Abou-Merouan Haiyan Ibn Khalef, natif de Cordoue et généralement connu sous le nom d'Ibn Haiyan, composa deux grands ouvrages sur l'histoire de l'Es- pagne musulmane, le Moctabès, en dix volumes, et le Matin, en soixante. On ne possède en Europe qu'un seul volume du Moctabès; le Malîn est resté inconnu. Cet historien mérite bien la haute réputalion dont il a toujours joui. Né en Tan 377 (987-88 de.fT. C), il mourut en /I69 * Chez les historiens arabes, le mot ïfrihiya désigne la Mauritanie orientale. La régence actuelle de Tunis, celle de Tripoli el la province de Constantine, formaient le royaume de rifrîkiya, pen- dant que le reste de l'Algérie et les États marocains composaient le Maghreb. — Abou-Ishac Ibn er-Rekîk composa aussi une notice généalogique des tribus ber- bères. H mourut postérieurement à Tan 34o (962 de J. C). (Voyez le Journal asia- tique de septembre i844.) ' % 8 PROLÉGOMÈNES 8 PROLÉGOMÈNES sont des faits dont ils laissent ignorer les causes, des renseignements dont ils n'ont pas su apprécier la nature ni vérifier les détails. Dans leurs compositions, ils reproduisent bien exactement les récits qui courent parmi le peuple, suivant ainsi l'exemple des écrivains qui les ont précédés dans la même carrière; mais ils n'entreprennent pas d'in- diquer les origines des nations, parce qu'ils n'ont personne. capable de leur fournir ces renseignements; aussi les pages de leurs volumes p. 5. restent muettes à ce sujet. S'ils entreprennent de retracer l'histoire d'une dynastie, ils racontent les faits dans une narration uniforme, conservant tous les récits, vrais ou faux; mais ils ne s'occupent nulle- ment d'examiner quelle était l'origine de cette famille. Ils n'indi- quent pas les motifs qui ont amené cette dynastie à déployer son drapeau et à manifester sa puissance, ni les causes qui l'ont forcée à s'arrêter dans sa carrière. Le lecteur cherche donc en vain à recon- naître l'origine des événements, leur importance relative et les causes qui les ont produits, soit simultanément, soit successivement; il ne sait comment soulever le voile qui.cache les différences ou les ana- logies que ces événements peuvent présenter. C'est ce qui sera exposé complètement dans les premiers chapitres de cet ouvrage.
D'autres, qui vinrent après eux, affectèrent un excès de brièveté et se contentèrent de mentionner les noms des rois, sans rapporter les généalogies ni l'histoire de ces princes; ils y ajoutèrent seulement le nombre des années de leur règne, exprimé au moyen des chiffres appelés ghobar*. C'est ce qu 1 a fait Ibn Rechik 2 dans son Mîzan cl- Amel $, ainsi que plusieurs autres écrivains peu dignes d'attention. Dans quelque cas que ce soit 4, aucun égard n'est dû aux paroles 1 Voy. la Grammaire arabe de Silv. de Sacy, 2 e édit. t. I, p. 91 et planche VIII.
a Abou Ali el-Hacen Ibn Rechîk, natif de Cairouan et auteur de plusieurs ou- vrages philologiques, poétiques et histo- riques, mourut à Mazzera t en Sicile, Tan 3 Haddji Khalifa dit que, dans cet ouvrage, l'auteur se borne à indiquer combien de jours chaque souverain avait régné.
