SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

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Le texte arabe des Prolégomènes d'Ibn Khaldoun a paru dans les volumes XVI, XVII et XVIII des Notices et extraits, par les soins de M. Quatremère, qui devait ajouter à son édition une traduction complète et un commentaire. La mort regrettable de ce savant ayant interrompu l'exécution du projet qu'il avait entrepris, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres m'a fait l'honneur de me charger de la traduction de cet important ouvrage.

Dans ce travail j'ai suivi le texte tel que M. Quatremère l'avait donné, excepté dans- certains cas, où la comparaison des manuscrits m'a fourni des variantes qui me paraissaient Prolégomènes. a „ PROLÉGOMÈNES préférables aux leçons qu'il avait adoptées. J'indique ces va- riantes dans les notes mises au bas des pages. Elles sont tou- jours tirées des manuscrits, lors même que je n'en fais pas expressément la remarque, pendant que les rares conjectures que je me permets sont invariablement indiquées comme telles.

Un ouvrage comme celui d'Ibn Khaldoun, qui touche à toutes les branches des connaissances et de la civilisation des Arabes, entraîne un traducteur presque irrésistiblement à donner'une quantité illimitée de notes et d'éclaircissements; j'ai dû résister à cette tentation pour ne pas allonger outre mesure un ouvrage déjà fort étendu, et je me suis borné aux notes philologiques, historiques et biographiques qui m'ont paru indispensables à l'intelligence du texte. Je me suis efforcé de traduire aussi fidèlement que possible; mais le style inégal de Fauteur m'a souvent obligé à compléter ses phrases pour les rendre plus intelligibles; le lecteur trouvera tous les mots que j'ai ajoutés dans ce but enfermés entre des parenthèses. Quand les phrases offraient des termes abstraits dont les équi- valents n'existent pas en français, j'ai tâché de rendre exac- tement Tidée que l'auteur a voulu exprimer, sans m' efforcer d'en donner une traduction littérale. Les phrases et les parties de chapitres qui consistent- en additions faites par l'auteur lui- même, vers la fin de sa vie, sur un manuscrit qu'il avait gardé auprès de lui, sont enfermées, dans la traduction, entre des crochets.

Je fais entrer dans cette introduction l'autobiographie d'Ibn Khaldoun, écrit que l'auteur rédigea onze ans avant sa mort. À ce document j'ajoute l'histoire de ses dernières années, tirée des ouvrages de plusieurs historiens arabes qui vécurent dans le siècle d'Ibn Khaldoun ou dans le siècle suivant. Je donne ensuite une liste.de ses écrits, l'exposition du plan qu'il suivit D'IBN KHALDOUN. m dans la rédaction de son histoire universelle, une notice des manuscrits que j'ai eus à ma disposition, quelques observa- tions sur le but des Prolégomènes, sur l'édition imprimée qui a paru à Boulac, et sur la traduction turque dé Péri-Zadé et de Djevdet Éfendi.

♦ Je commence par l'autobiographie. La traduction que je donne ici avait été faite d'abord sur un manuscrit peu correct* celui de la bibliothèque de l'université de Leyde, et publiée en i844 dans le Journal asiatique. Je l'ai revue plus tard sur un manuscrit appartenant à la mosquée hanéfite d'Alger et sur un autre acquis en i 84i par la Bibliothèque impériale (supplément arabe, n° tome III), mais dont je n'avais pu me servir, parce qu'il était entre les mains de M. Quatremère.

La vie très-agitée d'Ibn Khaldoun, le grand nombre de per- sonnages qui figurent dans son récit et la complication des événements politiques auxquels il prit part et dont il raconte tous les détails, empêchent le lecteur de saisir tout d'abord les faits les plus importants de sa carrière si longue et si bien rem- plie; aussi, avant de donner la traduction de l'autobiographie, je crois devoir indiquer ici d'une manière succincte les prin- cipaux événements de sa vie.

