En examinant les variantes que M. Qnatremère signale comme étant fournies par le manuscrit G, j'ai reconnu qu'il a voulu désigner par cette lettre le tome I de l'exemplaire de ÏHistoire universelle qui appartient à la Bibliothèque impériale et qui porte le numéro 7^23. Bien que ce manuscrit soit écrit avec assez peu de soin, il offre d'excellentes leçons el mérite plus de confiance que M. Quatremère ne semble lui en avoir accordé. S'il l'avait eollationné en entier, il y aurait trouvé des variantes bien autrement importantes que celles dont il nous a fait part. Ce manuscrit offre une particularité qui mérite d'être signalée.
* D'IBN KHALDOUN. cvn A la suite de la préface, on trouve un chapitre inédit qui remplit deux pages et demie et qui renferme un éloge pompeux du sultan Barcoue, souverain d'Egypte. L'auteur désigne ce prince par le titre de notre seigneur, le roi victorieux, Moulana el-Melek ed-Dhaker Abou Saîd, et il lui dédia cet exemplaire de son ouvrage, qu'il intitula, à cette occasion, «Le Dhaherien, « traitant des exemples instructifs offerts par l'histoire des « Arabes, des peuples étrangers et des Berbers. » Il présenta cet exemplaire à la bibliothèque du prince, ce qui. dut avoir lieu entre les années 78/i (i382 de J. C.) et 801 (1399); ^ a première date étant celle de l'avènement de Bareouc, et la seconde, celle de sa mort.
Les variantes marquées D ont été prises dans le tome I du manuscrit de la Bibliothèque impériale n° 7^25, ainsi que je m'en suis assuré par un examen attentif. Le texte de ce ma- nuscrit offre beaucoup de fautes, mais il fournit assez souvent de bonnes leçons. M. Quatremère a évidemment négligé de le collationner en entier; il s'est contenté de le consulter de temps en temps. Le copiste de ce manuscrit termina son travail Tan 1067 de l'hégire (1 656 de J. G.); il n'indique. pas le lieu où il écrivait.
Des quatre manuscrits dont M. Quatremère s'est servi, j'ai entre les mains ceux qu'il a désignés par les lettres A, G et D. J'ai collationné le texte de l'édition de Paris sur les deux der- niers et sur un exemplaire de l'édition imprimée à Boulac en 1867, sous la direction d'un savant musulman nommé >^ &Jtjytf\j Nasr el-Hourîni. Cette édition forme un volume grand in-folio et renferme trois cent seize pages; elle porte un petit nombre dénotes marginales rédigées par l'éditeur, et dont quel- ques-unes ont une certaine importance. A la suite de la pré- face d'Ibn-Khaldoun se trouve un chapitre dédicatoire qui rap- PROLÉGOMÈNES PROLÉGOMÈNES pelle celui qu'on remarque dans le manuscrit G. Nous y lisons que l'auteur présenta cet exemplaire de son ouvrage à la biblio- thèque de «l'émir des croyants, Abou Farès Abd el-Azîz, fils de notre seigneur, le grand sultan, champion de la foi, mort en odeur de sainteté, l'émir des croyants, Abou '1-Hacen,» sultan mérinide. Ensuite il ajoute: « Puisse l'ombre tutélaire de ce prince s'étendre sur tout le peuple; puissent les souhaits qu'il a formés pour le triomphe de l'islamisme recevoir leur ac- complissement! » Cela indique qu'Abou Fârès régnait encore. Plus loin il dit qu'il envoya cet exemplaire à la bibliothèque royale mérinide (^$#1^), donnée par cette famille à la grande mosquée du quartier des Gairouanites ((^jl^ 1 à Fez, afin qu'elle fût mise à l'usage des étudiants.
Ici se présente une difficulté chronologique: l'émir des croyants (titre officiel des souverains mérinides) Abd el-Azîz, fils du sultan Abou '1-Hacen, mourut l'an 77 4 de l'hégire (1372 de J. G.). Or, à cette époque, Ibn Khaldoun n'avait pas encore composé son ouvrage. Il le rédigea à Casr Ibn Selama, entre les années 776 et 77g, ainsi qu'il nous l'apprend dans son autobiographie et dans une note ajoutée à la fin de ses Prolégomènes. Il est donc certain que le prince à qui il pré- senta cet exemplaire ne pouvait pas être Abou Farès Abd el-Azîz, premier sultan mérinide de ce nom, et l'on doit sup- poser que le copiste du rfianuscrit dont Nasr el-Hourîni s'était servi a introduit une confusion en abrégeant la généa- logie du prince, laquelle était sans doute écrite de cette manière: ^UjJI a f u \kJUl L»^t ^Jj^jJI £1 ^«JL 4I ^x^Ll ^1 ^oOitl, c'est-à-dire, «l'émir des croyants, Abou Farès Abd el-Azîz, fils de notre seigneur le sultan Abou '1 Abbas Ahmed, fils de notre seigneur le sultan Abou Salem D'IBN KHALDOUN.. cm Ibrahim, fils de notre seigneur le grand sultan, champion de la foi, mort en odeur de sainteté, Abou '1-Hacen, émir des croyants, etc. » Abou Farès Ahfl el-Azîz, le second souverain qui porta ces noms, monta sur le trône l'an 796 de l'hégire (1 3g3 de J. C.); Ibn Khaldoun avait terminé son ouvrage plusieurs années au- paravant, et se trouvait alors en Egypte. On comprend alors pourquoi il envoya un exemplaire de son Histoire universelle au sultan mérinide, au lieu de le lui offrir en personne.