4 Littéral. « qu'ils changent de place ou qu'ils restent tranquilles; » expression ana- logue à celle-ci: V, « cela n'est ni amer ni doux; c'est-à-dire, c'est in- différent, peu importe. • D'IBN KHALDOUN. 9 D'IBN KHALDOUN. 9 du passé et du présent, je suis parvenu à réveiller mon esprit, à l'ar- racher au sommeil de l'insouciance et de la paresse, et, bien que peu riche en savoir,- j'ai fait avec moi-même un excellent marché en me décidant à composer un ouvrage. J'ai donc écrit un livre sur l'his- toire, dans lequel j'ai levé le voile qui couvrait les origines des na- tions. Je l'ai divisé en chapitres, dont les uns renferment l'exposition des faits, et les autres des considérations générales. J'y ai indiqué d'a- bord les causes qui ont amené la naissance des empires et de la civi- • lisation, en prenant pour sujet primitif de mon travail l'histoire des deux races qui 2, de nos temps, habitent le Maghreb et en ont rem- pli les provinces et les villes. J'y ai parlé des dynasties à longue durée et des empires éphémères que ces peuples ont fondés, et j'ai • signalé les princes et les guerriers qu'ils ont produits dans les temps anciens. Ces deux races, ce sont les Arabes et les Berbers, les seules 3 nations qui occupent le Maghreb, ainsi que chacun sait. Elles y ont demeuré pendant tant de siècles, que l'on peut à peine s'ima- p - 6 - giner qu'à, une certaine époque elles ne s'y trouvaient pas. Hormis ces deux peuples, on ne connaît aucune autre race d'homirïfcs qui habite ce pays. - " < * - J'ai discuté avec grand soin les questions qui se rattachent au sujet de cet ouvrage; j'ai mis mon travail à la portée des érudits et des horiimes du monde; pour son arrangement et sa distribution, j'ai suivi un plan original, ayant imaginé une méthode nouvelle d'écrire l'histoire, et choisi une voie. qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi. En traitant de ce qui est relatif à la civilisation et à l'établissement des villes, j'ai développé tout ce qu'offre la société humaine en fait de circonstances caractéristiques. De cette manière, je fais comprendre les causes des événements, et savoir par quelle voie les fondateurs des empires sont entrés dans la été traduit et publié pour la première fois arabe de M. de Sacy, tome II, page 290.
par feu Schulz, dans le Journal asiatique, - s Pour (jljJf, lisez (jljJJf. Toutes les i rt série, t. VII, p. 220 et suiv. < corrections indiquées dans les notes sont * Voy. sur ce passage la Chrestomathie autorisées par les manuscrits.
Prolégomènes. 2 10 PROLÉGOMÈNES carrière. Le lecteur, ne se trouvant plus dans l'obligation de croire aveuglément aux récits qu'on lui a présentés, pourra maintenant bien connaître l'histoire des siècles et des peuplés qui l'ont précédé; il sera même capable de prévoir les événements qui peuvent surgir dans l'avenir. - J'ai divisé mon ouvrage en trois livres, précédés de plusieurs cha- pitres préliminaires (Mocûddemat, c'est-à-dire Prolégomènes) renfermant des considérations sur l'excellence de la science historique, l'établis- sement des principes qui doivent lui servir de règles, et un aperçu des erreurs dans lesquelles les historiens sont exposés à tomber; ♦Le premier livre traite de la civilisation et dé ses résultats caracté- ristiques, tels que l'empire; la souveraineté; les arts, les sciences, les moyens de s'enrichir et de gagner sa vie; il indique aussi les causes auxquelles ces institutions doivent leur origine \ * Le second livre renferme l'histoire des Arabes, de leurs diverses races et de leurs dynasties 2, depuis la création du monde jusqu'à nos jours. On y trouve aussi l'indication de quelques peuples célèbres qui ont été leurs contemporains et qui ont fondé des dynasties. Tels sont les Nabatéens, les Assyriens, les Perses, les Israélites, les Coptes, les Grecs, les Turcs et les Romains.
Le troisième livre comprend l'histoire des Berbers et de leurs pa- rents, les Zenata, avec l'indication de leur origine, de leurs diverses tribus, des empires qu'ils ont fondés, surtout 3 dans le Maghreb.
