SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

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Dès qu’on s’occupe d’élections, il faut subir certaines conditions générales qui s’imposent, d’une manière inéluctable, à tous les partis, dans tous les pays et dans tous les temps. Quand on est convaincu que l’avenir du monde dépend de prospectus électoraux, de compromis conclus entre gens influents et de ventes de faveurs, on ne peut avoir grand souci des contraintes morales qui empêcheraient l’homme d’aller là où se manifeste son plus clair intérêt. L’expérience montre que dans tous les pays où la démocratie peut développer librement sa nature, s’étale la corruption la plus scandaleuse, sans que personne juge utile de dissimuler ses coquineries: le Tammany-Hall de New-York a toujours été cité comme le type le plus parfait de la vie démocratique et dans la plupart de nos grandes villes on trouve des politiciens qui ne demanderaient qu’à suivre les traces de leurs confrères d’Amérique. Tant qu’un homme reste fidèle à son parti, il ne peut commettre que des peccadilles; mais s’il a l’imprudence de l’abandonner, on lui découvre immédiatement les tares les plus honteuses: il ne serait pas difficile de montrer, par des exemples fameux, que nos socialistes parlementaires pratiquent cette singulière morale avec un certain cynisme.

La démocratie électorale ressemble beaucoup au monde de la Bourse; dans un cas comme dans l’autre, il faut opérer sur la naïveté des masses, acheter le concours de la grande presse, et aider le hasard par une infinité de ruses; il n’y a pas grande différence entre un financier qui introduit sur le marché des affaires retentissantes qui sombreront dans quelques années, et le politicien qui promet à ses concitoyens une infinité de réformes qu’il ne sait comment faire aboutir et qui se traduiront seulement par un amoncellement de papiers parlementaires. Les uns et les autres n’entendent rien à la production et ils s’arrangent cependant pour s’imposer à elle, la mal diriger et l’exploiter sans la moindre vergogne: ils sont éblouis par les merveilles de l’industrie moderne et ils estiment, les uns et les autres, que le monde regorge assez de richesses pour qu’on puisse le voler largement, sans trop faire crier les producteurs; tondre le contribuable sans qu’il se révolte, voilà tout l’art du grand homme d’état et du grand financier. Démocrates et gens d’affaires ont une science toute particulière pour faire approuver leurs filouteries par des assemblées délibérantes; le régime parlementaire est aussi truqué que les réunions d’actionnaires. C’est probablement en raison des affinités psychologiques profondes résultant de ces manières d’opérer, que les uns et les autres s’étendent si parfaitement: la démocratie est le pays de Cocagne rêvé par les financiers sans scrupules.

Le spectacle écœurant, donné au monde par les écumeurs de la finance et de la politique, explique le succès qu’obtinrent assez longtemps les écrivains anarchistes: ceux-ci fondaient leurs espérances de renouvellement du monde sur un progrès intellectuel des individus; ils ne cessaient d’engager les ouvriers à s’instruire, à prendre une plus claire conscience de leur dignité d’hommes et à se montrer dévoués pour leurs camarades. Cette attitude leur était imposée par leur principe: comment, en effet, pourrait-on concevoir la formation d’une société d’hommes libres, si on ne supposait que les individus actuels n’eussent déjà acquis la capacité de se conduire eux-mêmes? Les politiciens assurent que c’est là une pensée tout à fait naïve et que le monde jouira de tous les bonheurs qu’il pourra désirer, le jour où les bons apôtres pourront profiter de tous les avantages que procure le pouvoir; rien ne sera impossible pour un État qui transformera en princes les rédacteurs de l’Humanité. Si à ce moment, on juge utile d’avoir des hommes libres, on fera quelques bons décrets pour en fabriquer; mais il est douteux que les amis et commanditaires de Jaurès trouvent cela nécessaire; il leur suffira d’avoir des domestiques et des contribuables.

La nouvelle école s’est rapidement distinguée du socialisme officiel en reconnaissant la nécessité de perfectionner les mœurs, aussi est-il de mode parmi les dignitaires du socialisme parlementaire de l’accuser d’avoir des tendances anarchistes; je ne fais aucune difficulté, pour ma part, de me reconnaître anarchisant à ce point de vue, — puisque le socialisme parlementaire fait profession d’avoir pour la morale un mépris à peu près égal à celui qu’ont pour elle les plus vils représentants de la bourgeoisie boursicotière.

