* On peut consulter, sur cette ville, la Géographie d'Aboulfîda> par M. Reinaud.
D'IBN KHALDOUN. 97 l'orient, les provinces de Yemarna, d'El-Bahreïn et d'Oman; du côté du midi, le pays du Yémen et les rivages baignés par la mer des Abyssins.
Dans le nord de cette partie du monde habitable, c'est-à-dire dans le pays de Deïlem, se trouve une mer tout à fait isolée des autres. On l'appelle la mer de Djordjan et la mer de Taberistan h Sa longueur est de mille milles, et sa largeur de six cents.. Elle a, du côté de l'occident, les provinces d'Aderbeïdjan et de Deïlèm; à l'o- rient, la contrée des Turcs etcelle de Kharezm; au midi, le Taberis- tan; au nord, les pays des Khazars et des Alains. Voilà les plus remarquables des mers dont les géographes ont fait mention. 0 Ils nous disent aussi que la partie habitable du monde est arro- sée par un grand nombre de fleuves, dont les plus considérables sont: le Nil, l'Euphrate, le Tigre et le fleuve de Balkh, autrement nommé le Djcïhoùn. Le Nil prend naissance dans une grande mon- tagne, située à seize degrés au delà de l'équateur, et sous la méri- dienne qui traverse la quatrième partie du premier climat. Elle porte le nom de montagne iïEl-Comr, et l'on n'en connaît pas au monde de plus élevée. De cette montagne sortent de nombreuses sources, dont quelques-unes vont décharger leurs eaux dans un.lac situé de ce côté-là /pendant que le reste se jette dans un autre. De ces deux bassins s'échappent plusieurs rivières qui se jettent toutes dans un seul lac situé auprès de l'équateur, à dix journées de marche de là P. 80. montagne 2. De ce lac sortent deux fleuves, dont l'un coule directe- ment vers le nord et traverse la Nubie et l'Egypte. Après avoir dé- passé le Caire, il se divise en plusieurs branches ayant toutes la même grandeur, et dont chacune porte le nom de khalîdj (canal); elles se déchargent toutes dans la mer Romaine, du côté d'Alexandrie. Ce fleuve se nomme le Nil d'Egypte. Sur la rive orientale s'étend le Saïd; à l'occident se trouvent les- Oasis. L'autre fleuve se détourne vers 1 C'est la mer Caspienne. l'équateur, ce qui ferait au moins quaâ Notre auteur vient de dire que celte rante-huit journées de marche, montagne était à seize degrés au sud de *,, 1 Prolégomènes. 1 3 98 PROLÉGOMÈNES l'ouest, et coule dans cette direction jusqu'à ce qu'il se jette dans la mer Environnante; celui-ci est le Nil des noirs, et c'est sur ses deux rives que demeurent tous les peuples nègres.
L'Euphrate prend sa source en Arménie, dans la sixième partie du cinquième climat. Il coule au sud à travers le territoire grec, et passe auprès de Malatiya, deManbedj, deSiffîn, deRacca et deKoufa; puis il atteint les marais [bat'ha) qui séparent Basra de Ouacit, et va se'jeter dans la mer des Abyssins 1. Pendant son cours, il reçoit un grand nombre de rivières et donne naissance à quelques autres qui vont se décharger dans le Tigre.
te Tigre sort de plusieurs sources situées dans la province de Khalat, qui fait également partie de l'Arménie. Il coule vers le sud et passe auprès de Mosul, de l'Aderbeïdjan, de Baghdad et de Ouacit; là il se partage en plusieurs branches, qui toutes s écoulent dans le lac de Basra, d'où elles vont atteindre la mer de Fars. Ce fleuve est situé à l'orient de TEuphrate. Dans son cours, il reçoit, de chaque côté, un grand nombre de fortes rivières. Entre PEuphrateet le P. 81. Tigre, vers la partie supérieure de ce dernier fleuve,* est la presqu'île de Mosul 2, qui est séparée de la Syrie par les deux rives de l'Eu- phrate, et de l'Aderbeïdjan par les deux rives du Tigre.
