SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

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La royauté demandait constamment à ses tribunaux de travailler à agrandir son territoire; il nous paraît aujourd’hui étrange que Louis XIV fît prononcer des annexions par des commissions de magistrats; mais il était dans la tradition; beaucoup de ses prédécesseurs avaient fait confisquer par le Parlement des seigneuries féodales pour des motifs fort arbitraires. La justice, qui nous semble aujourd’hui faite pour assurer la prospérité de la production et lui permettre de se développer, en toute liberté, sur des proportions toujours plus vastes, semblait faite autrefois pour assurer la grandeur royale: son but essentiel n’était pas le droit, mais l’État.

Il fut très difficile d’établir une discipline sévère dans les services constitués par la royauté pour la guerre et pour l’administration; à chaque instant il fallait faire des enquêtes pour punir des employés infidèles ou indociles; les rois employaient pour ces missions des hommes pris dans leurs tribunaux; ils arrivaient ainsi à confondre les actes de surveillance disciplinaire avec la répression des crimes. Les hommes de loi devaient transformer toutes choses suivant leurs habitudes d’esprit; ainsi la négligence, la mauvaise volonté ou l’incurie devenaient de la révolte contre l’autorité, des attentats ou de la trahison.

La Révolution recueillit pieusement cette tradition, donna aux crimes imaginaires une importance d’autant plus grande que ses tribunaux politiques fonctionnaient au milieu d’une population affolée par la gravité du péril; on trouvait alors tout naturel d’expliquer les défaites des généraux par des intentions criminelles et de guillotiner les gens qui n’avaient pas été capables de réaliser les espérances qu’une opinion, revenue souvent aux superstitions de l’enfance, avait rêvées. Notre code pénal renferme encore pas mal d’articles paradoxaux venant de ce temps: aujourd’hui on ne comprend plus facilement que l’on puisse accuser sérieusement un citoyen de pratiquer des machinations ou entretenir des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens. Un pareil crime suppose que l’État peut être mis en péril tout entier par le fait d’une personne: cela ne nous paraît guère croyable.

Les procès contre les ennemis du roi furent toujours conduits d’une manière exceptionnelle; on simplifiait les procédures autant qu’on le pouvait; on se contentait de preuves médiocres, qui n’auraient pu suffire pour les délits ordinaires; on cherchait à faire des exemples terribles et profondément intimidants. Tout cela se retrouve dans la législation robespierrienne. La loi du 22 prairial se contente de définitions assez vagues du crime politique, de manière à ne laisser échapper aucun ennemi de la Révolution; quant aux preuves, elles sont dignes de la plus pure tradition de l’Ancien Régime et de l’Inquisition. « La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de documents, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obtenir l’assentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l’amour de la patrie; leur but est le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis. » Nous avons, dans cette loi terroriste célèbre, la plus forte expression de la doctrine de l’État.

La philosophie du xviii siècle était venue renforcer encore ces tendances; elle prétendait, en effet, formuler un retour au droit naturel; l’humanité avait été, jusqu’alors, corrompue, par la faute d’un petit nombre de gens qui avaient eu intérêt à la duper; mais on avait enfin découvert le moyen de revenir aux principes de bonté primitive, de vérité et de justice; toute opposition à une réforme si belle, si facile à appliquer et d’un succès si certain, était l’acte le plus criminel que l’on pût imaginer; les novateurs étaient résolus à se montrer inexorables pour détruire l’influence néfaste que des mauvais citoyens pouvaient exercer en vue d’empêcher la régénération de l’humanité. L’indulgence était une faiblesse coupable, car elle ne tendait à rien moins qu’à sacrifier le bonheur des multitudes aux caprices de gens incorrigibles qui montraient un entêtement incompréhensible, refusaient de reconnaître l’évidence et ne vivaient que de mensonges.

De l’Inquisition à la justice politique de la royauté et de celle-ci aux tribunaux révolutionnaires, il y avait eu constamment progrès dans le sens de l’arbitraire des règles, de l’extension de la force et de l’amplification de l’autorité. L’Église avait eu, très longtemps, des doutes sur la valeur des procédures exceptionnelles que pratiquaient ses inquisiteurs. La royauté n’avait plus eu autant de scrupules, surtout quand elle eut acquis sa pleine maturité; mais la Révolution étalait au grand jour le scandale de son culte superstitieux de l’État.

