Arrivée à Ceuta, la famille Khaldoun s'unit par des mariages à celle d'El-Azefi \ et cette alliance eut du retentissement. Parmi ses membres qui avaient émigré en Afrique, se trouvait notre aïeul, El- Hacen Ibn Mohammed, fils d'une fille d'Ibn el-Mohteceb. Voulant faire valoir les services que ses aïeux avaient rendus à la famille d'Abou Zékérïa, il vint à la cour de cet émir, qui le reçut avec une haute dis- tinction. Ensuite il passa en Orient, et, après avoir accompli le pèle- rinage, il retourna en Afrique et trouva, auprès de l'émir Abou Zéké- rïa, qui était alors sous les murs de Bône, l'accueil le plus gracieux. Depuis ce moment, jusqu'à sa mort, il vécut à l'ombre tutélaire de l'empire hafside, jouissant des faveurs du prince, qui lui avait assigné un traitement et des ictâ 2. Il mourut à Bône et y fut enterré. La jeu- 1 Pour l'histoire de cette famille dis- tinguée, voyez Histoire des Berbers, t. IV, 2 Le souverain pouvait concéder à ses protégés la jouissance d'un immeuble, ou bien le droit de s approprier les impôfs xvi PROLÉGOMÈNES nesse de son fils Abou Bekr Mohammed fut entourée de la même protection et comblée des mêmes bontés. La mort de l'émir Abou Zé- kérïa, événement qui eut lieu à Bône en l'an 6^7 (12^9 de J. C), ne diminua en rien la prospérité dont il jouissait: El-Mostancer Mo- hammed, fils et successeur d'Abou Zékérïa, le maintint dans la belle position qu'on lui avait faite. Le cours du temps amena ensuite les changements qui lui sont ordinaires: El-Mostancer mourut en 676 (1277 de J. C), et son fils Yahya (El-Ouathec) lui succéda; mais l'émir Abou Ishac arriva d'Espagne, où il s'était réfugié du vivant de son frère El-Mostancer 1, et se rendit maître de l'Ifrîkiya, après avoir déposé son neveu. Ce nouveau souverain confia à notre aïeul les fonctions d'eWr el-achghal (ministre des finances), avec les mêmes attributions que celles des grands officiers almohades chargés précé- demment de remplir cette charge. Ainsi il avait le droit de nommer les percepteurs, de les destituer et de leur faire rendre leurs comptes (par l'emploi de la torture). Abou Bekr s'acquitta de ces devoirs d'une manière distinguée. Plus tard, quand le sultan Abou Ishac en- voya à Bougie son fils et successeur désigné, Abou Farès, il lui assi- gna comme premier ministre (hadjeb) notre grand-père Mohammed (fils d'Abou Bekr 2 ), qui ensuite donna sa démission et retourna à la ca- pitale. L'imposteur Ibn Abi Omara s'étant emparé de (Tunis), siège de l'empire hafside, emprisonna Abou Bekr, et, lui ayant arraché toutes ses richesses par l'emploi des tortures, le fit étrangler dans le lieu où on l'avait enfermé 3. Le sultan Abou Ishac, accompagné de ses fils et de notre grand-père Mohammed, fils d'Abou Bekr, se ren- dit à Bougie, où il espérait trouver un refuge; mais, arrivé dans cette ville, il fut mis aux arrêts par son propre fils, Abou Farès. Celui-ci sortit ensuite à la tête des troupes, emmenant ses frères avec lui, et marcha contre le prétendant, qui se faisait passer pour El-Fadl, fils d'un village, d'un territoire ou d'une tribu. 1 Voyez YHist. des Berbers, t. II, p. 34 1 Ces espèces de gratifications se nommaient et suiv. 376 et suiv..
naient quelquefois héréditaires. 3 Ibid. p. 384, 392.