En.marge de ce chapitre, dans l'édition de Boulac, il y a une note par laquelle l'éditeur nous apprend que, dans un autre manuscrit, écrit en caractères maghrébins, le même cha- pitre dédicatoire se présente avec quelques modifications. L'au- teur y fait l'éloge du sultan hafside Abou l'-Abbas Ahmed, fils d'Abou Abd-Allah Mohammed, fils du khalife et émir des croyants, Abou Yahya Abou Bekr, et nous apprend qu'il pré- senta cet exemplaire de son ouvrage à la bibliothèque de ce souverain. Nous savons, par l'autobiographie, que cela eut lieu entre les années 780 (1878 de J. G.) et 783. L'éditeur de l'édition de Boulac fait observer que ce manuscrit est moins détaillé que celui de Fez, ce qui ne doit pas nous surprendre, l'auteur lui-même ayant déclaré qu'il avait fait des additions à son grand ouvrage après son arrivée en Egypte. La pré- sence de ces deux dédicaces dans l'édition de Boulac nous donne à supposer qu'elle représente le texte du manuscrit offert par Ibn Khaldoun à la bibliothèque des Mérinides, et que l'éditeur aura confronté ce texte avec le manuscrit pré- senté par l'auteur au sultan de Tunis. Je ne pense pas ce- pendant que Nasr el-Hourîni les ait suivis bien exactement; on peut remarquer dans son édition des leçons évidemment inexactes et d'autres qu'aucun des manuscrits de Paris ne jusex. PROLÉGOMÈNES ex. PROLÉGOMÈNES tifie. On y voit aussi plusieurs passages qui, ayant été com- posés par l'auteur d'une manière incorrecte ou obscure, ont été redressés ou modifiés, afin d'être rendus plus intelligibles. Ces changements, à mon avis, ne sont pas toujours heureux; quelquefois même ils altèrent la pensée d'ïbn Khaldoun. Je dois ajouter que le compositeur égyptien n'a pas suivi exacte- ment sa copie: quand deux phrases voisines se terminent par le même mot, il lui arrive très-souvent de sauter la seconde.
L'édition de Paris reproduit une particularité offerte par les manuscrits A et B et assez importante pour être signalée ici. On y trouve, dans certains chapitres, de longs paragraphes qui sont évidemment des additions marginales, et Ton y remarque de plus, au commencement de la sixième section, six chapi- tres entiers qui manquent dans les manuscrits C et D et dans l'édition de Boulac. L'authenticité de ces additions me paraît hors de doute: on y reconnaît le style d'ïbn Khaldoun, ses tournures peu correctes et même des renvois à d'autres cha- pitres des Prolégomènes. L'auteur les inséra très-probablement dans son ouvrage postérieurement à l'an 796 de l'hégire; car le manuscrit qu'il offrit au sultan Abou Farès ne les renferme pas. Le traducteur turc de la sixième et dernière sectiou des Prolégomènes les a acceptées sans observation.
Les Prolégomènes se partagent en six sections. Dans la pre- mière, l'auteur traite de la science historique, de la société en général, des variétés de l'espèce humaine et des pays qu'elle occupe. Dans la seconde, il signale les caractères particuliers de la civilisation qui existe chez les nomades et les peuples à demi sauvages. Dans la troisième, il indique en quoi consiste le khalifat ou gouvernement spirituel et temporel, et la royauté, c'est-à-dire, le gouvernement uniquement temporel. Il fait aussi connaître les dignités qui existent nécessairement clans le kha- D'IBN KHALDOUN. cm lifat et qui lui sont spéciales, ainsi que celles dont l'institu- tion n'a lieu que sous le gouvernement temporel. Dans la qua- trième, il trace le caractère de la civilisation qui résulte de la vie à demeure fixe, et il expose les causes de la prospérité et de la décadence des villes et des provinces, considérées comme centres de population. Dans la cinquième, il traite des arts, des métiers et de tous les autres moyens de se procurer la subsistance, et, dans la sixième, il s'occupe des sciences, de renseignement et de la langue arabe.