On reproche aussi parfois à la nouvelle école de revenir aux rêveries des utopistes; cette critique montre combien nos adversaires comprennent mal les œuvres des anciens socialistes et la situation actuelle. Jadis on cherchait à fabriquer une morale qui fût capable d’agir sur les sentiments des gens du monde pour les rendre sympathiques à ce qu’on nommait avec pitié les classes déshéritées, et les amener à faire quelques sacrifices en faveur de frères malheureux. Les écrivains de ce temps se représentaient l’atelier sous un aspect tout autre que celui qu’il peut avoir dans une société de prolétaires voués à un travail progressif; ils supposaient qu’il pourrait ressembler à un salon dans lequel des dames se réunissent pour faire de la broderie; ils embourgeoisaient ainsi le mécanisme de la production. Enfin ils attribuaient aux prolétaires des sentiments fort analogues à ceux que les explorateurs du xviie et du XVIII siècles avaient attribués aux sauvages: bons, naïfs et désireux d’imiter les hommes d’une race supérieure. Sur de telles hypothèses, il était facile de concevoir une organisation de paix et de bonheur: il s’agissait de rendre meilleure la classe riche et d’éclairer la classe pauvre. Ces deux opérations semblaient très faciles à réaliser, et alors la fusion s’opérait dans ces ateliers de salon, qui ont fait tourner la tête de tant d’utopistes. Ce n’est point sur un modèle idyllique, chrétien et bourgeois que la nouvelle école conçoit les choses; elle sait que le progrès de la production requiert des qualités tout autres que celles que l’on rencontre chez les gens du monde; c’est en raison des valeurs morales nécessaires pour perfectionner la production qu’elle a un souci considérable de l’éthique.

Elle se rapproche donc des économistes bien plus que des utopistes; elle estime, comme G. De Molinari, que le progrès moral du prolétariat est aussi nécessaire que le progrès matériel de l’outillage, pour porter l’industrie moderne au niveau toujours plus élevé que la science technologique permet d’atteindre; mais elle descend bien plus que cet auteur dans la profondeur du problème et ne se contente pas de vagues recommandations sur le devoir religieux; dans son désir insatiable de réalité, elle cherche à atteindre les racines mêmes de ce perfectionnement moral et elle voudrait savoir comment peut se créer aujourd’hui la morale des producteurs futurs.

II Au début de toute recherche sur la morale moderne, il faut se poser cette question: sous quelles conditions un renouvellement est-il possible? Les marxistes ont eu mille fois raison de se moquer des utopistes et de soutenir qu’on ne crée point une morale avec des prédications tendres, des fabrications ingénieuses d’idéologies, ou de beaux gestes. Proudhon, faute d’avoir examiné ce problème, s’est fait de grandes illusions sur la persistance des forces qui donnaient de la vie à sa morale; l’expérience devait démontrer bientôt que son entreprise était destinée à demeurer vaine. Et si le monde contemporain ne renferme pas des racines pour une nouvelle morale, que deviendra-t-il? Les gémissements d’une bourgeoisie pleurnicharde ne le sauveront pas, s’il a vraiment perdu ses mœurs pour toujours.

Peu de temps avant sa mort, Renan était fort préoccupé de l’avenir moral du monde: « les valeurs morales baissent, cela est sûr; le sacrifice disparaît presque; on voit venir le jour où tout sera syndiqué, où l’égoïsme organisé remplacera l’amour et le dévouement… il y aura d’étranges tiraillements. Les deux choses qui, jusqu’ici, ont seules résisté à la chute du respect, l’armée et l’Église, seront bientôt entraînées par le torrent général. » Renan montrait une remarquable perspicacité en écrivant ces choses, juste au moment où tant d’esprits futiles annonçaient la renaissance de l’idéalisme et prévoyaient des tendances progressives dans l’Église réconciliée enfin avec le monde moderne.