D'IBN KHALDOUN. xvn d'(El-Ouathec) El-Makhlouc 1. Après la bataille de Mermadjenna, si funeste pour les Hafsides, notre grand-père Mohammed, qui y avait assisté, parvint à s'échapper avec Abou Hafs, fils de Ternir Abou Zé- kérïa; accompagnés d'El-Fazazi et d'Abou '1-Hoceïn Ibn Seïd en-Nas, ils se réfugièrent dans Calât-Sinan 2. El-Fazazi était client d'Abou Hafs, et celui-ci le traitait avec une prédilection marquée. Ibn Seïd en-Nas, qui avait tenu un rang plus élevé qu El-Fazazi dans Séville, leur ville natale, en éprouva un si vif mécontentement, qu'il alla joindre le prince Abou Zékcrïa (fils d'Abou Ishac) à Tlemcen, où il lui arriva ce que nous avons raconté (dans l'histoire des Berbers 3 ). Quant à Mohammed Ibn Khaldoun, il resta auprès de l'émir Abou Hafs, qui, s'étant rendu maître de l'empire, concéda des ictâ à ce fidèle serviteur, l'inscrivit sur la liste des chefs militaires et, l'ayant reconnu plus habile que la plupart des officiers de sa cour, le choi- sit pour succéder à El-Fazazi dans la charge de premier ministre. Abou Hafs eut pour successeur Abou Acîda el-Mostancer, le petit- fils de son frère. Ce prince prit pour ministre Mohammed Ibn Ibra- him ed-Debbagh, l'ancien secrétaire d'El-Fazazi, et Mohammed Ibn Khaldoun, à qui il donna la place de vice -hadjeb, conserva cet emploi jusqu'à la mort du souverain. L'émir (Abou '1-Baca) Kha- led, étant monté sur le trône, laissa à Ibn Khaldoun les honneurs dont il jouissait, mais ne l'employa pas. Abou Yahya Ibn el-Lihyani, qui lui succéda, prit Ibn Khaldoun en faveur, et eut à se louer de son habileté dans un moment où les Arabes nomades allaient s'emparer de l'empire. Il l'envoya défendre la presqu'île 4 contre les Delladj, tribu soleïmide qui s'était établie dans cette ré- gion, et là encore Ibn Khaldoun se distingua. Après la chute d'Ibn cl-Lihyani, il se rendit en Orient et s'acquitta du pèlerinage, l'an 1 Hist. des Berbers, t. H, p. 3g3. nos dernières cartes. — z Hist. des Berbers, de Tunis, est situé à neuf lieues nord-esl * Il s'agit de la grande péninsule qui de Tebessa. Quatre lieues plus loin et dans s'étend au sud et à 1 est du golfe de Tunis; la direction de l'orient, se trouve le vil- elle s'appelait alors Cherîk, maintenant lage de Mermajenna, le Berremadjena de on la nomme Dakhol.
Prolégomènes, c xvm PROLÉGOMÈNES 718 ( 1 3 1 g de J. C). Ayant ensuite manifesté son intention de re- noncer au monde pour se tourner vers Dieu, il fit un pèlerinage surérogatoire, Tan 723, et séjourna quelque temps dans le temple de la Mecque. Il conserva cependant, par la faveur du sultan Abou Yahya (Abou Bekr 1 ), tous les honneurs dont il avait déjà joui, ainsi qu'une grande partie des concessions et des pensions qu'il avait obtenues de l'Etat. Ce prince l'invita même plusieurs fois, mais inutilement, à prendre la place de premier ministre. A ce sujet, Mohammed Ibn Mansour Ibn Mozni 2 me fit un récit que je rapporte ici: « Le hadjeb Mohammed Ibn Abd el-Azîz el-Kordi, surnommé El- Mizouar\ mourut en Fan 727 (1827), et le sultan appela ton grand- père auprès de lui, afin de le prendre pour hadjeb et conseiller in- time. Ne pouvant le décider à accepter ces places, il demanda son avis pour le choix d'une personne capable de bien remplir l'office de hadjeb, Mohammed Ibn Khaldoun lui désigna le gouverneur de Bougie, Mohammed, fils d'Abou '1-Hoceïn Ibn Seïd en-Nas, comme pouvant le remplir parfaitement, tant par ses talents que par son habileté. Il lui rappela aussi que, depuis longtemps, la famille de cet officier avait servi celle du souverain à Séville et à Tunis. C'est un homme, dit-il, très-capable de remplir ce poste par son savoir- faire et par l'influence que lui donne le nombre de ses clients. Le prince, ayant agréé ce conseil, fit venir Ibn Seïd en-Nas, et l'établit dans la place de hadjeb. » Toutes les fois que le sultan Abou Yahya (Abou Bekr) sortait de Tunis, il en confiait le commandement à mon grand-père, dont l'intelligence et le dévouement lui inspiraient une confiance sans bornes.
En l'an 737 (i336-i337 de J. C), lors de la mort de mon grand- père, mon père, Abou Bekr Mohammed, quitta la carrière militaire 1 Par une anomalie dont on connaît quelques exemples, ce prince avait reçu, comme nom propre, le surnom d'Abou Bekr. (Voy. son règne dans Y Histoire des Berbers, t. II et III.)
