elle force les mineurs de Montceau à aller à la messe. Tout le monde comptait alors sur l’organisation ouvrière pour détruire l’autorité du parti clérical.
Si Waldeck-Rousseau avait eu l’esprit de prévision un peu développé, il aurait surtout aperçu le parti que les conservateurs ont essayé de tirer de la loi sur les syndicats en vue de restaurer dans les campagnes la paix sociale sous leur direction. Il y a quelques années on a dénoncé le péril que faisait courir à la République la formation d’un parti agrarien; le résultat n’a pas répondu aux espérances des promoteurs des syndicats agricoles, mais il aurait pu être sérieux; pas un instant Waldeck-Rousseau ne s’en est douté; sa circulaire ne laisse même pas voir qu’il ait soupçonné les services matériels que les nouvelles associations devaient rendre à l’agriculture. S’il avait eu l’idée de ce qui pouvait se passer, il aurait pris des précautions dans la rédaction de la loi; il est certain que ni lui, ni la commission ne comprirent l’importance du mot « agricole », qui fut introduit, par voie d’amendement, à la demande d’Oudet, sénateur du Doubs.
Des associations ouvrières dirigées par des démocrates, usant de ruses, de menaces et parfois aussi quelque peu de violence, pouvaient rendre les plus grands services au gouvernement dans sa lutte contre les conservateurs alors si menaçants. Les personnes qui ont récemment transformé Waldeck-Rousseau en père de la patrie, ne manqueront pas de se récrier contre une interprétation aussi peu respectueuse de sa politique; mais cette interprétation ne semblera nullement invraisemblable aux gens qui ont gardé le souvenir du cynisme avec lequel gouvernait alors celui qu’on nous représente aujourd’hui comme un grand libéral: on avait l’impression que la France était à la veille de connaître un régime rappelant les folies, la luxure et la brutalité des Césars. D’ailleurs, lorsque des circonstances imprévues ramenèrent Waldeck-Rousseau au pouvoir, il s’empressa de reprendre son ancienne politique et chercha à utiliser les syndicats contre ses adversaires.
On ne pouvait plus essayer, en 1899, de placer les associations ouvrières sous la direction des préfets, comme l’avait prévu la circulaire de 1884; mais il y avait d’autres moyens à employer et, en appelant Millerand au ministère, Waldeck-Rousseau crut avoir fait un coup de maître. Puisque Millerand avait su s’imposer comme chef aux socialistes jusque-là divisés en groupes irréconciliables, ne pouvait-il pas devenir le courtier qui ferait manœuvrer discrètement les syndicats en agissant sur leurs chefs? On mit en œuvre tous les moyens de séduction pour assagir les ouvriers et les amener à avoir confiance dans les agents supérieurs du gouvernement de Défense républicaine.
On ne peut faire autrement que de penser à la politique que Napoléon entendait suivre en signant le Concordat; il avait reconnu qu’il ne lui serait pas possible d’agir directement sur l’Église, comme un Henri VIII. « Faute de cette voie, dit Taine, il en prend une autre qui conduit au même but… Il ne veut pas altérer la croyance de ses peuples; il respecte les choses spirituelles et veut les dominer sans les toucher, sans s’en mêler; il veut les faire cadrer à sa politique, mais par l’influence des choses temporelles. » De même, Millerand fut chargé d’assurer aux ouvriers qu’on ne toucherait pas à leurs convictions socialistes; on se contenterait de dominer les syndicats et de les faire cadrer à la politique du gouvernement.
Napoléon avait dit: « Vous verrez quel parti je saurai tirer des prêtres. » Millerand fut chargé de donner aux chefs des syndicats toutes sortes de satisfactions d’amour-propre, tandis que les préfets avaient pour mission d’amener les patrons à accorder des avantages matériels aux travailleurs; on comptait qu’une politique si napoléonienne devait donner des résultats aussi considérables que celle que l’on suivait avec l’Église. Le directeur des cultes, Dumay, était parvenu à créer un épiscopat docile, formé de gens que les catholiques ardents nommaient, avec mépris, des préfets violets; en mettant dans les bureaux du ministère un chef de service ayant de l’habileté, ne pouvait-on pas espérer former des préfets rouges? Tout cela était assez bien raisonné et correspondait parfaitement au genre de talent de Waldeck-Rousseau, qui fut, toute sa vie, grand partisan du concordat et aimait à négocier avec Rome; il ne lui déplaisait pas de négocier avec les rouges; rien que l’originalité de l’entreprise aurait suffi pour séduire son esprit amoureux de subtilités.
