quement sur l'imagination et Terreur, elles ressemblent parfaitement aux fables composées par les conteurs de profession. En effet l'em- pire des Tobbâ était renfermé dans la presqu'île des Arabes, et leur capitale, le siège de leur puissance, était Sanâ, ville du Yémen. Or la presqu'île des Arabes est, de trois côtés, environnée par la mer; au midi, elle a la mer de l'Inde; à l'orient, la mer de Perse, qui se détache dé l'océan Indien et s'étend vers Bàsra; à l'occident, la mer de Suez, qui sort de ce même océan et se prolonge jusqu'à Suez, l'un des districts de l'Egypte. On peut vérifier cela à l'inspection d'une carte géographique. Celui qui veut se rendre du Yémen au Maghreb n'a d'autre route à prendre que celle de Suez, et la dis- tance entre la mer de cette ville et celle de la Syrie est, tout au plus, de deux journées de marche. Or il est invraisemblable qu'un roi puissant, à la tête d'une armée nombreuse, puisse suivre une pareille route, à moins que le pays ne lui appartienne. Dans la règle ordinaire, un fait de ce genre n'est guère possible. Qu'on se rappelle aussi qu'à cette époque les Amalécites habitaient ce territoire, que les Cananéens occupaient la Syrie, et les Coptes l'Egypte. Plus tard, les Amalécites s'emparèrent de l'Egypte, et les enfants d'Israël firent la conquête de la Syrie. Or aucune tradition ne nous dit que les Tobbâ aient fait la guerre à l'un ou à l'autre de ces peuples, ni possédé aucune portion de ces contrées. De plus, la distance qui sépare le Yémen du Maghreb est très-considérable, et il faut, pour des trou- pes, une quantité énorme de vivres et de fourrages. Lorsque l'on marche à travers un territoire dont on n'est pas le maître, on est obligé d'enlever les grains et les troupeaux, de piller toutes les lo- calités par où Ton passe; et encore, d'ordinaire, on ne peut' se pro- curer ainsi une quantité suffisante de provisions et de fourrage, Si l'on veut emporter avec soi, de son pays, ces objets essentiels, on ne peut trouver assez de bêtes de somme. Il faut donc, pour se procurer des vivres, traverser des pays que l'on possède, ou dont on vient de faire la conquête. Si l'on prétend que les armées passaient au milieu de ces peuples sans les irriter par aucune hostilité, et 22 PROLÉGOMÈNES se faisaient, par des voies pacifiques, donner des provisions, certes un pareil fait serait encore plus étrange et plus invraisemblable. Cela démontre que ces histoires sont faussçs et supposées. Quant à cette rivière de sable qu'il était. impossible de franchir, jamais dans le Maghreb on n'en a entendu parler,, malgré le grand nombre de caravanes et d'armées qui, dans tous les temps et dans toutes P- 16. les directions, ont parcouru ce pays et en ont exploré les che- mins. Voilà cependant une histoire qui, malgré son extravagance, est une de celles que Ton met le plus d'empressement à raconter. Pour ce qui concerne l'expédition des Yéménites dans les, contrées de rOrieht et le pays des Turcs, nous admettons que le chemin qui y mène est plus large que l'isthme de Suez; mais la distance est encore plus considérable. D'ailleurs, avant d'arriver chez les Turcs, on rencontre devant soi les. populations de la Perse et du pays des Grecs; et jamais on n'a entendu dire que les Tobbâ aient conquis le territoire des Perses et celui des Grecs. Il est vrai que les Tobbâ eurent à combattre les Perses sur les frontières de l'Irac et de l'Ara- bie, entre Bahreïn et Hîra, localités situées sur les limites des deux territoires. Ces hostilités eurent lieu entre le roi du Yémen, Dhou'l- Adaar, et Keïkaous, l'un des rois xaïaniens, ainsi qu'entre le petit Tobbâ, Abou-Kerib et Yestasb, autre roi caïanien; de même, la dynastie yémenite eut des guerres avec les gouverneurs de provinces qui s'étaient partagé l'empirç des Caïaniens, et ensuite avec les Sassanides. A en juger d'après le cours ordinaire des événements, on doit regarder comme impossible que les Tobbâ aient traversé la Perse, les armes à la main, pour aller envahir le pays des Turcs et le Tibet, surtout quand on pense au nombre des nations que l'on rencontre sur la route, à la nécessité de se munir de provisions et de fourrage, et a la longueur de la marche. Les récits de ces expé- ditions sont improbables et controuvés, quand même ils nous se- raient parvenus dune bonne source; ils le sont à plus forte raison, puisqu'ils n'ont pas cet appui. L'assertion d'Ibn Ishàc 1, que le dernier 1 Voyez ci-devant, page 5, note 1.
