En face de ce socialisme bruyant, bavard et menteur qui est exploité par les ambitieux de tout calibre, qui amuse quelques farceurs et qu’admirent les décadents, se dresse le syndicalisme révolutionnaire qui s’efforce, au contraire, de ne rien laisser dans l’indécision; la pensée est ici honnêtement exprimée, sans supercherie et sans sous-entendus; on ne cherche plus à diluer les doctrines dans un fleuve de commentaires embrouillés. Le syndicalisme s’efforce d’employer des moyens d’expression qui projettent sur les choses une pleine lumière, qui les posent parfaitement à la place que leur assigne leur nature et qui accusent toute la valeur des forces mises en jeu. Au lieu d’atténuer les oppositions, il faudra, pour suivre l’orientation syndicaliste, les mettre en relief; il faudra donner un aspect aussi solide que possible aux groupements qui luttent entre eux; enfin on représentera les mouvements des masses révoltées de telle manière que l’âme des révoltés en reçoive une impression pleinement maîtrisante.
Le langage ne saurait suffire pour produire de tels résultats d’une manière assurée; il faut faire appel à des ensembles d’images capables d’évoquer en bloc et par la seule intuition, avant toute analyse réfléchie, la masse des sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les syndicalistes résolvent parfaitement ce problème en concentrant tout le socialisme dans le drame de la grève générale; il n’y a plus ainsi aucune place pour la conciliation des contraires dans le galimatias par les savants officiels; tout est bien dessiné, en sorte qu’il ne puisse y avoir qu’une seule interprétation possible du socialisme. Cette méthode a tous les avantages que présente la connaissance totale sur l’analyse, d’après la doctrine de Bergson; et peut-être ne pourrait-on pas citer beaucoup d’exemples capables de montrer d’une manière aussi parfaite la valeur des doctrines du célèbre professeur.
On a beaucoup disserté sur la possibilité de réaliser la grève générale: on a prétendu que la guerre socialiste ne pouvait se résoudre en une seule bataille; il semble aux gens sages, pratiques et savants, qu’il serait prodigieusement difficile de lancer avec ensemble les grandes masses du prolétariat; on a analysé les difficultés de détail que présenterait une lutte devenue énorme. Au dire des socialistes-sociologues, comme au dire des politiciens, la grève générale serait une rêverie populaire, caractéristique des débuts d’un mouvement ouvrier; on nous cite l’autorité de Sidney Webb qui a décrété que la grève générale était une illusion de jeunesse, dont s’étaient vite débarrassés ces ouvriers anglais — que les propriétaires de la science sérieuse nous ont si souvent présentés comme les dépositaires de la véritable conception du mouvement ouvrier.
Que la grève générale ne soit pas populaire dans l’Angleterre contemporaine, c’est un pauvre argument à faire valoir contre la portée historique de l’idée, car les Anglais se distinguent par une extraordinaire incompréhension de la lutte de classe; leur pensée est restée très dominée par des influences médiévales: la corporation, privilégiée ou protégée au moins par les lois, leur apparaît toujours comme l’idéal de l’organisation ouvrière; c’est pour l’Angleterre que l’on a inventé le terme d’aristocratie ouvrière pour parler des syndiqués et, en effet, le trade-unionisme poursuit l’acquisition de faveurs légales. Nous pourrions donc dire que l’aversion que l’Angleterre éprouve pour la grève générale devrait être regardée comme une forte présomption en faveur de celle-ci, par tous ceux qui regardent la lutte de classe comme l’essentiel du socialisme.
D’autre part, Sidney Webb jouit d’une réputation fort exagérée de compétence; il a eu le mérite de compulser des dossiers peu intéressants et la patience de composer une des compilations les plus indigestes qui soient, sur l’histoire du trade-unionisme; mais c’est un esprit des plus bornés qui n’a pu éblouir que des gens peu habitués à réfléchir. Les personnes qui ont introduit sa gloire en France n’entendaient pas un mot au socialisme; et si vraiment il est au premier rang des auteurs contemporains d’histoire économique, comme l’assure son traducteur, c’est que le niveau intellectuel de ces historiens est assez bas; bien des exemples nous montrent d’ailleurs qu’on peut être un illustre professionnel de l’histoire et un esprit moins que médiocre.