Une raison d’ordre économique donnait alors à l’État une force que n’avait jamais eue l’Église. Au début des temps modernes, les gouvernements, par leurs expéditions maritimes et les encouragements donnés à l’industrie, avaient occupé une très grande place dans la production; mais au xviii siècle cette place était devenue exceptionnellement énorme dans l’esprit des théoriciens. Tout le monde avait alors la tête pleine de grands projets; on concevait les royaumes sur le plan de vastes compagnies qui entreprennent de mettre le sol en valeur et on s’attachait à assurer le bon ordre dans le fonctionnement de ces compagnies. Aussi l’État était-il le dieu des réformateurs: « Ils veulent, écrit Tocqueville, emprunter la main du pouvoir central et l’employer à tout briser et à tout refaire suivant un nouveau plan qu’ils ont conçu eux-mêmes; lui seul leur paraît en état d’accomplir une telle tâche. La puissance de l’État doit être sans limites, comme son droit, disent-ils; il ne s’agit que de lui persuader d’en faire un usage convenable. » Les physiocrates paraissaient disposés à sacrifier les individus à l’utilité générale; ils tenaient fort peu à la liberté et trouvaient absurde l’idée d’une pondération des pouvoirs; ils espéraient convertir l’État; leur système est défini par Tocqueville « un despotisme démocratique »; le gouvernement eût été en théorie un mandataire de tous, contrôlé par une opinion publique éclairée; pratiquement il était un maître absolu. Une des choses qui ont le plus étonné Tocqueville, au cours de ses études sur l’Ancien Régime, est l’admiration que les physiocrates avaient pour la Chine, qui leur paraissait le type du bon gouvernement, parce que là il n’y a que des valets et des commis soigneusement catalogués et choisis au concours.

Depuis la Révolution, il y a eu un tel bouleversement dans les idées que nous avons peine à bien comprendre les conceptions de nos pères. L’économie capitaliste a mis en pleine lumière l’extraordinaire puissance des individus; la confiance que les hommes du xviii siècle avaient dans les capacités industrielles de l’État, paraît puérile à toutes les personnes qui ont étudié la production ailleurs que dans les insipides bouquins des sociologues; ceux-ci conservent encore fort soigneusement le culte des âneries du temps passé; — le droit de la nature est devenu un sujet inépuisable de railleries pour les personnes qui ont la moindre teinture de l’histoire; l’emploi de tribunaux comme moyen de coercition contre des adversaires politiques soulève l’indignation universelle, et les gens qui ont le sens commun trouvent qu’il ruine toute notion juridique.

Sumner Maine fait observer que les rapports des gouvernements et des citoyens ont été bouleversés de fond en comble depuis la fin du xviii siècle; jadis l’État était toujours censé être bon et sage; par suite, toute entrave apportée à son fonctionnement était regardée comme un délit grave; le système libéral suppose, au contraire, que le citoyen, laissé libre, choisit le meilleur parti et qu’il exerce le premier de ses droits en critiquant le gouvernement, qui de maître devient serviteur. Maine ne dit pas quelle est la raison de cette transformation; la raison me semble être surtout d’ordre économique. Dans le nouvel état de choses, le crime politique est un acte de simple révolte, qui ne saurait comporter aucune infamie, et que l’on arrête par des mesures de prudence, mais qui ne mérite plus le nom de crime, car son auteur ne ressemble point aux criminels.

Nous ne sommes peut-être pas meilleurs, plus humains, plus sensibles aux malheurs d’autrui que n’étaient les hommes de 93; je serais même assez disposé à admettre que le pays est probablement moins moral qu’il n’était à cette époque; mais nous n’avons plus, autant que nos pères, la superstition du dieu-État, auquel ils sacrifièrent tant de victimes. La férocité des conventionnels s’explique facilement par l’influence des conceptions que le Tiers État avait puisées dans les pratiques détestables de l’Ancien Régime.

