la sphère supérieure; elle a cependant reçu de la nature la disposi- tion nécessaire pour y parvenir. Les sens externes, étant de leur na- ture corporels, sont susceptibles d<? faiblesse et de relâchement, conséquences de la fatigue et de la lassitude; si on les tient en action trop longtemps, ils finissent par offusquer l'esprit. Dieu a donc créé dans les sens le besoin de repos, afin que leur opération perceptive puisse recommencer avec toute son activité. Cela se fait par un mou- vement de l'esprit vital, qui se détourne des 1 sens extérieurs pour rentrer dans le sens interne. Le refroidissement du corps pendant la nuit contribue à ce changement; la chaleur naturelle quitte alors l'extérieur du corps pour se porter dans les profondeurs de l'inté- rieur, et la chose à laquelle elle sert de véhicule, c'est-à-dire, l'es- prit vital, s'y transporte aussi. Voilà pourquoi le sommeil, chez les hommes, a 2 presque toujours lieu pendant la nuit. L'esprit, s'étant dégagé des sens extérieurs, rentre auprès des facultés internes; l'âme, débarrassée des préoccupations et des obstacles que lui suscitent les sens, revient aux images conservées dans la mémoire, les combine, les décompose, et leur donne (d'autres) formes offertes par l'imagi- nation. Ce sont presque toujours des formes habituelles, vu que (lame) ne s'était détachée de ses perceptions accoutumées que de- puis peu de temps. Elle fait descendre ces formes (ou idées) jusqu'au sens interne, faculté qui rassemble les perceptions recueillies par les cinq sens, et qui reçoit ce nouveau dépôt comme s'il lui était arrivé par la voie des sens.
Quelquefois l'âme se tourne, pendant un seul instant, vers son essence spirituelle, et cela malgré la résistance que lui opposent les facultés internes. Elle parvient alors, par son organisation natu- relle, à saisir des perceptions au moyen de sa spiritualité. Ayant re- cueilli quelques-unes des formes (idées) qui s'étaient attachées à ; 1 Les manuscrits et les éditions impri- * La particule L« est de trop. Elle ne mées portent mais il faut, sans doute» se trouve pas dans Tédilion de Boulac. lire (Voyez, du reste, p. 189, ligne 3 (Voy. ci-devant, p. 207, note 5» et p. du texte arabe.) * note 1.)- 216 PROLÉGOMÈNES son essence, elle les transmet à l'imagination, qui les reproduit telles qu'elles sont, ou qui les imite (au moyen d'emblèmes) façonnés dans les moules quelle a l'habitude d'employer. Les formes produites par l'imitation ne sauraient être comprises sans le secours de l'interpré- tation. (D'un autre côté) l'acte de l'âme qui s'occupe à combiner et à décomposer les formes conservées dans la mémoire, avant d'avoir recueilli des perceptions par un coup d'oeil rapide (jeté sur son essence spirituelle), cet acte produit ce que l'on désigne par les mots songes confus \ Nous lisons dans le Sahîh que le Prophète a dit: « Il y a trois es- pèces de visions: l'une vient de Dieu, l'autre vient de lange, et la troisième de Satan. » Cette classification s'accorde avec les obser- vations que nous venons de présenter. La vision claire est de Dieu; p. 190. celle dont l'imagination imite la forme et qui a besoin d'interpréta- tiefn vient de l'ange; les songes confus sont l'œuvre de Satan, puis- qu'ils sont tout à fait faux et que Satan est la source de la fausseté. Ces observations suffiront à faire connaître la véritable nature de la vision spirituelle.
La faculté qui produit et amène des visions pendant le sommeil, étant une des qualités particulières à l'âme humaine, existe dans tous les hommes, sans exception; il n'y en a pas un seul qui n'ait souvent vu en songe des choses dont il a pu reconnaître la vérité après son réveil. On acquiert ainsi, d'une manière certaine et positive, la conviction que l'âme peut atteindre au monde invisible pendant que l'homme dort. Or, puisque cela arrive dans l'état de sommeil, rien n'empêche que la même chose n'ait lieu dans d'autres états; car, bien que la faculté perceptive soit unique, ses qualités s'appliquent à tous les états (de. l'âme). C'est Dieu qui dirige vers la vérité!