Je n’attache pas d’importance, non plus, aux objections que l’on adresse à la grève générale en s’appuyant sur des considérations d’ordre pratique; c’est revenir à l’ancienne utopie que vouloir fabriquer sur le modèle des récits historiques des hypothèses relatives aux luttes de l’avenir et aux moyens de supprimer le capitalisme. Il n’y a aucun procédé pour pouvoir prévoir l’avenir d’une manière scientifique, ou même pour discuter sur la supériorité que peuvent avoir certaines hypothèses sur d’autres; trop d’exemples mémorables nous démontrent que les plus grands hommes ont commis des erreurs prodigieuses en voulant, ainsi, se rendre maîtres des futurs, même des plus voisins.
Et cependant nous ne saurions agir sans sortir du présent, sans raisonner sur cet avenir qui semble condamné à échapper toujours à notre raison. L’expérience nous prouve que des constructions d’un avenir indéterminé dans les temps peuvent posséder une grande efficacité et n’avoir que bien peu d’inconvénients, lorsqu’elles sont d’une certaine nature; cela a lieu quand il s’agit de mythes dans lesquels se retrouvent les tendances les plus fortes d’un peuple, d’un parti ou d’une classe, tendances qui viennent se présenter à l’esprit avec l’insistance d’instincts dans toutes les circonstances de la vie, et qui donnent un aspect de pleine réalité à des espoirs d’action prochaine sur lesquels se fonde la réforme de la volonté. Nous savons que ces mythes sociaux n’empêchent d’ailleurs nullement l’homme de savoir tirer profit de toutes les observations qu’il fait au cours de sa vie et ne font point obstacle à ce qu’il remplisse ses occupations normales.
C’est ce que l’on peut montrer par de nombreux exemples.
Les premiers chrétiens attendaient le retour du Christ et la ruine totale du monde païen, avec l’instauration du royaume des saints, pour la fin de la première génération. La catastrophe ne se produisit pas, mais la pensée chrétienne tira un tel parti du mythe apocalyptique que certains savants contemporains voudraient que toute la prédication de Jésus eût porté sur ce sujet unique. — Les espérances que Luther et Calvin avaient formées sur l’exaltation religieuse de l’Europe ne se sont nullement réalisées; très rapidement ces Pères de la Réforme ont paru être des hommes d’un autre monde; pour les protestants actuels, ils appartiennent plutôt au Moyen Age qu’aux temps modernes et les problèmes qui les inquiétaient le plus occupent fort peu de place dans le protestantisme contemporain. Devrons-nous contester, pour cela, l’immense résultat qui est sorti de leurs rêves de rénovation chrétienne? — On peut reconnaître facilement que les vrais développements de la Révolution ne ressemblent nullement aux tableaux enchanteurs qui avaient enthousiasmé ses premiers adeptes; mais sans ces tableaux la Révolution aurait-elle pu vaincre? Le mythe était fort mêlé d’utopies, parce qu’il avait été formé par une société passionnée pour la littérature d’imagination, pleine de confiance dans la petite science et fort peu au courant de l’histoire économique du passé. Ces utopies ont été vaines; mais on peut se demander si la Révolution n’a pas été une transformation beaucoup plus profonde que celles qu’avaient rêvées les gens qui, au xviii siècle, fabriquaient des utopies sociales. Tout près de nous, Mazzini a poursuivi ce que les hommes sages de son temps nommèrent une folle chimère; mais on ne peut plus douter aujourd’hui que sans Mazzini l’Italie ne serait jamais devenue une grande puissance et que celui-ci a beaucoup plus fait pour l’unité italienne que Cavour et tous les politiques de son école.
Il importe donc fort peu de savoir ce que les mythes renferment de détails destinés à apparaître réellement sur le plan de l’histoire future; ce ne sont pas des almanachs astrologiques; il peut même arriver que rien de ce qu’ils renferment ne se produise, — comme ce fut le cas pour la catastrophe attendue par les premiers chrétiens. Dans la vie courante ne sommes-nous pas habitués à reconnaître que la réalité diffère beaucoup des idées que nous nous en étions faites avant d’agir? Et cela ne nous empêche pas de continuer à prendre des résolutions. Les psychologues disent qu’il y a hétérogénéité entre les fins réalisées et les fins données: la moindre expérience de la vie nous révèle cette loi, que Spencer a transportée dans la nature, pour en tirer sa théorie de la multiplication des effets.