D'IBN RHALDOUN. 23 Tobbâ porta la guerre dans l'Orient, doit s'entendre de l'Irac et de la Perse.. Quant à leur. expédition dané le pays des Turcs et le Tibet; elle n'a aucun caractère de vérité, ainsi que nous l'avons déjà dé- claré. On né doit accorder aucune Croyance aux récits de cette nature; que l'on examine les fâats en les confrontant avec lés règles fournies^ par le bon sens; ôn parviendra à les apprécier de la manière la plus complète. C'est Dieu qui dirige les hommes vers la vérité.
Un récit plus invraisemblable que le -précédent, et qui paraît être encôre davantage un produit clé l'imagination, est celui que nous font les commentateurs, dans leur explication de la sourate de l'Aurore 1, relativement à cette parole du Dieu très-haut: N'as-ta pas vu de quelle manière ton seigneur traita Aad d'Irem dhat. el-E'ùnad. Ils p. 17. supposent que le mot I rem est le nom d'unè ville ornée d'èïmad, c èst- à-dire, de colonnes. Suivant eux, Aad, fils d'Aous 2, fils d'Irem, eut deux fils, savoir: Chedîd et Gheddad, qui régnèrent après lui. Che- dîd, étant mort, laissa le trône à Cheddad, auquel se sôuiïiirent tous les rois de ces contrées. Ce prince ayant entendit faire la description du paradis, déclara qu'il en construirait un semblable. Il bâtit,' en effet, dans les déserts d'Aden, une ville dont la construction exigea trois cents ans de travaùx: Chéddad vécut jusqu'à l'âge de neuf cents ans. C'était une ville immense, 1 dont les palais étaient bâtis en or et en argent; les colonnes étaient d'émeraudes et de rubis; on°y voyait des arbres de toute espèce et des eaux jaillissantes. Lorsque les travaux furent achevés, le roi s'y dirigea accompagné de ses sujets. Il en était encore à la distance d'un jour et d'une nuit de marche, lorsque Dieu lança contre eux, du haut du ciel, un cri effroyable, qui les fit mourir tous. Voilà ce que racontent Taberi, Thaalebi 3, Zamakhcheri 4 et autres commentateurs. Ils rapportent aussi qu'un 1 La quatre-vingt-neuvième sourate du teur d'un grand commentaire sur le texte Coran. ' 1 du Coran et d'une histoire des prophètes, * Pour avec un dhad, Usez mourut Tan 427 (io35-io36 de J. C), ou avec un sad. en 437, selon une autre indication.
24 PROLÉGOMÈNES des compagnons du Prophète, le nommé Abd-Âllah Ibn Kilaba, étant sorti pour chercher des chameaux qui lui appartenaient, découvrit par hasard cette ville, d'où il emporta tout ce qu'il put. Le khalife Moaouîa, ayant appris cette « nouvelle, fit venir Abd-Allah qui lui raconta ce qu'il avait vu. Ensuite il envoya chercher Kâb el-Ahbar 1 et l'interrogea à ce sujet. Kâb lui. répondit: «C'est là Irem dhat el-Eïmad; elle doit être visitée sous votre règne par un musulman à teint rouge clair, petit de taille, ayant une tache noire au-dessous du sourcil et une autre sur le cou. Cet homme sortira pour aller à la recherche de ses chameaux. » Se retournant alors, et apercevant Ibn Kilaba, il s'écria: «Par Dieu! voilà justement l'homme dont j'ai Depuis cette époque on n'a jamais entendu dire qu'une pareille ville existât dans aucune contrée du monde. Les déserts d'Aden,.où l'on prétend qu'elle avait été construite, occupent le milieu du Yémen. Or cette province a été constamment hal)ïtée; ses routes ont été parcourues dans toutes les directions par des caravanes et par des guides de voyageurs, et cependant on n'a jamais obtenu le moindre p. 18. renseignement sur cette ville; aucun narrateur, aucun peuple n'en a fait mention. Si l'on disait qu'elle était tombée en ruines et avait disparu, ainsi que bien d'autres monuments des temps anciens, ce serait répondre d'une manière assez plausible; mais le récit fait par ces auteurs indique qu elle est une ville encore existante. Suivant d'autres, la ville dont il s'agit est Damas; ils se fondent sur l'occu- pation de cette capitale par la tribu d'Aad 2. Enfin quelques-uns poussent l'extravagance au point de prétendre qu'Irem est invisible et ne peut être aperçue que par des hommes habitués aux exercices kheheri, célèbre commentateur du Coran appartenait à une famille juive du Yémen.* et auteur de plusieurs traités de gram- Il embrassa l'islamisme sous le khalifat maire très-estimés, mourut en Tan 538 d'Omar, et mourut à Émesse en Tan 3a 1 Kâb el-Ahbar, nommé aussi Kâb eh seignements sont faux et mensongers.