Il est rare que les hommes entrent dans cet état par suite de leur volonté et par la puissance innée dont ils sont doués. Cela n'a lieu que pour l'âme qui, se trouvant à portée d'apercevoir une chose, en obtient pendant le sommeil une vue instantanée, sans l'avoir 1 Expression coranique; voy. sour. su, vers. ùà t et sour. xxi, vers. 5.
D'IBiN KHALDOUN.
recherchée. Dans le Kitab el-Ghaïa l et d'autres livres composés par des gens qui s'adonnaient aux exercices spirituels 2, on trouve certains noms qui, étant prononeés'par un homme au moment de s'endormir, amènent une vision par laquelle «il apprend ce qu'il dé- sirait savoir. Les adeptes appellent ce charme haloama*: Maslema 4 indique un de ces charmes dans le Kitab el-Ghaïa et le nomme le halouma de la nature parfaite. Lorsqu'on est sur le point de s'endor- mir, après avoir terminé ses réflexions secrètes et donné à son es- prit une dircclion convenable, on prononce ces paroles barbares: Temaghis bâdan yeswaad ouàghdas noufena ghadis; puis on énonce ce qu'on désire savoir. Le sommeil étant survenu, le voile disparaît et laisse apercevoir ce secret. On raconte qu'un homme employa P. ce moyen après avoir macéré son corps par un jeûne de plusieurs 1 Le Ghaïa-t-el-kakim (Scopus sefientis) est un des recueils arabes les plus com- plets sur la magie, les sortilèges, la pierre philosophale, etc. Dans le Dictionnaire bibliographique de Haddji Khalifa, cet ouvrage est attribué à Moslim, ^mk*, cl- Madjrîti; mais c'est Maslema, qu'il faut lire. (Voy. ci-après, note h.)
2 Le terme rendu ici par exercices spiri- tuels est rïada, nom d'action d'un verbe qui signifie dompter par V exercice, par la discipline; dompter ses passions. Selon l'au- teur du Kholaçat es-Soloak, la rîada con- siste à s'appliquer à la prière et au jeûne; à se garder, toules les heures du jour et de la nuit, contre ce qui entraîne dans le péché et mérite le blâme; à fermer la porte au sommeil et à éviter la fréquen- tation du monde (litt.la société du peuple): fJ Jf, pi oU^ ^ JJt r ^jiUÎ iUs 04uJ]j o^- [Dictio- naryofthe technical terms used in ihe sciences of the Musulmans; vol. I, p. e^F.) Prolégomènes.
3 Ce mot signifie du lait caillé.
4 Abou *1-Cacem Maslema lbn Moham- med el- An deloci el-Madjrîti (natif de Madrid en Espagne) était astronome, mathéma- ticien, astrologue et devin. 11 composa sur les opérations de la magie et sur les sorti- lèges un ouvrage célèbre, dont nous venons de parler dans la note i. Il laissa aussi un traité sur les nombres, plusieurs ouvrages sur l'astronomie, dans un desquels il cal- cule le lieu moyen de chaque planète pour le premier jour de l'hégire. Il mourut Tan 3g8 (1007-1008 de J. C), ou selon Haddji Khalifa, en 3o,5. On trouvera une notice sur Maslema et la liste de ses ouvrages dans le Geschichte der arabischen Âertze de Wûslenfeld, p. 6ï. Il ne faul pas confondre ce Maslema avec l'auteur du Retbat el-Ha- kim (Gradus sapientis). Celui-ci se nommait Abou '1-Cacem Maslema Ibn^/imedel-Cor- tobi el-Madjrîti. Dans son Retba, qui traite de la pierre philosophale; il dit avoir com- mencé la composition de son ouvrage en l'an 43g (10/17 de J. C). (Ms.de la Bibl. imp. supp* n° 1078.)
28 218 PROLÉGOMÈNES jours 1, et qu'une personne lui apparut et lui dit: « Je suis ta nature parfaite. » Ayant interrogé ce fantôme, il obtint les renseignements qu'il cherchait. Moi-même, j'ai employé ces mots, et un spectacle étonnant me fit connaître certaines choses que je désirais savoir et qui m'intéressaient personnellement. Mais tout cela ne prouve pas qu'on puisse avoir une vision à volonté; ces charmes ne font que disposer l'âme à la vision spirituelle. Si la disposition est bien pro- noncée, on peut atteindre la connaissance qu'on cherche; mais on a beau travailler à fortifier cette disposition, jamais on ne pourra être assuré d'obtenir le résultat pour lequel on s'est donné cette peine. Le pouvoir de se disposer à recevoir une chose est tout autre que le pouvoir d'obtenir cette chose. Que le lecteur sache cela; qu'il tâche de le bien comprendre, ainsi que les (autres principes) sem- blables qu'il rencontrera. Dieu est Vêire sage qui sait tout!
