1 Ceci est une altération des mois persans Sîak Kouk (montagne noire). — 4 En arabe, El-Ard eUMontena.
D'IBN KHALDOUN. 163 section de ce climat, dont il atteint presque la limite (occidentale); puis il se tourne vers le nord, pénètre dans la septième section du septième climat, dont il isole l'angle situé entre le sud et l'ouest; ensuite il entre dans la sixième section du même climat et se dirige vers l'ouest; un peu plus loin, il fait un nouveau détour vers le midi, rentre dans la sixième section du sixième climat, et donne naissance à plusieurs branches qui coulent vers l'ouest et vont se jeter dans la mer de Nîtoch, sans quitter cette section. Le fleuve lui-même traverse un territoire situé vers le nord-est de la section, dans le pays des Bul- gares; il entre dans la septième section du sixième climat, tourne vers le sud pour la troisième fois, pénètre dans le mont Chîah, traverse le pays des Khazar et entre dans la septième section du cinquième climat. C'est là qu'il décharge ses eaux dans la mer de Taberistan, ayant atteint la portion de cette section que la mer laisse à décou- vert, vers l'angle sud-ouest.
Dans la partie occidentale de la neuvième section se trouve le pays des Khefchakh ou Kefdjac (Kiptchac), nation turque, ainsi que la contrée des Terkech, autre peuple turc 1. Dans la partie orientale est situé le pays de Magog. Les deux contrées sont séparées par le Coucaïa, montagne qui entoure une partie de la terre, ainsi que nous l'avons déjà dit. Cette montagne commence près de la mer En- vironnante, dans la partie orientale du quatrième climat; elle suit le P. rivage de la mer jusqu'à l'extrémité septentrionale de ce climat; puis elle s'en éloigne dans la direction du nord-ouest, et entre dans la neuvième section du cinquième climat. Reprenant alors sa direction vers le nord, elle traverse du sud au nord, avec une inclinaison vers l'ouest, la section qui nous occupe ici. Là, au centre de cette chaîne, se trouve la barrière construite par Alexandre. Ensuite, conservant la même direction, le Coucaïa passe dans la neuvième section du sep- tième climat, qu'il traverse en partant du sud. Ayant alors rencontré la mer Environnante au nord de la section, il en suit le rivage, puis se 1 Après le mot L*u_jI, supprimez les mois ^Mj* J^^>; ils ne se trouvent pas dans les manuscrits.
164 PROLÉGOMÈNES tourne vers l'ouest et se prolonge jusqu'à la cinquième section du septième climat, où il rejoint encore cette mer. Au centre de la neuvième section du sixième climat se trouve 1 la barrière construite par Alexandre. C'est le Coran qui fournit sur ce sujet les seuls ren- seignements qui soient authentiques 2. Abd-Allah Ibn Khordadbeh raconte, dans son Traité de géographie 5, que le khalife Ei-Ouathec vit en songe que cette barrière était ouverte. Frappé d'effroi, il s'éveilla et fit partir l'interprète Selama, qui examina l'état du rem- part et en rapporta une description. Mais c'est une longue histoire, qui est en dehors de notre sujet 4.
La dixième section de ce climat renferme le pays de Magog, qui se prolonge, sans interruption, jusqu'à l'endroit où celte section se termine. Là, elle est entourée, à l'est et au nord, par une partie de la mer Environnante qui s'étend en longueur du côté du nord et qui s'élargit à un certain degré du côté de l'est.
P. i45. LE SEPTIÈME CLIMAT.
Du côté du nord, la mer Environnante couvre la totalité de ce climat, jusqu'au milieu de la cinquième section, où cet océan ren- contre le mont Coucaïa, qui entoure les pays de Gog et Magog. La première section de ce climat est occupée par la mer, ainsi que la seconde, à l'exception d'un terrain découvert qui forme la por- tion la plus considérable de l'Angleterre et qui est situé dans la deuxième section. Une autre portion, située dans la première sec- tion, se dirige, par un détour, vers le nord; le reste, ainsi qu'une partie de la mer qui l'entoure, est dans la seconde section du sixième climat, comme nous lavons indiqué. Entre cette île et le continent il y a un trajet de douze milles. Derrière l'Angleterre et 1 L'emploi du pronom jJ> « lui » pour signifier i7 est, il se trouve, est assez rare pour être remarqué.