Il faut juger les mythes comme des moyens d’agir sur le présent et toute discussion sur la manière de les appliquer matériellement sur le cours de l’histoire est dépourvue de sens. C’est l’ensemble du mythe qui importe seul; ses parties n’offrent d’intérêt que par le relief qu’ils donnent à l’idée contenue dans la construction. Il n’est donc pas utile de raisonner sur les incidents qui peuvent se produire au cours de la guerre sociale et sur les conflits décisifs qui peuvent donner la victoire au prolétariat; alors même que les révolutionnaires se tromperaient, du tout au tout, en se faisant un tableau fantaisiste de la grève générale, ce tableau pourrait avoir été, au cours de la préparation à la révolution, un élément de force de premier ordre, s’il a admis, d’une manière parfaite, toutes les aspirations du socialisme et s’il a donné à l’ensemble des pensées révolutionnaires une précision et une raideur que n’auraient pu leur fournir d’autres manières de penser.
Pour apprécier la portée de l’idée de grève générale, il faut donc abandonner tous les procédés de discussion qui ont cours entre politiciens, sociologues ou gens ayant des prétentions à la science pratique. On peut concéder aux adversaires tout ce qu’ils s’efforcent de démontrer, sans réduire, en aucune façon, la valeur de la thèse qu’ils croient pouvoir réfuter; il importe peu que la grève générale soit une réalité partielle, ou seulement un produit de l’imagination populaire. Toute la question est de savoir si la grève générale contient bien tout ce qu’attend la doctrine socialiste du prolétariat révolutionnaire.
Pour résoudre une pareille question, nous ne sommes plus réduits à raisonner savamment sur l’avenir; nous n’avons pas à nous livrer à de hautes considérations sur la philosophie, sur l’histoire et sur l’économie; nous ne sommes pas sur le domaine des idéologies, mais nous pouvons rester sur le terrain des faits que l’on peut observer. Nous avons à interroger les hommes qui prennent une part très active au mouvement réellement révolutionnaire au sein du prolétariat, qui n’aspirent point à monter dans la bourgeoisie et dont l’esprit n’est pas dominé par des préjugés corporatifs. Ces hommes peuvent se tromper sur une infinité de questions de politique, d’économie ou de morale; mais leur témoignage est décisif, souverain et irréformable quand il s’agit de savoir quelles sont les représentations qui agissent sur eux et sur leurs camarades de la manière la plus efficace, qui possèdent, au plus haut degré, la faculté de s’identifier avec leur conception socialiste, et grâce auxquelles la raison, les espérances et la perception des faits particuliers semblent ne plus faire qu’une indivisible unité.
Grâce à eux, nous savons que la grève générale est bien ce que j’ai dit: le mythe dans lequel le socialisme s’enferme tout entier, c’est-à-dire une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus profonds et les plus moteurs qu’il possède; la grève générale les groupe tous dans un tableau d’ensemble et, par leur rapprochement, donne à chacun d’eux son maximum d’intensité; faisant appel à des souvenirs très cuisants de conflits particuliers, elle colore d’une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience. Nous obtenons ainsi cette intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas donner d’une manière parfaitement claire — et nous l’obtenons dans un ensemble perçu instantanément.
Nous pouvons encore nous appuyer sur un autre témoignage pour démontrer la puissance de l’idée de grève générale. Si cette idée était une pure chimère, comme on le dit si fréquemment, les socialistes parlementaires ne s’échaufferaient pas tant pour la combattre; je ne sache pas qu’ils aient jamais rompu des lances contre les espérances insensées que les utopistes ont continué de faire miroiter aux yeux éblouis du peuple. Dans une polémique relative aux réformes sociales réalisables, Clemenceau faisait ressortir ce qu’a de machiavélique l’attitude de Jaurès quand il est en face d’illusions populaires: il met sa conscience à l’abri de « quelque sentence habilement balancée », mais si habilement balancée qu’elle « sera distraitement accueillie par ceux qui ont le plus grand besoin d’en pénétrer la substance, tandis qu’ils s’abreuveront avec délices à la rhétorique trompeuse des joies terrestres à venir » (Aurore, 28 décembre 1905). Mais quand il s’agit de la grève générale, c’est tout autre chose; nos politiciens ne se contentent plus de réserves compliquées; ils parlent avec violence et s’efforcent d’amener leurs auditeurs à abandonner cette conception.