Dans l'espèce humaine se trouvent des personnes qui annoncent les événements futurs. Cette faculté, qu'elles tiennent de leur nature particulière, sert à les distinguer des autres hommes. Pour arriver à l'exercice de leur talent, elles n'ont besoin d'employer ni des secours artificiels, ni l'influence des astres, ni aucun autre moyen. Nous avons reconnu que leur puissance perceptive dépénd entièrement d'une certaine aptitude qui leur est innée. Il en est de même à l'égard des sachants 2 et de ceux qui regardent dans les corps réfléchissants (litt. diaphanes), tels que les miroirs et les cuvettes remplies d'eau. On peut ranger aussi dans cette catégorie les aruspices, gens qui inspec- tent les cœurs, les foies et les os des animaux; les augures, qui ob- servent les signes fournis par les oiseaux et les bêtes sauvages; les jeteurs, gens qui, pour deviner, jettent par terre des cailloux, des grains de blé ou des noyaux. Il est incontestable que ces facultés existent parmi les hommes; personne ne saurait le nier. Ajoutons à p. 192. cette liste les possédés, gens dont la bouche prononce des paroles qu'un être du monde invisible y a mises et qui servent de ren- < 1 Littéral, • après une rîada de plusieurs a Voyez ci-devant, p. 196, note 3, et nuits dans la nourriture. * ci-après, p. 2a3.
seignements. Nous pouvons mentionner encore les personnes qui, étant sur le point de s'endormir ou de mourir, parlent des choses appartenant au monde invisible; citons aussi les soufis, hommes qui se livrent aux exercices spirituels. On sait qu'ils obtiennent, comme une marque de Ja faveur divine, la faculté de recueillir des perceptions dans le monde invisible.
Maintenant nous allons traiter des diverses manières dont on ob- tient ces perceptions; nous commencerons par la divination, puis nous discuterons successivement toutes les autres. Mais, avant d'a- border ce sujet, nous aurons à présenter quelques observations qui montreront comment l'âme, dans chaque classe des personnes dont nous venons de faire mention, acquiert la disposition qui lui permet de recueillir des perceptions dans le monde invisible.
L'âme, avons-nous dit, est une essence spirituelle qui existe en puissance, ce qui la distingue du reste des êtres spirituels. Elle passe de la puissance à l'acte par l'opération du corps et des diverses cir- constances dont il peut être affecté: c'est là un fait que tout le monde peut reconnaître. Or ce qui existe en puissance se compose de matière et de forme. La forme qui rend complète l'existence de l'âme consiste en perceptivité et en intellect. L'âme existe d'abord en puissance, avec une disposition qui lui facilite la perception et qui lui permet de recevoir les formes tant universelles que particulières. En- suite sa croissance et son existence en acte se perfectionnent par la coopération du corps, qui l'accoutume à recevoir les perceptions ob- tenues par les sens. L'âme ne discontinue pas d'apercevoir et d'ac- quérir des notions générales, et, comme les formes 1 qu'elle recueille s'intellectualisent les unes après les autres, elle acquiert elle-même une forme 2 en acte qui se compose de perception et d'intellect. Pen- dant que son essence se perfectionne ainsi, elle reste comme une matière à laquelle la perception fournit successivement diverses formes. Voilà pourquoi les enfants du premier âge sont incapables d'exercer 1 Pour ïyydl, lisez un des manuscrits et dans l'édition de 1 Le mot '*>)y° est omis, à tort, dans Boulac.