2 Célèbre émir de Biskara et du Zab. (Voy. Y Histoire des Berbers, t. III, p. i2& etsuiv.)
3 Le chambellan introducteur. (Voy. His- toire des Berbers, t. II, p. 466, 467.)
D IBN KHALDOUN. xix et administrative pour suivre celle de la science (la loi) et de la dé- votion. H était d'autant plus porté à ce genre de vie, qu'il avait été élevé sous les yeux du célèbre légiste Àbou Abd-Allah ez-Zobeïdi [var. er-Rondi), l'homme de Tunis le plus distingué par son profond savoir et par son talent comme mufti (légiste consultant), et qui s'é- tait adonné aux pratiques de la vie dévote, à l'exemple de son père, Hoceïn, et de son oncle, Hacen, deux célèbres ascètes (ouéli). Du jour où mon grand-père renonça aux affaires, il resta auprès d'Abou Abd-Allah, et mon père, qu'il avait mis entre les mains de ce doc- teur, s'appliqua à l'étude du doran et de la loi. Il cultivait avec passion la langue arabe et se montrait versé dans toutes les bran- ches de l'art poétique. Des philologues de profession avaient même recours à son jugement, fait dont j'ai été témoin, et ils soumet- taient leurs écrits à son examen. H mourut de la grande peste de De mon éducation.
De mon éducation.
Je naquis à Tunis, le premier jour du mois de ramadan ^32 (27 mai i332 de J. C), et je fus élevé sous les yeux de mon père jusqu'à l'époque de mon adolescence. J'appris à lire le saint Coran sous un maître d'école nommé Abou Abd-Allah Mohammed Ibn Saad Ibn Boral el-Ansari, originaire de Djaïala 2, lieu de la province de Valence (en Espagne). Il avait étudié sous les premiers maîtres de cette ville et des environs, et surpassait tous ses contemporains dans la connaissance des leçons coraniques*. Un de ses précepteurs dans les sept leçons fut le célèbre Abou '1-Abbas Ahmed Ibn Mohammed el- 1 La peste noire de Tan 1 3^9 de J. C. â Var. Djabiâ.
3 Parmi les premiers musulmans qui savaient par cœur le texte entier du Coran et qui le transmettaient de vive voix à leurs disciples, il y en avait sept dont l'autorité, comme tradition nistes coraniques, était universellement reconnue. Ils n'étaient pas toujours d'accord sur la manière de pro- noncer certains mots, ni sur l'emploi des pauses etdes intonations qui accompagnent la récitation du texte-, aussi fut-on obligé de reconnaître que l'on possédait sept fe- çons ou éditions du Coran, toutes égale- ment authentiques.
XX PROLÉGOMÈNES XX PROLÉGOMÈNES Betrani, savant lecteur, qui avait étudié sous des maîtres d'une auto- rité reconnue. Après avoir appris par cœur le texte du Coran, je le lus selon les sept leçons, sous Ibn Boral, en prenant d'abord chaque leçon séparément et ensuite les réunissant toutes. Pendant ce travail, je repassai le Coran vingt et une fois; puis je le relus encore une fois en rapportant toutes les leçons. Je le lus une autre fois selon les deux leçons enseignées par Yacoub K Deux ouvrages que j'étudiai aussi sous mon maître, en profitant de ses observations, furent le pocme d'Es-Chatebi sur les leçons coraniques, intitulé Larniya, et un autre poëme du même auteur sur l'orthographe du Coran," et intitulé Raiya 2. Il me donna, à ce sujet, les mêmes renseignements didacti- ques qu'il avait lui-même reçus d'El-Betrani et d'autres maîtres. Je lus aussi sous sa direction le Tefassi (^ixJl), ouvrage qu'Ibn Abd el-Berr composa sur les traditions rapportées dans le Mowatta 3, et dans lequel il suivit le plan de son autre ouvrage sur le même sujet, le Temhîd, mais en se bornant uniquement aux traditions 4. J'étu- diai encore sous lui un grand nombre de livres, entre autres le Teshîl d'Ibn Malek \ et le Mokhtacer, ou abrégé de jurisprudence, d'Ibn el-Hadjeb°; je n'ai cependant appris par cœur le texte entier ni de l'un ni de l'autre. Pendant le même temps, je cultivai l'art de la gram- 1 Yacoub Ibn Ishac el-Hadremi, lecteur coranique, mourut Tan 2o5 (820-821 de * M. de Sacy a donné une analyse de ce poëme dans les Notices et extraits, L VT1I, p. 333 elsuiv.
3 Recueil de traditions fait par Malek Ibn Anès, et servant de base au système de jurisprudence établi par eet imam.
* Le Temhîd traitait non-seulement de l'authenticité des traditions, mais encore des principes de droit qui en dérivent.
5 Djemel ed-Dîn Abou Abd-AHah Mo- hammed Ibn Malek, grammairien célèbre et auteur de YAlJiya et du Teshîl (voyez le Dictionnaire bibliographique de Haddji Khalifa, t. II, p. 290), mourut en 672 (1273-127^ de J. C). Son Teshîl fournit des éclaircissements sur toutes lesquestions auxquelles chaque règle de la grammaire peut donner lieu; il a eu un grand nombre de commentateurs. Son AIJiya a été publié par M. de Sacy.