Il naquit à Tunis, l'an 1 332, et, à l'âge de vingt ans, il fut nommé secrétaire du sultan hafside Abou Ishac II. Quelques semaines plus tard, il quitta le service de ce prince et se ren- dit à Fez, capitale des États mérinides. En l'an 1 356, il fut attaché au secrétariat du sultan mérinide Abou Eïnan. Mis en prison, l'année suivante, par ordre de ce souverain, il recou- vra la liberté l'an 1 369, et fut nommé secrétaire d'état du sul- tan Abou Salem, qui venait d'occuper le trône laissé vacant par la mort d'Abou Eïnan. Dans cette position, il éprouva des désagréments; blessé dans son amour-propre, il abandonna la w PROLÉGOMÈNES cour, et, en Tan i362, il passa en Espagne, où lbn el-Ahmer,. roi de Grenade, auquel il avait rendu des services, lui fit l'ac- cueil le plus flatteur. L'année suivante, ce prince l'envoya en ambassade à Séville, auprès de Pierre le Cruel, roi de Castille. Rentré à Grenade, il y fit un court séjour, et, dans un des pre- miers mois de l'an 1 365, il se rendit à Bougie, et devint premier ministre du prince hafside Abou Abd-Allah. Environ une année plus tard, un autre prince hafside, le célèbre Abou '1-Abbas, seigneur de Constantine, s'empara dé Bougie, après avoir tué Abou Abd-Allah sur le champ de bataille- lbn Khaldoun quitta la ville et, dans le mois de mars 1 368, il fut nommé premier ministre d'Abou Hammôu, l'Abd el-Ouadite, souverain de Tlemcen. L'an 1370, il partit de Tlemcen pour remplir une mission auprès du sultan de Grenade; mais, au moment de s'embarquer, il fut arrêté par l'ordre du sultan mérinide Abd el-Azîz. Dans le mois d'août de la même année, il entra au ser- vice du gouvernement mérinide- Quatre années plus tard, il obtint la permission de se retirer en. Espagne. Renvoyé de ce pays par ordre du sultan lbn el-Ahmer, il rentra en Afrique et alla se fixer dans la Gala d'ibn Selama, château appelé main- tenant Taonghzonty et dont les ruines se voient sur la rive gauche de la haute Mina, à neuf lieues sud-ouest de Tîaret, dans la province d'Oran. lbn Khaldoun y demeura quatre ans, et ce fut dans cette retraite qu'il composa ses Prolégomènes et fit le brouillon de son Histoire universelle. Voulant alors retoucher son travail et consulter plusieurs ouvrages qu'il ne possédait pas, il se rendit à Tunis, vers la fin de l'an 1378. Desservi par ses ennemis, qui voyaient avec jalousie la faveur que le sul- tan hafside Abou 'l-Abbas, lui témoignait, il s'embarqua pour Alexandrie au mois d'octobre i382, et alla se fixer au Caire. Deux années plus tard, il fut nommé grand cadi malékite de D'IBN KHALDOUN. v cette ville. Le zèle qu'il déploya alors en supprimant des abus et en châtiant les prévarications des gens de loi lui attira beau- coup d'ennemis et entraîna sa destitution. En 1387, il fit le pèlerinage de la Mecque, d'où il revint au Caire, afin de se dévouer uniquement à l'étude et à l'enseignement. Ce fut en l'an i3c)4 qu'il composa son autobiographie. Il avait alors soixante-deux ans. Nommé encore grand cadi, il fut destitué de nouveau, puis, en l'an i4oo, il accompagna le sultan en Syrie et tomba entre les mains de Tamerlan. Remis en liberté, il ren- tra en Egypte, devint encore grand cadi malékite du Caire, et y mourut le i5 mars 1 4o6, à l'âge de soixante et quatorze ans.

Sa famille, originaire du Yémen, s'établit en Espagne lors de la conquête arabe, et devint très-puissante à Séville; aussi commence-t-il son autobiographie par l'histoire de ses ancêtres. Ensuite il parle de ses études et de ses professeurs; il consacre môme des notices biographiques à plusieurs de ces savants. Ce devoir accompli, il se met à raconter sa carrière politique, et, afin de mettre ses lecteurs au courant des événements dans lesquels il avait joué un rôle, il expose de temps en temps, et d'une manière souvent très-détailléc, les divers changements qui eurent lieu en Mauritanie sous les trois dynasties dont il fut contemporain: celle des Hafsides, à Tunis, celle des Abd el-Ouadites, à Tlemcen, et celle des Mérinides, à Fez. Les ré- voltes, les guerres, les révolutions, les perfidies des Arabes no- mades, qui, jouissant d'une entière indépendance, servaient et trahissaient chacun des trois royaumes tour à tour, les intrigues de cour, les rapports du gouvernement de Fez avec celui de Grenade, tous les événements auxquels il avait assisté, lui four- nissent a chaque page l'occasion de s'écarter de son sujet afin de mieux l'éclairer. Cela ne lui suffît pas: ne voulant rien perdre des matériaux qu'il avait amassés, il insère dans son vi PROLÉGOMÈNES vi PROLÉGOMÈNES récit de longs fragments de poëmes composés, les uns par lui- même, les autres par ses amis; il nous donne même plusieurs lettres très-longues, qu'il avait reçues d'Ibn el-Khatîb, vizir du roi de Grenade, et les réponses qu'il avait adressées à ce mi- nistre, dont il admirait outre mesure le talent comme littéra- teur et comme écrivain.