Quant au Djeïhoun (fOxus), il prend naissance près de Balkh, dans la huitième 3, partie du troisième climat. Sorti d'un grand nombre de sources, il reçoit dans son cours plusieurs grandes rivières,. et, se dirigeant du midi au nord, il traverse la province de Khoraçan, entre dans le Kharezm, situé dans la huitième partie du cinquième cli- mat, et va se décharger dans lé lac d'El -Djordjaniya (l'Aral), sur lequel est située une ville du même nom 4. La longueur de ce bassin est 1 L'auteur aurait dû écrire «dans la rections indiquées dans ces notes sans aumer de Fars. » cune observation sont autorisées par les 1 En arabe Djezîra Maucel (la Mésopo- manuscrits., tamie). Cette grande province, située entre * Il ne faut pas confondre Djordjaniya le Tigre et l'Euphrate, porte encore le avec Djordjan; la première ville est située nom d'El-Djezîra. sur l'Aral et la seconde sur la mer Cas- 3 Pou r^UIf, lisez ^UJ t. Toutes les cor- pienne.
D'IBN KHALDOUN. 99 d'un mois de marche; sa largeur est d'autant. Il reçoit aussi les eaux de la rivière qui porte le nom de rivière de Ferghana et de Chach (le Sîhoun ou Iaxartes), et qui vient du pays des Turcs. Sur la rive occidentale du Djeïhoun, s'étendent le Khoraçan et le Kha- rezm; à l'orient se trouvent les provinces de Bokhara, de Termid et de Samarcand. Au delà de ce pays sont la contrée des Turcs, celle de Ferghana» celle des Kharlodjiya 1 et d'autres nations barbares. Tous ces renseignements sont fournis par Ptolémée dans son livre, et par le cherîf (Idrîci )' dans l'ouvrage intitulé le Livre de Roger. Ces traités géographiques offrent des cartes qui représentent tout ce que le monde habitable renferme de montagnes, de mers et de ri- vières. Ils fournissent, sur ces matières, des notions trop nombreuses pour être reproduites ici; car, en composant cet ouvrage, nous avons eu surtout en vue l'Occident (Maghreb), qui est le pays des Berbers, et les territoires de l'Orient habités par les Arabes. C'est Dieu qui donne du secours.
SUPPLÉMENT DU SECOND DISCOURS PRÉLIMINAIRE. t P. 82.
Pourquoi le quart septentrional de la terre a-l-il une population plus nombreuse que le quart méridional?
On sait, par le témoignage de ses yeux et par une suite non inter- rompue de renseignements, que le premier et le second climat du monde habitable sont moins peuplés que les suivants'; que leurs par- ties habitées sont séparées les unes des autres par des solitudes, des déserts et des sables, et que du côté de l'orient se trouve la mer In- dienne (qui en rétrécit beaucoup l'étendue). Les nations et les peuples qui occupent ces deux climats ne sont pas en nombre considérable; il en est de même de leurs cités et de leurs villes. Le troisième climat, le quatrième et les suivants présentent un caractère tout à fait différent; les déserts n'y sont pas nombreux; les sables s'y mon- 1 11 s'agit des Kharlokh, peuple turc tes. ( Voy. Relation des voyages des Arabes qui habitait au midi et au sud-est des en Chine, traduite par M. Reînaud, t. I, contrées baignées par î'Oxus et le Iaxar- p. cxliii et eti du discours préliminaire.)
4 100 PROLÉGOMÈNES.
trent rarement, ou ne s'y présentent pas du ( tout; les nations et les peuples qui les habitent rappellent, par leur multitude, l'image d'un océan prêt à déborder; leurs cités et leurs villes sont en nombre infini. La population est agglomérée entre le troisième climat et le sixième 1. Quant au midi, il est complètement désert. Suivant plu- sieurs philosophes, ce fait doit être attribué à l'excès de la chaleur et à ce que le soleil, dans cette région, s'écarte très-peu du zénith.