0 Djemal ed-Dîn Abou Amr Othman, natif de Jaên, en Espagne, et surnommé Ibn ehïïadjcb, était légiste du rite de Ma- lek. Son Mokhtacer et son Kafiya, petit traité de grammaire bien connu, ont eu beaucoup de commentateurs. Il mourut en D'IBN KHALDOUN. xm maire sous la direction de mon père, et avec laide de plusieurs émi- nents maîtres de la ville de Tunis, savoir: i° Le cheikh Abou Abd-Allah Mohammed Ibn el-Arebi el-Hasaïri 1, savant grammairien et auteur d'un commentaire sur le TeshîL 3° Abou 4-Abbas Ahmed Ibn el-Cassar, grammairien d'un grand savoir, et auteur d'un commentaire sur le Borda, poëme célèbre ren- fermant les louanges du Prophète. Il vit encore et habite Tunis.
4° Abou Abd-Allah Mohammed Ibn Bahr, le premier grammairien et philologue de Tunis. J'assistai assidûment à son cours de leçons, et je reconnus qu'en effet cet homme était un véritable bahr (océan) 2 de science pour tout ce qui avait rapport à la langue (arabe). D'après ses conseils, j'appris par cœur les six poètes $, le Hamaça, les poésies (d'Abou Temmam) Habib, une partie des poëmes d'El- Motenebbi et plusieurs pièces de vers rapportées dans le Kitab el- Aghani^.
5° Chems èd-Dîn Abou Abd-Allah Mohammed Ibn Djaber Ibn Sol- tan el-Caïci (var. El-Anci), natif de Guadix et auteur de deux récits de voyage. Il était chef traditionniste de Tunis. Je suivis son cours avec assiduité et je l'entendis expliquer le Mowatta en entier, et l'ouvrage de Moslem Ibn Haddjadj 5, à l'exception d'une petite portion du cha- pitre relatif à la.chasse.il m'enseigna aussi une partie des cinq traités élémentaires c, me communiqua un grand nombre d'ouvrages sur la v 1 Var. El-Hamaïri. * Il faut lire, dans l'original arabe, t^aç 3 Le recueil qui porte ce titre renferme les ouvrages de six anciens poêles' arabes, savoir: Amro 'l-Caïs, Nabegba, Alcama, Zohaïr, Tara fa et Antara. (Voyez mon édi- tion du Diivan d'Àmro 'Icaïs, préface, p. x.)
4 Tous ces ouvrages sont si bien con- nus que je n'en parle pas ici.
5 Abou l-Hoceïn Moslem Ibn el-Had- djad, auteur d'un des six recueils de traditions authentiques relatives aux opinions et habitudes de Mohammed, mourut en * cT*^ o^^f (matresquinque). Parmi les livres expliqués dans les écoles pri: maires de l'Orient et de l'Occident, cinq petits traités de grammaire tenaient une place importante; ces mères ou sources des connaissances grammaticales étaient: le Miët aamel « cent régissants, » de Djordjani; le commentaire (charh) du même ouvrage; le Misbah d'El-Motarrezi; le Hidaîet en-Naxxii PROLEGOMENES grammaire et le droit, et me donna un idjaza général 1. Pour les renseignements qu'il me communiquait, il citait l'autorité des di- vers maîtres sous lesquels il avait étudié et dont il avait inscrit les noms sur un registre. Un des mieux connus parmi eux était Abou '1-Abbas Ahmed Ibn el-Ghammaz el-Khazradji, cadi de la commu- nauté 2, à Tunis.
6° J'étudiai le droit à Tunis sous plusieurs maîtres, savoir: Abou Abd-Allah Mohammed Ibn ABd-Allah el-Djeïyani (natif de Jaën) et Abou 'l-Cacem Mohammed Ibn cl-Gasîr, qui m'enseigna aussi l'abrégé du Modaouena 3, composé par Abou Saîd el-Berdaï (jl^Jt) et inti- tulé El-Temhîd, ainsi que le Modaouena (ou digeste) des doctrines particulières de la jurisprudence malékitc. Je fis aussi un cours de droit sous sa direction, et je fréquentai, en même temps, les séances de notre cheikh Abou Abd-Allah Mohammed Ibn Abd es-Se- lam, cadi de la communauté. Mon frère Mohammed, maintenant décédé \ assistait avec moi à ces réunions. Je profitai beaucoup des lumières d'Ibn Abd es-Selam, à qui j'entendis aussi lire et expliquer le Mowatta de l'imam Malek. Il avait appris, par la voie de la tradihou «guide de la grammaire, » et le Kajia d'ibn el-Hadjeb. Le capitaine Baillic a fait imprimer une édition de ces traités à Cal- 1 Vidjaza, ou licence, est un certificat de capacité que le professeur donne à Té- lève, l'autorisant à enseigner les ouvrages qu'il lui a expliqués.