Pour ne pas trop allonger cette introduction, j'ai cru devoir supprimer une grande partie de ces hors-d'œuvre: d'abord les notices biographiques des professeurs sous lesquels notre auteur avait étudié; ensuite la plupart des morceaux poétiques, parce qu'ils n'offrent en général aucun intérêt et que le texte en a été gravement altéré par l'impéritie des copistes. Je sup- prime aussi la correspondance épistolaire; ces lettres, écrites en prose cadencée et rimée, ne renferment que des jeux d'es- prit littéraires et des compliments outrés; le tout exprimé dans un style très-recherché, très-prétentieux, mais qui paraissait aux deux illustres amis la quintessence du bon goût. Quant aux renseignements historiques fournis par l'auteur, j'ai sup- primé ceux dont l'importance n'était que secondaire et qui se retrouvent dans Y Histoire des Berbers, à laquelle je renvoie tou- jours le lecteur, en indiquant le volume et la page de la tra- duction. Pour les autres, je les ai conservés intégralement, en y ajoutant même quelquefois de nouveaux éclaircissements.

AUTOBIOGRAPHIE D'IBN KHALDOUN.

Notice sur ma famille.

La famille Khaldoun est originaire de Séville; elle se transporta à Tunis vers le milieu du vu e siècle (de l'hégire), lors de l'émigra» D'IBN KHALDOUM vir tion qui eut lieu après la prise de Séville par Ibn Adfonch, roi des Galiciens l: L'auteur de cette notice se nomme Abou Zeïd Abd er- Rahman, fils de (Abou Bekr) Mohammed, fils de (Abou Abd-Allah) Mohammed, fils de Mohammed, fils d'El-Hacen, fils de Mohammed, fils de Djaber, fils de Mohammed, fils d'Ibrahîm, fils d'Abd er-Rah- man, fils de Khaldoun 2. Pour remonter à Khaldoun, je donne ici une serie.de dix aïeux seulement; mais je suis très-porté à croire qu'il y en avait encore dix dont on a oublié de rapporter les noms. En effet, si Khaldoun, le premier de nos aïeux qui s'établit en Espagne, y entra lors de la conquête de ce pays (par les musulmans), l'espace de temps qui nous sépare de lui serait de sept cents ans, ou d'en- viron vingt générations, à raison de trois générations par siècle 3.

Nous tirons notre origine de Hadramaout, tribu arabe du Yémen, et nous nous rattachons à ce peuple dans la personne de Ouaïl Ibn Hodjr, chef arabe qui fut un des Compagnons du Prophète, Abou Mohammed Ibn Hazm dit dans son Djemhera k: « Ouaïl était fils de Hodjr, fils de Saad, fils de Mesrouc, fils de Ouaïl, fils d'En-Nôman, fils de Rebïah, fils d'El-Hareth, fils de Malek, fils de Ghorahbîl, fils d'El-Haieth, fils de Malek, fils de Morra, fils de Homeïdi (var. Ha- mîri, Himyeri), fils de Rend (var. Zeïd), fils d'El-Hadremi, fils 1 Ferdinand III, fils d'Alphonse IX et souverain des royaumes de Léon et de Castille, acheva la conquête de Séville en novembre ia48. A la suile.de cet événe- ment, un grand nombre de musulmans espagnols émigrèrent en Afrique.