Ayant ensuite fait le voyage de l'Orient afin d'y puiser des lu- mières, d'accomplir le devoir dû pèlerinage et de me conformer à l'exemple du Prophète en visitant la Mecque èt.en' faisant le tour dé la 'Maison-Sainte, j'eus l'occasion d'examiner les monuments, les ar- chives et les livres de cette contrée. J'acquis alors ce qui m'avait 1 La partie de l'ouvrage à laquelle on 3 Hors du Maghreb, les Berbers avaient donne ordinairement le litre de Prolégomè* fondé en Egypte l'empire des Fatemides.
nés se compose des prolégomènes propre- En Espagne, les Zîrides de Grenade, les ment dits et du premier livre. • Almoravides et les Almohades étaient des D'IBN KHALDOUN. 11 manqué auparavant, c'est-à-dire, la connaissance de l'histoire des sou- verains étrangers qui ont dominé sur cette région, ainsi que des dy- nasties turques et des pays qui leur ont été soumis. J'ajoutai ces faits à ceux que j'avais précédemment inscrits sur ces pages, les intercalant dans l'histoire des nations (musulmanes) qui étaient contemporaines de ces peuples, et dans mes notices des princes qui ont régné sur diverses parties du monde. M'étant astreint à suivre toujours un même système, celui de condenser et d'abréger, j'ai pu éviter bien des difficultés et atteindre facilement le but que j'avais en vue. M'in- troduisant, par la porte des causes générales, dans l'étude des faits particuliers; j'embrassai, dans un récit compréhensif, l'histoire du genre humain; aussi ce livre peut être. regardé comme le véritable dompteur de tout ce qu'il y à de plus rebelle. parmi les principes phi- losophiques qui se dérobent à l'intelligence; il assigne, aux événe- ments politiques leurs causes et leurs origines, et forme un recueil philosophique, un répertoire historique. - •. • Comme il renferme l'histoire des Arabes et des Berbers, peuples dont les.uns habitent des maisons et' les autres des tentes; qu'il traite des grands empires contemporains de ces races; qu'il fournit des leçons et des exemples instructifs touchant les causes primaires des événements et les faits qui en sont résultés, je lui ai donné pour titre 1: Kitab el~îber, oua diouan el-mobleda oadl-khaber;Ji.aiyam il-Arab oudl-Adjem oual-Berber, oua men aasarahom min dhoui 's-soltàn iUakber (le Livre des exemples instructifs et le Recueil du sujet et de l'attri- but [ou bien: des Origines et de l'histoire dès peuples], contenant l'histoire des Arabes, des peuples étrangers, des Berbers et des grandes dynasties qui leur ont été contemporaines).
Pour ce qui concerne l'origine des peuples et des empires, les syn- chronismes des nations anciennes, les causes qui ont entretenu l'activité ou amené des changements chez les générations passées et chez les diverses nations; pour tout ce qui tient à la civilisation, comme la souveraineté, la religion, la cité, le domicile, là puissance, 1 Voy. la Chrestomathie arabe de M. de Sacy, t, I, p. 390.
12 PROLÉGOMÈNES l'abaissement, l'accroissement de la population, sa diminution, les sciences, les arts, le gain 1, la perte, les événements amenés par des p. 8. révolutions et retentissant au loin, la vie nomade, celle des villes, les faits accomplis ei ceux auxquels on doit s'attendre, j'ai tout embrassé et j'en ai exposé clairement les preuves et les causes. De cette manière, l'ouvrage est devenu un recueil unique, attendu que j'y ai consigné une foule de notions importantes et de doctrines na- guère cachées et maintenant faciles à entendre...J'avoue toutefois que, parmi les hommes des différents siècles, nul n'a été plus incapable que moi de parcourir un champ si vaste 2; aussi je prie les hommes habiles 3 et instruits d'examiner mon ou- vrage avec attention, sinon avec bienveillance, et, lorsqu'ils rencon- treront des fautes, de vouloir bien les corriger, en me traitant toute- fois avec indulgence. La marchandise que j'offre au public aura peu de valeur aux yeux des savants; mais, par un aveu franc, on peut détourner le blâme, et l'on doit toujours compter sur l'obligeance de ses confrères: Je prie Dieu de rendre mes actions pures devant lui; je compte sur lui, et cesl un excellent protecteur^. [Coran, sour. m, 1 Littéral, l'acquisition. C'est le nrîjais 4 Le texte de ce chapitre, étant en prose d'Aristote; voy. Politique J liv; I, ch! v. rimée, offre nécessairement des molsinu- * Pour 'LâiJt, lisez *LûiJ(" ~ tiles, des expressions peu naturelles et 3 Littéral, qui ont la main blanche. ^; plusieurs exemples de tautologie.
i D'IBN KHALDOUN.