En composant les Prolégomènes, l'auteur avait pour but principal de tracer le progrès de la civilisation dans les déve- loppements qu'elle avait pris jusqu'à son époque, et de four- nir à ses lecteurs toutes les connaissances préliminaires que l'on doit posséder afin d'aborder avec fruit l'étude de l'histoire générale. Son esquisse géographique des sept climats n'est donc pas un hors-d'œuvre; ses articles sur le prophélisnie, la divination et l'apparition du Mehdi, personnage mystérieux qui doit paraître avant la consommation des siècles, afin d'éta- blir dans le monde le règne du bonheur universel, peuvent être justifiés par la grande importance que les musulmans atta- chent à ces sujets et le fait que plusieurs révolutions politi- ques ont eu pour auteurs des individus qui se donnaient pour le Mehdi, le descendant de la fille de Mohammed, 7e Fatemide attendu. D'autres chapitres, ceux qui traitent de la magie, des talismans et de la cabale, entraient nécessairement dans un cadre qui devait offrir une idée générale de toutes les sciences, de tous les arts et même de toutes les folies de l'esprit hu- main. Les Prolégomènes, rédigés sur ce plan, forment une espèce d'encyclopédie dont les articles sont rangés avec une certaine régularité, et offrent une foule de notions dont on ne saurait méconnaître l'importance.
cxii PROLÉGOMÈNES cxii PROLÉGOMÈNES Pour donner une idée. plus satisfaisante du contenu des Prolégomènes, j'aurais pu reproduire ici l'analyse que M. Sil- vestre de Sacy en a publiée dans la Biographie universelle, t. XXI, p. 1 54 et suiv. mais je puis m'en dispenser, parce que j'ajoute à la fin de chaque partie de cette traduction une liste de cha- pitres avec l'indication des matières dont les chapitres les plus longs se composent Le style d'Ibn Khaldoun, dans les Prolégomènes et dans plusieurs chapitres de l'Histoire universelle, est très-irrégulier, et n'est pas toujours facile à entendre. Pour dire les choses les plus simples, l'auteur emploie volontiers des phrases surchar- gées de termes abstraits, entrecoupées de parenthèses et de répétitions, et rendues encore plus obscures par la difficulté qu'il éprouvait à exprimer nettement ses idées, et par l'emploi de pronoms relatifs dont on ne distingue pas toujours les an- técédents, à moins de connaître les détails du sujet dont il s'occupe ou de l'événement dont il fait le récit. Le chapitre sur les rois chrétiens de l'Espagne, si habilement débrouillé et traduit par M. Dozy x, offre un exemple frappant de cette incorrection de style- Ajoutons à cela que, dans les phrases d'Ibn Khaldoun, les règles de la construction grammaticale ne sont pas toujours observées. Ces derniers défauts paraissent former le caractère distinctif de tous les ouvrages historiques et scientifiques composés par des natifs de la Mauritanie; ils ne se retrouvent pas aussi souvent chez les écrivains de l'Orient ni chez les auteurs espagnols: les phrases d'Ibn Haiyan, de Tortouchi et d'Averroès sont toujours claires et correctes. En dernier lieu j'indiquerai la tournure, souvent peu logique, des raisonnements employés par notre auteur. Ses arguments sont diffus et embrouillés; au lieu d'aller directement au but, ils D IBN KHALDOUN. cxm n'y arrivent que par de longs détours, et alors même ils tom- bent quelquefois à faux. Cela, du reste, est assez commun aux musulmans: tout Européen qui a eu des rapports avec eux sait combien ils ont de la peine à formuler leurs pensées d'une ma- nière précise étales coordonner. Dans cette traduction, je crois avoir surmonté la plupart des difficultés que je viens de si- gnaler, et, si je n'ai pas toujours réussi à suivre exactement les tournures de la phrase arabe, je suis parvenu, il me semble, à rendre presque toujours d'une manière exacte la pensée de l'auteur. Je dois faire observer que les chapitres sur les sciences sont rédigés avec netteté et précision; aussi le savant Haddji- Khalifa en a inséré plusieurs dans son grand et bel ouvrage, le Dictionnaire bibliographique des littératures arabe y persane et turque.