Hibr, grand oracle des premiers musul- * Selon Masoudi, Djîroun TAadite fonda mans pour l'histoire des temps antiques, la ville de Damas.
D'IBN KHALDOUN.
25 de haute dévotion, ou par des magiciens. On peut regarder toutes ces assertions comme autant de fables.
Les interprètes ont adopté ee eonte afin de pouvoir rendre raison de la construction grammaticale suivant laquelle les mots dhat el-eïmad servent de qualificatif au mot lrem, et, comme ils attribuent au terme eïmad le sens de colonnes, il s'ensuivait qulrem était un édifice. Cette explication leur fut inspirée par la leçon qu'adopta Ibn ez-Zobeïr 1, et suivant laquelle on prononce Aadi lrem, où l'antécédent gouverne son complément au génitif et ne porte plus le'tenoutn 2. Ce fut alors qu'ils adoptèrent ces histoires qui ressemblent à des contes faits à plaisir, à ces explications attribuées à Sîfawaih 3 et que Ton a mises au nombre des anecdotes divertissantes. Du reste, eïmad désigne les poteaux de tentes; si l'on veut entendre,* par ce mot; des colonnes, cela ne serait pas invraisemblable, vu que lés Aadites, en général, avaient la réputation d'élevei; beaucoup d'édifices et de colonnes, et d'être doués d'une force prodigieuse. Il ne faut pas supposer que, dans la phrase déjà citée, ce terme soit employé comme le nom propre d'un certain édifice situé dans telle ou telle ville. Si l'on admet que le premier des deux noms régit l'autre au génitif, ainsi que cela se trouve dans la leçon d'Ibn ez-Zobeïr, il faut y voir le même genre de rapport d'annexion qui a lieu entre le nom d'une tribu et celui d'une de ses branches, comme par exemple: Coreïch-Kinana, Elîas-Moder, Rebiah-Nizar*; '. Alorg on n'a pas besoin de faire une 1 Hicham Ibn Oroua Ibn ez-Zobeïr, cé- lèbre traditionniste, mourut en Van 1 45 * Le tenouîn est un signe qui s'ajoute à îa lin des noms qui ne sont pas déter- minés par l'article ou par un complé- ment régi au génitif. Dans le texte du Co- ran, on a adopté la prononciation Aadin Iréma avèc le tenoatn, et le sens en est: Aaà 3 le même qulrem. — Aadi Iréma, la leçon d'ïbn ez-Zobeïr, signifie YAad d'I- rem. Les commentateurs ne s'accordent Prolégomènes.
pas sur la manière d'expliquer le verset.
3 Les ouvrages que j'ai consultés n'of- frent rien concernant ce personnage. D'ail- leurs le texte est altéré dans cet endroit: un de nos manuscrits porte «Sîy^ (Si- cawaîh) et ^*»Ux) avec le mot \oS* (c'est- à-dire ï ainsi dans l'original), écrit au-dessus. Le copiste doutait de l'exactitude de la leçon. Dans un autre manuscrit, le passage est omis; dans l'édition de Boulac, on l'a remplacé par des mots insignifiants.