220 PROLÉGOMÈNES 193. la faculté perceptive, qui leur est cependant innée; ils ne peuvent s'en servir ni dans l'état de sommeil, ni dans le moment où une révélation pourrait leur arriver, ni dans aucune autre circonstance. En effet 1, la forme de l'âme, ni son essence réelle, qui se compose de percep- tion et d'intellect, ne sont pas complètes à cet âge: elle ne peut pas 2 s'approprier des universaux. Plus tard, lorsque son essence est de- venue parfaite en acte, l'âme,. tant qu'elle reste dans le corps, a deux manières d'apercevoir: l'une, se faisant par l'instrumentalitédu corps, qui lui transmet des perceptions corporelles; l'autre, au moyen de sa propre essence. L'âme se trouve exclue de ce (dernier genre de per- ception) tant qu'elle reste engagée dans le corps et préoccupée par les distractions que les sens lui. offrent. Ceux-ci attirent l'âme sans cesse vers le monde extérieur, parce quelle est prédisposée, par sa nature, à s'occuper des perceptions corporelles. Quelquefois cependant elle se détourne de l'extérieur afin de se plonger dans l'intérieur, et alors le voile du corps est enlevé pendant un seul instant de temps. Cela arrive, soit au moyen d'une faculté commune à tous les hommes, telle, par exemple, que le sommeil, ou bien d'une faculté spéciale à certains individus, telle que le talent de la divination et celui de pronostiquer par le jet de cailloux, ou bien encore par l'habitude des exercices spirituels, pareils à ceux qui procurent aux soufls des révélations. Dégagée alors des influences extrinsèques, l'âme se tourne vers les essences qui sont au-dessus d'elle et qui font partie de la Compagnie sublime; car sa sphère est réellement en contact avec la leur, ainsi que nous l'avons déjà indiqué. Ces essences sont spiri- tuelles, étant de la perception pure, et des intelligences en acte. Dans elles se trouvent les formes des êtres avec leur véritable na- 1 Après le mot cdJij, il faul insérer L'édition. de Boulac et les manus- crits C et D fournissent la bonne leçon.
* Tous les manuscrits et l'édition de Boulac portent "j&j jl JL L'insertion de la particule négative est absolument nécessaire. La grammaire exige, en ce cas» le remplacement de j& par j*èu, mais notre auteur néglige assez souvent cette régie. On voit, par exemple, que, dans celte même ligne, il a écrit ÎNJ l.
D'IBN KHALDOUN. 221 ture, ainsi que nous l'avons dit. Quelques-unes de ces formes 1 s'y montrent dune manière assez claire pour que l'âme puisse en prendre connaissance. Elle les transmet alorj à l'imagination, afin que cette faculté les façonne 2 dans les moules qu'elle a l'habitude d'employer. Les reprenant ensuite dépouillées de tout mélange extrinsèque, ou bien renfermées dans leurs moules, l'âme les rapporte, dans le do- maine des sens, puis elle les fait connaître. Voilà en quoi consiste la disposition qui porte l'âme à recueillir des perceptions dans le monde invisible.
Reprenons le sujet qui nous occupait, c'est-à-dire les divers genres de divination. ^. P- Ceux qui regardent dans les corps diaphanes, tels que les miroirs, les cuvettes remplies d'eau et les liquides; ceux qui inspectent les cœurs, les foies et les os des animaux; ceux qui prédisent par le jet de cailloux ou de noyaux, tous ces gens-là appartiennent à la caté- gorie des devins; mais, à cause de l'imperfection radicale de leur na- ture, ils y occupent un grade inférieur. Pour écarter le voile des sens, le vrai devin n'emploie pas de grands efforts; quant aux autres, ils tâchent d'arriver au but en essayant de concentrer en un seul sens toutes leurs perceptions. Comme la vue est le sens le plus noble, ils lui donnent la préférence; fixant leurs regards sur un objet à super- ficie unie, ils le considèrent avec attention jusqu'à ce qu'ils y aper- çoivent la chose qu'ils veulent annoncer. Quelques personnes croient que l'image aperçue de cette manière se dessine sur la surface du miroir; mais ils se trompent. Le devin regarde fixement cette sur- face jusqu'à ce qu'elle disparaisse et qu'un rideau, semblable à un brouillard, s'interpose entre lui et le miroir. Sur ce rideau se des- sinent les formes qu'il désire apercevoir, et cela lui permet de donner des indications, soit affirmatives, soit négatives, sur ce qu'on désire savoir. Il raconte alors les perceptions telles qu'il les reçoit. Les devins, pendant qu'ils sont dans cet état, n'aperçoivent pas ce qui se voit 1 Pour o^oif <A\j, il faut lire, avec 1 Pour ô_^x3 t il faut probablement les manuscrits, db*. lire 1^3 j****** 222 PROLÉGOMÈNES réellement (dans le miroir); c'est un autre mode de perception qui naît chez eux et qui s'opère, non pas au moyen de la vue, mais de l'âme. Il est vrai que, pour eux, les perceptions de l'âme ressemblent à celles des sens 1 au point de les tromper; fait qui, du reste, est bien connu. La même chose arrive à ceux qui examinent les cœurs et les foies d'animaux [ 2 ou qui regardent dans l'eau, dans les cuvettes ou dans d'autres objets du même genre.] Nous avons vu quelques-uns de ces individus entraver l'opération des sens par l'emploi de simples fumi- P. 195. gâtions; puis se servir d'incantations afin de donner à l'âme la disposi- tion requise; ensuite ils racontent ce qu'ils ont aperçu. Ces formes, disent-ils, se montrent dans l'air et représentent des personnages; elles leur apprennent, au moyen d'emblèmes et de signes, les choses qu'ils cherchent à savoir. Les individus de eette classe se détachent moins de l'influence des sens que ceux de la classe précédente. L'uni- vers est plein de merveilles.