* Voy. Coran, sourate xvin, vers. 90 et suiv.
3 Lisez LMyti!, avec un ghaïn.
4 On peut voir ce récit dans la Géo- graphie d'Idrici, t. II, p. 4i6 et suivantes. C'est, sans doute, dans cet ouvrage que notre auteur l'a lu. • D'IBN KHALDOUN. 165 dans la partie septentrionale de la seconde section, on trouve le Ris- landa 1, île qui s'étend en longueur de l'ouest à Test.
La troisième section de ce climat. est occupée parla mer, excepté vers le sud, où se trouve un territoire de forme allongée, qui s'élargit du côté de l'orient» Dans cette partie s'étend, sans interruption, la Folouniya (Pologne), pays qui occupe aussi la partie septentrionale de la troisième section du sixième climat, ainsi que nous l'avons dit. La partie occidentale du bras de mer qui tombe dans la troisième section du septième climat renferme une grande île de forme ar- rondie 2, qui communique, au sud, avec le continent, par un isthme qui aboutit à la Pologne. Au nord de ce bras de mer, l'île (ou pres- qu'île) de Bercagha 3 (la Norwége), s'étend en longueur, de l'ouest à l'est, en suivant la limite septentrionale de la section.
Toute la partie septentrionale de la quatrième section est occupée par la mer Environnante, depuis l'ouest jusqu'à l'est; la partie méri- P. dionale, restée à découvert, se compose, à partir de l'ouest, du pays qu'habitent lesFîmark 4, peuple turc; le côté oriental est formé par la contrée de Tabest 5 et par la terre de Reslanda 6, qui s'étend jusqu'à la limite de la section. Ce pays est toujours couvert de neige, et la population y est peu nombreuse; il confine à la Russie, dans la qua- trième et la cinquième section du sixième climat.
Dans la cinquième section du septième climat, du côté de l'ouest, s'étend la Russie, qui se prolonge vers le nord jusqu'à la partie de la mer Environnante qui se rencontre avec le mont Coucaïa. Dans la portion orientale de cette section, on trouve le pays des Comans, qui, après avoir touché à la partie de la mer de Nîtoch située dans la 1 Sur la carte, l'île de Rislanda est pla- cée au norddel'Ecosse (Scouciya), pays re- présenté par une petite péninsule. Comme Idrîci appelle l'Irlande Ghirlanda, la dé- nomination de Rislanda doit s'appliquer à l'Islande.
s Celte île, c'est le Danemark. Idrîci l'appelle jUX*J3, Darmecha.
* En caractères arabes, Il faut lire, avec Idrîci, Norlagha.
4 Le texte porte csl)L$J f Fimazek; dans Idrîci on lit c^L$i, Fimark.
8 Peut-être la ville de Tavasthus en Finlande.
6 La carte porte Leslanda. Ce nom pa- raît désigner l'Esthonie.
166 PROLÉGOMÈNES sixième section du sixième climat, vient se terminer, dans cette sec- tion, au lac de Tarmi, dont les eaux sont douces. Les montagnes situées au nord et au sud de ce lac lui envoient un grand nombre de rivières. Au nord-est de cette section et jusqu'à son extrémité s'étend le pays des Benariya 1, peuple turc.
La sixième section, du côté du sud-ouest, est entièrement occu- pée par le territoire des Comans. Au milieu de cette contrée, on trouve le lac de Ghanoun 2, dont les eaux sont douces. A l'orient du lac sont des montagnes qui lui envoient plusieurs rivières. Dans cette contrée, le froid est si intense. que le lac est constamment glacé, ex- cepté durant quelques jours de l'été. A l'orient du pays des Comans s'étend le pays des Russes, qui part de l'angle nord- est de la cinquième section du sixième climat. Dans l'angle sud-est de la section qui nous 1A7. occupe, on trouve le reste de la Bolghar (Bulgarie), contrée qui commence dans la partie nord-est de la sixième section du sixième climat. Au milieu de cette partie du territoire bulgare, le fleuve Itel (Volga) fait son premier détour vers le midi, ainsi que nous l'avons dit. Sur la limite septentrionale de la sixième section, du côté du nord, la montagne de Coucaïa s'étend depuis l'occident jusqu'à l'orient.