La cause de cette attitude est facile à comprendre: les politiciens n’ont aucun danger à redouter des utopies qui présentent au peuple un mirage trompeur de l’avenir et orientent « les hommes vers des réalisations prochaines de terrestre félicité, dont une faible partie ne peut être scientifiquement le résultat que d’un très long effort ». (C’est ce que font les politiciens socialistes d’après Clemenceau.) Plus les électeurs croiront facilement aux forces magiques de l’État, plus ils seront disposés à voter pour le candidat qui promet des merveilles; dans la lutte électorale, il y a une surenchère continuelle: pour que les candidats socialistes puissent passer sur le corps des radicaux, il faut que les électeurs soient capables d’accepter toutes les espérances; aussi, nos politiciens socialistes se gardent-ils bien de combattre d’une manière efficace l’utopie du bonheur facile.
S’ils combattent la grève générale, c’est qu’ils reconnaissent, au cours de leurs tournées de propagande, que l’idée de grève générale est si bien adaptée à l’âme ouvrière qu’elle est capable de la dominer de la manière la plus absolue et de ne laisser aucune place aux désirs que peuvent satisfaire les parlementaires. Ils s’aperçoivent que cette idée est tellement motrice qu’une fois entrée dans les esprits, ceux-ci échappent à tout contrôle de maîtres et qu’ainsi le pouvoir des députés serait réduit à rien. Enfin ils sentent, d’une manière vague, que tout le socialisme pourrait bien être absorbé par la grève générale, ce qui rendrait fort inutiles tous les compromis entre les groupes politiques en vue desquels a été constitué le régime parlementaire.
L’opposition des socialistes officiels fournit donc une confirmation de notre première enquête sur la portée de la grève générale.
II Il nous faut maintenant aller plus loin et demander si le tableau fourni par la grève générale est vraiment complet, c’est-à-dire s’il comprend tous les éléments de la lutte reconnus par le socialisme moderne. Mais tout d’abord il faut bien préciser la question, ce qui sera facile en partant des explications données plus haut sur la nature de cette construction. Nous avons vu que la grève générale doit être considérée comme un ensemble indivisé; par suite, aucun détail d’exécution n’offre aucun intérêt pour l’intelligence du socialisme; il faut même ajouter que l’on est toujours en danger de perdre quelque chose de cette intelligence quand on essaie de décomposer cet ensemble en parties. Nous allons essayer de montrer qu’il y a une identité fondamentale entre les thèses capitales du marxisme et les aspects d’ensemble que fournit le tableau de la grève générale.
Cette affirmation ne manquera pas que de paraître paradoxale à plus d’une personne ayant lu les publications des marxistes les plus autorisés. Il a existé, en effet, pendant très longtemps, une hostilité fort déclarée dans les milieux marxistes contre la grève générale. Cette tradition a beaucoup nui aux progrès de la doctrine de Marx; et ce n’est pas le plus mauvais exemple que l’on puisse prendre pour montrer que les disciples tendent, en général, à restreindre la portée de la pensée magistrale. La nouvelle école a eu beaucoup de peine à se dégager de ces influences; elle a été formée par des personnes qui avaient reçu à un très haut degré une empreinte marxiste et elle a été longtemps avant de connaître que les objections adressées à la grève générale provenaient de l’incapacité des représentants officiels du marxisme plutôt que des principes mêmes de la doctrine.
La nouvelle école a commencé son émancipation le jour où elle a clairement discerné que les formules du socialisme s’éloignaient souvent beaucoup de l’esprit de Marx et qu’elle a préconisé un retour à cet esprit. Ce n’était pas sans une certaine stupéfaction qu’elle s’apercevait que l’on avait mis sur le compte du maître de prétendues inventions qui provenaient de ses prédécesseurs ou qui même étaient des lieux communs à l’époque où fut rédigé le Manifeste communiste. Suivant un auteur qui a sa place parmi les gens bien informés — selon le gouvernement et le Musée Social — « l’accumulation [du capital dans les mains de quelques individus] est une des grandes découvertes de Marx, une des trouvailles dont il était le plus fier ». N’en déplaise à la science historique de ce notable universitaire, cette thèse était une de celles qui couraient les rues avant que Marx eût jamais rien écrit et elle était devenue un dogme dans le monde socialiste à la fin du règne de Louis-Philippe. Il y a quantité de thèses marxistes du même genre.
