SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

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Les recherches de Tocqueville nous permettent d’étudier à ce point de vue la Révolution française. Il étonna beaucoup ses contemporains quand, il y a un demi-siècle, il leur montra que la Révolution avait été beaucoup plus conservatrice qu’on ne le disait jusque-là. Il fit voir que les institutions les plus caractéristiques de la France moderne datent de l’Ancien Régime (centralisation, réglementation à outrance, tutelle administrative des communes, interdiction pour les tribunaux de juger les fonctionnaires); il ne trouvait qu’une seule innovation importante: la coexistence, qui fut établie en l’an VIII, de fonctionnaires isolés et de conseils délibérants. Les principes de l’Ancien Régime reparurent en 1800 et les anciennes habitudes reprirent faveur. Turgot lui semblait être un excellent type de l’administrateur napoléonien, qui avait un « idéal de fonctionnaire dans une société démocratique soumise à un gouvernement absolu ». Il estimait que le morcellement du sol, dont il est d’usage de faire honneur à la Révolution, était commencé depuis longtemps et n’avait point marché d’un pas exceptionnellement rapide sous son influence.

Il est certain que Napoléon n’a pas eu un effort extraordinaire à accomplir pour remettre le pays sur un pied monarchique. Il a reçu la France toute prête et n’a eu qu’à faire quelques corrections de détail pour profiter de l’expérience acquise depuis 1789. Les lois administratives et fiscales avaient été rédigées, pendant la révolution, par des gens qui avaient appliqué les méthodes de l’Ancien Régime; elles subsistent encore aujourd’hui d’une manière à peu près intacte. Les hommes qu’il employa avaient fait leur apprentissage sous l’Ancien Régime et sous la révolution; tous se ressemblent; tous sont des hommes du vieux temps par leurs procédés de gouvernement; tous travaillent, avec une égale ardeur, pour la grandeur de Sa Majesté. Le véritable mérite de Napoléon fut de ne pas trop se fier à son génie, de ne pas se laisser aller aux rêves qui avaient, tant de fois, égaré les hommes du xviii siècle et les avaient conduits à tout vouloir régénérer de fond en comble, — en un mot, de bien reconnaître le principe de l’hérédité historique. Il résulte de là que le régime napoléonien peut être regardé comme une expérience mettant en évidence le rôle énorme de la conservation à travers les plus grandes révolutions.

Je crois bien que l’on pourrait même étendre le principe de la conservation aux choses militaires et montrer que les armées de la Révolution et de l’Empire furent une extension d’institutions antérieures. En tout cas il est assez curieux que Napoléon n’ait point fait d’innovations sérieuses dans le matériel et que ce soient les armes à feu de l’Ancien Régime qui aient tant contribué à assurer la victoire aux troupes révolutionnaires. C’est seulement sous la Restauration que l’on modifia l’artillerie.

La facilité avec laquelle la Révolution et l’Empire ont réussi dans leur œuvre, en transformant si profondément le pays, tout en conservant une si grande quantité d’acquisitions, est liée à un fait sur lequel nos historiens n’ont pas toujours appelé l’attention et que Taine ne semble pas avoir remarqué: l’économie productive faisait de grands progrès et ces progrès étaient tels que vers 1780 tout le monde croyait au dogme du progrès indéfini de l’homme. Ce dogme, qui devait exercer une si grande influence sur la pensée moderne, serait un paradoxe bizarre et inexplicable si on ne le considérait pas comme lié au progrès économique, et au sentiment de confiance absolue que ce progrès économique engendrait. Les guerres de la Révolution et de l’Empire ne firent que stimuler encore ce sentiment, non seulement parce qu’elles furent glorieuses, mais aussi parce qu’elles firent entrer beaucoup d’argent dans le pays et contribuèrent ainsi à développer la production.

Le triomphe de la Révolution étonna presque tous les contemporains et il semble que les plus intelligents, les plus réfléchis et les plus instruits des choses politiques aient été les plus surpris; c’est que des raisons tirées de l’idéologie ne pouvaient expliquer ce succès paradoxal. Il me semble qu’aujourd’hui encore la question n’est guère moins obscure pour les historiens qu’elle ne l’était pour nos pères. Il faut chercher la cause première de ce triomphe dans l’économie: c’est parce que l’Ancien Régime a été atteint par des coups rapides, alors que la production était en voie de grands progrès, que le monde contemporain a eu une naissance relativement peu laborieuse et a pu être si rapidement assuré d’une vie puissante.