1 En Mauritanie et en Espagne, les grandes familles d'origine arabe se dis- tinguaient par des noms particuliers choi- sis dans leurs. listes généalogiques. On adoptait le nom le moins usité, et par con- séquent le plus remarquable. Si la liste des ancêtres se composait de noms d'un emploi général, on y prenait un composé de trois consonnes et on y ajoutait la syl- labe oun. Ainsi se formèrent les noms de Hafsoun, Bedroun, Abdoun, Zeïdoun, Khal- doun, Azzoun. Selon M. Dozy (Baiyan, t. II, p. 48), cette terminaison est bien réelle- ment l'augmentât if espagnol qui se trouve dans hombron « gros homme, » perron * gros chien», grandon t très -gros,» mugerona «grande femme, » formes augmentalives de nombre, perro, grande, muger.

* Abou Mohammed Ali Ibn Hazm ed- Dhaheri, traditionniste et historien, naquit à Cordoue l'an 384 (994 de J. G.), et mourut près de Niebla en 456 (io64). Son ouvrage, le Djenihera-t-el-ansab, est, comme son titre le donne à entendre, un grand recueil de notices généalogiques.

vni PROLEGOMENES d'Omar (var. Amr), fils d'Abd-Allah, fils d'Aouf, fils de Djochem (var. Djorchem), fils d'Abd-Chems, fils de Zeïd,*fils de Lami (var. Louï), fils de Chemît (var. Chît), fils de Codama (var. Catama), fils d'Aadjeb, fils de Malek, fils de Laï (var. Louï), fils de Cabtan. Il eut un fils nommé Alcama Ibn Ouaîl, et un petit-fils nommé Abd el-Djebbar Ibn Alcama. » Nous lisons dans Ylstiâb d'Abou-Omar Ibn Abd el-Berr\ sous la lettre oa (j ): « Ouaïl se rendit auprès du Prophète, et celui-ci, ayant étendu son manteau par terre, le fit asseoir dessus et dit: « Grand Dieu! répands tes bénédictions sur Ouaïl Ibn Hodjr et sur ses en- fants, et sur les enfants de ses enfants, jusqu'au jour de la résur- rection. » En le congédiant, il le fit accompagner par Moaouïa Ibn Abi Sofyan, qu'il avait chargé d'enseigner au peuple de Ouaïl le Coran et l'islamisme. Lors de l'avènement de Moaouïa au khalifat, Ouaïl, son ancien compagnon (de voyage), alla lui présenter ses hommages; mais il ne voulut pas accepter le djaïza 2 que ce prince lui offrit. Lors de l'échauffourée de Hodjr Ibn Adi el-Kindt 3, à Koufa, Ouaïl et les autres chefs yéménites qui étaient sous les ordres de Zîad Ibn Abi Sofyan, réunirent leurs forces contre le perturbateur. » On sait que Hodjr tomba entre leurs mains et qu'il fut mis à mort par Moaouïa, auquel ils l'avaient livré.

t Parmi les descendants de Ouaïl, dit Ibn Hazm, on compte les Beni Khaldoun de Séville, famille dont l'aïeul Kbaled, dit Khal- doun, quitta l'Orient pour l'Espagne. Il était fils d'Othman, fils de 1 Abou Omar Youçof Ibn Abd el-Berr, savant versé dans les traditions et dans l'histoire, était natif de Cordoue. Il mourut Tan 463 (1070-1071 de J. C.J. Son Istiâb «le eompréhensif » est une biographie gé- nérale des Compagnons de Mohammed.

C'est-à-dire, la gratification, l'indem- nité de mise en campagne.

3 Hodjr Ibn Adi, l'un des Compagnons de Mohammed, se distingua, après la mort de celui-ci t par son dévouement à la fa- mille d'Ali. Se trouvant à Koufa pendant que Zîad Ibn Abi Sofyan était gouverneur de cette ville et de Basra, il trama une ré- volte contre l'autorité de Moaouïa; mais, se voyant mal soutenu, il prit la fuite et se cacha chez un ami. Ayant ensuite obtenu un sauf-conduit, il se laissa amener au- près de Moaouïa, qui le fit mettre à mort. Cela eut lieu Tan 53 de l'hégire.

D'IBN KHALDOUN.

D'IBN KHALDOUN.