Mais Renan avait été trop favorisé durant toute sa vie par la fortune, pour ne pas être optimiste; il croyait donc que le mal se bornerait à l’obligation de traverser de mauvais jours, et il ajoutait: « N’importe, les ressources de l’humanité sont infinies. Les œuvres éternelles s’accompliront, sans que la source des forces vives, remontant toujours à la surface, soit jamais tarie. » Quelques mois auparavant il avait terminé le cinquième volume de son Histoire du peuple d’Israël et ce volume, ayant été publié d’après le manuscrit, renferme certainement une expression plus fruste de sa pensée; on sait qu’il corrigeait, en effet, très longuement ses épreuves. Nous trouvons ici de plus sombres pressentiments; l’auteur se demande même si notre humanité atteindra sa véritable fin: « Si ce globe vient à manquer à ses devoirs, il s’en trouvera d’autres pour pousser à outrance le programme de toute vie: lumière, raison, vérité. » Les temps prochains l’effrayaient: « L’avenir immédiat est obscur. Il n’est pas certain qu’il soit assuré à la lumière. » Il avait peur du socialisme et il n’est pas douteux qu’il entendait par socialisme la niaiserie humanitaire qu’il voyait paraître dans le monde des bourgeois stupides; c’est ainsi qu’il a supposé que le catholicisme serait peut-être le complice du socialisme.

Dans la même page, il nous parle des scissions qui peuvent exister dans une société, et ceci a une importance considérable: « La Judée et le monde gréco-romain étaient comme deux univers roulant l’un à côté de l’autre sous des influences opposées… L’histoire de l’humanité n’est nullement synchronique en ses diverses parties. Tremblons. En ce moment peut-être la religion de l’avenir se fait… sans nous. Oh! Le sage Kimri qui voyait sous terre! C’est là que tout se prépare, c’est là qu’il faudrait voir. » Ces paroles ne peuvent déplaire aux théoriciens de la lutte de classe; j’y trouve le commentaire de ce que Renan dira un peu plus tard, au sujet de la « source des forces vives remontant à la surface »: la rénovation se ferait par une classe qui travaille souterrainement et qui se sépare du monde moderne comme le judaïsme se séparait du monde antique.

Quoi qu’en pensent les sociologues officiels, les classes inférieures ne sont nullement condamnées à vivre des ragots que leur abandonnent les classes supérieures; nous sommes heureux de voir Renan protester contre cette doctrine imbécile. Le syndicalisme a la prétention de se créer une idéologie vraiment prolétarienne; et, quoi qu’en disent les savants de la bourgeoisie, l’expérience historique, proclamée par Renan, nous apprend que cela est très possible et que de là peut sortir le salut du monde. C’est vraiment sous terre que se produit le mouvement syndicaliste; les hommes qui s’y dévouent ne mènent pas grand tapage dans la société; quelle différence entre eux et les anciens chefs de la démocratie travaillant à la conquête du pouvoir!

Ceux-ci étaient enivrés par l’espoir que les hasards de l’histoire devaient les amener, quelque jour, à devenir des princes républicains. En attendant que la roue de la fortune tournât ainsi à leur avantage, ils obtenaient les profits moraux et matériels que procure la célébrité à tous les virtuoses, dans une société qui est habituée à payer cher ce qui l’amuse. Beaucoup d’entre eux avaient pour principal moteur leur incommensurable orgueil, et ils s’imaginaient que, leur nom devant briller d’un singulier éclat dans les annales de l’humanité, ils pouvaient acheter cette gloire future par quelques sacrifices.

Aucune de ces raisons d’agir n’existe pour les syndicalistes actuels: le prolétariat n’a pas les instincts serviles de la démocratie; il n’aspire point à marcher à quatre pattes devant un ancien camarade devenu haut magistrat et à se pâmer d’aise devant les toilettes des dames des ministres. Les hommes qui se dévouent à la cause révolutionnaire savent qu’ils devront rester toujours dans les conditions d’une vie infiniment modeste. Ils poursuivent leur travail d’organisation sans attirer l’attention, et le moindre écrivasson qui barbouille du papier pour l’Humanité est beaucoup plus célèbre que les militants de la Confédération du Travail; pour la très grande masse du public français, Griffuelhes n’aura jamais la notoriété de Rouanet; à défaut d’avantages matériels qu’ils ne sauraient espérer, ils n’ont même pas la satisfaction que peut procurer la célébrité. Mettant toute leur confiance dans les mouvements des masses, ils ne comptent point sur une gloire napoléonienne et laissent à la bourgeoisie la superstition des grands hommes.