Nous possédons, par contre, une expérience historique effrayante, relative à une grande transformation survenue en temps de décadence économique; je veux parler de la conquête chrétienne et de la chute de l’empire romain qui la suivit de près.

Tous les vieux auteurs chrétiens sont d’accord pour nous apprendre que la nouvelle religion n’apporta aucune amélioration sérieuse dans la situation du monde: la corruption du pouvoir, l’oppression, les désastres continuèrent à accabler le peuple comme par le passé. Ce fut une grande désillusion pour les Pères de l’Église; à l’époque des persécutions, les chrétiens avaient cru que Dieu comblerait Rome de faveurs le jour où l’empire cesserait de poursuivre les fidèles; maintenant l’empire était chrétien et les évêques étaient devenus des personnages de premier ordre: cependant, tout continuait à marcher aussi mal que par le passé. Chose plus désolante encore, les mauvaises mœurs, si souvent dénoncées comme étant le résultat de l’idolâtrie, étaient devenues les mœurs des adorateurs du Christ. Bien loin d’imposer au monde profane une profonde réforme, l’Église s’était corrompue en imitant le monde profane: elle avait pris les allures d’une administration impériale et les factions qui la déchiraient étaient bien plutôt exaltées par l’appétit du pouvoir que par des raisons religieuses.

On s’est demandé souvent si le christianisme n’avait pas été la cause, ou du moins l’une des causes principales, de la chute de Rome. Gaston Boissier combat cette opinion en essayant de montrer que le mouvement de décadence que l’on observe après Constantin continue un mouvement qui existait depuis longtemps, et qu’il n’est pas possible de voir si le christianisme a accéléré ou retardé la mort du monde antique. Cela revient à dire que la conservation fut énorme; nous pouvons, par analogie, nous représenter ce qui résulterait d’une révolution donnant aujourd’hui le pouvoir à nos socialistes officiels: les institutions demeurant à peu près ce qu’elles sont aujourd’hui, toute l’idéologie bourgeoise serait conservée; l’État bourgeois dominerait avec tous ses anciens abus; la décadence économique s’accentuerait si elle était commencée.

Bientôt surgirent les invasions barbares: plus d’un chrétien se demanda si, enfin, n’allait pas naître un ordre conforme aux principes de la nouvelle religion; cette espérance était d’autant plus raisonnable que les barbares se convertissaient en entrant sur l’Empire et qu’ils n’étaient pas habitués aux corruptions de la vie romaine. Au point de vue économique, on pouvait espérer une régénération, puisque le monde périssait sous le poids de l’exploitation urbaine; les nouveaux maîtres, ayant des mœurs rurales grossières, ne vivaient pas en grands seigneurs, mais en chefs de grands domaines; peut-être alors la terre serait-elle mieux cultivée. On peut comparer les illusions des auteurs chrétiens contemporains des invasions à celles de nombreux utopistes qui espéraient voir le monde moderne régénéré par les vertus qu’ils attribuaient aux hommes de moyenne condition: le remplacement de classes très riches par de nouvelles couches sociales devait amener la morale, le bonheur et la prospérité universelle.

Les Barbares ne créèrent point de sociétés progressives; ils étaient peu nombreux et presque partout ils se substituèrent simplement aux anciens grands seigneurs, menèrent la même vie qu’eux et furent dévorés par la civilisation urbaine. En France, la royauté mérovingienne a été soumise à des études particulièrement approfondies: Fustel de Coulanges a employé toute son érudition à mettre en lumière le caractère conservateur qu’elle a affecté; la conservation lui paraissait si forte qu’il osait écrire qu’il n’y avait pas eu de conquête et il se représentait toute l’histoire du haut Moyen Age comme un mouvement ayant continué le mouvement de l’empire romain, avec un peu d’accélération. « Le gouvernement mérovingien, disait-il, est, pour plus des trois quarts, la continuation de celui que l’empire romain avait donné à la Gaule. » La décadence économique s’accentua sous ces rois barbares; une renaissance ne put se produire que très longtemps après, lorsque le monde eut traversé une longue série d’épreuves. Il fallut au moins quatre siècles de barbarie pour qu’un mouvement progressif se dessinât; la société avait été obligée de descendre jusqu’à un état très voisin de ses origines, et Vico devait trouver dans ce phénomène l’illustration de sa doctrine des ricorsi. Ainsi une révolution survenue en temps de décadence économique avait forcé le monde à retraverser une période de civilisation presque primitive et arrêté tout progrès durant plusieurs siècles.