Les cinq premières sections des Prolégomènes furent tra- duites en langue turque par Moula Mohammed Sahib, généra- lement connu sous le nom de Pèri-Zadè Efendi. Il présenta son travail au sultan Mahmoud I er, Tan 1 1 43 de l'hégire (i y3o- 1731 de J. C). Ce savant docteur, qui remplissait les fonc- tions de cheikh ul- islam, première dignité dans la hiérarchie musulmane chez les Turcs, avait l'intention de compléter son ouvrage en traduisant la sixième et dernière section de ce livre; mais il mourut l'an 1 162 (1 7^9 de J. C.) sans avoir pu achever son entreprise. » J'ai sous les yeux l'exemplaire de cette traduction qui avait appartenu à M. Quatremère et qui, après sa mort, est passé dans la bibliothèque royale de Munich. MM. les directeurs de cet établissement ont bien voulu mettre ce manuscrit à ma disposition, sur la demande de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Cet exemplaire, de format grand in-folio, ren- ferme deux cent quarante-deux feuillets, et porte la date de Prolégomènes. ô CXIV PROLEGOMENES Tan 12^8 (i832*de J. C). Il est d'une belle écriture turque cou- rante; malheureusement il ne contient pas tout le travail de Péri-Zadé, le copiste s'étant arrêté au premier quart du der- nier chapitre de la troisième section. La traduction de Péri- Zadé ressemble à toutes les traductions turques faites sur l'arabe. Dans ces ouvrages, on conserve presque toujours les termes du texte original sans essayer de les rendre par des équi- valents. Le traducteur se borne à les ranger dans l'ordre exigé par le génie de la langue turque, en leur appliquant les in- flexions grammaticales de cette langue et en liant les phrases au moyen de conjonctions, de gérondifs et de verbes auxiliaires turcs. On pourrait croire qu'une traduction faite de cette ma- nière ne devrait pas être d'un grand secours pour l'intelligence du texte arabe; mais il n'en est pas ainsi: la phrase turque est" toujours construite d'une manière invariable et parfaitement logique; chaque partie du discours y a sa place marquée et ne saurait s'en écarter; aussi reconnaît-on sans difficulté la va- leur grammaticale de chaque terme de la phrase, et, quand on part de là, on saisit très-facilement la construction de la phrase arabe qui correspond.
Aussi, quand un traducteur turc a bien compris son auteur, le travail auquel il s'est livré est d'une utilité incontestable. Je m'empresse de reconnaître ce mérite à Péri-Zadé, dont la tra- duction est très-exacte et offre au lecteur l'explication de plu- sieurs termes et allusions qui pourraient l'embarrasser. Cet ouvrage m'aurait épargné beaucoup de travail, si j'avais pensé à le faire demander plus tôt; mais, avant que je l'eusse entre les mains, j'avais déjà terminé la traduction des trois premières sections. Je n'ai pas, toutefois, négligé de confronter avec la traduction de Péri-Zadé plusieurs passages de la mienne sur l'exactitude desquels il me restait encore quelques doutes, et D'IBN KHALDOUN. cxv j ai vu avec plaisir que, dans tous les cas> je les avais compris de la même manière que lui. Gela me fait regretter vivement le contre-temps qui aura interrompu le copiste de l'exemplaire de Munich dans l'exécution de son travail.
Plus d'un siècle après Péri-Zadé, Djevdet Efendi, historio- graphe de l'empire ottoman, livra à l'impression sa traduction turque de la sixième et dernière section. Ce travail a paru à Constantinople l'an 1277 de l'hégire (1860 de J. C.). Le tra- ducteur a rempli sa tâche d'une manière très-satisfaisante; il interprète le texte d'Ibn Klialdoun avec une grande exactitude et en éclaircit les difficultés dans des notes très-nombreuses et souvent très-étendues.
Il né me reste qu'à indiquer les extraits des Prolégomènes qui ont déjà paru en Europe. En 1806, M. de Sacy a publié dans la première édition de sa Chreslomathie arabe le chapitre sur le serment de foi et hommage, celui qui traite des insignes de la souveraineté et le dernier paragraphe de l'Introduction. En 1810, il fit paraître, dans son édition de la Relation, de l'Egypte par Abd-Allatif, un chapitre qui traite de la recherche des trésors cachés, un autre servant à démontrer que les grandes villes et de vastes édifices ne peuvent être bâtis que par un souverain très-puissant, et un extrait d'un chapitre qui traite des sciences intellectuelles. Il avait alors à sa disposition un nouveau manuscrit, celui de la Bibliothèque impériale, Supplément arabe, n° 7^2. En 1818, M. de Hammer inséra dans le tome VI des Mines de l'Orient le chapitre qui traite de la musique, et la liste des impôts fournis par les provinces de l'empire musulman. En 1820, M. l'abbé Lanci publia, à Rome, le texte du cha- pitre qui traite de l'écriture. En 1822, M. de Hammer donna, dans le Journal asiatique, la liste des chapitres contenus dans les cinq premières sections des Prolégomènes. En 1823, M. Garcxvi PROLÉGOMÈNES D'IBN KHALDOUN.