Il est bon qu’il en soit ainsi, car le prolétariat peut se développer d’une manière d’autant plus solide qu’il s’organise dans l’ombre; les politiciens socialistes n’aiment pas les occupations qui ne procurent pas de célébrité (et partant pas de profits); ils ne sont donc point disposés à s’occuper des œuvres syndicales qui veulent demeurer prolétariennes; ils font la parade sur la scène parlementaire, et cela n’a pas généralement de graves conséquences. Les hommes qui participent vraiment au mouvement ouvrier actuel, donnent l’exemple de ce que l’on a toujours regardé comme étant les plus hautes vertus; ils ne peuvent, en effet, recueillir aucune de ces choses que le monde bourgeois regarde comme étant surtout désirables. Si donc l’histoire récompense l’abnégation résignée des hommes qui luttent sans se plaindre et accomplissent sans profit une grande œuvre de l’histoire, comme l’affirme Renan, nous avons une raison nouvelle de croire à l’avènement du socialisme, puisqu’il représente le plus haut idéal moral que l’homme ait jamais conçu. Ce n’est pas une religion nouvelle qui se ferait sous terre, sans l’aide des penseurs bourgeois; c’est une vertu qui naît, une vertu que les intellectuels de la bourgeoisie sont incapables de comprendre, une vertu qui peut sauver la civilisation, — comme Renan espérait que celle-ci serait sauvée, — mais par l’élimination totale de la classe dans laquelle Renan avait vécu.

Examinons maintenant de près les raisons qui faisaient redouter à Renan une décadence de la bourgeoisie; il était frappé de la ruine des idées religieuses: « un immense abaissement moral, et peut-être intellectuel, suivrait le jour où la religion disparaîtrait du monde. Nous pouvons nous passer de religion, parce que d’autres en ont pour nous. Ceux qui ne croient pas sont entraînés par la masse plus ou moins croyante; mais le jour où la masse n’aurait plus d’élan, les braves eux-mêmes iraient mollement à l’assaut. » C’est l’absence de sublime qui fait peur à Renan; comme tous les vieillards en leurs jours de tristesse, il pense à son enfance et il ajoute: « L’homme vaut en proportion du sentiment religieux qu’il emporte de sa première éducation et qui parfume toute sa vie. » Il a vécu de ce qu’une mère chrétienne lui a enseigné de sublime; nous savons, en effet, que Mme Renan avait été une femme d’un haut caractère. Mais la source du sublime se tarit: « Les personnes religieuses vivent d’une ombre. Nous vivons de l’ombre d’une ombre. De quoi vivra-t-on après nous? ».

Suivant son habitude, Renan cherche à atténuer les tristes perspectives que sa perspicacité lui fait entrevoir; il est comme tant d’autres écrivains français qui, voulant plaire à un public frivole, n’osent jamais aller au fond des problèmes que soulève la vie; il ne veut pas effrayer ses aimables admiratrices; il ajoute donc qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une religion chargée de dogmes, une religion analogue au christianisme; le sentiment religieux pourrait suffire. Après lui, il n’a pas manqué de bavards pour nous entretenir de ce vague sentiment religieux qui pourrait suffire pour remplacer les religions positives qui s’effondrent. F. Buisson nous apprend qu’il « restera non pas une doctrine religieuse, mais une émotion religieuse qui, bien loin de contredire ou la science, ou l’art, ou la morale, ne fera que les replonger dans le sentiment d’une profonde harmonie avec la vie de l’Univers ». Voilà, si je n’ai la berlue, du triple galimatias.

« De quoi vivra-t-on après nous? » Voilà le grand problème que Renan a posé et que la bourgeoisie ne résoudra pas. Si l’on pouvait avoir quelque doute sur ce point, les niaiseries que débitent les moralistes officiels démontreraient que la décadence est désormais fatale; ce ne sont pas des considérations sur l’harmonie de l’Univers (même en personnifiant l’Univers), qui pourront donner aux hommes ce courage que Renan comparait à celui que possède le soldat montant à l’assaut. Le sublime est mort dans la bourgeoisie et celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale. La liquidation de l’affaire Dreyfus, dont les dreyfusards ont su tirer un si bon parti, à la grande indignation du colonel Picquart, a montré que le sublime bourgeois est une valeur de bourse. Dans cette affaire se manifestèrent toutes les tares intellectuelles et morales d’une classe atteinte de folie.