Cette effrayante expérience a été maintes fois invoquée par les adversaires du socialisme; je ne conteste pas la valeur de l’argument, mais il faut ajouter deux détails qui paraîtront peut-être minimes aux sociologues professionnels: cette expérience suppose: 1 une décadence économique; 2 une organisation qui assure une conservation idéologique très parfaite. Maintes fois on a présenté le socialisme civilisé de nos docteurs officiels comme une sauvegarde pour la civilisation: je crois qu’il produirait le même effet que produisit l’instruction classique donnée par l’Église aux rois barbares: le prolétariat serait corrompu et abruti comme furent les Mérovingiens et la décadence économique ne serait que plus certaine sous l’action de ces prétendus civilisateurs.

Le danger qui menace l’avenir du monde peut être écarté si le prolétariat s’attache avec obstination aux idées révolutionnaires, de manière à réaliser, autant que possible, la conception de Marx. Tout peut être sauvé si, par la violence, il parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie; c’est là le grand but vers lequel doit être dirigée toute la pensée des hommes qui ne sont pas hypnotisés par les événements du jour, mais qui songent aux conditions du lendemain. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte de classe, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie.

À ceux qui accusent les syndicalistes d’être d’obtus et de grossiers personnages, nous avons le droit de demander compte de la décadence économique à laquelle ils travaillent. Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumière dans le monde antique.

CHAPITRE III Les préjugés contre la violence I. — Anciennes idées relatives à la Révolution. — Changement résultant de la guerre de 1870 et du régime parlementaire.

II. — Observations de Drumont sur la férocité bourgeoise. — Le Tiers État judiciaire et l’histoire des tribunaux. — Le capitalisme contre le culte de l’État.

III. — Attitude des dreyfusards. — Jugements de Jaurès sur la Révolution: son adoration du succès et sa haine pour le vaincu.

IV. — L’antimilitarisme comme preuve d’un abandon des traditions bourgeoises.

I Les idées qui ont cours, dans le grand public, au sujet de la violence prolétarienne, ne sont point fondées sur l’observation des faits contemporains et sur une interprétation raisonnée du mouvement syndical actuel; elles dérivent d’un travail de l’esprit infiniment plus simple, d’un rapprochement que l’on établit entre le présent et des temps passés; elles sont déterminées par les souvenirs que le mot révolution évoque d’une manière presque nécessaire. On suppose que les syndicalistes, par le seul fait qu’ils s’intitulent révolutionnaires, veulent reproduire l’histoire des révolutionnaires de 93. Les blanquistes, qui se regardent comme les légitimes propriétaires de la tradition terroriste, estiment qu’ils sont, par cela même, appelés à diriger le mouvement prolétarien; ils montrent pour les syndicalistes beaucoup plus de condescendance que les autres socialistes parlementaires; ils sont assez disposés à admettre que les organisations ouvrières finiront par comprendre qu’elles n’ont rien de mieux à faire qu’à se mettre à leur école. Il me semble que, de son côté, Jaurès, en écrivant l’Histoire socialiste de 93, ait, plus d’une fois, songé aux enseignements que ce passé, mille fois mort, pouvait lui donner pour la conduite du présent.

On ne fait pas toujours bien attention aux grands changements qui sont survenus dans la manière de juger la révolution depuis 1870; cependant ces changements sont essentiels à considérer quand on veut comprendre les idées contemporaines relatives à la violence.

Pendant très longtemps la Révolution apparut comme étant essentiellement une suite de guerres glorieuses qu’un peuple, affamé de liberté et emporté par les passions les plus nobles, avait soutenues contre une coalition de toutes les puissances d’oppression et d’erreur. Les émeutes et les coups d’État, les compétitions de partis souvent dépourvus de tout scrupule et les proscriptions des vaincus, les débats parlementaires et les aventures des hommes illustres, en un mot tous les événements de l’histoire politique, n’étaient, aux yeux de nos pères, que des accessoires très secondaires des guerres de la Liberté.