* C'est-à-dire Coreîch, branche de la k 26 PROLÉGOMÈNES supposition invraisemblable et de l'étayer par des histoires apocryphes. Loin du livre de Dieu la profanation d'être expliqué au moyen de contes où il n'y a pas l'ombre de la vérité! * * Au nombre des anecdotes suspectes adoptées par les historiens \ on peut mettre ce qu'ils racontent tous des motifs qui portèrent (le khalife Haroùn) Er-Rechîd à renverser la puissance des Barmékides; je veux dire l'aventure d' Abbasa, sœur d'Er-Rechîd, avec Djâfer, fils de Yahya, fils de Khaled, affranchi de ce. khalife, dis prétendent P. 19- qu'Er-Rechîd, ayant pour Djâfer et Abbasa une grande affection, parce qu'ils partageaient ses débauches de vin, leur permit de con- tracter mariage l'un avec l'autre, afin de pouvoir ainsi les réunir dans sa société; mais il leur défendit tout tête-à-tête. Abbasa étant de- venue amoureuse de Djâfer, parvint à le voir en secret, sans lui faire connaître qui elle était. Djâfer, dans un moment d'ivresse, eut com- merce avec la princesse, et elle devint. enceinte. On rapporta le fait à Er-Rechîd, qui entra dans une colère excessive. Il nous répugne d'attribuer une pareille action à une princesse aussi distinguée par sa religion, par la noblesse de sa naissance et par sa haute position que l'était Abbasa, née du sang d'Abd- Allah, fils d'Abbas. En effet elle n'était séparée d'Abd-Allah que par une suite de quatre per- sonnages, qui avaient été, après lui, les plus nobles soutiens de la foi, les chefs de la religion. Elle était fille de Mohammed, surnommé El-Mehdi (le Dirigé), fils d'Abd-Allah Abou Djâfer, surnommé EU Mansour (le Victorieux), fils de Mohammed, surnommé Es-Seddjad, fils d'Ali, surnommé le Père des khalifes (abbacides), fils d'Abd- Allah, dit l'Interprète du Coran, fils d'El-Abbas, oncle paternel du Prophète. Elle était donc fille de khalife et sœur de khalife; de tous côtés l'environnaient la pompe d'un trône auguste, l'éclat ré- pandu par le vicariat du Prophète, par la gloire des compagnons et des oncles de l'Apôtre de Dieu, par l'imâmat de la religion, par la lumière de la révélation et par les visites des anges (à Mohammed).
tribu de Kinana; Elias, branche de la 1 Ici commence le second extrait donné tribu de Moder, etc. par M. de Sacy.
D'IBN KHALDOUN. 27 Rapprochée par sa naissance d'un siècle où régnaient toutes les vertus qui caractérisèrent la vie pastorale dès Arabes 1 et toute la simplicité, primitive de la religion, elle était bien éloignée des habitudes du luxe, des tentations de la débauche.- Où chercher la pudeur et la chasteté, si elles ne se trouvaient pas chez Abbasa? Où chercher la pureté et la vertu, si elles étaient bannies de sa maison? Comment aurait-elle consenti à allier son sang à celui de Djâfer, fils de Yahya* et à souiller sa noblesse, vraiment arabe, en s'unissant à un client de race étrangère, dont le grand -père, un Perse, avait passé, à titre d'esclave ou de client 2, au pouvoir de l'aïeul de cette princesse, d'un homme qui était un des oncles du Prophète, un des plus nobles personnages d'entre les Coreïchidcs? En définitive, ce fut la fortune des Abbacides qui prit par la main cet homme et son père, qui les choisit pour ses favoris et les fit monter jusqu'au faîte des hon- neurs. Comment, d'ailleurs, supposer qu'Er-Rechîd, avec l'élévation de son caractère et la fierté de son âme 3, aurait consenti, à donner sa sœur en mariage à un client persan? Quiconque voudra con- sidérer avec impartialité ces observations, et juger d' Abbasa. d'a- près la. conduite que tiendrait la fille du plus puissant monarque de son temps, repoussera l'idée qu elle aurait pu s'abandonner ainsi à un client de sa maison, à un serviteur de sa famille; il rejettera ce récit et n'hésitera point à le traiter de mensonge. Et que sont les autres princes en comparaison d' Abbasa et d'Er-Rechîd?