On appelle zedjr (augure) les prédictions que font certains hommes qui, après avoir vu un oiseau ou un quadrupède passer à leur gauche ou à leur droite, méditent là-dessus et annoncent ensuite des événe- ments futurs. Cette faculté existe dans 1 ame et porte à faire des ré- flexions et des conjectures au sujet des indications fournies par la vue ou par l'ouïe. Comme son influence tient à l'imagination et qu'elle est très-forte, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, l'augure ex- cite (l'imagination) et la pousse à l'investigation, en employant le se- cours de ce qu'il a vu ou entendu; il arrive ainsi à un certain résultat 3, ainsi que cela a lieu par l'action de la puissance imaginative pendant le sommeil et l'assoupissement des sens. Dans cet état, (l'imagination) rassemble les perceptions obtenues par la vue dans l'état de veille, et les unit à celles qu'elle a reçues de l'intelligence; de là résulte la vision spirituelle.
Chez les insensés, l'âme raisonnable est à peine dans la dépendance du corps; ce qui résulte, en général, de l'imperfection de leur tempé- 1 Pour ^Jj, lisez ^^Jt. — 8 Cette ligne paraît être une interpolation d'un copiste. — 5 Je lis 12 dkSf.
D'IBN KHALDOUN. 223 rament et de la faiblesse de leurs esprits animaux. Distraite par cette imperfection et par la maladie dont elle souffre, l'âme ne se laisse pas' submerger dans les sens Ai s'y absorber. Quelquefois un autre esprit, de nature satanique, force l'âme à se remettre en rap- port avec le corps, et elle, trop faible pour lui résister, montre des * indices de folie. Quand cela lui arrive, soit que l'imperfection de son tempérament opère sur l'infirmité du corps, soit que les esprits sata- niques l'obsèdent pendant qu'elle est dans la dépendance du corps, elle se dérobe tout à fait à l'influence des sens et jette un coup d'œil P. i momentané sur son propre microcosme. Ayant alors reçu l'empreinte de quelques formes, elle les livre à l'opération plastique de l'ima- gination. Pendant qu'elle reste dans cet état, l'imagination parle au moyen de la langue de l'insensé, sans que celui-ci ait la volonté d'ar- ticuler une parole. Les perceptions recueillies par les bommes de toutes ces classes offrent un mélange de vérité et d'illusion; quand même ils se déroberaient à l'influence des sens, ils ne pourraient pas se mettre tout à fait en contact avec le monde spirituel, à moins d'employer le secours des formes extrinsèques, procédé nécessaire ainsi que nous l'avons déjà établi; aussi leurs perceptions apportent avec elles un mélange de fausseté.
Les sachants cherchent à obtenir des perceptions spirituelles sans avoir le moyen de mettre leur âme en contact avec le monde invi- sible. Soumettant à la faculté réfléchissante la chose qu'ils cherchent à connaître, ils ont recours à des suppositions et à des conjectures, en partant de l'opinion qu'ils ont atteint à un commencement de contact 1 et de perception (spirituelle). Ils prétendent obtenir ainsi la connaissance du monde invisible, mais ils n'en apprennent absolu- ment rien.