Pendant vingt-cinq ans environ, on avait mis en question le changement de régime de la France; après des campagnes qui avaient fait pâlir les souvenirs de César et d’Alexandre, la charte de 1814 avait incorporé définitivement à la tradition nationale le système parlementaire, la législation napoléonienne et l’Église concordataire; la guerre avait rendu un jugement irréformable dont les considérants, comme dit Proudhon, avaient été datés de Valmy, de Jemmapes et de cinquante autres champs de bataille, et dont les conclusions avaient été prises à Saint-Ouen par Louis XVIII. Protégées par le prestige des guerres de la Liberté, les institutions nouvelles étaient devenues intangibles et l’idéologie, qui fut construite pour les expliquer, devint comme une foi qui sembla longtemps avoir pour les Français la valeur que la révélation de Jésus a pour les catholiques.

Plusieurs fois, des écrivains éloquents crurent qu’ils pourraient déterminer un courant de réaction contre ces doctrines, et l’Église put espérer qu’elle viendrait à bout de ce qu’elle nommait l’erreur du libéralisme. Une longue période d’admiration pour l’art médiéval et de mépris pour les temps voltairiens sembla menacer de ruine l’idéologie nouvelle; toutes les tentatives de retour au passé ne laissèrent cependant de traces que dans l’histoire littéraire. Il y eut des époques où le pouvoir gouverna de la manière la moins libérale, mais les principes du régime moderne ne furent jamais menacés sérieusement. On ne saurait expliquer ce fait par la puissance de la raison et par quelque loi du progrès; la cause en est simplement dans l’épopée des guerres qui avaient rempli l’âme française d’un enthousiasme analogue à celui que provoquent les religions.

Cette épopée militaire donna une couleur épique à tous les événements de la politique intérieure; les compétitions des partis furent ainsi haussées au niveau d’une Iliade, les politiciens devinrent des géants et la Révolution, que Joseph De Maistre avait dénoncée comme satanique, fut divinisée. Les scènes sanguinaires de la Terreur étaient des épisodes sans grande portée à côté des énormes hécatombes de la guerre, et on trouvait moyen de les envelopper d’une mythologie dramatique; les émeutes étaient mises sur le même rang que les batailles illustres; et c’est vainement que des historiens plus calmes cherchaient à ramener la Révolution et l’Empire sur le plan d’une histoire commune. Les triomphes prodigieux des armées révolutionnaires et impériales rendaient toute critique impossible.

La guerre de 1870 a changé tout cela. Au moment de la chute du second Empire, l’immense majorité de la France croyait encore, très fermement, aux légendes qui avaient été répandues sur les armées des volontaires, sur le rôle miraculeux des représentants du peuple, sur les généraux improvisés; l’expérience produisit une cruelle désillusion. Tocqueville avait écrit: « La Convention a créé la politique de l’impossible, la théorie de la folie furieuse, le culte de l’audace aveugle. » Les désastres de 1870 ont ramené le pays à des conditions pratiques, prudentes et prosaïques; le premier résultat de ces désastres fut de développer l’idée tout opposée à celle dont parlait Tocqueville, l’idée d’opportunité qui, aujourd’hui, s’est introduite même dans le socialisme.

Une autre conséquence fut de changer toutes les valeurs révolutionnaires et notamment de modifier les jugements que l’on portait sur la violence.

Après 1871, tout le monde se préoccupa en France de chercher les moyens les plus appropriés pour relever le pays. Taine voulut appliquer à cette question les procédés de la psychologie la plus scientifique et il regarda l’histoire de la Révolution comme une expérimentation sociale. Il espérait pouvoir rendre évident le danger que présentait, selon lui, l’esprit jacobin, et amener ainsi ses contemporains à changer le cours de la politique française, en abandonnant des notions qui avaient paru incorporées à la tradition nationale et qui étaient d’autant plus solidement ancrées dans les têtes que personne n’en avait jamais discuté les origines. Taine a échoué dans son entreprise, comme échouèrent Le Play et Renan, comme échoueront tous ceux qui voudront fonder une réforme intellectuelle et morale sur des enquêtes, sur des synthèses scientifiques et des démonstrations.