cin de Tassy y publia la liste des chapitres renfermés dans la sixième et dernière section. En 1824, M- Coquebert de Mont- bret y a inséré les chapitres intitulés: « Pourquoi les villes de rifrîkiya et du Maghreb sont en petit nombre. — Pourquoi les grands édifices construits par les peuples musulmans sont peu nombreux. » Le même journal (année 1826) renferme le texte et la traduction, par M. Schulz, de plusieurs passages de l'In- troduction. En 1827, M. Coquebert de Montbret y publia le texte et la traduction du chapitre qui concerne l'art de l'archi- tecture. En 1 836, M. de Sacy inséra dans la seconde édition de sa Chrestomathie arabeles chapitres qui traitent de l'excellence de la science historique, de l'office de hadjeb, de l'office d'aclel, de l'édilité et de la monnaie, du tiraz, du djefr et des prédictions, et de l'écriture. En 1829, il publia, dans son Anthologie gram- maticale arabe, plusieurs chapitres des Prolégomènes traitant du langage en général et de la langue arabe. En 1 834, M. Frey- tag inséra dans sa Chrestomathia arabica le texte des chapitres qui ont pour sujet l'office de khalife et d'imam, les opinions des Chiites au sujet de l'imamat, le serment de foi et hom- mage, le surnom d' Emir eUmoumenîn et les offices qui sont par- ticuliers à un gouvernement temporel.
X M. G. DE SLAtNE.
PRÉFACE DE L'AUTEUR.
Au nom du Dieu miséricordieux et clément! Texte Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed f p * sur sa famille et sur ses Compagnons 1!
Voici ce que dit Abd er-Rahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun el-Hadrami 2, le pauvre serviteur qui sollicite la miséricorde du Sei- gneur, dont les bontés l'ont déjà comblé. Puisse Dieu le très-haut le soutenir par sa grâce!
Louanges à Dieu, qui possède la gloire et la puissance, qui tient en sa main l'empire du ciel et de la terre, qui porte les noms et les attributs les plus beaux! (Louanges) à l'Etre qui sait tout, auquel rien n'échappe de ce que manifeste la parole et de ce que cache le si- 1 Les docteurs de la loi musulmane dé- finissent ainsi le mot Sakeb (Compagnon): « Le titre de Saheb se donne à tous ceux qui, croyant déjà à la mission du Prophète, Pont renconlré et sont morts dans l'isla- misme. • Dans cette définition, cm a préféré employer le verbe qui signifie rencontrer, plutôt que celui qui signifie voir, pour ne pas exclure de la catégorie des Compa- gnons quelques aveugles, tels que Abou Horeïra, Ibn Omm Mektoum et autres. Tout musulman orthodoxe est tenu de Prolégomènes.
montrer une profonde vénération pour les Compagnons. Lors de la mort de Moham- med, leur nombre dépassait cent quatorze mille. On conserve encore les notices bio- graphiques des plus illustres d'entre eux. Le Talkîh d'ibn el-Djouzi, manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 63 1, renferme une liste alphabétique des principaux Compagnons.
2 L'adjectif ethnique El-Hadrami signi- fie membre de la tribu de Hadramaout. Voy. llntroduction, p. vu.)
PROLÉGOMÈNES lence! (Louanges) à l'Être tout-puissant auquel rien ne résiste, rien ne se dérobe ni dans les cieux, ni sur la terre! De cette terre il nous a formés individuellement, et il nous Ta fait habiter en corps de peu- ples et de nations; de cette terre il nous a permis de tirer facilement notre subsistance et nos portions de chaque jour. Renfermés d'abord dans le sein de nos mères, puis dans des maisons, nous devons à sa bonté la nourriture et l'entretien. De jour en jour le temps use p. 2. notre vie; puis survient à l'improviste le terme de notre existence, tel qu'il a été inscrit dans le livre du destin. La durée et la stabilité n'appartiennent qu'à l'Éternel.