III III Avant d’examiner quelles sont les qualités que l’économie moderne requiert des producteurs libres, nous devons analyser les parties dont se compose la morale. Les philosophes ont toujours quelque peine à voir clair dans ces problèmes éthiques, parce qu’ils constatent l’impossibilité de ramener à l’unité les idées qui ont cours simultanément dans une classe, et qu’ils s’imaginent cependant que leur devoir serait de tout ramener à l’unité. Pour arriver à se dissimuler l’hétérogénéité fondamentale de toute morale civilisée, ils recourent à une infinité de subterfuges, tantôt reléguant au rang d’exception, d’importation ou de survivance, tout ce qui les gêne, tantôt noyant la réalité dans un océan de termes vagues, et, le plus souvent, employant ces deux procédés pour mieux embrouiller la question. J’estime, au contraire, qu’un ensemble quelconque dans l’histoire des idées ne peut être bien connu que si on cherche à mettre en lumière toutes les contradictions. Je vais adopter ce parti et je prendrai pour point de départ l’opposition célèbre que Nietzsche a établie entre deux groupes de valeurs morales, opposition sur laquelle on a beaucoup écrit, mais que l’on n’a jamais convenablement étudiée.

A. — On sait avec quelle force Nietzsche a vanté les valeurs construites par les maîtres, par une haute classe de guerriers qui, dans leurs expéditions, jouissent pleinement de l’affranchissement de toute contrainte sociale, retournent à la simplicité de la conscience du fauve, redeviennent des monstres triomphants qui rappellent toujours « la superbe brute blonde rôdant, en quête de proie et de carnage », chez lesquels « un fond de bestialité cachée a besoin, de temps en temps, d’un exutoire ». Pour bien comprendre cette thèse, il ne faut pas trop s’attacher à des formules qui ont été parfois exagérées à dessein, mais aux faits historiques; l’auteur nous apprend qu’il a en vue « l’aristocratie romaine, arabe, germanique ou japonaise, les héros homériques, les vikings scandinaves ».

C’est surtout aux héros homériques qu’il faut penser pour comprendre ce que Nietzsche a voulu expliquer à ses contemporains. On doit se rappeler qu’il avait été professeur de grec à l’université de Bâle et qu’il a commencé sa réputation avec un livre consacré à glorifier le génie hellénique (L’origine de la tragédie). Il observe que, même à l’époque de leur plus haute culture, les grecs avaient conservé conscience de leur tempérament aristocratique. « Notre audace, disait Périclès, s’est frayée un passage par terre et par mer, s’élevant partout d’impérissables monuments en bien et en mal. » Aux héros de la légende et de l’histoire hellénique s’applique ce qu’il admire dans « cette audace des races nobles, audace folle, absurde, spontanée;… leur indifférence et leur mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être. » — N’est-ce point particulièrement à propos de l’Achille de l’Iliade que l’on peut parler de « la gaieté terrible et de la joie profonde que goûtent [les héros] à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté »?

C’est bien au type de la Grèce classique que Nietzsche fait allusion quand il écrit: « Les jugements de valeurs de l’aristocratie guerrière sont fondés sur une puissante constitution corporelle, une santé florissante, sans oublier ce qui est nécessaire à l’entretien de cette vigueur débordante: la guerre, l’aventure, la chasse, la danse, les jeux et exercices physiques et en général tout ce qui implique une activité robuste, libre et joyeuse. » Le type très antique, le type achéen célébré par Homère, n’est pas un simple souvenir; il a reparu plusieurs fois dans le monde. « Il y a eu pendant la Renaissance un réveil superbe de l’idéal classique, de l’évaluation noble de toutes choses »; et après la révolution, « se produisit tout à coup la chose la plus prodigieuse et la plus inattendue: l’idéal antique se dressa en personne et avec une splendeur insolite devant les yeux de la conscience de l’humanité… Apparut Napoléon, homme unique et tardif s’il en fut ».