On ne peut pas dire cependant que l’immense labeur de Taine ait été fait en pure perte; l’histoire de la Révolution a été bouleversée de fond en comble; l’épopée militaire ne domine plus les jugements relatifs aux incidents de la politique. La vie des hommes, les ressorts intimes des factions, les besoins matériels qui déterminent les tendances des grandes masses, sont passés maintenant au premier plan. Dans le discours qu’il a prononcé le 24 septembre 1905 pour l’inauguration du monument de Taine à Vouziers, le député Hubert, tout en rendant hommage au grand et multiple talent de son illustre compatriote, a exprimé le regret que le côté épique de la Révolution eût été laissé par lui de côté d’une manière systématique. Regrets superflus; l’épopée ne pourra plus désormais gouverner cette histoire politique; on se rendra compte des effets grotesques auxquels peut conduire la préoccupation de revenir aux anciens procédés, en lisant l’Histoire socialiste de Jaurès: Jaurès a beau tirer des armoires de la vieille rhétorique les images les plus mélodramatiques, il ne parvient qu’à produire du ridicule.

Le prestige des grandes journées révolutionnaires s’est trouvé directement atteint par la comparaison avec les luttes civiles contemporaines; il n’y eut pendant la révolution rien qui puisse soutenir la comparaison avec les batailles qui ensanglantèrent Paris en 1848 et en 1871; le 14 juillet et le 10 août apparaissent maintenant comme ayant été des échauffourées qui n’auraient pu faire trembler un gouvernement sérieux.

Il y a une autre raison, mal reconnue encore par les professionnels de l’histoire révolutionnaire, qui a beaucoup contribué à enlever toute poésie à ces événements. Il n’y a point d’épopée nationale de choses que le peuple ne peut se représenter comme reproduisibles dans un avenir prochain; la poésie populaire implique bien plutôt du futur que du passé; c’est pour cette raison que les aventures des Gaulois, de Charlemagne, des Croisés, de Jeanne d’Arc ne peuvent faire l’objet d’aucun récit capable de séduire d’autres personnes que des lettrés. Depuis qu’on a commencé à croire que les gouvernements contemporains ne pourraient être jetés à terre par des émeutes semblables au 14 juillet et au 10 août, on a cessé de regarder ces journées comme épiques. Les socialistes parlementaires, qui voudraient utiliser le souvenir de la Révolution pour exciter l’ardeur du peuple et qui lui demandent, en même temps, de mettre toute sa confiance dans le parlementarisme, sont fort inconséquents, car ils travaillent à ruiner eux-mêmes l’épopée dont ils voudraient maintenir le prestige dans leurs discours.

Mais alors, que reste-t-il de la Révolution, quand on a supprimé l’épopée des guerres contre la coalition et celle des journées populaires? Ce qui reste est peu ragoûtant: des opérations de police, des proscriptions et des séances de tribunaux serviles. L’emploi de la force de l’État contre les vaincus nous choque d’autant plus que beaucoup de coryphées de la Révolution devaient bientôt se distinguer parmi les serviteurs de Napoléon et employer le même zèle policier en faveur de l’empereur qu’en faveur de la Terreur. Dans un pays qui a été bouleversé par tant de changements de régime et qui a, par suite, connu tant de palinodies, la justice politique a quelque chose de particulièrement odieux, parce que le criminel d’aujourd’hui peut devenir le juge de demain: le général Malet pouvait dire, devant le conseil de guerre qui le condamna en 1812, qu’il aurait eu pour complices la France entière et ses juges eux-mêmes s’il avait réussi.

Il est inutile d’insister davantage sur ces réflexions; il suffit de la moindre observation pour constater que les violences prolétariennes évoquent une masse de souvenirs pénibles de ces temps passés: on se met, instinctivement, à penser aux comités de surveillance révolutionnaires, aux brutalités d’agents soupçonneux, grossiers et affolés par la peur, aux tragédies de la guillotine. On comprend donc pourquoi les socialistes parlementaires font de si grands efforts pour persuader au public qu’ils ont des âmes de bergers sensibles, que leur cœur est tout plein de sentiments de bonté et qu’ils n’ont qu’une seule passion: la haine pour la violence. Ils se donneraient volontiers pour les protecteurs de la bourgeoisie contre la violence prolétarienne et, dans le but de rehausser leur prestige d’humanitaires, ne manquent jamais de repousser tout contact avec les anarchistes; quelquefois même ils repoussent ce contact avec un sans-façon qui n’exclut pas une certaine dose de lâcheté et d’hypocrisie.