Dans la septième section de ce climat, et dans sa. partie occiden- tale, on trouve le reste du pays des Petchenèges, peuple turc. Cette contrée commence dans la partie orientale de la section qui précède; elle traverse le sud-ouest de cette section (la.septième), puis elle re- monte et pénètre dans le sixième climat. La partie orientale de cette section renferme le reste du pays des Bachkirs 3 et une partie de la Terre-Puante, région qui se prolonge vers l'est jusqu'à l'extrémité de la section. La limite septentrionale de cette section est formée par la montagne de Coucaïa, qui l'enferme d'occident en orient.
Dans la partie sud-ouest de la huitième section on retrouve la 1 Sur la carte d'Idrîci on lit Benariya, texte cTIbn Khaldoun porte Oj^y Oîoun.
mais, dans le lexle, le même auteur écrit 3 Dans les manuscrits, ce nom est ponc- Bolghar. tué de diverses manières. Les manuscrits 1: telle est la leçon d'Idrîci. Le d'Idrîci portent oj-^V, Basdjert.
Terre-Puante, qui s'y étend sans interruption, et dont la partie orien- tale renferme le Terrain-Creux!, qui forme une des merveilles du monde. C'est une énorme excavation qui présente une vaste largeur et une telle profondeur qu'il est impossible d'y descendre: on recon- naît qu elle est habitée parla fumée que l'on aperçoit pendant le jour, et par les feux qui, pendant la nuit; brillent et s'éteignent alterna- tivement 2. Quelquefois on peut découvrir une rivière qui traverse cette terre du midi au nord. Dans la partie orientale de cette section est la contrée dévastée qui avoisine le rempart (de Gog et Magog). La limite septentrionale de cette section est formée par le Coucaïa, depuis l'occident jusqu'à l'orient. P. i48.
La partie méridionale de la neuvième section de ce climat est oc* cupée par la contrée des Khefchakh, autrement nommés Kebdjac (les Kiptchacs); la montagne de Coucaïa enveloppe ce pays, après s'être détournée du nord, près de la mer Environnante; elle traverse ensuite le milieu de la section en se dirigeant vers le sud-est, et entre dans la neuvième section du sixième climat, qu'elle traverse aussi. Là, au milieu de cette chaîne, se trouve le rempart de Gog et Magog. Dans la partie orientale de cette section, derrière le Coucaïa et auprès de la iner, est située la contrée de Magog; elle a peu de largeur, mais elle s'étend beaucoup en longueur. Elle enveloppe cette montagne du côté de l'orient et du nord.
La dixième section de ce climat est occupée tout entière par les eaux de la mer.
Ici se termine ce que j'avais à dire sur la géographie et sur les sept climats: Et, dans la création des cieax et de la terre, dans la vicissitude des naits et des jours, il y a des signes qui doivent frapper l'esprit de toutes les créatures*.
1 En arabe El-ard el-Makfoura. 3 Coran, sour. in, vers, 187, avec une * Voy. Géographie d'Idrtci, t. II, p. 438. légère modification.
PROLÉGOMÈNES TROISIÈME DISCOURS PRÉLIMINAIRE, Qui traite des climats soumis à une température moyenne; de ceux qui s'écartent des limites où cette température domine, et de l'influence exercée par l'atmosphère sur le teint des hommes et sur leur état en général.