Je crois que si Nietzsche n’avait pas été autant dominé par ses souvenirs de professeur de philologie, il aurait vu que le maître existe encore sous nos yeux, et que c’est lui qui fait, à l’heure actuelle, l’extraordinaire grandeur des États-Unis; il aurait été frappé des singulières analogies qui existent entre le Yankee, apte à toutes les besognes, et l’ancien marin grec, tantôt pirate, tantôt colon ou marchand; il aurait surtout établi un parallèle entre le héros antique et l’homme qui se lance à la conquête du Far-West. P. De Rousiers a peint, d’une manière excellente, le type du maître: « Pour devenir et rester Américain, il faut considérer la vie comme une lutte et non comme un plaisir, y rechercher l’effort victorieux, l’action énergique et efficace, plus que l’agrément, plus que le loisir embelli par la culture des arts, et les raffinements propres à d’autres sociétés. Partout… nous avons constaté que ce qui fait réussir l’Américain, ce qui constitue son type,… c’est la valeur morale, l’énergie personnelle, l’énergie agissante, l’énergie créatrice ». Le mépris si profond que le grec avait pour le barbare, le Yankee l’a pour le travailleur étranger qui ne fait point d’effort pour devenir vraiment américain. « Beaucoup de ces gens-là seraient meilleurs si nous en avions cure, disait au voyageur français un vieux colonel de la guerre de Sécession, mais nous sommes une race impérieuse »; un boutiquier de Pottsville traitait devant lui les mineurs de Pensylvanie de « population déraisonnable ». J. Bourdeau a signalé l’étrange similitude qui existe entre les idées de A. Carnegie et de Roosevelt, et celles de Nietzsche, le premier déplorant qu’on gaspille de l’argent à entretenir des incapables, le second engageant les américains à devenir des conquérants, une race de proie.

Je ne suis pas de ceux qui regardent le type achéen, chanté par Homère, le héros indompté, confiant dans sa force et se plaçant au-dessus des règles, comme devant disparaître dans l’avenir. Si on a cru souvent à sa future disparition, c’est qu’on s’est imaginé que les valeurs homériques étaient inconciliables avec d’autres valeurs issues d’un principe tout autre; Nietzsche avait commis cette erreur, qui devait s’imposer à tous les gens qui croient à la nécessité de l’unité dans la pensée. Il est tout à fait évident que la liberté serait gravement compromise si les hommes en venaient à regarder les valeurs homériques (qui sont bien près des valeurs cornéliennes) comme étant seulement propres aux peuples barbares. Bien des problèmes moraux cesseraient de forcer l’humanité au progrès, si quelque personnage révolté ne forçait le peuple à rentrer en lui-même. Et l’art, qui est bien quelque chose aussi, perdrait le plus beau fleuron de sa couronne.

Les philosophes sont mal disposés à admettre le droit pour l’art de maintenir le culte de la « volonté de puissance »; il leur semble qu’ils devraient donner des leçons aux artistes et non en recevoir d’eux; ils estiment que, seuls, les sentiments brevetés par les universités ont le droit de se manifester dans la poésie. L’art, tout comme l’économie, n’a jamais voulu se plier aux exigences des idéologues; il se permet de troubler leurs plans d’harmonie sociale; l’humanité s’est trop bien trouvée de la liberté de l’art pour qu’elle songe à la subordonner aux fabricants de plates sociologies. Les marxistes sont habitués à voir les idéologues prendre les choses à l’envers et, à l’encontre de leurs ennemis, ils doivent regarder l’art comme une réalité qui fait naître des idées et non comme une application d’idées.

B. — aux valeurs construites par les maîtres, Nietzsche oppose le système construit par les castes sacerdotales, l’idéal ascétique contre lequel il a accumulé tant d’invectives. L’histoire de ces valeurs est beaucoup plus obscure et plus compliquée que celle des précédentes; l’auteur allemand cherche à rattacher l’origine de l’ascétisme à des raisons physiologiques que je n’examinerai pas ici. Il se trompe certainement lorsqu’il attribue aux Juifs un rôle prépondérant; il ne semble pas du tout que l’antique judaïsme ait eu un caractère ascétique; il a sans doute, attaché, comme les autres religions sémitiques, de l’importance aux pèlerinages, aux jeûnes, aux prières prononcées dans un appareil misérable; les poètes hébreux ont chanté un espoir de revanche qui existait au cœur de persécutés; mais jusqu’au second siècle de notre ère les Juifs ont demandé cette revanche aux armes; — d’autre part, chez eux la vie de famille était trop forte pour que l’idéal monacal pût devenir important.

Si pénétrée de christianisme que soit notre civilisation moderne, il n’en est pas moins évident que, même au Moyen Age, elle a subi des influences étrangères à l’Église, en sorte que les anciennes valeurs ascétiques se sont transformées peu à peu. Les valeurs auxquelles le monde contemporain tient le plus et qu’il considère comme les vraies valeurs de vertu, ne se réalisent pas dans les couvents, mais dans la famille; le respect de la personne humaine, la fidélité sexuelle et le dévouement pour les faibles constituent les éléments de moralité dont sont fiers tous les hommes d’un cœur élevé; — c’est même très souvent à cela que l’on réduit la morale.