La véritable cause de la chute des Barmékides, c'est la conduite qu'ils ont tenue en-s'emparant de toute l'autorité, et se réservant la disposition de tous les revenus publics; au.point qu'Er-Rechîd se. trouvait quelquefois réduit à demander une somme peu considérable sans pouvoir l'obtenir. Ils lui avaient enlevé l'exercice de ses droits, partageaient le pouvoir avec lui, en sorte qu'il n'était plus maître de 1 Dans le texte arabe il faut lire Lo^sJt.
4 Le texte de ce passage offre plusieurs variantes, niais la bonne leçon est évi- demment celle-ci: ^yJt cAU*" place de «oUÎ, qui est une faute d'ira* pression. ' 4.
28 PROLÉGOMÈNES l'administration de son empire. Leur influence était devenue énorme, # et leur renommée s'était répandue au loin. Les dignités de l'empire, tous les emplois administratifs, les charges de vizir, de ministre, de commandant militaire, de chambellan, les grandes places d'épée et de plume, étaient remplies par de hauts fonctionnaires choisis parmi les enfants des Barmékides ou leurs créatures; toute autre personne en était écartée. On rapporte qu'à la cour d'Er-Rechîd se trouvaient vingt-cinq grands dignitaires militaires ou civils, qui tous étaient fils de Yahya Ibn Khaîed, et qui avaient écarté des emplois les autres courtisans, ainsi que, dans une foule, ion se fait place et on repousse les autres avec les épaules et avec les mains. Tout cela était un effet du crédit dont leur père Yahya jouissait auprès d'Er-Rechîd, parce qu'il avait conduit toutes ses affaires, d'abord lorsque ce sou- verain n'était encore que prince héréditaire, et ensuite quand il fut devenu khalife. C'était sous sa garde qu'Er-Rechîd avait grandi, et sous son aile qu'il avait passé sa jeunesse; aussi Yahya avait pris sur lui un entier ascendant, et le khalife; en lui parlant, l'appelait mon père. Il traitait avec une faveur spéciale les membres de cette famille; ceux-ci, de leur côté, affectaient une insolence excessive et exerçaient une influence sans bornes. Tous les visages étaient tournés vers eux; toutes les têtes s'inclinaient en leur présence; sur eux seuls reposaient toutes les espérances; des contrées les plus éloignées, les rois et les émirs 1 leur envoyaient des présents magnifiques; de toute part on faisait couler, les revenus de l'empire dans leurs trésors, pour capter leur faveur et acheter leur bienveillance. Ils répandaient leurs dons sur les partisans de la dynastie abbacide 2, et ils enchaînaient par leurs bienfaits les principaux membres de cette famille; ils enrichis- saient les pauvres appartenant à de bonnes maisons; ils rendaient la liberté aux prisonniers; aussi recevaient-ils des louanges, supérieures 1 Le mot émirs désigne icî les gouver- neurs des provinces.
r 5 Lilt. les hommes de la chiyâ. Les Ab- bacîdes arrivèrent au pouvoir avec l'aide d'un parti (chîyâ), organisé en société se- crète par des missionnaires. Il en était de même des Alides, et le titre de chiyâ (chîïles) est resté à leur parti.
D'IBN KHALDOUN. 29 à celles qu'on offrait au khalife, leur maître. Ils prodiguaient des dons et des bienfaits à ceux qui invoquaient leur générosité, et dans toutes les provinces de l'empire, comme dans le voisinage des grandes villes, ils s'étaient approprié des villages et des fermes.