Hani, fils d'El-Khattab, fils de Koreïb, fils de Madi-Kerib, fils d'El- Harith, fils de Ouaïl, fils de Hodjr. » Le même auteur dit: « Koreïb Ibn Othman et son frère Khaled, petits-fils de Khaldoun, comp- taient au nombre des chefs les plus insubordonnés de l'Espagne. Mohammed, dit-il, le frère (d'Othrnan), laissa des enfants, et un de ses descendants fut Àbou 'l-Aci (^UJI) Amr, fils de Mohammed, fils de Khaled, fils de Mohammed, fils de Khaldoun. Abou? 1-Àci eut trois fils, Mohammed, Ahmed et Abd-Allah. Parmi les descendants d'Othman, frère (de Mohammed), on remarque Abou-Moslem Omar Ibn Khaldoun, philosophe (hakïm) ] espagnol et disciple de Maslema el-Madjrîti 2. Il était (petit-) fils de Mohammed, fils d'Abd-Allah, fils de Bekr, fils de Khaled, fils d'Othman 3, fils de Khaldoun. Son cousin paternel, Ahmed, était fils de Mohammed, fils d'Ahmed, fils de Mohammed, fils d'Abd-Allah 4. Le dernier de la postérité de Koreïb, chef déjà nommé, fut Abou '1-Fadl Mohammed, fils de Khalef, fils d'Ahmed, fils d'Abd-Allah, fils de Koreïb. » De mes aïeux en Espagne.

Notre ancêtre, étant arrivé en Espagne, s'établit à Carmouna avec une fraction de sa tribu, les Hadramaout. Sa lignée se propagea dans cette ville; puis elle se transporta à Séville. Cette famille ap- partenait au djond du Yémen 5. Koreïb et son frère Khaled, descen- 1 Abou Moslem Omar Ibn Ahmed Ibn Khaldoun, géomètre, astronome et mé- decin, était natif de Séville. Il mourut dans cette ville l'an M9 (1067 de J. C).

3 Le manuscrit de la Bibliothèque im- périale répète ici les mots: « fils de Khaled, fils d'Othman. » * Il est impossible de concilier celte gé- néalogie avec la précédente.

5 C'est-à-dire, la colonie militaire for- mée de troupes yéménites. Après la con- quête de la Syrie et de l'Irac, les khalifes Prolégomènes.

envoyèrent dans ces pays plusieurs tribus arabes, tant modérites que yéménites, et les y établirent comme colonies militaires (djond). En Syrie, il y avait cinq djonds; celui de Kinnisrîn, près d'Alep; celui de Hems (Émesse), celui de Damas, celui d 1 El-Ordonn (le territoire du Jourdain) et celui de Filistin (Palestine). L'Irac en avait au moins deux: celui de Koufa et celui de Basra. Une grande partie des troupes dont se composaient les armées des khalifes était tirée des djonds. En Fan 5 1 de l'hé- gire, les deux djonds réunis de Koufa et x PROLÉGOMÈNES x PROLÉGOMÈNES dants de Khaldoun, se. firent remarquer dans la révolte qui éclata à Séville sous le règne de l'émir Abd-Allah el-Merouani H Oméia Ibn Abi Abda, s étant emparé du gouvernement de Séville, le garda pen- dant quelques années, et fut tué par Ibrabîm Ibn Haddjadj, qui s'in- surgea contre lui à l'instigation de l'émir Abd-Allah el-Merouani. Cela eut lieu dans la dernière moitié du in e siècle (de l'hégire). Je vais donner une notice sommaire de cette révolte d'après les ren- seignements tirés par Ibn Saîd 2 (des écrits) d'El-Hidjari 3, d'Ibn Haiyan 4 et d'autres historiens. Ceux-ci appuient leurs récits sur l'au- torité d'Ibn el-Aehâth 5, historiographe de Séville.

Pendant les troubles qui agitèrent l'Espagne sous le règne de l'é- mir Abd-AHah, les personnages les plus influents de la ville de Sé- ville aspirèrent à l'indépendance, et se jetèrent dans la révolte. Ce furent trois chefs de grandes familles qui provoquèrent le soulève- ment: i° Oméia, fils d'Abd el-Ghafer et petit-fils d'Abou Abda, du même qui fut nommé gouverneur de la ville et de la province de Séville par Abd er-Rahman, le premier des Oméiades qui entra en Espagne. Oméia tenait un haut rang à la cour de Cordoue, et avait gouverné les provinces les plus importantes de l'empire. 2° Koreïb, chef de la famille Khaldoun. Il avait pour lieutenant son frère Kha- led. « La famille Khaldoun, dit Ibn Haiyan, est encore aujourd'hui de Basra fournirent cinquante mille sol- qu'Abd er-Rahman, le fondateur de la datsà RebiâlbnZîad, qui allait s'installer dynastie, était arrière-petit-fils du khalife dans le gouvernement du Khoraçan. Les Abd el-Melek Ibn Merouan.