Nous allons éclaircir cette doctrine par, un raisonnement démons- tratif, qui servira, en même temps, à expliquer pourquoi, dans la- partie septentrionale de l'hémisphère, la population est très-nom- breuse depuis le troisième et le quatrième climat jusqu'au cinquième et au septième 2. Dans les pays où les deux pôles de la terre, c'est- à-dire le pôle arctique et le pôle antarctique, se trouvent simul- tanément à l'horizon, il y a un grand cercle qui coupe le globe en deux moitiés. Ce cercle, le plus grand de ceux qui s'étendent de l'ouest à l'est, est nommé Véquateur. Suivant le principe énoncé P. 83. dans notre chapitre sur l'astronomie, la sphère supérieure fait jour- nellement une révolution d'orient en occident, et entraîne avec elle toutes les autres sphères qu'elle renferme. Ce mouvement est prouvé par le témoignage de nos yeux. Nous avons mentionné aussi que cha- que astre 3, dans sa sphère, a un mouvement opposé au précédent, puisqu'il se fait d'occident en orient. Le temps de ces révolutions diffère, pour les astres, suivant la rapidité ou la lenteur de leur marche. Tous les espaces que ces astres parcourent dans leurs sphères sont situés dans un grand cercle qui coupe la sphère supérieure en deux moitiés. C'est là l'écliptique, qui est divisé en douze signes. On trouvera indiqué, en son lieu, que l'équateur coupe l'écliptique en ■ deux points opposés, savoir: le commencement du Bélier et celui de la Balancé. Ainsi le, cercle équinoxial partage les signes en deux 1 Deux manuscrits et l'édition de * leur a dit le cinquième et le septième, plutôt Bouîae portent l^ô, à la place de L^a3, que le sixième et le septième.
et fournissent ainsi la bonne leçon, j u 3 II s'agit du soleil» de la lune et des * On ne s'explique pas pourquoi Tau- planètes., ' M D'IBN KHALDOUN. 101 classes, dont la première se compose de ceux qui s' écartent de ce cercle vers le nord; la seconde renferme les signes dont la décli- naison est australe. La première classe renferme les signes depuis le commencement du Bélier jusqu'à la fin de l'Epi (la Vierge); la seconde comprend les autres signes depuis le commencement de la Balance jusqu'à la fin du Poisson.
Lorsque les deux pôles se trouvent dans l'horizon, ce qui a lieu pour une certaine région de la terre 1, il y a sur la surface du globe une ligne unique, située dans le plan de l'équateur céleste, et qui s'é- tend d'orient en occident. Elle se nomme l'équateur. Selon le rapport des hommes du métier, on a constaté, par des observations astrono- miques, que cette ligne marque le commencement du premier des sept climats 2, et qu'elle a au nord les parties du monde habitable. Dans ces parties, le pôle septentrional s'élève graduellement. au- dessus de l'horizon, et lorsqu'il atteint une élévation de soixante- quatre degrés, il indique la limite où* s'arrête la partie habitable de la terre, c'est-à-dire la fin du septième climat..Lorsque ce pôle a une hauteur de quatre-vingt-dix degrés, distance qui le sépare de l'équateur, il est au zénith; l'équateur se confond alors avec l'horizon; six des signes du zodiaque, savoir, ceux du nord, restent au-dessus de l'horizon, et les six autres, ceux. du midi, se trouvent au-dessous. Du soixante-quatrième degré au. quatre-vingt-dixième, la terre est inhabitée, attendu que le chaud et le froid ne s'y ren- contrent jamais à des époques assez rapprochées pour pouvoir se combiner; ce qui empêche la production d'avoir lieu. Sous l'équa- teur, le soleil est au zénith quand il entre dans le signe du Bélier ou dans celui de la Balance; ensuite il s'en éloigne jusqu'à ce qu'il arrive au commencement du Cancer, ou à celui du Capricorne, et 1 L'auteur dit: ^yl\ cr 2 *^ c? « pour loutes les régions de la terre, » ce qui n'est pas vrai: les pays situés sous l'é- quateur sont les seuls dans lesquels on puisse avoir les deux pôles sur l'horizon.