13 INTRODUCTION.
De l'excellence de la science historique; établissement des principes qui doivent lui ser- vir de règles; aperçu des erreurs et des méprises auxquelles les historiens sont expo- sés; indication de quelques-unes des causes qui produisent des erreurs.
L'histoire est une science qui se distingue par la noblesse de son objet, sa grande utilité et l'importance de ses résultats. C'est elle qui nous fait connaître les mœurs des peuples anciens, les actes des pro- phètes et l'administration des rois. Aussi 2 ceux qui cherchent à s'ins- truire dans le maniement des affaires spirituelles et temporelles trou- vent dans l'histoire des leçons de conduite; mais, pour y -parvenir, ils doivent mettre en œuvre des secours de diverse nature et des connaissances très-variées. Ce n'est que par, un examen attentif et une application soutenue qu'ils pourront découvrir la vérité et se garder contre les erreurs et les méprises. En effet, si Ton se con- tente 3 de reproduire les récits transmis par la voie de la tradi- tion, sans consulter les règles fournies par l'expérience, les principes fondamentaux de l'art jde gouverner, la nature môme de la civilisa- tion et les circonstances qui caractérisent la société humaine; si l'on ne juge pas de ce qui est loin par ce qu'on a sous les yeux, si l'on ne compare pas le passé avec le présent, l'on ne, pourra guère évi- ter de s'égarer, de tomber dans des erreurs et de s'écarter de la voie de la vérité. Il est souvent arrivé que les historiens, les commenta- teurs et les hommes les plus Yersés dans la connaissance des traditions historiques, ont commis de graves méprises en racontant les événe- ments du passé; et cela parce qu'ils se sont bornés à rapporter indistinctement toute espèce de récits 4, sans les contrôler par les prin- 1 M. de Sacy a publié plusieurs ex- traits de ce chapitre, avec une traduction et des notes, dans sa Chrestomathie arabe; 2 e édit. t. I, p. 370 et suiv.
* Pour lisez ^y^. 8 La bonne leçon est i>*&çL - 4 Littéral, des récits gras et maigres, c est-à-dire, qui valent beaucoup ou peu.
]4 PROLÉGOMÈNES cipes généraux qui s'y appliquent, sans les comparer avec des récits analogues, ou leur faire subir l'épreuve des règles que fournissent la philosophie et la connaissance de la nature des êtres, sans enfin les soumettre à un examen attentif et à une critique intelligente; aussi se sont-ils écartés de la vérité pour s'égarer dans le champ de l'erreur et de l'imagination. Cela a eu' lieu surtout 1 en matière de nombres, quand, dans le cours d'un récit, il s'est agi de sommes d ar- gent on de la force d'une armée. C'est toujours là que l'on doit s'at- tendre à des mensonges et à des indications extravagantes; aussi faut-il absolument contrôler ces récits au moyen de principes géné- raux et de. règles établis par le bon sens/ *. - 4.
C'est ainsi que Masoudi et plusieurs autres historiens ont dit, en parlant des armées des Israélites, que Moïse, en ayant fait le dénom- brement dans le désert, après avoir passé en revue les hommes en état de porter les armes et âgés de vingt ans ou plus, trouva qu'il y avait plus de six cent mille guerriers 2. Dans cette circonstance, l'écri- vain ne s est pas demandé si l'étendue de l'Egypte et de la Syrie était assez vaste pour fournir un tel nombre de troupes. Chaque empire du monde entretient pour sa défense autant de soldats que ses moyens le permettent; il en supporte les frais; mais il ne saurait y pourvoir s'il en augmentait le nombre. C'est ce qu'attestent les usages aux- quels nous sommes habitués et les faits qui passent sous nos yeux. Ajoutons que des armées dont le nombre s'élèverait à un pareil chiffre ne sauraient manœuvrer ou combattre, attendu que le terrain se trouverait trop étroit: chaque armée, étant rangée en bataille, s'éten- drait à deux ou trois fois la portée de la vue, sinon davantage. Com- ment alors ces deux grands corps pourraient-ils livrer bataille? Comment un des partis pourrait-il remporter la victoire, lorsque dans 'une de ses ailes on ne saurait pas ce qui se passe dans l'autre 3? Les 1 L autour a écrit sans faire précé- f Selon la Bible, -six cent trois mille der ce mot parla particule négative V. La cinq cent cinquante. (Nomb. I, 46.) plupart des Maghrébins commettent la s II faut lire ^ety*^» dans le texte même faute.. arabe.