III III Il serait étrange que les idées anciennes fussent complètement mortes; l’affaire Dreyfus nous a montré que l’immense majorité des officiers et des prêtres concevait toujours la justice à la manière de l’Ancien Régime et trouvait toute naturelle une condamnation pour raison d’État. Cela ne doit pas nous surprendre, car ces deux catégories de personnes, n’ayant jamais eu de rapports directs avec la production, ne peuvent rien comprendre au droit. Il y eut une si grande révolte dans le public éclairé contre les procédés du ministère de la Guerre, que l’on put croire un instant que la raison d’État ne serait bientôt plus admise (en dehors de ces deux catégories) que par les lecteurs du Petit Journal, dont la mentalité se trouverait ainsi caractérisée et rapprochée de celle qui existait il y a un siècle. Nous avons vu, hélas! par une cruelle expérience, que l’État avait encore des pontifes et de fervents adorateurs parmi les dreyfusards.

L’affaire Dreyfus était à peine terminée que le gouvernement de Défense républicaine commençait une autre affaire politique au nom de la raison d’État et accumulait presque autant de mensonges que l’État-major en avait accumulés dans le procès de Dreyfus. Aucune personne sérieuse ne doute, en effet, aujourd’hui, que le grand complot pour lequel Déroulède, Buffet et Lur-Saluces furent condamnés, était une invention de la police: le siège de ce qu’on a appelé le fort Chabrol avait été arrangé pour faire croire aux Parisiens qu’ils avaient été à la veille d’une guerre civile. On a amnistié les victimes de ce forfait juridique, mais l’amnistie ne devrait pas suffire; si les dreyfusards avaient été sincères, ils auraient réclamé que le Sénat reconnût la scandaleuse erreur que les mensonges de la police lui ont fait commettre: je crois qu’ils ont trouvé, tout au contraire, très conforme aux principes de la justice éternelle, de maintenir, le plus longtemps possible, une condamnation fondée sur la fraude la plus évidente.

Jaurès et beaucoup d’autres éminents dreyfusards approuvèrent le général André et Combes d’avoir organisé un système régulier de délation. Kautsky lui a vivement reproché sa conduite; l’écrivain allemand demandait que le socialisme ne présentât point comme de grandes actions démocratiques « les misérables procédés de la république bourgeoise » et qu’il demeurât « fidèle au principe qui déclare que le dénonciateur est la dernière des canailles » (Débats, 13 novembre 1904). Ce qu’il y eut de plus triste dans cette affaire, c’est que Jaurès prétendit que le colonel Hartmann (qui protestait contre le système des fiches) avait employé lui-même des procédés tout semblables; celui-ci lui écrivait: « Je vous plains d’en être arrivé à défendre aujourd’hui et par de tels moyens les actes coupables que vous flétrissiez avec nous il y a quelques années; je vous plains de vous croire obligé de solidariser le régime républicain avec les procédés vils de mouchards qui le déshonorent. » (Débats, 5 novembre 1904.)

L’expérience nous a toujours montré jusqu’ici que nos révolutionnaires arguent de la raison d’État, dès qu’ils sont parvenus au pouvoir, qu’ils emploient alors les procédés de police, et qu’ils regardent la justice comme une arme dont ils peuvent abuser contre leurs ennemis. Les socialistes parlementaires n’échappent point à la règle commune; ils conservent le vieux culte de l’État; ils sont donc préparés à commettre tous les méfaits de l’Ancien Régime.

On pourrait composer un beau recueil de vilaines sentences politiques en compulsant l’Histoire socialiste de Jaurès: je n’ai pas eu la patience de lire les 1824 pages consacrées à raconter la révolution entre le 10 août 1792 et la chute de Robespierre; j’ai simplement feuilleté ce fastidieux bouquin et j’ai vu qu’on y trouvait mêlées une philosophie parfois digne de Monsieur Pantalon et une politique de pourvoyeur de guillotine. J’avais, depuis longtemps, estimé que Jaurès serait capable de toutes les férocités contre les vaincus; j’ai reconnu que je ne m’étais pas trompé; mais je n’aurais pas cru qu’il fût capable de tant de platitude: le vaincu à ses yeux a toujours tort, et la victoire fascine tellement notre grand défenseur de la justice éternelle qu’il est prêt à souscrire toutes les proscriptions qu’on exigera de lui: « Les révolutions, dit-il, demandent à l’homme le sacrifice le plus effroyable, non pas seulement de son repos, non pas seulement de sa vie, mais de l’immédiate tendresse humaine et de la pitié ». Pourquoi avoir tant écrit sur l’inhumanité des bourreaux de Dreyfus? Eux aussi sacrifiaient « l’immédiate tendresse humaine » à ce qui leur paraissait être le salut de la patrie.