Dans un discours du 1 décembre 1905, Marcel Sembat, qui avait été particulièrement bien placé pour savoir comment les choses s’étaient passées au temps de Millerand, a raconté quelques anecdotes qui ont fort stupéfait la Chambre. Il lui a appris que le gouvernement, pour être désagréable aux conseillers municipaux nationalistes de Paris et réduire leur influence sur la bourse du travail, avait demandé « aux syndicats de faire auprès de lui des démarches devant justifier » la réorganisation de l’administration de cet établissement. On avait été quelque peu scandalisé d’avoir vu, le jour de l’inauguration du monument de Dalou sur la place de la Nation, défiler des drapeaux rouges devant les tribunes officielles; nous savons maintenant que cela avait été le résultat de négociations; le préfet de police hésitait beaucoup, mais Waldeck-Rousseau avait prescrit d’autoriser les insignes révolutionnaires. Il importe peu que le gouvernement ait nié toute relation avec les syndicats; un mensonge de plus ou de moins ne pouvait gêner un politicien de l’envergure de Waldeck-Rousseau.
La révélation de ces manœuvres nous montre que le ministère comptait sur les syndicats pour faire peur aux conservateurs; il devient dès lors facile de comprendre l’attitude qu’il a eue durant plusieurs grèves: d’une part Waldeck-Rousseau proclamait, avec une force extraordinaire, la nécessité d’accorder la protection de la force publique à un seul ouvrier qui voudrait travailler malgré les grévistes; et d’autre part il fermait, plus d’une fois, les yeux sur des violences; c’est qu’il avait besoin d’ennuyer et d’effrayer les progressistes et qu’il entendait se réserver le droit d’intervenir, par la force, le jour où ses intérêts politiques lui commanderaient de faire disparaître tout désordre. Dans l’état précaire où était son autorité dans le pays, il ne croyait pouvoir gouverner qu’en faisant peur et en s’imposant comme un souverain arbitre des différends industriels.
Transformer les syndicats en associations politico-criminelles servant d’auxiliaires au gouvernement démocratique, tel fut le plan de Waldeck-Rousseau depuis 1884; les syndicats devaient jouer un rôle analogue à celui que nous avons vu jouer aux Loges: celles-ci servant à faire l’espionnage des fonctionnaires, ceux-là étant destinés à menacer les intérêts des patrons peu favorables à l’administration; les francs-maçons étant récompensés par des décorations et des faveurs accordées à leurs amis; les ouvriers étant autorisés à arracher à leurs patrons des suppléments de salaire. Cette politique était simple et ne coûtait pas cher.
Pour que ce système puisse fonctionner convenablement, il faut qu’il y ait une certaine modération dans la conduite des ouvriers; non seulement la violence doit rester discrète, mais encore les demandes ne doivent pas dépasser certaines limites. Il faut appliquer ici les mêmes principes que pour les pots-de-vin touchés par les politiciens: ceux-ci sont approuvés par tout le monde quand ils savent limiter leurs exigences. Les gens qui sont dans les affaires savent qu’il y a tout un art du pot-de-vin; certains courtiers ont acquis une habileté toute particulière pour l’appréciation des remises à offrir aux hauts fonctionnaires ou aux députés qui peuvent faire aboutir une convention. Si les financiers sont, presque toujours, obligés d’avoir recours aux bons offices de spécialistes, à plus forte raison des ouvriers, nullement habitués aux usages du monde, doivent-ils avoir besoin d’intermédiaires pour fixer la somme qu’ils peuvent exiger de leurs patrons sans excéder des limites raisonnables.
Nous sommes ainsi amenés à considérer l’arbitrage sous un jour tout nouveau et à le comprendre d’une manière vraiment scientifique, puisque, au lieu de nous laisser duper par les abstractions, nous l’expliquerons au moyen des idées dominantes de la société bourgeoise, qui l’a inventé et qui veut l’imposer aux travailleurs. Il serait évidemment absurde d’entrer chez un charcutier et de le sommer de vendre un jambon à un prix inférieur au prix marqué, en réclamant un arbitrage; mais il n’est pas absurde de promettre à un groupe de patrons les avantages que peut leur procurer la fixité des salaires durant quelques années et de demander à des spécialistes quelles gratifications mérite cette garantie; cette gratification peut être considérable, si on peut espérer un bon courant d’affaires durant cette période. Au lieu de verser un pot-de-vin à un homme influent, les patrons donnent une augmentation de salaire à leurs ouvriers; à leur point de vue, il n’y a nulle différence. Quant au gouvernement, il devient le bienfaiteur du peuple et il espère avoir de bonnes élections; c’est là son profit particulier; les avantages électoraux qui résultent pour le politicien d’une conciliation bien réussie, valent mieux pour lui qu’un excellent pot-de-vin.