Salut et bénédiction sur notre seigneur Mohammed, le prophète arabe, dont le nom est écrit dans le Pentateuque et indiqué dans l'É- vangile 1! Salut à celui pour Fenfantement duquel l'univers était en travail 2 avant que commençât la succession des samedis et des di- manches, avant l'existence de l'espace qui sépare Zohel de Béhé- motit 3! Salut à celui dont la véracité a été attestée par l'araignée 1 Voici les versets de la Bible par les- quels, selon les musulmans» est prédite la venue de Mohammed: «Et ait (Moyses): « Dominus de Sinaî venit, et de Seir ortus ■ est nobis: apparuit de monte Pharan. » (Deut. xxxni, 2.) Seir, la chaîne de monta- gnes qui s'étend de la mer Morte à la mer Rouge, est, disent-ils, la montagne où Jésus reçut du ciel le saint Evangile; Pha- ran, c'est la Mecque avec les montagnes des alentours. On pourrait répondre que Pharan est 3e désert qui.s'étend depuis le mont Sinai jusqu'à la limite méridionale de la Palestine, celle où les Israélites pas- sèrent trente -huit ans. Le second verset est celui-ci: « Ex Sion species decoris eju3. » (Ps. xlix, 2.) Selon la version syriaque, le texte hébreu signifie: « Ex Sion coronam «gloriosam Deus ostendet. » Or, disent- ils, la couronne, c'est le royaume de l'is- lamisme, et gloriosus est l'équivalent de Mohammed (laudatus). Nous lisons dans Y Évangile de saint Jean (xvi, 7): « Si enim «non abiero, Paracletus non veniet ad « vos. » Les musulmans prétendent que les chrétiens ont altéré le texte de leurs livres sacrés et que, voulant en faire disparaître tout ce qui annonçait la mission de Mo- hammed, ils ont substitué le mot 'srapà- kXïjtoç à 'crepixAv-nte {inclytus, celebris), mot qui est l'équivalent d'Ahmed [lande di- gnior); or le Coran, sourate lxi, verset 6, donne le nom d'Ahmed à Mohammed.
*: Croyance fondée sur ces deux paroles de Mohammed: Lyy ^Ulj AU j^aj 0^*4^, «Adam était en- core entre le corps et l'esprit, entre l'eau et l'argile, que j'étais déjà prophète;» (jyji A»t U J^t, «la première chose que Dieu créa, ce* fut ma lumière.»
8 C'esl-à-dire, entre la partie supérieure du monde, le septième ciel, celui de la D'IBN KHALDOUN. 3 et la colombe 1! Salut à sa famille et à ses compagnons, qui, par leur zèle à l'aimer et à le suivre, ont acquis une v gloire immortelle et qui, pour seconder ses efforts, se tinrent réunis en, un seul corps, tandis que la discorde régnait parmi leurs ennemis! Que Dieu répande sur lui et sur eux ses bénédictions tant que l'islamisme jouira de sa pros- périté et que l'infidélité verra briser les liens fragiles de son exis- tence!. ' r Passons à notre sujet: l'histoire est une de ces branches de con- naissances qui se transmettent de peuple à peuple; de nation à na- tion; qui attirent les étudiants des pays lointains, et dont l'acquisi- tion est souhaitée même du vulgaire et des gens désœuvrés; elle est recherchée à Tenvi par les- rois et les grands, et appréciée autant par les hommes instruits que par. les ignorants.
Envisageons l'histoire dans sa forme extérieure: elle sert à retra- cer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dy- nasties, et-qui ont eu pour témoins les générations passées. C'est pour elle que l'on a cultivé le style orné et employé les expressions figurées; c'est elle qui fait le charme des assemblées littéraires, où son, (ou oy)» appelé béhémout; le poisson est soutenu par l'eau; l'eau par l'air; l'air par les ténèbres. Aucun être créé rie sait ce qui soutient les ténèbres. Cette indication, prise dans la vingt-troi- sième section du Mcsalek el-Alsar, ouvrage composé par Cliihab ed-Dîn Ibn Fadl-Al- îali, a été reproduit par Damîri dans son Dictionnaire zoologique, le sous l'article. Il y revient encore sous l'article Qy. Ibn el-Ouerdi en parle aussi dans son Traité de géographie; il dit: a Les sept terres et leurs mers sont por- tées par le mn/^y, c'est-à-dire le haout, op> (poisson), dont le nom est béhémout. Au-dessous du poisson est placé le vent; au-dessous du vent, sont placées les té- nèbres; au-dessous des ténèbres, l'humidité; au-dessous de l'humidité, Dieu seul sait ce qu'il y a. » (Ms. arabe de la Biblio- thèque impériale, ancien fonds, n° 577, fol. 78 recto.) Le mot béhémout signifie aussi le fond d'un puits, la profondeur d'un abîme; il s'emploie quelquefois avec la signification de guerrier, héros.
l 'Forcé par ses ennemis de s'enfuir de la Mecque, Mohammed, disent les légen- daires, alla 'se cacher, avec Abou-Bekr, dans la v caverne du mont Thour, près de la ville. Ils y étaient encore quand une coîombe vint pondre ses œufs devant l'ou- verture de la grotte, et une araignée y tissa sa toile. A cette vue, les gens envoyés à leur poursuite retournèrent sur leurs pas, étant persuadés que personne n'était entré dans la caverne.