Lorsque Millerand était le chef incontesté du parti socialiste au Parlement, il recommandait d’avoir peur de faire peur; et, en effet, les députés socialistes trouveraient peu d’électeurs s’ils ne parvenaient à convaincre le grand public qu’ils sont des gens très raisonnables, fort ennemis des anciennes pratiques des hommes de sang et uniquement occupés à méditer sur la philosophie du droit futur. Dans un grand discours prononcé le 8 octobre 1905 à Limoges, Jaurès s’est attaché à rassurer beaucoup plus les bourgeois qu’on ne l’avait fait jusqu’ici; il leur a annoncé que le socialisme vainqueur se montrerait bon prince et qu’il étudiait diverses solutions pour indemniser les anciens propriétaires. Il y a quelques années, Millerand ne promettait d’indemnités qu’aux pauvres (Petite République, 25 mars 1898); maintenant tout le monde sera mis sur le même pied et Jaurès nous assure que Vandervelde a écrit sur ce sujet des choses pleines de profondeur. Je veux bien le croire sur parole.

La révolution sociale est conçue par Jaurès comme une faillite; on donnera de bonnes annuités aux bourgeois d’aujourd’hui; puis de génération en génération, ces annuités décroîtront. Ces plans doivent sourire aux financiers habitués à tirer grand parti des faillites et je ne doute pas que les actionnaires de l’Humanité ne trouvent ces idées merveilleuses; ils seront les syndics de la faillite et toucheront de bons honoraires, qui compenseront les pertes que leur a occasionnées ce journal.

Aux yeux de la bourgeoisie contemporaine, tout est admirable qui écarte l’idée de violences. Nos bourgeois désirent mourir en paix; — après eux le déluge.

II Examinons maintenant d’un peu plus près la violence de 93 et cherchons si elle peut être identifiée avec celle du syndicalisme contemporain. Il y a une quinzaine d’années, Drumont, parlant du socialisme et de son avenir, écrivait ces phrases qui parurent alors fort paradoxales à beaucoup de personnes: « Saluez les chefs ouvriers de la Commune, peut dire aux conservateurs l’historien qui est toujours un peu prophète; vous ne les reverrez plus!… Ceux qui viendront seront autrement haineux, mauvais et vindicatifs que les hommes de 1871. Un sentiment nouveau prend désormais possession du prolétariat français: la haine. » Ce n’étaient pas là des paroles en l’air d’un homme de lettres: Drumont avait été renseigné sur la commune et le monde socialiste par Malon, dont il fait un portrait très enthousiaste dans son livre.

Cette sinistre prédiction était fondée sur l’idée que l’ouvrier s’éloigne de plus en plus de la tradition nationale et qu’il se rapproche du bourgeois, beaucoup plus accessible que lui aux mauvais sentiments. « Ce fut l’élément bourgeois, dit Drumont, qui fut surtout féroce dans la Commune;… l’élément peuple, au milieu de cette crise effroyable, resta humain, c’est-à-dire français… Parmi les internationalistes qui firent partie de la commune, quatre seulement se prononcèrent pour des mesures violentes. » On voit que Drumont en est encore à cette naïve philosophie du xviii siècle et des utopistes antérieurs à 1848, d’après laquelle les hommes suivent d’autant mieux les injonctions de la loi morale qu’ils ont été moins gâtés par la civilisation; en descendant des classes supérieures aux classes pauvres, on trouve plus de bonnes qualités; le bien n’est naturel qu’aux individus qui sont demeurés rapprochés de l’état de nature.