Nous venons d'exposer que la portion habitable de la terre com- mence au milieu de l'espace que la mer a laissé à découvert et qui s'étend vers le nord; les contrées du midi éprouvent trop de chaleur, celles du nord t trop de froid, pour être habitables. Comme ces deux extrémités de la terre diffèrent complètement sous le rapport du chaud et du froid, les caractères qui les distinguent doivent se modifier graduellement jusqu'au milieu du monde habité, où ils atteignent leur terme moyen. Le quatrième climat est donc le plus tempéré; P. 149. le troisième et le cinquième, qui y confinent, jouissent à peu près d'une température moyenne. Dans le sixième et le second climat, qui avoisinent ceux-ci, la température s'éloigne considérablement du terme moyen; puis, dans le premier et le septième, elle s'en écarte bien davantage. Voilà pourquoi dans les sciences, les arts, les bâti- ments, les vêtements, les vivres, les fruits, les animaux et tout ce qui §e produit dans les trois climats du milieu, il n'y a rien d'exa- géré. On retrouve ce juste milieu dans les corps des hommes qui habitent ces régions, dans leur teint, dans leurs dispositions natu- relles et dans tout ce qui les concerne. Ils observent la même mo- dération dans leurs habitations, leurs vêtements, leurs aliments et leurs métiers. Us construisent de hautes maisons en pierre et les ornent avec art; ils rivalisent entre eux dans la fabrication d'instruments et d'ustensiles, et, par cette lutte, ils arrivent à la perfec- tion. Chez eux on trouve les divers métaux, tels que l'or, l'argent, le fer, le cuivre, le plomb et l'étain. Dans leurs relations commer- ciales, ils font usage des deux métaux précieux. Dans toute leur con- duite, ils évitent les extrêmes. Tels sont les habitants du Maghreb, de la Syrie, des deux Iracs, du Sind, de la Chine. Il en est de même des habitants de l'Espagne et des peuples voisins, tels que les Francs, les Galiciens et les gens qui vivent à côté ou au milieu d'eux, dans ces régions tempérées. De tous ces pays, l'Irac et la Syrie jouissent, par leur position centrale, du climat le plus heureux. Dans les cli- mats situés en dehors de la zone tempérée, 4 tels que le premier, le second, le sixième et le septième, * l'état des hahitants s'écarte beau- coup du juste milieu; leurs maisons sont construites en roseaux • ou en terre; leurs aliments se composent de dorra 1 ou d'herbes; leurs vêtements sont formés de feuilles d'arbres, dont ils s'entourent P. i5o. le corps, ou bien de peaux; mais, pour la plupart, ils vont abso- lument nus. Les fruits de leurs contrées, ainsi que leurs assaison- nements, sont d'une nature étrange et extraordinaire, lis ne font aucun usage des deux métaux précieux comme moyens d'échange, mais ils y emploient le cuivre ou le fer, ou les peaux, auxquels ils assignent une valeur monétaire. En outre, leurs mœurs se rap- prochent beaucoup de celles des animaux brutes: on raconte que la plupart des noirs qui occupent le premier climat demeurent dans des cavernes et des forêts marécageuses, se nourrissant d'herbes, vivant dans un sauvage isolement et se dévorant les uns les autres. Il en est de même des Esclavons. Celte barbarie de mœurs tient à ce que ces peuples, vivant dans des pays très- éloignés de la région tem- pérée, deviennent, par constitution et par caractère, semblables à des bêtes féroces; et, plus leurs habitudes se rapprochent de celles des animaux, plus ils perdent les qualités distinetives de l'humanité. H en est de même sous le rapport des principes religieux: ils ignorent ce que c'est que la mission d'un prophète ôt n'obéissent à aucune loi, à l'exception, toutefois, d'un bien petit nombre d'entre eux, qui demeurent dans le voisinage des pays tempérés. Tels sont les Abyssins qui habitent non loin du Yémen. Ils professaient la re- ligion chrétienne avant la naissance de l'islamisme, et ils l'ont con- servée jusqu'à nos jours; tels sont aussi les habitants de Melli, de Gogo et de Tekrour: ils occupent un pays voisin du Maghreb, et sui- vent aujourd'hui l'islamisme, qu'ils ont embrassé, dit-on, dans le 1 Le dorra (hoîcus sorghum) est une espèce de mil.