Tout cela réuni mécontenta les courtisans, irrita les personnes qui approchaient du prince et offensa les grands dignitaires de l'Etat; l'envie et la jalousie levèrent le masque, et les scorpions de la calom- nie vinrent blesser les Barinékides jusque dans le lit de repos qu'ils avaient dressé sous l'abri du trône impérial! Parmi les délateurs les plus acharnés contre eux, on comptait les enfants de Cahtaba, oncles maternels de Djâfer 1; la haine qui remplissait leurs cœurs était si violente, que les liens du sang ne pouvaient pas les fléchir, et les nœuds 2 de la parenté n'avaient pas assez de force pour les retenir. À tout cela se joignaient encore, dans l'esprit de leur souverain, les suggestions de la jalousie, le mécontentement qu'il éprouvait à se voir ainsi en tutelle et son amour-propre blessé; à quoi il faut ajou- ter la haine cachée qu'ils lui avaient inspirée d'abord par des traits de présomption assez légers, mais qui, par la persévérance de ces hommes à tenir la même conduite, dévinrent à la fin des actes de la plus grave désobéissance. On en a un exemple dans ce qui se passa relativement à Yahya, frère de Mohammed el-Mehdi, surnommé En-Nefs ez-Zekiya (l'Ame, pure), prince alide qui avait pris les armes contre El-Mansour. Il était fils d'Àbd-AIlah, fils d'El-Hacen, fils d'El-Hacen 3, fils d'Ali, fils d'Abou-Taleb. Suivant le rapport de Taberi, Yahya se laissa décider par El-Fadl, fils de Yahya (le Barmékide), à abdiquer son pouvoir usurpé et à quitter le Deïlem, moyen- nant une lettre de sauvegarde, écrite de la main môme d'Er-Rechîd, P. 22. et un million de pièces d'argent. Er-Rechîd remit le prisonnier à Djâ- fer, pour le tenir aux arrêts dans son palais et sous sa surveillance.
1 Le nom de Cahtaba, fils de Chebîb, * Pour y»^t, lisez y^fj'.
esL célèbre dans Vhistoire des guerres qui 3 Le texte imprimé porte (jy*^!; mais mirent la maison d'Abbas en possession est la bonne leçon. (Voy. la Chrestodu khalifat. mathie arabe de M. de Saey, t, I, p. 35.)
30 PROLÉGOMÈNES Djâfer le garda ainsi pendant quelque temps; mais ensuite, par un effet de sa présomption, il rendit la liberté au captif, de son autorité privée, et le laissa s'en aller. Il prétendait par cet acte montrer com- bien il respectait, 1 le sang de la famille du Prophète, mais dans la vérité il voulait faire voir qu'il pourrait tout oser auprès du sultan. Er-Rechîd, à qui Ton avait dénoncé cet acte, questionna Djâfer, et celui-ci, voyant que le khalife savait tout, avoua qu'il avait relâché le prisonnier. Er-Rechîd fit semblant d'approuver sa conduite, mais il en garda néanmoins un profond ressentiment. Par de semblables actions, Djâfer prépara la voie à sa ruine et à celle de toute sa fa- mille, de sorte qu'à la fin l'édifice de leur puissance fut renversé, le ciel de leur gloire s'écroula sur eux, la terre s'affaissa en les entraî- nant, eux et leur maison, et leur chute devint pour la. postérité un exemple instructif. Quiconque examinera la marche de l'empire abba- cide et la conduite des Barmékides, trouvera nos observations bien fondées et reconnaîtra qu'il y avait assez de causes réelles pour amener cet événements Voyez ce que rapporte Ibn Abd-Rabbou 2 touchant la conversation que Dawoud, fils d'Ali, oncle paternel de son grand-père, eut avec Er-Rechîd, au sujet de la chute des Barmékides; voyez ce que le même auteur dit dans le livre intitulé El-Icd, au chapitre des poètes, de l'entretien qu'El-Asmâï 3 eut avec Er-Rechld et Fadl, fils de Yahya, dans une de leurs conversations familières. Vous comprendrez alors que leur perte a été l'effet de la jalousie et de l'envie qu'ils s'étaient attirées, tant de la part du khalife que de celle des gens de la cour, en s'emparant de tout le pouvoir administratif. Une chose 1 II faut remplacer Lep. par dans le texte arabe.
* Pour awI O^vd, lisez ju> o^&. — Abou Omar Abmed Ibn Abd Rabbihi, (le fils du serviteur de son seigneur) ou, comme on prononce vulgairement, Ibn Abd Rabbou, était natif de Cordoue. Comme philologue et comme poète', il a oui d'une grande célébrité. Son ouvrage le plus vanté porte le titre d'Icd (Collier), et se compose de trente chapitres, dont chacun traite un sujet différent. Cet au- teur mourut en Fan 3a8 (939-940 de 5 Abou Saîd Abd el-Melek ibn Coraïb el-Asmaî, célèbre philologue arabe et nar- rateur d'anecdotes historiques, mourut vers l'an ai6(83i-832 deJ. C).