* 11 ne. fallait pas avoir recours aux observations pour établir que Je premier climat, commençait à l'équateur. Quelques astronomes avaient décidé que cela serait ainsi.
102 PROLÉGOMÈNES son plus grand écart (déclinaison) de l'équateur ne dépasse pas vingt- quatre degrés. Pendant que le pôle septentrional s'élève au-dessus de l'horizon, l'équateur s'éloigne du zénith dans la même proportion, et le pôle austral s'abaisse (au-dessous de l'horizon) dune quantité égale. Aussi, dans ces changements de position, les espaces (angulaires) parcourus par les trois points sont égaux. Cet espace est nommé par les astronomes 1 la latitude d'un endroit. Lorsque l'équateur s'éloigne du zénith (vers le sud), les signes septentrionaux du zodiaque s'é- lèvent graduellement au-dessus (de l'équateur), jusqu'à ce que le maximum de cette élévation soit atteint par le commencement du Cancer; pendant ce temps, les signes méridionaux s'abaissent gra- duellement au-dessous 2 de l'horizon, et le maximum de cet abais- sement a lieu pour le commencement -du Capricorne. Ce phénomène tient à la manière dont les signes s'écartent à droite et à gauche de l'équateur céleste, ainsi que nous l'avons dit. *. T. *• A mesure que le pôle 3 du nord s'élève, le signe septentrional qui est le plus éloigné de l'équateur céleste, c'est-à-dire le commence- ment du Cancer, se rapproche du zénith jusqu'à ce qu'il l'attëigne; ce qui a lieu pour les contrées dont la latitude est de vingt-quatre degrés, telles que le Hidjaz et les régions qui l'avoisinent. Cette (distance angulaire) est égale à la déclinaison du commencement du Cancer, au moment où l'équateur est perpendiculaire à l'horizon 4. Par suite de l'élévation du pôle septentrional, le Cancer se trouve porté au zénith.
Lorsque l'élévation du pôle dépasse vingt-quatre degrés, le soleil (étant dans le signe du Capricorne) s'éloigne encore plus du zénith; Capricorne s'éloigne "de l'horizon vers le nadir.
3 Tous les manuscrits portent — a l'horizon. » Cette leçon ne vaut rien; il faut lire oJxiiif. • ' * * ■ - 4 Les derniérs roots de cette phrase sont tout à fait inutiles; que l'équateur soit per- pendiculaire à l'horizon ou non, la décli- naison du signe reste invariable.
1 L'auteur emploie ici le terme JL^I o^ïl^-M, c'est-à-dire, les gens qui dressent les calendriers servant à indiquer les heures de la prière.