djonds de la Syrie avaient expédié des dé- 1 Abou 1 Hacen Ali Ibn Mouça Ibn Saîd, tachements en Espagne; celui de Kinnis- historien et géographe, naquit à Grenade ville, celui de Damas dans la province années en Orient et mourut à Tunis en vince de Malaga) et celui de Palestine dans 3 Les trois manuscrits portent, par erla province de Sidonia. (Voy. aussi YHist. reur, El-Hidjazi. Abou Mohammed Abddes Musulmans d'Espagne de M, Dozy, 1. 1, Allah el-Hidjari, natif de Guadalaxara, p« 268.) traditionniste, légiste. et historien, mourut 1 Le septième souverain de la dynas- à Ceuta, Tan 591 (ng5de J. C).

tie oméiade espagnole. On appelait cette 4 Voyez ei-après, p. 7, note 1.

branche de la famille les Merouanides, parce 5 Cet historien m'est inconnu.

D'IBN KHALDOUN, xi une des plus illustres de Séville. Elle a toujours brillé par le haut rang qu'occupaient ses membres dans les commandements militaires et dans les sciences, » 3° Abd-Allah Ibn Haddjadj, chef de la famille des Haddjadj. « Cette maison, dit Ibn Haiyan, fait partie de la tribu de Lakhm, et reste encore à Séville. C'est une souche bien enracinée dont les branches continuent à fleurir. Elle s'est toujours distinguée en produisant des chefs et des savants d'un talent supérieur. » Entre les années 280 (893 de J. C.) et 290, pendant qu'un esprit général d'insubordination agitait l'Espagne, l'émir Abd-Allah confia son jeune fils Mohammed aux soins d'Oméia, fils d'Abd cl-Ghafer, qu'il venait de nommer gouverneur de Séville. Arrivé à son poste, Omcia trama un complot contre son souverain, et poussa secrètement les chefs dont nous avons parlé à se révolter contre son pupille et contre lui- même. S'étant enfermé dans la citadelle avec le jeune prince, il s'y laissa assiéger par les insurgés. Mohammed ayant obtenu d'eux la permission d'aller joindre son père, Oméia profita de son départ pour s'attribuer le commandement suprême. Il fit alors assassiner Abd-Allah Ibn Haddjadj, et le remplaça par Ibrahim, frère de sa vic- time. Voulant affermir son autorité et s'assurer l'obéissance des fa- milles Khaldoun et Haddjadj, il retint leurs enfants auprès de lui, et, voyant qu'elles étaient peu disposées à lui obéir, il les ramena à la soumission par la menace de faire mourir ses otages. Pour obtenir la remise de leurs enfants, elles s'engagèrent, par serment, à lui être fidèles; mais ensuite elles se révoltèrent de nouveau, et atta- quèrent Oméia avec tant d'acharnement, qu'il prit la résolution de mourir les armes à la main. Ayant fait égorger ses femmes, couper les jarrets à ses chevaux et brûler tout ce qu'il possédait de précieux, il s'élança au milieu des assaillants et combattit jusqu'à la mort. Les vainqueurs livrèrent sa tête aux insultes de la populace, et mandèrent à l'émir Abd-Allah qu'ils avaient tué leur gouverneur parce qu'il s'é- tait soustrait à l'autorité de son souverain. Sentant la nécessité de les ménager, l'émir agréa cette excuse et leur envoya, en qualité de gouverneur, un de ses parents nommé Ilîcham Ibn Abd er-Rahman.