4 PROLÉGOMÈNES les amateurs se pressent en foule; c'est elle qui nous apprend à con- naître les révolutions subies pas tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où Ton voit lès. empires fournir leur carrière; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu'à ce que l'heure du départ leur, fût annoncée, et que * le temps de quitter l'existence fût arrivé pour eux. « ■ - Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science histo- rique: ce sont l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont. ils ont pris naissance. L'histoire forme donc une branche importante de la phi- losophie et mérite d'être comptée au nombre des sciences.
Depuis l'établissement de l'islamisme; les historiens les plus dis- tingués ont embrassé dans leurs recherchés tous les événements des siècles passés, afin de pouvoir les inscrire dans des volumes et les p. 3. enregistrer; mais les charlatans (de la littérature) 1 y ont introduit des indications fausses, tirées de leur propre imagination, et des embel- lissements fabriqués à l'aide de traditions de faible autorité. La plu- part de leurs successeurs se sont bornés à marcher sur leurs traces et à suivre leur exemple. Ils nous ont transmis ces récits tels qu'ils les avaient entendus, et sans se mettre en peine de rechercher les causes des événements ni de prendre en considération les circonstances qui s'y rattachaient. Jamais ils n'ont improuvé ni rejeté une narra- tion fabuleuse, car le talent de vérifier est bien rare; la vue de la critique est en général très-bornée; l'erreur et la méprise accom- pagnent l'investigation des faits et s'y tiennent par une liaison et une affinité étroites; l'esprit de l'imitation est inné chèz les hommes et reste attaché à leur nature; aussi les diverses branches des connais- sances fournissent une ample carrière au charlatanisme;. le champ de l'ignorance offre toujours son pâturage insalubre; mais la vérité est une puissance à laquelle rien ne résiste, elle mensonge est un démon qui recule foudroyé par l'éclat de la raison. Au simple narrateur ap- 1 Le mol tofaïl signifie parasite, intrus, imitateurs.
D'IBN KHALDOUN.
5 partient de rapporter et de dicter les faits; mais c'est à la critique d y fixer ses regards et de reconnaître ce qu'il peut y avoir d'authentique; c'est au savoir de nettoyer et de polir pour la critique les tablettes de la vérité...- 5 * o r<v"-' J ' ** \J r ' h i *\\ Plusieurs écrivains ont rédigé des chroniques très-détaillées, ayant compilé et mis par écrit l'histoire générale des peuples et des dy- nasties; mais, parmi eux, il y en a peu qui jouissent d'une grande renommée, d'une haute autorité, et qui, dans leurs ouvrages, aient reproduit en entier les renseignements. fournis par leurs devanciers. Le nombre de ces bons auteurs dépasse, à peine celui des doigts de la main, ou des (trois) voyelles finales qui indiquent l'influence des régissants grammaticaux. Tels sont Ibn Ishac 1, Taberi 2, El-Kelbi 3, Mohammed ibn Omar el-Ouakedi 4, Seïf Ibn Omar" el-Acedi 5, Mas- oudi 6, et d'autres hommes célèbres qui se sont élevés au-dessus de 1 Mohammed Ibn Ishae, auteur d'un recueil de traditions relatives à Mohammed et à' ses expéditions militaires (Kitab eî- Meghâzi), mourut à Baghdad vers Tan 1 5o de l'hégire (767 de J. C). Ce fut d'a- près ees documents qu'Ibn Hicham rédi- gea son Siret er-Rasoul, ouvrage très-im- portant, dont M. Wûstenfeld a publié dernièrement le texte entier.; 1 Mohammed Ibn Djerîr et -Taberi, commentateur du Coran et auteur d'une histoire très-célèbre, naquit à Amol dans le Taberislan et mourut à Baghdad, en 8 Abou 'J-Monder Hieham Ibn Moham- med el-Kelbi, généalogiste cl historien des anciens Arabes du désert, était natif de Koufa. Il composa un grand nombre de traités dont nous ne connaissons que les titres. Son Djemhera, ou collection complète de généalogies, était un ouvrage très-eslimé. Il mourut vers l'an 2o4 (819 de J. C).