On comprend maintenant pourquoi tous les politiciens ont une admiration si grande pour l’arbitrage; c’est qu’ils ne comprennent aucune affaire sans pot-de-vin. Beaucoup de nos hommes politiques sont avocats et les clients tiennent largement compte de leur influence parlementaire quand ils leur confient des causes; c’est ainsi qu’un ancien ministre de la justice est toujours sûr d’avoir des procès rémunérateurs, alors même qu’il a peu de talent, parce qu’il a des moyens d’agir sur les magistrats dont il connaît très bien les défauts et qu’il peut perdre. Les grands avocats politiciens sont recherchés par les financiers qui ont de graves difficultés à vaincre devant les tribunaux, qui sont habitués à pratiquer de larges pots-de-vin et qui, en conséquence, payent très royalement. Le monde des patrons apparaît donc à nos gouvernants comme un monde d’aventuriers, de joueurs et d’écumeurs de bourse; ils estiment que cette classe riche et criminelle doit s’attendre à subir, de temps à autre, les exigences d’autres groupes sociaux; il leur semble que l’idéal de la société capitaliste, telle qu’ils l’aperçoivent, devrait être un arrangement des appétits sous les auspices des avocats politiciens.
Les catholiques ne seraient pas fâchés, maintenant qu’ils sont dans l’opposition, de trouver des appuis dans les classes ouvrières; il n’est flatteries qu’ils n’adressent aux travailleurs pour les convaincre qu’ils auraient tout avantage à abandonner les socialistes. Ils voudraient bien organiser, eux aussi, des syndicats politico-criminels, comme Waldeck-Rousseau avait espéré en organiser il y a une vingtaine d’années; mais les résultats obtenus par eux jusqu’ici sont plutôt médiocres. Leur but serait de sauver l’Église, et ils pensent que les capitalistes bien pensants pourraient faire le sacrifice d’une partie de leurs profits pour donner à des syndicats chrétiens les satisfactions qui seraient nécessaires pour assurer le succès de cette politique religieuse. Dernièrement, un catholique instruit, qui s’occupe fort de questions sociales, me disait que les ouvriers seraient bien obligés, dans peu d’années, de reconnaître que leurs préjugés contre l’Église ne sont pas fondés. Je crois qu’il s’illusionne tout autant que se trompait Waldeck-Rousseau, en 1884, quand il regardait comme ridicule l’idée d’une fédération révolutionnaire des syndicats; mais l’intérêt matériel de l’Église aveugle tellement les catholiques qu’ils sont capables de toutes les niaiseries.
Les catholiques sociaux ont une manière de se représenter l’économie qui les rapproche beaucoup de nos plus vils politiciens. Le monde clérical a grand’peine, en effet, à s’imaginer que les choses puissent marcher autrement que par la grâce, le favoritisme et les pots-de-vin.
J’ai souvent entendu dire à des avocats que le prêtre ne parvient pas à comprendre que certains faits, que le code ne punit point, sont cependant des scélératesses; et par le notaire d’un évêque que si la clientèle des couvents est excellente, elle est aussi fort dangereuse, parce que ceux-ci sollicitent fréquemment la rédaction d’actes frauduleux. Beaucoup de personnes, en voyant les congrégations religieuses élever, il y a une quinzaine d’années, tant de monuments fastueux, se demandèrent si un vent de folie ne passait point sur l’Église; ils ignoraient que ces constructions permettaient à une foule de gens pieux et coquins de vivre aux dépens des trésors cléricaux. On a souvent signalé l’imprudence commise par les congrégations qui s’obstinaient à poursuivre des procès longs et coûteux contre le Trésor public; cette tactique permettait aux radicaux d’entretenir contre les moines une vive agitation, en dénonçant l’avarice de gens qui se disent voués à la pauvreté; mais ces procès faisaient très bien les affaires d’une armée de chicaneaux pieux. Je ne crois pas exagérer en disant que plus d’un tiers de la fortune ecclésiastique a été dilapidé au profit de vampires.
Dans le monde catholique règne donc une improbité générale, qui conduit les dévots à supposer que les relations économiques dépendent principalement des caprices des gens qui tiennent la caisse. Tout homme qui a profité d’une bonne aubaine — et pour eux tout profit capitaliste est une bonne aubaine — doit en faire profiter les personnes qui ont droit à son affection ou à son estime: tout d’abord les curés et ensuite les clients des curés. S’il ne respecte pas cette règle, il est une canaille, un franc-maçon ou un juif; il n’y a pas de violences qui ne soient permises contre un pareil suppôt de Satan. Quand donc on entend des prêtres tenir un langage révolutionnaire, il ne faut pas s’arrêter aux formes et croire que ces orateurs véhéments ont quelques sentiments socialistes; il faut seulement être certain que des capitalistes n’ont pas été assez généreux.
Ici encore l’arbitrage va s’imposer; il faudra faire appel aux hommes ayant une grande expérience de la vie, pour savoir quels sacrifices doivent être consentis par les riches en faveur des pauvres clients de l’Église.
IV L’étude que nous venons de faire ne nous a pas conduits à penser que les théoriciens de la paix sociale soient sur une voie qui puisse conduire à une morale digne d’être admise; nous allons maintenant procéder à une contre-épreuve et nous demander si la violence prolétarienne ne serait pas susceptible de produire les effets que l’on demanderait en vain aux tactiques de douceur.