Xil PROLÉGOMÈNES A l'instigation de Koreïb Ibn Khaldoun, ils emprisonnèrent cet officier et tuèrent son fils. Koreïb s'empara alors du gouvernement de Séville. Ibn Saîd rapporte ce qui suit sur l'autorité d'El-Hidjari: « Après la mort d'Abd-Allah Ibn Haddjadj, son frère Ibrahim voulut s'emparer du pouvoir, et, pour mieux y réussir, il s'allia par un mariage à la famille d'Ibn Hafsoun 1, un des insoumis les plus redoutables de l'Espagne, et qui s'était rendu maître de la ville de Malaga et de toute cette province jusqu'à Ronda. Ayant ensuite abandonné ses nouveaux alliés, il se tourna vers Koreïb Ibn Khaldoun, gagna son amitié et devint son lieutenant dans le gouvernement de Séville. Koreïb opprimait les habitants et leur témoignait un mépris excessif T tandis qu'Ibrahim les traitait avec douceur et intercédait toujours en leur faveur auprès de son chef S'étant concilié de cette manière l'affection du peuple à mesure que Koreïb la perdait, il fit demander secrètement à l'émir Abd-AUah des lettres de nomination au gou- vernement de Séville afin de s'assurer, au moyen de cette pièce, toute la confiance de ses administrés. Ayant obtenu ce diplôme, il en donna connaissance aux notables {^js) de la ville, et ceux-ci, lui étant tout dévoués, se déclarèrent contre Koreïb, dont la conduite les avait indignés. Le peuple se souleva, tua Koreïb et envoya sa tête à l'émir Abd-Allah. Ibrahim devint ainsi maître de Séville. » — «Il résidait, dit Ibn Haiyan, tantôt à Séville et tantôt au château de Carmona, une des places les plus fortes de l'Espagne 2. C'est là qu'il tenait sa cavalerie. Il enrôla des troupes, les organisa et, pour cultiver la faveur de l'émir Abd-Allah, il lui envoya de l'argent, de riches présents et des secours d'hommes à chaque bruit de guerre. Sa cour fut un centre d'attraction; ses louanges étaient dans toutes les bou- ches; les hommes de naissance qui se rendaient auprès de lui rece- 1 M. Dozy a raconté les aventures de ce t est pas menlionné, j'avais cru, en rédihomme remarquable dans le second vo- géant la note 3 de la page 201 du second lume de son Histoire des musulmans d'Es- volume de Y Histoire^ des Berbers, qu'il pagne. s'agissait de Koreïb Ibn Khaldoun. J'ai re- * Comme le nom du chef dont Ibn connu depuis que l'historien pensait à Haiyan parle dans le passage suivant n'y Ibrahim Ibn el-Haddjadj.

D'IBN KHALDOUN. xm vaient de riches présents; les poêles célébraient ses nobles qualités et obtenaient de belles récompenses; Abou Omar Ibn Abd-Rabbou, l'auteur de Ylcd 1, recherchait son patronage et négligeait pour lui tous les autres chefs qui s'étaient insurgés (contre le gouvernement des Oméiades) 2. Reconnaissant le haut mérite de cet auteur, (Ibra- him) le comblait de dons. » La famille Khaldoun conserva toujours à Séville la haute position dont Ibn Haiyan, Ibn Hazm et d'autres écrivains ont parlé. Sa pros- périté dura, sans interruption, tant que régnèrent les Oméiades, et ne disparut qu'à l'époque où l'Espagne se trouva partagée en plu- sieurs royaumes indépendants. Cette maison, n'ayant plus alors ia foule de clients qui faisaient sa puissance, avait perdu le comman- dement. Lorsque Ibn Abbad eut consolidé son autorité dans Séville, il ouvrit à la famille Khaldoun la carrière du vizirat et des emplois administratifs. Les membres de cette famille assistèrent avec Ibn Abbad et Youçef Ibn Tachefin à la bataille de Zellaca, et plusieurs d'entre eux y trouvèrent le martyre. Dans cette journée, les roi des Galiciens (Alphonse VL roi de Léon et de Castille) essuya une dé- faite entière. Pendant la mêlée, les Khaldoun se tinrent inébranlables auprès d'Ibn Abbad, et se laissèrent tailler en pièces. Ce fut avec l'aide de Dieu seul que les musulmans purent remporter la victoire. A la suite de ces événements et de l'occupation de l'Espagne par Youçef Ibn Tachefin et ses Almoravides, la domination des Arabes fut renversée, et leurs tribus se désorganisèrent.

De mes aïeux en Ifrîkiya.