s Quand les signes septentrionaux sont au-dessus de l'horizon, les signes méridio- naux sont au-dessous; aussi, à mesure que le commencement du Cancer s'ap- proche du zénith, le commencement du D'IBN KHALDOUN. 103 il s'abaisse jusqu'à l'horizon quand le pôle a atteint une élévation de soixante-quatre degrés. La quantité de cet abaissement est aussi de soixante-quatre degrés; il en est de même de la dépression du pôle méridional au-dessous de l'horizon. (Daiis les pays où le pôle septen- trional s'élève à cette hauteur,) toute production cesse, attendu que le froid et la gelée y sont extrêmement forts et qu'ils restent très-long- temps sans éprouver l'influence de la chaleur. De plus, quand le soleil se trouve au zénith, ou à peu de distance de ce point, les rayons qu'il envoie sur la terre y tombent perpendiculairement, tandis que, dans les lieux qui n'ont pas le soleil au zénith, ils arrivent sous un angle obtus ou aigu. Lorsque les rayons tombent perpendiculaire- ment, la lumière a une grande intensité et se répand au loin; le con- traire a lieu lorsqu'ils forment un angle aigu ou obtus; aussi, dans les localités qui ont le soleil au zénith, ou à peu près, la chaleur est plus forte -que dans les régions plus éloignées, car la lumière est la cause de la chaleur et de l' échauffe nient. Pour (les pays situés sous) l'équa- teur, le soleil passe au zénith deux fois chaque année, ce qui a lieu quand il est dans le Bélier ou dans la Balance. Quand il s'écarte du zénith de ces lieux, la distance n'est pas considérable, et quand il arrive au terme de sa déclinaison, ce qui est marqué par le commencement du Cancer, d'un côté, et du Capricorne, de l'autre, il s'en retourne avec tant de promptitude qu'il ne permet pas à la chaleur de se modérer. Ses rayons tombent d'aplomb sur cette zone torride pendant un temps assez long, sinon continuellement. L'air est embrasé par une chaleur devenue excessive. Il en est de même dans les régions qui s'étendent au delà de l'équateur, jusqu'à la lati- tude de vingt: quatre degrés (sud); elles ont le soleil au zénith deux fois chaque année, et subissent ainsi l'ardeur de ses rayons 1 presque P. 86. autant que les contrées situées sous l'équateur même. Cette chaleur excessive dessèche et raréfie l'atmosphère au point d'empêcher la re- 1 Littéral, «les rayons frappent conti- cheux que l'auteur, en parlant de Taslro- nuellement sur l'horizon (^-iVI, el-ifk) nomie sphérique, ait employé le mot ijk dans cette région ($iYI, el-ifk). » Il est fâ- P our signifier tantôt horizon et tantôt région.
104 PROLÉGOMÈNES production des êtres, ear la disparition des eaux et des vapeurs hu- mides nuit à la formation des minéraux, des plantes et des animaux, vu que la production ne peut avoir lieu sans l'humidité. Lorsque le commencement du Cancer s'écarte (au sud) du zénith, ce qui a lieu dans les latitudes qui dépassent vingt-cinq degrés nord, le soleil* se trouve éloigné du. zénith, et la chaleur acquiert une température moyenne, ou peu s'en faut; la production des êtres prend alors de l'activité et s'accroît graduellement, jusqu'à ce que le froid devienne sensible, par suite de la diminution de la lumière, et parce que les rayons du soleil frappent la terre sous un angle oblique. La puis- sance reproductive diminue alors, et s'altère; mais le changement qu'elle subit par suite de la chaleur surpasse de beaucoup celui qui est produit par l'intensité du froid, parce que l'action de la chaleur, dans le dessèchement, est plus prompte que celle du froid dans la con- gélation; aussi le premier et le second climat ont une population peu nombreuse, tandis que le troisième, le quatrième et le cinquième ont une population moyenne, grâce à la chaleur modérée qui ré- sulte de la diminution de la lumière. Dans le sixième et le septième climat, la population est très-grande, ce qu'il faut attribuer au dé- croissement de la chaleur et à la qualité possédée par le froid de ne pas nuire tout d'abord à la puissance reproductive, en quoi il diffère de la chaleur. En effet, le dessèchement ne peut avoir lieu en ces derniers climats que lorsque le froid est extrême, par suite de la sécheresse qui s'y déclare alors; ce qui arrive au delà du septième climat; ainsi, dans le quart septentrional du monde, la population est plus nombreuse et plus compacte. Mais Dieu en sait plus que nous!