D'IBN K*HÀLDOUN. 15 faits dont nous sommes journellement témoins suffisent pour confir- mer nos observations; le passé- et l'avenir se ressemblent comme deuxgouttes d'eau...
D'ailleurs l'empire des Perses l'emportait de beaucoup sur celui des Israélites: c'est ce que prouvent les victoires de Bakht-nasar (Na- buchodonosor), qui s'empara de leur pays, leur enleva toute autorité, détruisit Jérusalem, siège de leur religion-et de leur puissance. Or ce prince n'était qu'un simple gouverneur d'une des provinces de la Perse, un satrape (merzeban), dit-on, qui commandait la frontière oc- cidentale de cet empire. Ajoutons à cela que les deux Iracs, le Klio- raçan, le Ma-ouera-'n-neher (la Transoxiane) et El-Abouab (les portes Caspiennes, Derbend), provinces de cet empire 1, préséntaient une étendue bien supérieure à celle du pays des Israélites; et cependant jamais les armées de la Perse n'atteignirent à beaucoup près un pa- reil nombre 2 » Le corps le plus considérable que les Persans aient jamais réuni, celui qui combattit à Cadecîya 3, se composait de cent vingt mille hommes d'armes, dont chacun avait sa suite. C'est ce quatteste Seif (Ibn Omar el-Acedi 4 ), qui ajoute Avec les hommes de leur suite ils dépassaient le nombre de deux cent mille 5:» Selon Aïcha 6 et Zohri 7, l'armée avec laquelle Rostem (le général persan) combattit Sâd (le général' arabe) aux environs de Cade- cîya se composait de soixante mille hommes, dont chacun avait sa De plus, si le nombre des Israélites avait atteint ce chiffre, leur territoire aurait pris une grande extension et leur domination se se- rait étendue au loin. Les gouvernements et les royaumes sont grands 7 Ibn-Chihab ez-Zohri,de la tribu de Coreïch, célèbre traditionniste et légiste» mourut en Tan 12/i de l'hégire (7^2 de J. G.). Il comptait au nombre des Tabis, ayant connu et fréquenté plusieurs des compagnons de Mohammed. « 8 TaberisU Ann. loco laudato.
8 Notre auteur n'avait jamais entendu parler de l'armée de Xerxès. * 5 Voy. Taberist. Annales, t. II» p. 291; édil. de M. Kosegarten.
* La veuve de Mohammed.