* Mohammed Ibn Omar el - Ouakedi composa un grand nombre d'ouvrages, dont les plus importants traitaient des ex- péditions et conquêtes faites par les mu- sulmans après l'établissement du khalifat. Né en Tan i3o (747 de J. C.), il passa de Médine à Baghdad, remplit les fonctions de cadi dans cette ville, et mourut en Tan ' 5 Seïf Ibn Omar /el-Acedi et-Temîmi composa un grand ouvrage sur les con- quêtes des premiers musulmans, une his- toire des révoltes el apostasies des' tribus arabes, et une histoire de la bataille du .Chameau. Taberi reproduit très -souvent les récits de cet historien dans sa grande chronique.
8 Abou '1-Hacen Ali el-Masoudi, auteur des Prairies d'or (Moroudj ed-dcheb), du Tenbîh el de plusieurs autres ouvrages, mourul en Tan 345 (966 de J. C). Les travaux de M. de Sacy, de M. Qualre- mère, de M. Reinaud, de M. Sprenger et 6.PROLÉGOMÈNES la foule des auteurs ordinaires. Il est vrai que dans les écrits de Masoudi et dé Ouakedi on trouve beaucoup à reprendre et à blâ- mer: chose facile à vérifier et généralement admise par les savants versés dans l'étude des traditions historiques et dont l'opinion fait autorité. Gela n'a pas empêché la plupart des historiens de donner la préférence aux récits de ces deux auteurs, de suivreleur méthode de composition et de marcher sur leurs traces. Déterminer la fausseté ou l'exactitude des renseignements est l'œuvre du critique intelligent p. 4. qui s'en rapporte toujours à la balance de son" propre jugement. Les événements qui ont lieu dans la société humaine offrent des carac- tères d'une nature particulière, caractères auxquels on doit avoir égard lorsqu'on entreprend de raconter les faits ou de reproduire les récits et les documents qui concernent les temps passés.
La plupart des chroniques laissées par ces auteurs sont rédigées sur un même plan et ont pour sujet l'histoire générale des peuples; circonstance qu'il faut attribuer à l'occupation de tant de pays et de royaumes par les deux grandes dynasties musulmanes 1 qui florissaient dans les premières siècles de l'islamisme; dynasties qui avaient poussé jusqu'aux dernières limites la faculté de faire des conquêtes ou de s'en abstenir. Quelques-uns 'de ces écrivains ont embrassé dans leurs récits tous les peuples et tous les empires qui existèrent avant l'é- tablissement de la vraie foi, et ont composé des traités d'histoire universelle. Tels furent Masoudi et ses imitateurs. Parmi leurs suc- cesseurs un certain nombre abandonna cette universalité pour se renfermer dans un cercle plus étroit; renonçant à se porter jus- qu'aux points les plus éloignés dans l'exploration d'un champ si vaste, ils se bornèrent à fixer par écrit les renseignements épars qui se rattachaient aux faits qui marquaient leur époque. Chacun d'eux traita à fond l'histoire de son pays ou du lieu de sa naissance, et d'autres orientalistes, ont fait bien con- des Prairies d'or. Le mot que nous con- naître les ouvrages de cet écrivain. La vons Masoudi doit se prononcer Messaoudi. société asiatique est sur le point de publier 1 La dynastie des Omeïades et celle le premier volume, texte et traduction, des Àbbacides.
D1BN KHÀLDOUN.
D1BN KHÀLDOUN.
renfermer dans un cercle plus étroit; renonçant à se porter jus- qu'aux points les plus éloignés dans l'exploration d'un champ si vaste, ils se bornèrent à fixer par écrit les renseignements épars qui se rattachaient aux faits qui marquaient leur époque. Chacun d'eux traita à fond l'histoire de son pays ou du lieu de sa naissance, et se contenta de raconter les événements qui concernaient sa ville et la dynastie sous laquelle il vivait. C'est ce que fit Ibn Haiyan 1, histo- riographe de l'Espagne et de la dynastie oméiade établie dans ce pays, ainsi qu'Ibn er-Rakik, l'historien de l'Ifrîkiya 2 et des souverains de Cairouan.
Ceux qui ont écrit après eux ne furent que de simples imitateurs, à l'esprit lourd, à l'intelligence bornée, des gens sans jugement, qui se contentèrent de suivre en tout point le même plan que leurs de- vanciers, de se régler sur le inéme modèle, sans remarquer les modi- fications que la marche du temps imprime aux événements, et les changements qu'elle opère dans les usages des peuples et des nations. Ces hommes ont tiré de l'histoire des dynasties et des siècles passés une suite de récits que l'on peut regarder comme de vains simu- lacres dépourvus de substance, comme des fourreaux d'épée aux- quels on aurait enlevé les lames; récits dont le lecteur est en droit de se méfier, parce qu'il ne peut pas savoir s'ils sont anciens (et authentiques) ou modernes (et controuvés). Ce qu'ils rapportent, ce 1 Pour jf] v^'* ^ ez