Lorsqu’on examine, avec un esprit critique, les écrits si nombreux qui ont trait aujourd’hui au mariage, on voit que les réformateurs sérieux se proposent de perfectionner les rapports familiaux de manière à assurer une meilleure réalisation de ces valeurs de vertu: ainsi, on demande que les scandales de la vie conjugale ne soient point étalés devant les tribunaux, que les unions ne soient plus maintenues quand la fidélité n’existe plus, que la tutelle des chefs ne soit pas détournée de son but moral pour devenir une exploitation, etc.

D’autre part, il est curieux d’observer à quel point l’Église moderne méconnaît ces valeurs que la civilisation christiano-classique a produites: elle voit surtout dans le mariage un accord d’intérêts financiers et mondains; elle est d’une extrême indulgence pour la galanterie; elle ne veut pas admettre que l’union soit rompue quand le ménage est un enfer, et ne tient nul compte de l’obligation de se dévouer. Les prêtres s’entendent à merveille pour procurer de riches dots aux nobles appauvris, au point qu’on a pu accuser l’Église de considérer le mariage comme un accouplement de gentilshommes vivant en marlous et de bourgeoises réduites au rôle de marmites. Quand on la rétribue largement, elle a des raisons de divorce imprévues et trouve moyen d’annuler des unions gênantes pour des motifs cocasses: « Est-ce qu’un homme sérieux, demande ironiquement Proudhon, un esprit grave, un vrai chrétien, peut se soucier de l’amour de sa femme?… passe encore si le mari qui demande le divorce, si la femme qui se sépare, alléguait le refus du debitum: alors il y aurait lieu à rupture, le service pour lequel le mariage est octroyé n’étant pas rempli. » Notre civilisation en étant venue à faire consister presque toute la morale dans des valeurs dérivées de celles qu’on observe dans la famille normalement constituée, de là sont sorties deux très graves conséquences: 1° on s’est demandé si, au lieu de regarder la famille comme étant l’application de théories morales, il ne serait pas plus exact de dire que celle-ci est la base de ces théories; 2° il a semblé que l’église étant devenue incompétente sur l’union sexuelle, devait l’être aussi en morale. C’est bien à ces conclusions que Proudhon aboutissait: « La nature a donné pour organe à la Justice la dualité sexuelle… Produire de la Justice, tel est le but supérieur de la division androgyne: la génération et ce qui s’en suit, ne figure plus ici que comme accessoire. » — « Le mariage, par son principe et sa destination, étant l’organe même du droit humain, la négation vivante du droit divin est en contradiction formelle avec la théologie et l’Église ».

L’amour, par l’enthousiasme qu’il engendre, peut produire le sublime sans lequel il n’y aurait point de morale efficace. Proudhon a écrit à la fin de son livre sur la Justice des pages qui ne seront point dépassées sur le rôle qui appartient à la femme.

C. — Nous avons enfin à examiner des valeurs qui échappent à la classification de Nietzsche et qui ont trait aux rapports civils. A l’origine, la magie fut très mêlée à l’évaluation de ces valeurs; chez les Juifs, on a rencontré, jusqu’aux temps récents, un mélange de préceptes hygiéniques, de règles sexuelles, de conseils relatifs à la probité, à la bienveillance ou à la solidarité nationale, le tout enveloppé de superstitions magiques; ce mélange, qui paraît étrange au philosophe, eut sur leur moralité la plus heureuse influence, tant qu’ils pratiquèrent leur manière de vivre traditionnelle; et on remarque, encore aujourd’hui, chez eux, une exactitude particulière dans l’exécution des contrats.

Les idées qui ont cours chez les moralistes modernes viennent, pour une très notable partie, de la Grèce décadente; Aristote, vivant dans une époque de transition, combina des valeurs anciennes avec les valeurs qui devaient dominer de plus en plus; la guerre et la production avaient cessé de préoccuper les gens les plus distingués des villes, qui cherchaient à s’assurer une douce existence; il s’agissait surtout d’établir des rapports d’amitié entre des hommes bien élevés et la règle fondamentale sera donc de demeurer toujours dans un juste milieu; la nouvelle morale devra s’acquérir surtout par les habitudes que prendra le jeune grec en fréquentant une société cultivée. On peut dire que nous sommes ici sur le terrain de la morale des consommateurs; il ne faut pas s’étonner si des théologiens catholiques trouvent encore la morale d’Aristote excellente, car ils se placent, eux aussi, au même point de vue des consommateurs.