16 PROLÉGOMÈNES ou petits, selon le nombre de soldats qu'ils entretiennent et des tri- bus, qu'ils emploient pour leur défense, ainsi qu'on le verra exposé dans la section de ce livre qui traite des empires. Or le territoire des Israélites, ainsi que tout le monde le sait, ne s'.étendait pas, du côté de la Syrie, plus loin que le Jourdain et la Palestine, et, du côté du Hidjaz 1, plus loin que les cantons de Yathreb (Médine) et de Khaïber, D'ailleurs.les savants les plus habiles ne trouvent que, trois géné- rations entre Moïse et Israël. En effet Moïse était fils d'Amran (Am- ram), fils de Gahet ou Cahit (Caath)\ fils dë Laoui ou Laoua (Lévi), fils de Yacoub (Jacob), autrement appelé Israël-de-Dieu. Cette généa- logie est fournie par le Pentateuque 2. L'espace de temps qui les sé- pare est indiqué par Masoudi de la manière suivante: « Israël, lors- qu'il se rendit auprès- de Joseph, entra en Egypte avec ses> fils, chefs des [douze] tribus, et leurs enfants, au nombre de soixante et dix individus. Leur séjour en Egypte, jusqu'au moment où ils en sortirent, sous la conduite de Moïse, pour entrer dans le désert, fut de deux cent vingt ans, durant lesquels ils subirent la domina- tion des Pharaons, rois des Coptes. » Oi\ iL est invraisemblable que, dans un espace de quatre générations, une famille puisse s'accroître à un tel degré 5. y Si l'on prétend que des armées tout aussi nombreuses existaient sous le règne de Salomon et de ses successeurs, la chose n'en est pas moins absurde. Entre Salomon et Israël, on ne compte que onze généra- tions, car Salomon fut fils de Dàwoud (David), fils d'Aïchaï (Jessé), fils d'Aoubed ou Aoufedh (Obed), fils de Bâez ou Bouaz (Booz), fils de Salmon, fils de Nahachoun 4 (Nahasson), fils d'Amînadab ou Hamîna- deb, fils de Ram, fils de Hadroun ou Hasroun (Hesron), fils de Barès ou Bîrès (Phares), fils de Yehouda (Juda), fils de Yacoub (Joseph). Or, dans l'espace de onze générations, la descendance d'un seul homme 1 La partie occidentale de l'Arabie jus- qu'à la frontière du Yémen. * Exod.M.
5 Dans un autre chapitre de cet ouvrage, l'auteur admet, comme principe, que trois générations font un siècle.
* Dans le texte arabe il faut lire ^yt-^, à la place de oj^* D'IBN KHALDOUN. 17 ne saurait atteindre un chiffre aussi grand qu'on le dit. Que ce nom- bre soit de quelques centaines ajoutées, à quelques milliers, cela peut être 1; mais qu'il dépasse de plusieurs dizaines de fois le chiffre que certains historiens, ont énoncé, voilà ce qui est difficile à croire. Qu'on veuille juger de cela d'après ce qui est présent, d'a- près ce qui se passe au vu et au su de tout le monde, on reconnaîtra que cette assertion est fausse et que la tradition est mensongère. Le renseignement fourni par les chroniques des Israélites, savoir, què la garde de Salomon se composait de douze mille fantassins, et que sa cavalerie consistait en quatorze cents chevaux tenus au piquet devant les portes de son palais 2, est le seul qui soit authentique; quant aux contes populaires, on ne doit y. avoir aucun égard. Or le règne de Salomon fut l'époque où l'empire des Juifs était le plus florissant, et où leur territoire avait sa plus.grande étendue.
Ce point établi, nous ferons observer que la plupart des hommes, P. 12. lorsqu'ils énumèrent les forces des empires qui existaient à leur époque ou peu auparavant; lorsqu'ils s'étendent sur la grandeur des années, soit musulmanes, soit chrétiennes; lorsqu'ils parlent des sommes produites par, les impôts, des dépenses des souverains, de celles des grands personnages qui vivent dans le luxe, des objets de prix qui se trouvent chez les riches; dans tous ces cas, ils énon- cent des nombres qui dépassent toutès les bornes que l'expérience journalière nous fait connaître, et ils suivent aveuglément les sug- gestions qui proviennent de l'envie de raconter des choses extraordi- naires. Si l'on consulte les. chefs de l'administration militaire sur le nombre de leurs soldats, si l'on vérifie la position des riches sous le rapport des objets précieux qu'ils possèdent et des avantages dont ils jouissent, si l'on examine les dépenses ordinaires. des hommes qui vivent dans le luxe, on trouvera que cela ne va pas à la dixième 1 Ibn Khaldoun oublie quelquefois la 1 Quarante mille chevaux pour les charègle qui prescrit de faire suivre le mol riots et douze mille chevaux de selle. (Rois, l&U[ par la particule VI. Les auteurs magh- III, c. iv, v. 26, et c. x, v. 26.) rebins font assez souvent celle faute.,, - Prolégomènes. 3- 18 PROLÉGOMÈNES partie du chiffre qu'on allègue. Mais cela tient au penchant de l'es- prit humain pour l'exagération, à la facilité avec laquelle ce sentiment influe sur la langue, et à l'indifférence des historiens pour les résul- tats déjà constatés par un examen approfondie Ils n'essayent pas de reconnaître les erreurs dans lesquelles ils peuvent tomber, soit par mégarde, soit par intention; ils ne cherchent pas à garderie juste milieu dans un récit, ni à lui faire subir un examen critique; au con- traire, ils lâchent la bride à leur langue, pour la laisser courir dans les champs du mensonge: On achète les discours frivoles afin d'égarer les hommes loin du sentier de la vérité [Coran, sour. xxxi, v. 5), et c'est là, il faut l'avouer, un marché bien désavantageux.