D'après ces raisonnements, les philosophes ont supposé que les lieux placés sous l'équateur et les contrées qui s'étendent au delà sont complètement déserts; mais on leur, a répondu que, d'après p. 87. le témoignage des voyageurs et une suite non interrompue de ren- seignements, il est certain que ces régions sont habitées. Comment répondre à cette objection? Evidemment ces philosophes n'ont pas voulu nier, d'une manière absolue, que ces contrées fussent habitées, D'IBN KHALDOUN. 105 mais ils se sont laissé conduire, par leur argumentation, à admettre que la faculté productrice s'y perd par l'excès de la chaleur, et que l'existence d une population y serait impossible, ou peu s'en faut: ce qui est vrai. En effet, le pays situé sous l'équateur et les contrées qui sont au delà renferment, dit-on, une population; mais elle est très-peu nombreuse. Suivant l'opinion d'Ibn-Rochd (Àverroës), la région équatoriale est tempérée, et les contrées situées au delà, du côté du sud, sont placées sous les mêmes conditions que les pays qui s'étendent au nord de l'équateur;' donc on doit trouver des habi- tants dans les parties de la région australe qui correspondent aux parties habitées de la région boréale. Son assertion ne saurait être réfutée par l'objection que la faculté productrice s'y perdrait» mais on peut la repousser par la raison que l'élément humide (l'océan) couvre la terre de ce côté-là, et s'avance jusqu'à une limite dont la limite correspondante, du côté du nord, renferme une région qui pos- sède la faculté productrice. Or l'existence d'une atmosphère tem- pérée (dans les régions australes) est impossible, puisqu'elles sont couvertes par l'océan; aussi doit-on nier toutes les conséquences qu on voudrait en tirer. En effet, la population tend à s'accroître ré- gulièrement; mais, pour cela, elle doit se trouver dans les conditions du possible, et non pas dans celles de l'impossible. Quant à l'opinion de ceux qui déclarent la région équatoriale inhabitable, elle est contredite par les renseignements qui nous sont parvenus; mais Dieu sait ce qui en est.
Nous allons tracer ici un planisphère 1 semblable à celui qu'Idrîci a inséré dans le Livre de Roger 2, ensuite nous en donnerons une des- cription détaillée.
1 Littéralement,» la représentation de la 1 Aucun de nos manuscrits ne rengéographie (eî-djoghrafia), » Dans le texte ferme cette carte. M. Reinaud a donné arabe, il faut mettre un point sur le gkaïn une copie réduite de celle dMdrîci dans sa de LàlyiJl. La même correction doit se traduction de la Géographie d'Aboiïlféda, faire en plusieurs autres endroits de Tédi- 1. 1, p. cxx de l'introduction, tion de Paris. ^ Prolégomènes. i4 PROLÉGOMÈNES DESCRIPTION DÉTAILLÉE DU PLANISPHÈRE TERRESTRE K [Notre exposition se composera d'observations détaillées et d'une notice sommaire 2. Les détails se rapporteront aux contrées du monde habitable, à ses montagnes, ses mers et ses rivières, que nous décri- rons une à une. Cette partie de notre traité viendra après la notice sommaire, dans laquelle nous indiquerons de quelle manière la partie habitable de la terre se trouve divisée en sept climats; nous y ferons connaître les latitudes de ces climats, et la plus grande longueur 1 L'auteur a remanié ce chapitre en y faisant des additions et des changements. La première rédaction nous est offerte par les manuscrits de la Bibliothèque impé- riale, suppl. n° 742 3 et n° 74s 5. L'édition de Boulac reproduit la seconde rédaction; celle de Paris fournit la troisième, qui est beaucoup plus détaillée que les précé- dentes, mais elle offre plusieurs fautes graves dont on peut attribuer les unes à Fauteur lui-même, et les autres à son co- piste. Nous avons mis entre des crochets [ ] les paragraphes additionnels qui appar- tiennent à la troisième rédaction. Nous en ferons de même pour tous les autres cha- pitres qui ont reçu des additions.