Un pas décisif fut fait vers la réforme lorsque ceux des marxistes qui aspiraient à penser librement, se furent mis à étudier le mouvement syndical; ils découvrirent que « les purs syndicaux ont plus à nous apprendre qu’ils n’ont à apprendre de nous ». C’était le commencement de la sagesse; on s’orientait vers la voie réaliste qui avait conduit Marx à ses véritables découvertes; on pouvait revenir aux seuls procédés qui méritent le nom de philosophiques, « car les idées vraies et fécondes sont autant de prises de contact avec des courants de réalité », et elles « doivent la meilleure part de leur luminosité à la lumière que leur ont renvoyée, par réflexion, les faits et les applications où elles ont conduit, la clarté d’un concept n’étant guère autre chose, au fond, que l’assurance enfin contractée de le manipuler avec profit ». Et on peut encore utilement citer une autre profonde pensée de Bergson: « On n’obtient pas de la réalité une intuition, c’est-à-dire une sympathie intellectuelle avec ce qu’elle a de plus intérieur, si l’on n’a pas gagné sa confiance par une longue camaraderie avec ses manifestations superficielles. Et il ne s’agit pas simplement de s’assimiler les faits marquants…; il en faut accumuler et fondre ensemble une si énorme masse qu’on soit assuré, dans cette fusion, de neutraliser les unes par les autres toutes les idées préconçues et prématurées que les observateurs ont pu déposer, à leur insu, au fond de leurs observations. Alors seulement se dégage la matérialité brute des faits connus ». On parvient enfin à ce que Bergson nomme une expérience intégrale.
Grâce au nouveau principe, on arriva bien vite à reconnaître que toutes les affirmations dans le cercle desquelles on avait prétendu enfermer le socialisme, sont d’une déplorable insuffisance ou qu’elles sont souvent plus dangereuses qu’utiles. C’est le respect superstitieux voué par la social-démocratie à la scolastique de ses doctrines qui a rendu stériles tous les efforts tentés en Allemagne en vue de perfectionner le marxisme.
Lorsque la nouvelle école eut acquis une pleine intelligence de la grève générale et qu’elle eut ainsi atteint la profonde intuition du mouvement ouvrier, elle découvrit que toutes les thèses socialistes possédaient une clarté qui leur avait manqué jusque-là, dès qu’on les interprétait en évoquant à leur aide cette grande construction; elle s’aperçut que l’appareil lourd et fragile que l’on avait fabriqué en Allemagne pour expliquer les doctrines de Marx, était à rejeter si l’on voulait suivre exactement les transformations contemporaines de l’idée prolétarienne; elle découvrit que la notion de la grève générale mettait en mesure d’explorer avec fruit tout le vaste domaine du marxisme, qui était resté jusque-là à peu près inconnu aux pontifes qui prétendaient régenter le socialisme. Ainsi les principes fondamentaux du marxisme ne seraient parfaitement intelligibles que si l’on s’aide du tableau de la grève générale, et, d’autre part, on peut penser que ce tableau ne prend toute sa signification que pour ceux qui sont nourris de la doctrine de Marx.
A. — Tout d’abord, je vais parler de la lutte de classe, qui est le point de départ de toute réflexion socialiste et qui a tant besoin d’être élucidée depuis que des sophistes s’efforcent d’en donner une idée fausse.
1 Marx parle de la société comme si elle était coupée en deux groupes foncièrement antagonistes; cette thèse dichotomique a été souvent combattue au nom de l’observation et il est certain qu’il faut un certain effort de l’esprit pour la trouver vérifiée dans les phénomènes de la vie commune.
La marche de l’atelier capitaliste fournit une première approximation et le travail aux pièces joue un rôle essentiel dans la formation de l’idée de classe; il met, en effet, en lumière une opposition très nette d’intérêts se manifestant sur le prix des objets: les travailleurs se sentent dominés par les patrons d’une manière analogue à celle dont se sentent dominés les paysans par les marchands et les prêteurs d’argent urbains; l’histoire montre qu’il n’y a guère d’opposition économique plus clairement sentie que celle-ci; campagnes et villes forment deux pays ennemis depuis qu’il y a une civilisation. Le travail aux pièces montre aussi que dans le monde des salariés il y a un groupe d’hommes ayant la confiance du patron et qui n’appartiennent pas au monde du prolétariat. La grève apporte une clarté nouvelle; elle sépare, mieux que les circonstances journalières de la vie, les intérêts et les manières de penser des deux groupes de salariés; il devient alors clair que le groupe administratif aurait une tendance naturelle à constituer une petite aristocratie; c’est pour ces gens que le socialisme d’État serait avantageux, parce qu’ils s’élèveraient d’un cran dans la hiérarchie sociale.