Prolégomènes. 2 2 170 PROLÉGOMÈNES septième siècle de l'hégire; tels sont encore les peuples chrétiens qui habitent dans les contrées du nord et qui appartiennent à la race des Esclavons, à celle des Francs, ou à celle des Turcs. Quant aux autres nations qui occupent ces climats reculés, tant ceux du nord que ceux du midi, elles ne connaissent aucune religion, ne possèdent p. i5i. aucune instruction, et, dans tout ce qui les concerne, elles ressemblent plus à des bêtes qu'à des hommes. Et Dieu crée ce que vous ne savez pas. (Coran, sour. xvi, vers. 8.)
On ne saurait opposer à ce que je viens de dire que le Yémen, le Hadramaout, les Ahcaf, les contrées duHidjaz, le Yemama et la partie de la péninsule arabique qui les avoisine, se trouvent situés dans le premier et le second climat. La presqu'île des Arabes est environ- née de trois côtés par la, mer, ainsi que nous l'avons dit, de sorte que l'humidité de cet élément a influé sur celle de l'air et amoindri la sécheresse extrême qui est produite par la chaleur. L'humidité de la mer a donc établi dans ce pays une espèce de température moyenne.
Quelques généalogistes n'ayant aucune connaissance de l'histoire naturelle ont prétendu que les Nègres, race descendue de Ham (Cham), fils de Noé, reçurent pour caractère distinctif la noirceur de la peau, par suite de la malédiction dont leur ancêtre fut frappé par son père, et qui aurait eu pour résultat l'altération du teint de Cham et l'asservissement de sa postérité. Mais la malédiction de Noé contre son fils Cham se trouve rapportée dans le Pentateuque, et il n'y est fait aucune mention de la couleur noire. Noé déclare uniquement que les descendants de Cham seront -esclaves des enfants de ses frères. L'opinion de ceux qui ont donné à Cham ce teint noir montre le peu d'attention qu'ils faisaient à la nature du chaud et du froid, et à l'influence que ces qualités exercent sur l'atmosphère et sur les ani- maux qui naissent dans ce milieu. Si cette couleur est générale pour les habitants du premier et du second climat, cela tient à la combi- naison de l'air avec la chaleur excessive qui règne au Midi. En effet, le soleil passe au zénith, dans cette région, deux fois chaque année, D'IBN KHALDOUN. 171 et à des intervalles assez courts; il garde même la position verticale dans presque toutes les saisons, d'où résultent une lumière très-vive et une chaleur qui ne discontinue pas. Cet excès de chaleur a donné un teint noir à la peau des peuples qui habitent de ce côté.
Dans les deux climats septentrionaux, le septième et le sixième, qui correspondent au premier et au second, les habitants ont tous le P. i5a. teint blanc, parce que l'air s'est mélangé avec le froid extrême qui règne du côté du nord. Dans cette région, le soleil reste presque tou- jours auprès de l'horizon visuel; jamais il ne s'élève jusqu'au zénith; il ne s'en approche même pas. Gela fait que, dans toutes les saisons, la chaleur est très-faible et le froid très-intense, d'où résulte que le teint des habitants est blanc et tire même sur le blafard. Le froid ex- cessif y produit encore d'autres effets: les yeux deviennent bleus, la peau montre des taches de rousseur et les cheveux deviennent roux.
Les trois climats intermédiaires, je veux dire le troisième, le qua- trième et le cinquième, jouissent à un haut degré de cette tempé- rature moyenne qui est formée par le juste mélange du froid et du chaud. Le quatrième est le plus favorisé sous ce rapport, attendu qu'il occupe la position intermédiaire, ainsi que nous l'avons dit; aussi voit-on, dans les mœurs des habitants et dans la constitution de leur corps, cet équilibre parfait qui résulte du caractère de leur atmos- phère. Le cinquième et le troisième climat, qui sont contigus au qua- trième, se rangent immédiatement après celui-ci sous le rapport de ces avantages; s'ils n'ont pas, comme le quatrième climat, une posi- tion parfaitement centrale; si l'un incline vers le sud, où règne la cha- leur, et l'autre vers le nord, où domine le froid, ces écarts ne sont pas portés à un extrême.