D'IBN KHALDOUN. 31 qui a encore contribué à leur chute, c'est que leurs ennemis, parmi les courtisans, employèrent adroitement contre eux les poëtes musi- ciens, auxquels ils 'firent chanter, pour que le khalife en eût les oreilles frappées, des paroles capables de susciter dans son cœur un vif ressentiment (contre les Barmékides). Tels sont ces vers: Plût à Dieu que Hind 1 accomplît envers nous ses promesses et guérît nos âmes affligées! • - Quelle prît une fois le droit.de commander. Bien faible est celui qui ne.sait pas être maître.. - 1.
' Er-Rechîd, entendant ces mots, s'écria i «Oui, par Dieu! celui qui agit ainsi est en effet bien faible. » Par des traits semblables on parvint à exciter sa jalousie et à faire tomber sur les Barmékides le poids de sa vengeance. Prions Dieu qu'il nous préserve de la vio- lence des hommes et des atteintes de l'adversité!
Enfin, pour embellir ce roman, on a prétendu qu'Er-Rechîd s'était adonné au. vin et s'enivrait avec ses compagnons de plaisir. Mais à Dieu ne plaise 2 que nous ajoutions foi à de pareilles imputations contre ce prince! Comment un fait de cette- nature pourrait-il. se concilier avec ce que nous savons du caractère d'Er-Rechîd, de son exactitude à remplir tous les devoirs de la religion, de la conduite ver- tueuse que lui imposait le rang suprême du khalifat, de son goût pour la société des hommes distingués par leur savoir et leur piété, de ses entretiens avec El-Fodeïl Ibn Eïyàd 3, Ibn el-Semmak 4 et El- Omari 5; de sa correspondance avec Sofyan 6, des* larmes que leurs 1 Les manuscrits etla grammaire exigent 4 Abou'l-Abbas Mohammed, surnommé la leçon tj^> o*J. f Ibn es-Sèmmak, prédicateur célèbre par sa * Pour a» lûli, lisez w (J^- science et par sa piété, mourut en Tan s Pour Jl^âIJ, lisez jl^- Fodeïl i83 {799 de J. C). ibn Eïyad commença par détrousser les 1 Obeïd Allah Ibn Hafs el-Omari, petit- voyageurs sur les grandes routes, et mou- fils du khalife Omar, compte au nombre rut en odeur de sainteté. S'étant dévoué des traditionnistes.
à la vie contemplative, il obtint une grande 4 Abon Mohammed Sofyan ïbn Oïaïna, réputation et prit rang parmi les soujls célèbre traditionniste et jurisconsulte, les plus illustres. Sa mort eut lieu Tan 187 mourut à la Mecque en Tannée 198 32 PROLÉGOMÈNES exhortations lui faisaient verser, des prières quil adressait au ciel, dans la ville de la Mecque, en faisant le tour de la Caaba; de sa dé- votion, de son exactitude à faire la prière aux heures canoniques et à guetter les premiers rayons de l'aurore 1, afin d'être prêt lorsque le \ moment de la prière serait arrivé? Taberi et d'autres historiens rapportent que, chaque jour, dans ses prières, il accomplissait cent reka 2 comme œuvres de surérogation, et que, tous les ans, il faisait alternativement ou une expédition contre les infidèles, ou- le pèleri- nage de la Mecque. Une fois il reprit sévèrement Ibn Abi Meryem, le bouffon de sa société, parce qu'il s'était permis de lui faire une plai- santerie pendant la prière: il récitait ces paroles: Pourquoi nado- rerais-je pas celui, qui nia créé*? quand Ibn Abi Meryem répondit: « Pourquoi? ma foi! je n'en sais rien. »,Le khalife ne put s'empêcher de rire; mais il se retourna, fort èn colère, vers lebouffon, et lui dit: «Quoi! même dans la prière! Prends garde, Ibn Abi Meryem, de plaisanter avec le Coran et la religion; hors ces deux choses, je t'a- bandonne le reste. » D'ailleurs ce prince avait un grand fonds d'ins- truction et de simplicité de mœurs, parce qu'il était peu éloigné du temps où ses aïeux avaient brillé par ces deux qualités. L'intervalle qui le séparait de son grand-père, AbouDjâfer (El-Mansour), n'était P. 24. pas très-grand, Er-Rechîd étant déjà dans l'adolescence lors du dé-