On peut toutefois répondre à ce qui précède en disant que, si partout ailleurs l'expérience habituelle n'admet pas l'accroissement aussi rapide d'une seule famille, il n'en est pas de môme à l'égard des enfants d'Israël: chez eux cette multiplication était l'effet d'un miracle, Dieu ayant révélé à leurs pères, les prophètes Abraham, Isaac et Jacob, qu'il multiplierait leur race au point qu'elle égalerait en nombre les étoiles du ciel et lès cailloux de la terre. Or Dieu aurait accompli sa promesse envers eux par l'effet d'une grâcê extraordinaire et par un prodige surnaturel. Donc les événements ordinaires ne militent pas contre ce récit, et personne ne devrait le taxer de fausseté. Si l'on voulait l'attaquer en alléguant qu'il est rapporté dans le Pen- tateuque, et que ce livre, ainsi qu'il est constant, a été altéré par les Juifs, on peut répondre que cette opinion, bien quelle paraisse d'abord assez plausible,' n'a aucune valeur aux yeux des critiques les plus capables; car l'expérience démontre que les hommes des diver- ses religions n'ont jamais agi de cette manière relativement à leurs livres théologiques, ainsi qu'EI-Bokhari le déclare dans son Sahih 1. Or cette multiplication extraordinaire qui eut lieu chez les enfants d'Israël était un prodige en dehors du cours de la nature, et, chez 1 Abou Abd-AUah Mohammed el-Bo- khari, auteur du célèbre recueil de tradi- tions intitulé Es-Sahîk (l'Authentique) ou El-Djamê's-Sahîh (le Recueil authentique), est mort Tan a56 de l'hégire (869-870 de J. C).
D'IBN KHALDOUN. 19 les autres peuples, la nature suit son cours et s'oppose à l'existence d'un pareil fait, ainsi que les preuves l'attestent. Quant à l'impossi- bilité d'un combat entre de pareilles armées, elle est réelle; mais ce combat n'a pas eu lieu et rien n'en a amené la nécessité. Il est par- faitement vrai que chaque royaume met sur pied un nombre de sol- dats proportionné à ses moyens; mais les Israélites 9 dans l'origine; n'étaient pas guerriers et n'avaient pas fondé un empire. L'accroisse- ment extraordinaire de leur nombre avait pour but de leur faire con^ ' quérir la terre de Canaan, que Dieu leur avait promise, et ce fut en leur faveur qu'il purifia le territoire de ce pays. Or tout cela consti- tue des miracles,. et Dieu dirige les hommes vers la vérité. - » Parmi les récits. improbables que les historiens ont accueillis, il faut ranger ce qu'ils racontent tous; relativement aux Tobbâ, souve- rains du Yémen et de là presqu'île des Arabes. Ils prétendent que ces princes, partant du Yémen, siège de leur empire, allèrent porter la guerre en Ifrîkiya, combattre les Berbers de l'Occident (Maghreb)ï marcher contre les Turcs et envahir le pays des Tibétains en Orient; qu'Ifrîcos, fils de.Gaïs, fils de Saïfi, l'un des plus puissants parmi leurs anciens rois, et qui vivait à l'époque de Moïse ou peu aupara- vant, entreprit une expédition en Ifrîkiya et fit un massacre des Berbers. Ce fut lui, disent-ils, qui leur. donna ce nom, attendu qu'il s'écria, lorsqu'il entendit leur langage barbare: «Quel est donc ce jargon [berberd)} » Ils ajoutent que de là vient le nom que ce peuple a toujours porté depuis cette époque; que ce prince, à son départ du Maghreb, laissa dans cette contrée plusieurs corps de troupes composés de tribus himyerites; qu'elles s'y établirent et se mêlèrent avec les habitants primitifs, et que de ces tribus descendent les Sanhadja et les Ketama. D'après tout cela Taberi, El-Djordjani \ P. i4.