1 Cadi delà communauté (cadi'l-dje- mâa), titre qu'on donnait au chef des cadis dans les royaumes africains et espagnols, est l'équivalent de cadi 'l-codat « cadi des cadis » titre généralement employé en Orient.
i Le Moaaouena, ou Meçail modaouena « questions de droit enregistrées, digeste, » renferme les décisions de Maîec et forme la principale base du système de jurisprudence enseigné par cet imam. Le rédacteur, Abd er-Rahman Ibn el-Cacem, mourut au vieux Caire, l'an 191 (806 de J. C).
* Notre auteur avait deux frères, Mo- hammed et Yaliya. Le premier paraît être mort jeune; le second partagea pendant quelques années la fortune de son frère Abou Zeïd, et, comme lui, il composa un ouvrage historique ayant pour sujet la ville de Tlemcen et la dynastie abd el-ouadite; comme lui, il prit une part assez active dans les mouvements politiques de l'A- frique septentrionale et il remplissait les fonctions de secrétaire d'état à Tlemcen lorsqu'il fut assassiné par Tordre du prince royal Abou Tachefin. (HisL des Berbers, t. HI, p. b*]à et suiv.)
D'IBN KHALDOUN. xxm tion orale, le texte de ce livre; s'étant adressé à un docteur d'une grande autorité, Abou Mohammed Ibn Haroun et-Taï, le même qui plus tard tomba en démence.
Je pourrais citer encore les noms de divers cheikhs tunisiens sous lesquels je lis des études, et desquels je tiens de bons certificats et des idjaza. Ils moururent tous à l'époque de la grande peste.
En l'an 7^8 (i3^7 deJ. C), Abou '1-Hacen, souverain du Maroc, s'empara du royaume d'Ifrîkiya J. II arriva dans notre ville, accom- pagné d un grand nombre de savants, qu'il avait obligés à le suivre, et qui formaient le plus bel ornement de sa cour. On y remarquait: i° Le grand mufti et chef du rite malékite dans le Maghreb, Abou Àbd-Allah Mohammed Ibn Soleiman es-Sitti 2, docteur que je me mis alors à fréquenter et dont les enseignements me furent très-utiles.
2 0 Abou Mohammed Abd el-Moheïmen cl-Hadremi, chef tradi- tionniste et grammairien du Maghreb, secrétaire du sultan Abou *1-Hacen, et chargé d'écrire Yalama (parafe impérial) au bas de toutes les pièces émanant du prince. M'é tant attaché à lui, je profitai de ses leçons et reçus de lui la licence d'enseigner les six principales collec- tions de traditions 3, et de plus le Mowatta, le Sïer d'Ibn Ishac\ le traité d'Ibn es-Salâh sur les traditions, ainsi que plusieurs autres ou- vrages dont j'oublie les titres. Dans la science des traditions il pos- sédait des connaissances qui remontaient aux meilleurs sources, et l'on voyait que, pour les apprendre correctement et les retenir, il avait mis tous les soins possibles. Il possédait une bibliothèque de plus de 1 Histoire des Bcrbers, t. III, p. 29.
* Es-Silli signifie membre de îa tribu berbère de Sitta, branche de celie d'Anreba.
3 Les auteurs de ces recueils étaient El-Bokhari, Moslem, Abou Dawoud, El- Termidi, En-Neçaï et Ibn Madja. Quelques écrivains remplacent ee dernier nom par celui de Malelc. A la suite de celte liste, on cite le nom d'Ed-Daracotni et ceux des auteurs des divers mosnad « corps de tra- ditions,» mentionnés dans le Dict. biblio- graphique de Hadji Khalifa (t. Il, p. 55o; t. III, p. 37, et t.V, p. 532 et suiv.).
4 Cet ouvrage, renfermant une masse de traditions relatives aux expéditions mi- litaires des premiers musulmans, jouissait d'une grande autorité. Ibn Hicham, Tau- leur de l'Histoire de Mohammed intitulée Stret er-Rasoul, y a puisé à pleines mains.
xx lv PROLÉGOMÈNES trois mille volumes, composée d'ouvrages sur les traditions, le droit, la grammaire, la philologie, les sciences fondées sur la raison et autres sujets; le texte de tous ces livres était d'une grande correction, à cause du soin qu on avait mis à les bien collationner. Il n'y avait pas de di- van (recueil de poésies) dans lequel on ne lût une inscription de la main de chacun des cheikhs qui, à partir du temps de Fauteur, avaient successivement enseigné le contenu de l'ouvrage; les traités de droit et de grammaire, ainsi que les recueils d'anecdotes philologiques, por- taient aussi des inscriptions pour en garantir l'authenticité.