Il y a quelques années, les républicains n’eurent pas assez d’indignation contre le vicomte de Voguë qui, recevant Hanotaux à l’Académie française, appelait le coup d’État de 1851 « une opération de police un peu rude ». Jaurès, instruit par l’histoire révolutionnaire, raisonne maintenant tout juste comme le jovial vicomte; il vante, par exemple, « la politique de vigueur et de sagesse » qui consistait à forcer la Convention à expulser les Girondins « avec une sorte de régularité apparente ».

Les massacres de septembre 1792 ne sont pas sans le gêner un peu: la régularité n’est pas ici apparente; mais il a de grands mots et de mauvaises raisons pour toutes les vilaines causes; la conduite de Danton ne fut pas très digne d’admiration au moment de ces tristes journées; mais Jaurès doit l’excuser, puisque Danton triomphait durant cette période. « Il ne crut pas de son devoir de ministre révolutionnaire et patriote d’entrer en lutte avec ces forces populaces égarées. Comment épurer le métal des cloches quand elles sonnent le tocsin de la liberté en péril? » Il me semble que Cavaignac aurait pu expliquer de la même manière sa conduite dans l’affaire Dreyfus: aux gens qui lui reprochaient de marcher avec les antisémites, il aurait pu répondre que son devoir de ministre patriote ne le forçait pas à entrer en lutte avec la populace égarée et que les jours où le salut de la défense nationale est en jeu on ne peut épurer le métal des cloches qui sonnent le tocsin de la patrie en danger.

Lorsqu’il arrive au temps où Camille Desmoulins cherche à provoquer un mouvement d’opinion capable d’arrêter la terreur, Jaurès se prononce avec énergie contre cette tentative. — Il reconnaîtra cependant, quelques pages plus loin, que le système de la guillotine ne pouvait toujours durer; mais Desmoulins, ayant succombé, a tort aux yeux de notre humble adorateur du succès. Jaurès accuse l’auteur du Vieux Cordelier d’oublier les conspirations, les trahisons, les corruptions et tous les rêves dont se nourrissait l’imagination affolée des terroristes; il a même l’ironie de parler de la « France libre! » et il prononce cette sentence digne d’un élève jacobin de Joseph Prudhomme: « Le couteau de Desmoulins était ciselé avec un art incomparable, mais il le plantait au cœur de la Révolution. » Lorsque Robespierre ne disposera plus de la majorité dans la Convention, il sera, tout naturellement, mis à mort par les autres terroristes, en vertu du jeu légitime des institutions parlementaires de ce temps; mais faire appel à la seule opinion publique contre les chefs du gouvernement, voilà quel était le « crime » de Desmoulins. Son crime fut aussi celui de Jaurès au temps où il défendait Dreyfus contre les grands chefs de l’armée et le gouvernement; que de fois n’a-t-on pas reproché à Jaurès de compromettre la défense nationale? Mais ce temps est déjà bien éloigné; et, à cette époque, notre tribun, n’ayant pas encore goûté les avantages du pouvoir, n’avait pas une théorie de l’État aussi féroce que celle qu’il a aujourd’hui.

Je crois qu’en voilà assez pour me permettre de conclure que si, par hasard, nos socialistes parlementaires arrivaient au gouvernement, ils se montreraient de bons successeurs de l’Inquisition, de l’Ancien Régime et de Robespierre; les tribunaux politiques fonctionneraient sur une grande échelle et nous pouvons même supposer que l’on abolirait la malencontreuse loi de 1848, qui a supprimé la peine de mort en matière politique. Grâce à cette réforme, on pourrait voir de nouveau l’État triompher par la main du bourreau.