Quant aux quatre climats qui restent, ils s'éloignent beaucoup du juste milieu, ainsi que le physique et le moral de leurs habitants. Le premier climat et le second offrent, pour caractères, la chaleur et la couleur noire; le sixième et le septième, le froid et la couleur blanche. On a donné les noms d'Abyssin, de Zendj et de Soudan (noirs) aux peuples du midi, qui habitent le premier et le second 172 PROLÉGOMÈNES 172 PROLÉGOMÈNES climat, et Ion a employé ces dénominations indifféremment pour désigner tout peuple dont le teint est altéré par un mélange de noir. Il est cependant certain que le nom à' Abyssin doit s'appliquer spécia- lement au peuple qui demeure vis-à-vis la Mecque et le Yémen, et que celui de Zendj appartient exclusivement à ceux qui habitent en face de la mer Indienne., Ils n'ont pas reçu ces noms parce qu'ils auraient P. i53. tiré leur origine d'un homme de couleur noire, que ce fût Cham ou tout autre; car nous voyons que des nègres, habitants du midi, s'é- tant établis dans le quatrième climat, qui jouit d'une température moyenne, et dans le septième, où tout tend à la couleur blanche, laissent une postérité qui, dans la suite des temps, acquiert un teint blanc. D'un au Ire côté, lorsque des hommes du nord ou du qua- trième climat vont habiter le midi, la peau de leurs descendants de- vient noire. Gela prouve que la couleur du teint dépend du tempé- rament de l'air. Ibn-Sina (Avicenne), dans son traité de médecine écrit en vers (et connu sous le nom d'Ardjouza), s'exprime ainsi: Chez les Zendj règne une chaleur qui a changé leurs corps 1, En sorte que leur peau s'est revêtue de noir. Les Esclavons ont acquis 2 une couleur blanche, En sorte que leur peau est devenue lisse.
Les peuples du nord n'ont pas reçu des noms qui aient rapport à la teinte de. leur peau; car le blanc, qui était la couleur des hommes dont le langage a fourni ces dénominations, ne constituait pas un caractère assez remarquable pour attirer l'attention quand il s'agissait de créer des noms propres. On regardait le blanc comme parfaitement convenable et f on y était habitué. Nous remarquons que les peuples du nord sont désignés par une grande variété de noms: tels sont les Turcs, les Esclavons, les Togharghar 3, les Khazar,. les coup dans la transcription de ce nom, et jusqu'à présent on n'est pas parvenu à le rétablir. 11 servait à désigner un peuple turc qui occupait les pays situés entre le Khoraçan et la Chine.
3 En caractères arabes, jèjiiail. Ail- leurs ce nom est écrit jLyi-xJ\, El-To- ghazgkaz. Les manuscrits varient beaui D'IBN KHALDOUN. 173 Alains, une foule de nations franques, les Yadjoudj (Gog), les Ma- djoudj (Magog), qui forment tous des peuples distincts et très-nom- breux.
Quant aux habitants des climats du centre, on trouve chez eux un caractère de mesure et de convenance qui se montre dans leur phy- sique et leur moral, dans leur conduite et dans toutes les circons- tances qui se rattachent naturellement à leur civilisation 1, c'est-à-dire les moyens de vivre, les habitations, les arts, les sciences, les hauts commandements et l'empire. Ce sont eux qui ont reçu des prophètes; c'est chez eux que se trouvent la royauté 2, des dynasties, des lois, p. 154. des sciences, des villes, des capitales; des édifices, des plantations, des beaux-arts et tout* ce qui dépend d'un état d'existence bien réglé. Les peuples qui ont habité ces climats, et dont nous connais- sons l'histoire, sont les Arabes, les Romains, les Perses, les Israé- lites, les Grecs, la population du Sind et celle de la Chine.