Les Almohades, peuple qui eut pour souverains Abd el-Moumen et ses enfants, enlevèrent l'Espagne aux Almoravides et confièrent, à 5 On trouvera la liste nominative de ces on trouvera des détails très-curieux et chefs dans.le Baiyan, t. Il, p. Ifv et suiv. parfaitement authentiques au sujet de Koet dans le Maccari de M. de Gayangos, reïb Ibn Khaldoun.

vol. 11, p. 43g et suiv. Dans le second vox, v PROLÉGOMÈNES diverses reprises, le gouvernement de Séville et de l'Andalousie occi- dentale 1 au dignitaire le plus éminent zaîm) de leur empire, le cheikh Abou Hafs, chef de la tribu des Hintata. Plus tard, ils élevèrent son fils, Abd et-Ouahed, à ce poste; puis ils nommèrent Abou Zékérïa, fils de celui-ci. A cette époque, nos ancêtres de Sé- ville s étaient ralliés aux Aimohades, et un de nos aïeux maternels, nommé Ibn el-Mohteceb, donna au nouveau régent une jeune captive galicienne. Abou Zékérïa en fit "sa concubine et eut d'elle plusieurs enfants: savoir, Abou Yahya Zékérïa, Omar et Abou Bekr. Le pre- mier fut son successeur désigné; mais il mourut avant son père. Cette femme porta le titre de Omm el-Kholefd « mère des khalifes 2. » Postérieurement à Tan 620, Abou Zékérïa passa au gouvernement de rifrîkiya; puis, en Tan 62 5 (1228 de J. C), il répudia la souve- raineté des descendants d'Abd el-Moumen, se déclara indépendant, et resta maître de ce pays. Vers la même époque, l*empire des Ai- mohades en Espagne se désorganisa, et Ibn Houd se révolta contre eux 3. A la mort de ce prince, toute l'Espagne (musulmane) fut bou- leversée, et le roi chrétien l'attaqua avec acharnement, faisant de fréquentes incursions dans la Forontîra 4, formée par la plaine qui s'étend depuis Cordoue et Séville jusqu'à Jaën. Ibn el-Ahmar se mit en révolte à Arjona, forteresse située dans l'Andalousie occidentale 5, espérant s'approprier les derniers restes de l'Espagne (musulmane).

S'étant adressé au conseil municipal de Séville 6 > corps dont les membres appartenaient aux familles d'El-Badji, d'El-Djedd, d'El-Oué- 1 L'Andalousie occidentale se compo- sait des provinces dont les fleuves versent leurs eaux dans l'océan Atlantique; l'An- dalousie orientale renfermait les pays dont les fleuves se jettent dans la Méditerranée.

2 Voyez Hist. des Derbers, t. H, p. 379. 5 Mohammed Ibn Youçof el-Djodami, descendant des Houdiles qui avaient régné à Saragosse, s'insurgea contre les Aimo- hades en 626 (1227), s'empara d'une grande partie de l'Espagne musulmane et y fit reconnaître la suprématie des khalifes de Baghdad. 11 fut assassiné dix ans plus tard.

4 Ce mot est la transcription du mot espagnol frontera « frontière. » 6 Entre Cordoue et Jaën.

6 On sait qu'à cetteépoque Séville s'était constituée en république. (Voyez Y Histoire (T Espagne, de M. Dozy, t. IV, p. 7 et suiv.)

D'IBN KHALDOUN. xv zîr Scïyid en-Nas et de Khaldoun, il l'invita à se déclarer contre Ibn Houd, et à laisser la Forontîra au roi chrétien, afin de se borner à la possession des montagnes du littoral et des villes fortes de cette région, depuis Malaga jusqu'à Grenade et de là jusqu'à Almeria. Comme ces chefs ne virent pas la nécessité d'abandonner leur pays, Ibn el-Ahmer rompit toute relation avec eux et avec leur président Abou Merouan el-Badji. Dès lors il reconnut tantôt la souveraineté d'Ibn Houd, tantôt celle du prince de la famille d'Abd el-Moumen qui régnait à Maroc, et tantôt celle de l'émir Abou Zékérïa, sou- verain de l'Ifrîkiya. S'étant établi à Grenade, il en fit la capitale de son royaume, et laissa sans défense la Forontîra et les villes qu'elle renfermait. La famille Khaldoun, s'apercevant alors du danger auquel les entreprises du roi chrétien l'exposeraient par la suite, abandonna Sévillc, et s'étant rendue à Ceuta, sur la côte opposée de la Médi- terranée, elle s'établit dans cette ville. Le roi chrétien ne tarda pas à se jeter sur les places fortes de la Forontîra, et, dans l'espace de vingt ans, il s'empara de Cordoue, de Séville, de Carmona et de Jaën, ainsi que des dépendances de ces villes.