2 Dans les sept chapitres qui vont suivre, Ibn Khaîdoun ne fait que reproduire des indications fournies par l'ouvrage d'Idrîci. On sait que ce géographe partagea le quart habitable de la terre en sept climats, et chaque climat en dix sections. Un exem- plaire de sa Géographie, conservé dans la Bibliothèque impériale (suppl. ar. n*8g2), renferme soixante-neuf cartes représen- tant chacune une section de climat*. Chaque carte forme un parallélogramme d'environ trente-deux centimètres de long sur dixhuit de large. Le sud se trouve en haut, le nord en bas, l'orient à gauche et l'occi- dent à droite; aussi en décrivant ces cartes on peut désigner les localités situées au sud comme supérieures, et celles qui sont an nord comme inférieures. C'est ce qu'a fait lbn Khaldoun, qui s'est borné, en général, à décrire chaque carte ou sec- tion de climat. Ses notices sont incom- plètes et peu claires; pour les bien com- prendre, il faudrait avoir ces cartes sous les yeux. M. Jomard en a fait tirer des copies et les a rassemblées sur une grande feuille, dont la publication est très-dési- rée. On posséderait alors un secours in- dispensable pour l'intelligence de la des- cription des sept climats donnée par lbn Khaldoun. Sur ces cartes, les contours des côtes sont étrangement défigurés, et leur orientation, ainsi que les positions relatives des lieux, est rarement exacte. L'Espagne est placée presque à l'ouest de la France; les Pyrénées se dirigent du nord au sud, depuis Bayonne jusqu'au midi de Barce- lone; l'Italie s'étend de l'ouest à l'est, ayant au nord les côtes de la Dalmatie. Les autres pays sont également mal re- présentés.
D'IBN KHALDOUN. 107 du jour que Ton remarque dans chacun d'eux. Comme c'est là le sujet de ce chapitre, nous allons l'aborder.
D'après une indication que nous avons déjà donnée, on sait que la terre flotte sur l'élément humide, ainsi qu'un grain de raisin surnage sur l'eau. De cette manière, une partie de sa masse reste à découvert, et cela par un effet de la sagesse divine, qui a voulu disposer un local pour l'habitation de l'homme, et préparer. un lieu où la puis- sance élémentaire de, la production pût agir. On assure que cette partie découverte forme la moitié de la superficie du globe; que la partie habitable en forme le quart, et que l'autre quart est tout à fait désert. Selon d'autres, la portion habitée n'en est que le sixième. La partie déserte de la terre laissée à découvert est située du côté du nord et du côté du midi. Entre ces deux régions se trouve la partie ha- bitée, qui s'étend, sans interruption, d'occident en orient, et qui, de chaque extrémité, ne rencontre aucun désert qui puisse la séparer de la mer. Une ligne imaginaire, disent-ils, se dirige de l'ouest à l'est, dans le plan de l'équateur céleste, et passe par les pays qui ont les deux pôles du monde à l'horizon; cette ligne indique le commencement de la terre habitée, en allant vers le nord. Ptolémée,dit, de son côté, que la terre au midi de l'équateur est habitée aussi loin qu'elle s'étend. On verra ses observations plus loin. Ishac Ibn el-Hacen el- Khazeni 1 déclare qu'il existe des contrées habitées au delà du sep- tième climat, et il nous en fait connaître l'étendue, puisqu'il indique la largeur du pays qui les renferme. Nous reviendrons là-dessus, parce que cet auteur était un des grands maîtres dans cette science. ] Les philosophes de l'antiquité ont partagé le monde habitable, au P. 89. nord de l'équateur, en sept climats, qu'ils indiquent- par des lignes imaginaires, tirées d'occident en orient, et ils assignent à chaque climat une largeur différente, ainsi que nous l'exposerons en détail. Le premier climat est immédiatement au nord de l'équateur, et il en 1 On serait tenté d'identifier ce person- auteur ne lui attribuait pas (ci-après, p. 1 10) nage avec Abou-Djâfer el-Khazeni (celui un tableau des climats, et à Abou-Djâfer dont il sera question plus bas), si noire (p. m), un autre tableau tout à fait différent.