Les violences prolétariennes n’ont aucun rapport avec ces proscriptions; elles sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes. Tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance; en guerre on ne tue pas les vaincus; on ne fait pas supporter à des êtres inoffensifs les conséquences des déboires que les armées peuvent avoir éprouvées sur les champs de bataille; la force s’étale alors suivant sa nature, sans jamais prétendre rien emprunter aux procédures juridiques que la société engage contre des criminels.

Plus le syndicalisme se développera, en abandonnant les vieilles superstitions qui viennent de l’Ancien Régime et de l’Église — par le canal des gens de lettres, des professeurs de philosophie et des historiens de la Révolution, — plus les conflits sociaux prendront un caractère de pure lutte semblable à celles des armées en campagne. On ne saurait trop exécrer les gens qui enseignent au peuple qu’il doit exécuter je ne sais quel mandat superlativement idéaliste d’une justice en marche vers l’avenir. Ces gens travaillent à maintenir les idées sur l’État qui ont provoqué toutes les scènes sanglantes de 93, tandis que la notion de lutte de classe tend à épurer la notion de violence.

IV Le syndicalisme se trouve engagé, en France, dans une propagande antimilitariste qui montre clairement l’immense distance qui le sépare du socialisme parlementaire sur cette question de l’État. Beaucoup de journaux croient qu’il s’agit là seulement d’un mouvement humanitaire exagéré, qu’auraient provoqué les articles de Hervé; c’est une grosse erreur. Il ne faut pas croire que l’on proteste contre la dureté de la discipline, ou contre la durée du service militaire, ou contre la présence dans les grades supérieurs d’officiers hostiles aux institutions actuelles; ces raisons-là sont celles qui ont conduit beaucoup de bourgeois à applaudir les déclamations contre l’armée au temps de l’affaire Dreyfus, mais ce ne sont pas les raisons des syndicalistes.

L’armée est la manifestation la plus claire, la plus tangible et la plus solidement rattachée aux origines que l’on puisse avoir de l’État. Les syndicalistes ne se proposent pas de réformer l’État comme se le proposaient les hommes du xviii siècle; ils voudraient le détruire parce qu’ils veulent réaliser cette pensée de Marx: que la révolution socialiste ne doit pas aboutir à remplacer une minorité gouvernante par une autre minorité. Les syndicalistes marquent, encore plus fortement, leur doctrine quand ils lui donnent un aspect plus idéologique et se déclarent antipatriotes — à la suite du Manifeste communiste.

Sur ce terrain il est impossible qu’il y ait la moindre entente entre les syndicalistes et les socialistes officiels; ceux-ci parlent bien de tout briser, mais ils attaquent plutôt les hommes au pouvoir que le pouvoir lui-même; ils espèrent posséder la force de l’État et ils se rendent compte que le jour où ils détiendraient le gouvernement, ils auraient besoin d’une armée; ils feraient de la politique étrangère et, par suite, auraient, eux aussi, à vanter le dévouement à la patrie.

Les socialistes parlementaires sentent bien que l’antipatriotisme tient fort aux cœurs des ouvriers socialistes et ils font de grands efforts pour concilier ce qui est inconciliable; ils ne voudraient pas trop heurter des idées qui sont devenues chères au prolétariat, mais ils ne peuvent pas abandonner leur cher État qui leur promet tant de jouissances. Ils se sont livrés aux acrobaties oratoires les plus cocasses pour se tirer d’affaire. Par exemple, après l’arrêt de la Cour d’assises de la Seine condamnant Hervé et les antimilitaristes, le Conseil national du parti socialiste vota un ordre du jour flétrissant le « verdict de haine et de peur », déclarant qu’une justice de classe ne saurait respecter « la liberté d’opinion », protestant contre l’emploi des troupes dans les grèves et affirmant « hautement la nécessité de l’action et de l’entente internationale des travailleurs pour la suppression de la guerre. » (Socialiste, 20 janvier 1906). Tout cela est fort habile, mais la question fondamentale est esquivée.