Les généalogistes, ayant observé que chacune de ces races se dis- tinguait par son aspect et par d'autres signes particuliers, ont supposé qu'elles devaient ces traits caractéristiques à leur origine. Aussi ont- ils regardé comme les descendants de Cham tous les habitants du sud qui ont la peau noire; et, ne sachant comment expliquer la cou- leur de ces peuples, ils se sont attachés à propager une tradition qui ne supporte pas l'examen. Ils ont déclaré aussi que la totalité ou la plupart des habitants du nord descendent de Yafeth (Japhet), et ils ont reconnu pour les descendants de Sem presque tous les peuples bien organisés, cest-à-dire ceux qui habitent les climats du milieu, qui cultivent les sciences et les arts et qui ont une religion, des lois, un gouvernement régulier et un souverain. Cette opinion est con- forme à la vérité dans ce qui regarde les origines des races, mais elle ne doit pas être admise sans restriction; c'est le simple énoncé d'un fait, mais elle ne prouve pas que les peuples du midi aient reçu le nom de Noirs ou d'Abyssi ns parce qu'ils descendaient de Cham le noir. Ces écrivains ont été induits en erreur par une fausse idée; ils 1 Pour ^UcsiU, lisez jUc^U. — 1 Pour JUUt, lisez <4U(.
174 PROLÉGOMÈNES 174 PROLÉGOMÈNES ont cru que chaque peuple doit à son origine les caractères qui le distinguent. Mais cela n'est pas toujours exact: car, bien que certains peuples et certaines races se distinguent assez parleur origine, comme les Arabes, les Israélites et les Perses, il y en a d'autres, tels que les Zendj, les Abyssins, les Esclavons et les Nègres que l'on reconnaît aux traits de leur figure et aux contrées qu'ils habitent. D'autres peuples se distinguent, non-seulement par leur origine, mais par certains usages et par des signes caractéristiques: tels sont les Arabes. La distinction peut encore se faire en examinant l'état de chaque peuple, P. 1 55. son caractère et les qualités qui lui sont propres. C'est donc une faute que d'énoncer, d'une manière générale, que le peuple de tel en- droit, soit au nord, soit au midi, descend de tel ou tel personnage, parce que Ton aura remarqué chez ce peuple les traits, la couleur, la tournure d'esprit ou les signes particuliers qui se retrouvaient dans cet individu. On tombe dans des erreurs de ce genre parce qu'on n'a pas fait attention à la nature des êtres et des pays; car tous ces caractères changent dans la suite des générations et ne sauraient de- meurer invariables. Telle est la règle suivie par Dieu à V égard de 1 ses créatures; et tu ne trouveras aucun moyen de changer la règle de Dieu. [Coran, sour. xxxin, vers. 62.)
QUATRIÈME DISCOURS PRÉLIMINAIRE, Qui traite de l'influence exercée par l'air sur le caractère des hommes.
Nous avons tous remarqué que le caractère des Nègres se com- pose, en général, de légèreté, de pétulance et d'une vive gaieté: aussi les voit-on se livrer à la danse chaque fois qu'ils en trouvent la moindre occasion; de sorte que, partout, ils ont une réputation de folie. La véritable cause de ce phénomène est celle-ci: selon un principe qui est bien établi dans les traités de philosophie, la joie et la gaieté résultent naturellement de la dilatation et de l'expansion des 1 Dans le texte arabe on a répété, par mégarde, les sept derniers mots de cette phrase.
D'IBN KHALDOUN. 175 esprits animaux, tandis que la tristesse dérive de la cause contraire, c'est-à-dire* de la contraction et de la condensation de ces esprits. On a constaté que la chaleur dilate l'air et la vapeur, les raréfie et en augmente le volume; c'est pourquoi l'homme ivre éprouve une sensation inexprimable de joie et de plaisir. La cause en est que la vapeur de l'esprit qui réside dans le cœur se pénètre de cette chaleur innée que la force du vin excite naturellement dans l'esprit: alors cet esprit se dilate et produit une sensation qui a le caractère de la joie. Il en est de même de ceux qui prennent le plaisir d'un* bain: lorsqu'ils en respirent la vapeur, et que la chaleur de cette atmos- phère pénètre jusqu'à leurs esprits et les échauffe, il en- résulte P. 1 56 pour eux un sentiment de plaisir, qui souvent se manifeste par des chants joyeux.
Comme les Nègres habitent un climat chaud, que la chaleur pré- domine sur leur tempérament, et que, d'après le principe de leur être, la chaleur de leurs esprits doit être en rapport direct avec celle de leurs corps et de leur climat, il en résulte que ces esprits, comparés à ceux des peuples du quatrième climat, sont extrêmement échauf- fés, se dilatent bien plus aisément, éprouvent un sentiment plus ra- pide de joie et de plaisir, et un degré d'expansion plus considérable: ce qui a pour résultat l'étourderie.