3° Le cheikh Abou '1-Ahbas Ahmed ez-Zouaoui, premier mocri 1 du Maghreb, Je lus le Coran sous lui, à la grande mosquée, selon les sept leçons telles qu'Abou Amr ed-Dani (natif de Dénia) et Ibn Cho- reïh 2 nous les ont transmises; mais je n'ai pas pu terminer cette lec- ture. Je l'entendis aussi expliquer plusieurs ouvrages et je reçus de lui une licence générale (idjaza).
4° Abou Àbd-ÀUah Mohammed Ibn Ibrahim el-Abbeli 3, le grand maître pour les sciences fondées sur la raison. Sa famille était de Tlem- cen, ville où il passa sa jeunesse. Ayant étudié les livres qui traitent des mathématiques (fflJWJI <-*x5" ), il se rendit maître de cette branche des connaissances humaines. Lors du grand siège de Tlemcen \ il quitta cette ville et fit le pèlerinage de la Mecque. En Orient il rencontra les docteurs les plus illustres; mais il se trouva dans l'impossibilité de profiter de leurs lumières, à cause d'une indisposition temporaire qui lui avait dérangé l'esprit. Rentré dans son pays, il étudia la lo- gique, les principes fondamentaux de la théologie dogmatique et 1 <jjju> y professeur de lecture cora- nique.
5 Mohammed Ibn Choreïh er-Roaïni mourut à Séville en £76 (io83 de J. G.). (Tabecal el-Corra, manuscrit de la Bibl.
5 Le mot abbeli ((Jof ) signifie originaire d'Abbela ou Abbeliya (îuAjI), localité du nord (c>^) de l'Espagne. Les aïeux de ce docteur y avaient demeuré jusqu'à l'é- poque de la grande émigration qui eut lieu après la prise de Séville.
Abou 1-Hacen, le sultan mérinide, mit le siège devant Tlemcen. Le 27 ramadan 737 (i,r mai i337)» il s'en empara de vive force. (Hist. des Berbers, t. III, p. lx 10 et t. IV, D'IBN KHALDOUN.
XXV ceux de la jurisprudence canonique sous le cheïkh Àbou Mouça Eïça Ibn el-Imam 1. À Tunis il étudia, avec son frère, Àbou Zeïd Abd er- Rahman, sous le célèbre Telmîd Ibn Zeïdoun (c est-à-dire, élève d'Ibn Zeïdoun). Revenu à Tlemcen, il se trouva en possession de connais- sances très-étendues dans les sciences qui sont fondées sur la raison et dans celles qui ont pour base la tradition ' 2. Il reprit ses études dans cette ville sous la direction d'Abou Mouça, celui que nous venons de nommer. Quelque temps après, il passa en Maghreb, ayant été forcé de s'enfuir de Tlemcen, parce qu'Abou Hammou Mouça Ibn Yagbmoracen, souverain de cette ville, avait voulu le contraindre à prendre la direction générale des finances et le contrôle des revenus fournis par les impôts. Arrivé à Maroc, il suivit avec assiduité les le- çons du célèbre Abou 'l-Abbas Ibn cl-Benna, et, sétant rendu maîlre de toutes les sciences fondées sur la raison, il hérita de la place que ce savant tenait dans l'opinion publique et même d'une réputation encore plus étendue. Après la mort de ce professeur, il se rendit dans les montagnes des Heskoura 3, sur l'invitation d'Ali Ibn Mohammed Ibn Teroumît 4, qui' désirait faire quelques études sous la direction d'un homme aussi habile. Les enseignements d'un tel maître ne pouvaient manquer d'être profitables, et quelques années plus tard, lorsque Abou Saîd, sultan du Maghreb, obligea Ibn Teroumît de quitter les montagnes des Heskoura et de se fixer dans la Ville-Neuve [El-Beled el-Djedid*), El-Abbeli l'accompagna. Dans la suite, celui-ci fut admis par le sultan Abou '1-Hacen au nombre des savants qu'il recevait dans sa société in- time. Dès lors il se dévoua à propager dans le Maghreb les sciences 1 Voy. Histoire des Berbers, t. III, p. 386 el suiv. 4i2; t. IV, p. 2a3.
2 Selon lesdoeteurs musulmans l'homme dérive ses connaissances de deux sources: la raison et la foi. Donc les sciences forment deux classes: les rationnelles (acaliya) et les imposées ou positives (ouadaïya). On désigne aussi celles-ci par le terme nacaîiya o fournies par la tradition. » Prolégomènes.