Ainsi on ne pourrait plus contester qu’il n’y ait une opposition absolue entre le syndicalisme révolutionnaire et l’État; cette opposition prend en France la forme particulièrement âpre de l’antipatriotisme, parce que les hommes politiques ont mis en œuvre toute leur science pour arriver à jeter la confusion dans les esprits sur l’essence du socialisme. Sur le terrain du patriotisme, il ne peut y avoir de compromissions et de position moyenne; c’est donc sur ce terrain que les syndicalistes ont été forcés de se placer lorsque les bourgeois de tout acabit ont employé tous leurs moyens de séduction pour corrompre le socialisme et éloigner les ouvriers de l’idée révolutionnaire. Ils ont été amenés à nier l’idée de patrie par une de ces nécessités comme on en rencontre, à tout instant, au cours de l’histoire et que les philosophes ont parfois beaucoup de peine à expliquer, — parce que le choix est imposé par les conditions extérieures et non librement fait pour des raisons tirées de la nature des choses. Ce caractère de nécessité historique donne au mouvement antipatriotique actuel une force qu’on chercherait vainement à dissimuler au moyen de sophismes.

Nous avons le droit de conclure de là que l’on ne saurait confondre les violences syndicalistes exercées au cours des grèves par des prolétaires qui veulent le renversement de l’État, avec ces actes de sauvagerie que la superstition de l’État a suggérés aux révolutionnaires de 93, quand ils eurent le pouvoir en main et qu’ils purent exercer sur les vaincus l’oppression, — en suivant les principes qu’ils avaient reçus de l’Église et de la royauté. Nous avons le droit d’espérer qu’une révolution socialiste poursuivie par de purs syndicalistes ne serait point souillée par les abominations qui souillèrent les révolutions bourgeoises.

CHAPITRE IV La grève prolétarienne I. — Confusion du socialisme parlementaire et clarté de la grève générale. — Les mythes dans l’histoire. — Preuve expérimentale de la valeur de la grève générale.

II. — Recherches faites pour perfectionner le marxisme. — Manière de l’éclairer en partant de la grève générale: lutte de classe; — préparation à la révolution et absence d’utopies; — caractère irréformable de la révolution.

III. — Préjugés scientifiques opposés à la grève générale; doutes sur la science. — Les parties claires et les parties obscures dans la pensée. — Incompétence économique des parlements.

I Toutes les fois que l’on cherche à se rendre un compte exact des idées qui se rattachent à la violence prolétarienne, on est amené à se reporter à la notion de grève générale; mais la même notion peut rendre bien d’autres services et fournir des éclaircissements inattendus sur toutes les parties obscures du socialisme. Dans les dernières pages du premier chapitre, j’ai comparé la grève générale à la bataille napoléonienne qui écrase définitivement l’adversaire; ce rapprochement va nous aider à comprendre le rôle idéologique de la grève générale.

Lorsque les écrivains militaires actuels veulent discuter de nouvelles méthodes de guerre appropriées à l’emploi de troupes infiniment plus nombreuses que n’étaient celles de Napoléon et pourvues d’armes bien plus perfectionnées que celles de ce temps, ils ne supposent pas moins que la guerre devra se décider dans des batailles napoléoniennes. Il faut que les tactiques proposées puissent s’adapter au drame que Napoléon avait conçu; sans doute, les péripéties du combat se dérouleront tout autrement qu’autrefois; mais la fin doit être toujours la catastrophe de l’ennemi. Les méthodes d’instruction militaire sont des préparations du soldat en vue de cette grande et effroyable action, à laquelle chacun doit être prêt à prendre part au premier signal. Du haut en bas de l’échelle, tous les membres d’une armée vraiment solide ont leur pensée tendue vers cette issue catastrophique des conflits internationaux.

Les syndicats révolutionnaires raisonnent sur l’action socialiste exactement de la même manière que les écrivains militaires raisonnent sur la guerre; ils enferment tout le socialisme dans la grève générale; ils regardent toute combinaison comme devant aboutir à ce fait; ils voient dans chaque grève une imitation réduite, un essai, une préparation du grand bouleversement final.