Le caractère des peuples qui habitent les pays maritimes se rap- proche un peu de celui-ci. Comme l'air qu'ils respirent est très- échauffé par l'influence de la lumière et des rayons solaires que ré- fléchit la surface de la mer, la part qu'ils ont dans les sentiments de joie et de légèreté d'esprit qui résultent de la chaleur est plus forte que celle qu'on obtient dans les hauts plateaux et sur les montagnes froides. Nous retrouvons quelques-uns de ces traits chez les peuples qui habitent le Djerîd 1, contrée du troisième climat: (ils sont portés à la gaieté) par suite de la chaleur intense de cette 1 Province dans le sud de la régence de Tunis. Elle porte aussi le nom de Belad el-Djerid (pays des tiges de dattiers).
De ce dernier nom, les voyageurs et les géographes européens ont tiré leur Bile- dulyerid.
1 176 PROLÉGOMÈNES région et de son atmosphère. Cette chaleur s'y est fortement dé- veloppée parce que leur pays est très-reculé vers le sud, loin des hauts plateaux et des terres labourables. Chez les habitants de l'Egypte, contrée qui est à peu près dans la même latitude que le Djerîd, on peut remarquer avec quelle facilité ils s'abandonnent à la joie, à la légèreté d'esprit et à l'imprévoyance. C'en est au point qu'ils ne font aucune provision de vivres ni pour un an, ni pour un mois, et qu'ils achètent au marché tout ce qu'ils mangent. La ville de Fez, dans le Maghreb, offre un exemple tout contraire aux pré- cédents: étant entourée de plateaux très-froids, on y voit les habi- tants marcher, la tète baissée, comme des gens accablés de tristesse, p. i5 7. et l'on peut remarquer jusqu'à quel point extrême ils portent la pré- voyance. Cela va si loin qu'un individu entre eux mettra en réserve une provision de blé suffisante pour plusieurs années et, plutôt que de l'entamer, il ira, chaque matin, au marché pour acheter sa nour- riture journalière. Si l'on continue ces observations, en les dirigeant vers les autres climats et les autres pays, on trouvera partout que les qualités de l'air exercent une grande influence sur celles de l'homme. Dieu est le créateur et VEtre qui > sait tout [Coran, sourate xxxvi, verset 81.) * Masoudi avait entrepris de rechercher la cause qui produit, chez les Nègres, cette légèreté d'esprit, cette étourderie et ce penchant extrême à la gaieté; mais, pour toute solution, il ne rapporte qu'une parole de Galien et de Yacoub Ibn Ishac El-Kindi \ d'après laquelle ce caractère tient à une faiblsse du, cerveau, d'où proviendrait une 1 Abou Youçof Yacoub Ibn Ishac, sur- nommé El-Kindi parce qu'il appartenail à la Iribu arabe de Kinda, florissait sous les règnes d'El-Manioun et d'El-Motacem; il vivait encore à la fin du règne d'ElMo- tcwekkel, en l'année 2^7 (861 deJ. C. }. On trouvera dans la BibL ar.-hisp. de Ca- siri, t. I, p. 352 et suiv. la liste de ses nombreux ouvrages. Les sujets qu'il traita étaient la philosophie, la logique, l'arith- métique, l'astronomie, l'astrologie, la géo- métrie, la médecine, la politique et l'op- tique. M. deSacy lui a consacré une longue note dans son Abdallatif, p. âSj et suiv. M. Fluegel vient de publier, aux frais de la Société asiatique allemande, une notice sur El-Kindi et ses écrits.
D'IBN KHALDOUN. 177 faiblesse d'intelligence. Cette explication est sans valeur et ne prouve rien. Dieu dirige celui quil veut. (Coran, sour. n, vers. 1 36.)
CINQUIÈME DISCOURS PRÉLIMINAIRE, Qui traite des influences diverses que l'abondance et la disette exercent sur la société humaine, et des impressions qu elles laissent sur le physique et le moral de l'homme.