3 Les Heskoura se tenaient dans l'Atlas» à 1 est de la ville de Maroc. (Voyez Hist. des Berbers, t. II, p. 116, 117.)
4 Ibn Teroumît était chef d'une grande fraction' de la tribu berbère des Heskoura.
8 La Ville-Neuve, construite à environ un kilomètre et demi au sud-ouest de Fez, était la résidence du sultan et le siège de l'administration mérinide.
XXVI PROLÉGOMÈNES fondées sur la raison, et ses efforts eurent beaucoup de sucées. Un grand nombre de personnes l'eurent pour professeur, de sorte qu'il devint le lien qui unissait les anciens savants avec ceux de son époque. Quand il vint à Tunis avec le sultan Abou '1-Hacen, je me mis à le fré- quenter assidûment, afin d'étudier sous sa direction la logique, les principes fondamentaux de la théologie dogmatique, ceux de la ju* risprudence, toutes les sciences philosophiques et les mathématiques. Je fis tant de progrès sous lui qu'il m'en témoigna souvent sa haute satisfaction.
5° Un autre savant que le sultan Abou '1-Hacen amena à Tunis fut notre ami Abou'l-Gacem Abd-Allah IbnYouçof Ibn Ridouan, docteur en jurisprudence malekite. Il était un des secrétaires du souverain et se trouvait alors sous les ordres d'Abou Mohammed Abd el-Moheïmen. Celui-ci remplissait les fonctions de secrétaire d'Etat et d'écrivain de Yalama, c'est-à-dire, de la formule inscrite au bas de toutes les ordon- nances, manifestes et autres documents qui émanaient du sultan. Ibn Redouan fut un des ornements du Maghreb par la variété de ses connaissances, la beauté de son écriture, la régularité de sa conduite, l'habileté qu'il montrait en dressant des contrais, l'élégance de son style dans les lettres écrites au nom du sultan, la facilité avec laquelle il composait des vers et son talent pour la prédication. En ef- fet, il remplissait très-souvent l'office d'imam quand le sultan assistait à la prière. Je fis connaissance avec lui lors de son arrivée à Tunis, et j'eus beaucoup à me louer de notre intimité. Je ne le pris cepen- dant pas pour maître, puisque nous étions à peu près du môme âge; mais, malgré cela, je profitai autant de ses lumières que de celles de mes précepteurs ordinaires.
A l'époque où notre auteur allait entrer dans la vie publique, les Hafsides, dynastie berbère almohade, régnaient sur les pays dont se composent aujourd'hui les régences de Tunis et de Tri- poli. La province de Constantine et celle de Bougie formaient des vice-royautés gouvernées par des princes de cette famille.
D'IBN KHALDOUN. XXVII La province du Zab, appelée aussi les Ziban, était administrée, au nom du sultan hafside, par le seigneur de Biskera, qui était toujours un membre de la famille Mozni. Les Àoulad Abi '1-Leïl et les Mobelhel, deux' familles rivales, également puissantes, tenaient sous leurs ordres une foule de tribus nomades appar- tenant, comme elles, à la race arabe et presque toujours en révolte contre le gouvernement de Tunis. Le royaume des Haf- sides se nommait TIfrîkiya.
Les Abd el-Ouad, dynastie berbère, venaient d'être dé- trônés par Abou '1-Hacen, sultan des Mérinides. Ils avaient possédé les contrées qui s'étendent depuis le Molouïa, du côté de l'occident, jusqu'à la ville de Médéa et de Dellys du côté de l'orient. Leur capitale était Tlemcen. Après la mort d'Abou '1-Hacen, ils rétablirent leur autorité dans ce pays.
Les Mérinides, troisième dynastie berbère, gouvernaient les provinces qui composent, de nos jours, l'empire de Maroc.