1 Le cadi Abou'l-Hacen Ali eî-Djor- noire auteur dans Y Histoire des Berbers. djani, docteur du rite chafeïte, fut un des El-Djordjani mou rut à Neïsapour, Tan 366 hommes les plus savanis de son siècle. Il (976 de J. C), ou, selon un historien cité laissa un recueil de généalogies intitulé par Ibn Khallikan, en Tan 392 (1001 -a jEi-Mou^/ie/c^AuthentiqueJ^uiestcitépar de J. C).
20 PROLÉGOMÈNES Masoudi, Ibn el-Kelbi 1 et El-Beïhaki 2 assurent que les Sanhadja et lesKetama sont issus des Himycrites; mais cette hypothèse est re- poussée par les généalogistes du peuple berber, et leur opinion est bien fondée. Selon Masoudi, Dhou'l-Adaar 3, un des rois. himyeri tes, postérieur à Ifrîcos, et qui vivait du temps de Salomon, porta 'là guerre dans le Maghreb et soumit cette contrée. Suivant le même auteur, Yaser, fils et successeur de Dhou'l-Adaar, entreprit une ex- pédition semblable, pénétra jusqu'à Ouadi'r-Remel (la rivière de Sable) qui est dans le Maghreb, et, ne pouvant le traverser à cause de la quantité énorme de sable, il revint sur ses pas. On rapporte aussi qu Asâd Abou-Kerib, le dernier des Tobbâ 4 et prince contemporain de Yestasb, roi des Perses de la dynastie des Kîniya (Càïaniens) 5, s'empara de Mosul et de l'Aderbeïdjan; qu'il attaqua les Turcs, les mit en déroute et en tua un grand nombre; qu'il entreprit contre ce peuple une seconde 6 et une troisième expédition; qu'ensuite il chargea trois de ses fils de porter la guerre dans la Perse, dans le pays des Soghdiens, peuple turc qui habite au delà de la rivière (l'Oxus), et dans le Roum (l'Asie Mineure); que le premier de ces princes con- quit tout le pays qui s'étend jusqu'à Samarkand; qu'ayant traversé le désert et atteint le pays de Sîn (la Chine), il rencontra son second frère, qui, après avoir envahi la Soghdiane, était arrivé en Chine avant lui; qu'ils dévastèrent cette contrée" et revinrent sur leurs pas, chargés de butin, et qu'ils laissèrent dans le Tibet plusieurs tribus d'Himyerites, qui s'y trouvent encore de nos jours. Le troisième frère pénétra jusqu'à Constantinople, mit le siège devant cette ville, et re- vint sur. ses pas après avoir soumis les provinces appartenant aux Roum (les Grecs).,. ' - Toutes ces histoires sont bien éloignées de la vérité; fondées uni- 1 Voyez ci-devant, page 5, note 3. 4 Voyez Essai sur l'histoire des Arabes, 1 Abou-Bekr Ahmed el-Beïhaki, célè- par M. Caussin de Pcrceval, 1. 1, p. 91. bre traditionniste et auteur de plusieurs 5 Voyez d'Herbelot, Bibliothèque orienouvrages, mourut à Neïsapour, Fan 458 taie, à l'article Caian.) (1066 de J. G.). * Pour lisez s Pour jUôV, lisez jUiVf.
D'IBN KHALDOUN. 21