108 PROLÉGOMÈNES suit la direction. La région au sud de l'équateur ne renferme d'autres populations que celles dont Ptolémée a fourni l'indication; au delà sont des déserts et des sables qui se prolongent jusqu'au cercle d'eau nommé la mer Environnante. Au nord du premier climat vient le second, qui suit la même direction, puis le troisième, puis le qua- trième, le cinquième, le sixième et le septième. Ce dernier forme, du côté du nord, la limite du monde habitable; au delà, et jusqu'à la mer Environnante, il n'y a que des solitudes et des déserts; mais 1, au midi de l'équateur, l'étendue de la région déserte est beaucoup plus considérable qu'au nord.
[Passons à ce qui regarde les latitudes de ces climats et le nombre d'heures dont se compose le jour (le plus long) de chacun. Il faut d'abord savoir que, pour (toutes les parties de) l'équateur, depuis l'occident jusqu'à l'orient, les deux pôles du monde sont dans l'horizon > et qu'on a le soleil au-dessus de sa tête. A mesure qu'on s'avance vers le nord dans la partie habitée du globe, le pôle septentrional s'élève graduellement au-dessus de l'horizon, le pôle méridional s'abaisse d'autant, et l'équateur s'éloigne du zénith 2 de la même quantité. Ces trois déviations sont parfaitement égales, et chacune d'elles se nomme la lalilude du pays. Le mot latitude est un terme de convention très- usité chez les astronomes calculateurs. On n'est pas d'accord sur la valeur des latitudes 3 qu'il faut assigner aux sept climats. Suivant Ptolémée, la largeur du monde habitable est de soixante et dix-sept • 90 degrés et demi, dont onze pour la partie habitée qui s'étend au sud de l'équateur: donc la largeur des sept climats septentrionaux est de soixante-six degrés et demi. Selon le même auteur, la latitude du premier climat- est de seize 4 degrés; celle du second est de vingt climats; » ce qui est inintelligible. Gomme ce passage appartient à la troisième rédac- tion, dont nous ne possédons qu'un seul manuscrit, la vérification en est impos- sible. Pour rendre la phrase intelligible, il faudrait supprimer le mot UjîtxfL^. 4 Pour y&z, lisez ëy&c.
1 Pour Lâjt, lisez ^1 $\.
* Les mots ^ <j»^sif sont évidem- ment de trop. En les supprimant, il faut remplacer «ucw par *a*u» 3 Le texte, traduit à la lettre, signifie: «On n'est pas d'accord sur la quantité de ces latitudes et sur leur quantité dans les D'IBN KHALDOUN. 109 degrés; celle du troisième, de vingt-sept degrés; celle du quatrième, de trente-trois; celle du cinquième, de trente-huit; celle du sixième, de quarante-trois, et celle du septième, de quarante-huit 1. Ensuite cet astronome établit qu'un degré de la sphère céleste correspond à soixante-six milles et deux tiers de mille, mesurés sur la surface du globe: donc la largeur du premier climat, du nord au sud, est de mille soixante-sept milles 2; celle du second, ajoutée à celle du pre- mier, est de mille trois cent trente-trois 3 milles; celle du troisième, ajoutée à la somme précédente, est de mille 4 sept cent quatre-vingt- dix; celle du quatrième, avec l'addition de ce qui précède, est de deux mille cent quatre-vingt-cinq; celle du cinquième est de deux mille cinq cent vingt; celle du sixième, de deux mille huit cent quarante, et celle du septième, de trois mille cent cinquante 5.]