Le sultan bafside Abou Bekr, surnommé Abou Yahya, mou- rut au mois de redjeb 7^7 (octobre 1 346) et eut pour succes- seur son fils Abou Hafs Omar. Le nouveau souverain, ayant ap- pris que son frère, héritier désigné du trône, et gendre du sultan mérinide Abou '1-Hacen, marchait contre lui, s'enfuit de la capitale et alla senfermer dans la ville de Bedja, l'ancienne Vacca, située. à environ dix-sept lieues ouest de Tunis; mais, cinq semaines plus tard, il pénétra à l'improviste dans Tunis et tua son rival. A cette nouvelle, Abou '1-Hacen manifesta une vive indignation et, sous le prétexte de venger la mort de son gendre, il fit des préparatifs pour la conquête de l'Ifrîkiya. S'étant mis à la tête d'une armée immense, il partit de Tlemcen, qu'il ve- nait d'enlever aux Abd el-Ouadites et, pendant sa marche, il rassembla sous ses drapeaux les tribus arabes qui occupaient les campagnes de Constantine, de Bougie et de Tunis. Dans «xxvni PROLÉGOMÈNES cette expédition il se fit accompagner par Ibn Tafraguîn, po- litique habile et, ex-ministre de l'usurpateur Abou Hafs Omar. Au mois de djomada 7^8 (septembre 1 3^7 de J. C), il prit possession de Tunis, et Abou Hafs Omar, qui s'était enfui vers le désert, fut fait prisonnier et mis à mort. Un seul acte d'imprudence enleva au vainqueur les fruits de sa conquête et le trône du Maroc: ayant privé les tribus arabes des pensions et des ictâ qu'elles tenaient du gouvernement hafside, il indis- posa ces nomades contre son gouvernement et se fil battre par eux sous les murs de Cairouan. Cette rencontre, appelée de- puis la catastrophe de Cairouan, le mit dans la nécessité de s'en- fuir à Souça et de s'embarquer pour Tunis, où les Arabes vin- rent bientôt l'assiéger. Le faux bruit de sa mort se répandit jusqu'à Tlemcen, et son fils Abou Eïnan, qu'il y avait laissé comme son lieutenant, passa dans le Magbreb et s'empara de l'autorité suprême. Abou '1-Hacen s'embarqua pour regagner son royaume et faire rentrer son fils dans l'obéissance. Il partit de Tunis l'an 780 (1 34q), au cœur de l'hiver, après avoir confié le gouvernement de cette ville à son fils Abou '1-Fadl. Echappé miraculeusement au naufrage de sa flotte, il rentra dans ses Etats et livra une bataille à Abou Eïnan. Trahi encore par la fortune, il chercha un asile chez les Hintata, tribu berbère établie dans l'Atlas, où il mourut de fatigue et de chagrin.
L'émir El-Fadl, prince hafside, se rendit maître de Tunis et de l'Ifrîkiya après le départ précipité de sultan Abou '1-Hacen. Au mois de juillet i35o, il fut déposé et mis à mort par Ibn Tafraguîn, qui, après s'être enfui en Egypte, pour échapper à la vengeance du sultan Abou '1-Hacen, qu'il avait trahi à Cai- rouan, venait de rentrer à Tunis et de faire proclamer khalife le prince Abou Ishac, fils du feu sultan Abou Yahya Abou Bekr. Ces renseignements, tirés àeYHistoire des Berbers, d'Ibn D r IBN KHALDOUN. xxix Khaldoun, suffiront pour rendre plus intelligibles les indica- tions que l'auteur va donner dans cette partie de son auto- biographie. Avant de reprendre son récit, il présente au lec- teur deux longs extraits d'un poëme composé par un Tunisien nommé Er-Rahouï à la louange d'Ibn Ridouan, personnage dont le nom vient d'être mentionné. Il reproduit aussi un long fragment d'un autre poëme composé par son professeur, Abd el-Moheïmen, en l'honneur du même Ibn Ridouan. Ces morceaux offrent tous les défauts que l'on remarque dans les poèmes arabes de cette époque de décadence, et, comme ils ne renferment rien d'intéressant, je n'essaye pas de les traduire.
Au commencement de l'année 749 (avril 1 34.8 de J. G.) les Arabes nomades défirent le sultan Abou '1-Hacen auprès de Cairouan 1 et, quelque temps après, survint la grande peste. Plusieurs des docteurs dont je viens de parler en furent les victimes; Abd el-Moheïmen y succomba ainsi que mon père.'
Aussitôt après la catastrophe de Cairouan, le peuple de Tunis s'in- surgea contre les partisans du sultan Abou '1-Hacen et les contraignit à s'enfermer dans la citadelle auprès du fils et des femmes de ce prince. Ibn Tafraguîn répudia alors.l'autorité d'Abou '1-Hacen et sortit de Cairouan pour se joindre aux Arabes qui bloquaient la place et qui venaient de proclamer la souveraineté d'Ibn Abi Debbous (un descen- dant du dernier khalife almohade de Maroc 2 ). Ayant ensuite reçu de ces nomades la mission de réduire la citadelle de Tunis, il se rendit dans cette ville; mais la forteresse résista à tous ses efforts. Au jour du soulèvement, Abd el-Moheïmen vint se réfugier chez mon père, et demeura caché dans notre maison près de trois mois. Le sultan Abou '1-Hacen, étant alors parvenu à sortir de Cairouan, se rendit à Souça, où il s'embarqua pour Tunis, d'où Ibn Tafraguîn s'était enfui pour se 1 Voyez YHistoire des Berbers, t. III, p. 34, et l. IV, p. 266 et suiv. — a Histoire des Berbers, t. III, p. 33.
xxx PROLÉGOMÈNES rendre en Orient. Abd el-Moheïmen quitta son lieu de retraite et fut réintégré par le sultan dans la place d'écrivain de Yalama et de secré- taire d'état 1.