Cette philosophie des classes conduit Drumont à une théorie historique assez curieuse: aucune de nos révolutions ne fut aussi sanglante que la première, parce qu’elle fut « conduite par la bourgeoisie »; — à mesure que le peuple s’est plus intimement mêlé aux révolutions, elles sont devenues moins « féroces »; — « le prolétariat, quand il eut, pour la première fois, une part effective de pouvoir, fut infiniment moins sanguinaire que la bourgeoisie ». Nous ne saurions nous contenter des explications futiles qui suffisent à Drumont; mais il est certain qu’il y a quelque chose de changé depuis 93. Nous devons nous demander si la férocité des anciens révolutionnaires ne tiendrait pas à des raisons tirées de l’histoire de la bourgeoisie, en sorte que l’on commettrait un contresens en confondant les abus de la force bourgeoise révolutionnaire de 93 avec la violence de nos syndicalistes révolutionnaires: le mot révolutionnaire aurait ainsi deux sens parfaitement distincts.

Le Tiers État, qui a rempli les assemblées à l’époque révolutionnaire, celui que l’on peut appeler le Tiers État officiel, n’était point l’ensemble des agriculteurs et des chefs d’industrie; le pouvoir ne fut jamais alors entre les mains des hommes de la production, mais entre les mains des basochiens. Taine est très frappé de ce fait que sur 577 députés du Tiers État à la Constituante, il y avait 373 « avocats inconnus et gens de loi d’ordre subalterne, notaires, procureurs du roi, commissaires de terrier, juges et assesseurs de présidial, baillis et lieutenants de bailliage, simples praticiens enfermés depuis leur jeunesse dans le cercle étroit d’une médiocre juridiction ou d’une routine paperassière, sans autre échappée que des promenades philosophiques à travers les espaces imaginaires, sous la conduite de Rousseau et de Raynal ». Nous avons peine aujourd’hui à comprendre l’importance qu’avaient les gens de loi dans l’ancienne France; il existait une multitude de juridictions; les propriétaires mettaient un amour-propre extrême à faire juger des questions qui nous paraissent aujourd’hui bien médiocres, mais qui leur paraissaient énormes à cause de l’enchevêtrement du droit féodal dans le droit de propriété; on trouvait partout des fonctionnaires de l’ordre judiciaire et ils jouissaient du plus grand prestige auprès des populations.

Cette classe apporta à la révolution beaucoup de capacités administratives; c’est grâce à elle que le pays put traverser assez facilement la crise qui l’ébranla durant dix ans et que Napoléon put si rapidement reconstituer des services bien réguliers; mais cette classe apporta aussi une masse de préjugés qui firent commettre les plus lourdes fautes à ceux de ses représentants qui occupèrent les premiers postes. On ne peut, par exemple, comprendre la conduite de Robespierre quand on le compare aux politiciens d’aujourd’hui; il faut toujours voir en lui l’homme de loi sérieux, préoccupé de ses devoirs, soucieux de ne pas ternir l’honneur professionnel de l’orateur de la barre; de plus il était lettré et disciple de Rousseau. Il a des scrupules de légalité qui étonnent les historiens contemporains; quand il lui fallut prendre des résolutions suprêmes et se défendre contre la convention, il se montra d’une naïveté qui confine à la niaiserie. La fameuse loi du 22 prairial, qu’on lui a si souvent reprochée et qui donna une allure si rapide au tribunal révolutionnaire, est le chef-d’œuvre de son genre d’esprit; on y retrouve tout l’ancien régime exprimé en formules lapidaires.

Une des pensées fondamentales de l’Ancien Régime avait été l’emploi de la procédure pénale pour ruiner tous les pouvoirs qui faisaient obstacle à la royauté. Il semble que, dans toutes les sociétés primitives, le droit pénal ait commencé par être une protection accordée au chef et à quelques privilégiés qu’il honore d’une faveur spéciale; c’est seulement fort tard que la force légale sert indistinctement à sauvegarder les personnes et les biens de tous les habitants du pays. Le Moyen Âge étant un retour aux mœurs de très vieux temps, il était naturel qu’il engendrât de nouveau des idées fort archaïques relatives à la justice, et qu’il fît considérer les tribunaux comme ayant surtout pour mission d’assurer la grandeur royale. Un accident historique vint favoriser le développement extraordinaire de ce régime criminel. L’Inquisition fournissait le modèle de tribunaux qui, mis en action sur de très faibles indices, poursuivaient avec persévérance les gens qui gênaient l’autorité, et les mettaient dans l’impossibilité de lui nuire. L’État royal emprunta à l’inquisition beaucoup de ses procédés et suivit presque toujours ses principes.