La nouvelle école qui se dit marxiste, syndicaliste et révolutionnaire, s’est déclarée favorable à l’idée de grève générale, dès qu’elle a pu prendre une claire conscience du sens vrai de sa doctrine, des conséquences de son activité, ou de son originalité propre. Elle a été conduite ainsi à rompre avec les anciennes chapelles officielles, utopistes et politiciennes, qui ont horreur de la grève générale, et à entrer, au contraire, dans le mouvement propre du prolétariat révolutionnaire — qui, depuis longtemps, fait de l’adhésion à la grève générale le test au moyen duquel le socialisme des travailleurs se distingue de celui des révolutionnaires amateurs.

Les socialistes parlementaires ne peuvent avoir une grande influence que s’ils parviennent à s’imposer à des groupes très divers, en parlant un langage embrouillé: il leur faut des électeurs ouvriers assez naïfs pour se laisser duper par des phrases ronflantes sur le collectivisme futur; ils ont besoin de se présenter comme de profonds philosophes aux bourgeois stupides qui veulent paraître entendus en questions sociales; il leur est très nécessaire de pouvoir exploiter des gens riches qui croient bien mériter de l’humanité en commanditant des entreprises de politique socialiste. Cette influence est fondée sur le galimatias et nos grands hommes travaillent, avec un succès parfois trop grand, à jeter la confusion dans les idées de leurs lecteurs; ils détestent la grève générale parce que toute propagande faite sur ce terrain est trop socialiste pour plaire aux philanthropes.

Dans la bouche de ces prétendus représentants du prolétariat, toutes les formules socialistes perdent leur sens réel. La lutte de classe reste toujours le grand principe; mais elle doit être subordonnée à la solidarité nationale. L’internationalisme est un article de foi, en l’honneur duquel les plus modérés se déclarent prêts à prononcer les serments les plus solennels; mais le patriotisme impose aussi des devoirs sacrés. L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, comme on l’imprime encore tous les jours, mais la véritable émancipation consiste à voter pour un professionnel de la politique, à lui assurer les moyens de se faire une bonne situation, à se donner un maître. Enfin l’État doit disparaître et on se garderait de contester ce que Engels a écrit là-dessus; mais cette disparition aura lieu seulement dans un avenir si lointain que l’on doit s’y préparer en utilisant provisoirement l’État pour gaver les politiciens de bons morceaux; et la meilleure politique pour faire disparaître l’État consiste provisoirement à renforcer la machine gouvernementale; Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas être mouillé par la pluie, n’aurait pas raisonné autrement. Etc, etc.

On pourrait remplir des pages entières avec l’exposé sommaire des thèses contradictoires, cocasses et charlatanesques qui forment le fond des harangues de nos grands hommes; rien ne les embarrasse et ils savent combiner, dans leurs discours pompeux, fougueux et nébuleux, l’intransigeance la plus absolue avec l’opportunisme le plus souple. Un docteur du socialisme a prétendu que l’art de concilier les oppositions par le galimatias est le plus clair résultat qu’il ait tiré de l’étude des œuvres de Marx. J’avoue ma radicale incompétence en ces matières difficiles; je n’ai d’ailleurs nullement la prétention d’être compté parmi les gens auxquels les politiciens concèdent le titre de savants; cependant, je ne me résous point facilement à admettre que ce soit là le fond de la philosophie marxiste.

Les polémiques de Jaurès avec Clemenceau ont montré, d’une manière parfaitement incontestable, que nos socialistes parlementaires ne peuvent réussir à en imposer au public que par leur galimatias et qu’à force de tromper leurs lecteurs, ils ont fini par perdre tout sens de la discussion honnête. Dans l’Aurore du 4 septembre 1905, Clemenceau reproche à Jaurès d’embrouiller l’esprit de ses partisans « en des subtilités métaphysiques où ils sont incapables de le suivre »; il n’y a rien à objecter à ce reproche, sauf l’emploi du mot métaphysique; Jaurès n’est pas plus métaphysicien qu’il n’est juriste ou astronome. Dans le numéro du 26 octobre, Clemenceau démontre que son contradicteur possède « l’art de solliciter les textes » et termine en disant: « Il m’a paru instructif de mettre à nu certains procédés de polémique dont nous avons le tort de concéder trop facilement le monopole à la congrégation de Jésus. »