Mais toutes les oppositions prennent un caractère de netteté extraordinaire quand on suppose les conflits grossis jusqu’au point de la grève générale; alors toutes les parties de la structure économico-juridique, en tant que celle-ci est regardée du point de vue de la lutte de classe, sont portées à leur perfection; la société est bien divisée en deux camps, et seulement en deux, sur un champ de bataille. Aucune explication philosophique des faits observés dans la pratique ne pourrait fournir d’aussi vives lumières que le tableau si simple que l’évocation de la grève générale met devant les yeux.
2 On ne saurait concevoir la disparition du commandement capitaliste si l’on ne supposait l’existence d’un ardent sentiment de révolte qui ne cesse de dominer l’âme ouvrière; mais l’expérience montre que, très souvent, les révoltes d’un jour sont bien loin d’avoir le ton qui est véritablement spécifique du socialisme; les colères les plus violentes ont dépendu, plus d’une fois, de passions qui pouvaient trouver satisfaction dans le monde bourgeois; on voit beaucoup de révolutionnaires abandonner leur ancienne intransigeance lorsqu’ils rencontrent une voie favorable. — Ce ne sont pas seulement les satisfactions d’ordre matériel qui produisent ces fréquentes et scandaleuses conversions; l’amour-propre est, encore plus que l’argent, le grand moteur du passage de la révolte à la bourgeoisie. — Cela serait peu de chose s’il ne s’agissait que de personnages exceptionnels; mais on a souvent soutenu que la psychologie des masses ouvrières est si facilement adaptable à l’ordre capitaliste que la paix sociale serait rapidement obtenue pour peu que les patrons voulussent bien y mettre un peu du leur.
G. Le Bon prétend qu’on se trompe beaucoup lorsqu’on croit aux instincts révolutionnaires des foules, que leurs tendances sont conservatrices, que toute la puissance du socialisme provient de l’état mental, passablement détraqué, de la bourgeoisie; il est persuadé que les masses iront toujours à un César. Il y a beaucoup de vrai dans ces jugements qui sont fondés sur une connaissance très étendue des civilisations; mais il faut ajouter un correctif aux thèses de G. Le Bon; ces thèses ne valent que pour des sociétés dans lesquelles manque la notion de lutte de classe.
L’observation montre que cette notion se maintient avec une force indestructible dans tous les milieux qui sont atteints par l’idée de grève générale: plus de paix sociale possible, plus de routine résignée, plus d’enthousiasme pour des maîtres bienfaisants ou glorieux, le jour où les plus minimes incidents de la vie journalière deviennent des symptômes de l’état de lutte entre les classes, où tout conflit est un incident de guerre sociale, où toute grève engendre la perspective d’une catastrophe totale. L’idée de grève générale est à ce point motrice qu’elle entraîne dans le sillage révolutionnaire tout ce qu’elle touche. Grâce à elle, le socialisme reste toujours jeune, les tentatives faites pour réaliser la paix sociale semblent enfantines, les désertions de camarades qui s’embourgeoisent, loin de décourager les masses, les excitent davantage à la révolte; en un mot, la scission n’est jamais en danger de disparaître.
3 Les succès qu’obtiennent les politiciens dans leurs tentatives destinées à faire sentir ce qu’ils nomment l’influence prolétarienne dans les institutions bourgeoises, constituent un très grand obstacle au maintien de la notion de lutte de classe. Le monde a toujours vécu de transactions entre les partis et l’ordre a toujours été provisoire; il n’y a pas de changement, si considérable qu’il soit, qui puisse être regardé comme impossible dans un temps comme le nôtre, qui a vu tant de nouveautés s’introduire d’une manière imprévue. C’est par des compromis successifs que s’est réalisé le progrès moderne; pourquoi ne pas poursuivre les fins du socialisme par des procédés qui ont si bien réussi? On peut imaginer beaucoup de moyens propres à donner satisfaction aux désirs les plus pressants des classes malheureuses. Pendant longtemps ces projets d’amélioration furent inspirés par un esprit conservateur, féodal ou catholique; on voulait, disait-on, arracher les masses à l’influence des démagogues. Ceux-ci, menacés dans leurs situations, moins par leurs anciens ennemis que par les politiciens socialistes, imaginent aujourd’hui des projets pourvus de couleurs progressives, démocratiques, libre-penseuses. On commence enfin à nous menacer de compromis socialistes!