Voilà l'indication sommaire des faits qui se rattachent à ce sujet. El-Masoudi en a parlé dans son Moroudj ed-Dcheb; mais, en traitant ces matières, il est bien loin d'avoir rencontré juste. On voit, à la « Pour jUi^J, lisez JLjJI.
224 PROLÉGOMÈNES manière dont il s'exprime, qu'étant peu versé dans ce genre de con- naissances il rapporte indifféremment ce qu'il en a entendu dire aux gens capables et aux ignorants.
Ces diverses manières d'obtenir des perceptions du monde spiri- tuel ont toujours existé pour l'espèce humaine. Les anciens Arabes avaient recours aux devins toutes les fois qu'ils voulaient connaître les événements futurs; quand ils avaient des contestations, ils s'a- dressaient à un devin, et celui-ci leur faisait connaître le bon droit à la suite des perceptions qu'il recueillait dans le monde invisible. Les ouvrages consacrés aux belles-lettres nous offrent plusieurs faits de ce genre. Dans les temps de l'ignorance (avant la mission de Mo- hammed), deux individus s'élaient illustrés par leurs talents comme devins: l'un se nommait Chicc et l'autre Satîh; le premier appartenait à la tribu d'Anmar Ibn Nizar, et le second à celle de Mazen Ibn Ghas- san. Le corps de Satîh pouvait se plier comme on plie un drap, P. 197- car il ne renfermait aucun os, à l'exception du crâne 1. Parmi les his- toires que l'on raconte à leur sujet, on remarque surtout celle de la manière dont ils expliquèrent le songe de Rebîah Ibn Nasr\ à qui ils annoncèrent que le Yémen, après avoir été conquis par les Abys- sins, passerait sous la domination du peuple arabe descendu de Mo- der. Ils prédirent aussi l'apparition de Mohammed chez les Coreich en qualité de prophète. Indiquons encore le songe du Moubedan 3, qui fut expliqué par Satîh. Kisra (Cosroës) avait chargé Abd el-Ma- sîh d'aller raconter sa vision à Satîh, et celui-ci annonça la venue du Prophète et la chute de l'empire persan.
Les anciens Arabes avaient aussi parmi eux un grand nombre de sachants (arraf); ils en ont même fait mention dans leurs vers. Un de leurs poëtes a dit:. - r 1 Selon les traditions les plus authen- 2 Voy. Y Essai de M. Caussin de Perce- tiques, Satîh avait prédit la mission divine val, t. I, p. 96, et le Siret er-Rasoul, p. 9 de Mohammed. C'est probablement pour et suiv.
cette raison qu'Ibn Khaldoun ne nie pas - 3 Voy. les Annales Muslemici d'Abou'l- D'IBN KHALDOUN. 225 Je disais au sachant du Yémama: Guéris-moi; si lu le fais, tu es un véri- table médecin.
Un autre s'exprime en ces terniej: J'avais proposé au sachant du Yémama et à celui du Nedjd la tâche de ma guérison.
Ils me répondirent: Que Dieu te guérisse! Par Dieu! nous n'avons aucun pouvoir sur ee qui est renfermé entre tes côtes.
Le sachant du Yémama se nommait Rebah Ibn Adjla, et celui du Ncdjd, El-Ablac el-Acedi.
On peut ranger dans la classe des perceptions spirituelles cer- taines paroles qui échappent à l'homme au moment de s'endormir et qui ont rapport aux choses qu'il désirait connaître. Par ces pa- roles il apprend, d'une manière satisfaisante, le secret qu'il cherchait. Ce phénomène n'a lieu qu'au moment où l'on quitte l'état de veille pour entrer dans celui du sommeil, alors que la volonté a cessé d'agir sur la faculté de la parole. En ce moment, l'homme parle comme par une impulsion innée et, tout au plus, parvient-il à en- tendre et à comprendre ce qu'il vient de prononcer. Des paroles semblables échappent quelquefois aux hommes lorsqu'on leur tranche la tête, ou qu'on leur coupe le corps en deux. Nous avons entendu raconter que certains tyrans faisaient tirer de leurs prisons et mettre P. i à mort les gens qu'ils y tenaient enfermés, voulant savoir, par les dernières paroles de leurs victimes, quelle serait leur propre des- tinée. Les réponses qu'ils obtinrent les remplirent d'épouvante. Mas- lema raconte un procédé de ce genre dans son ouvrage le Ghaïa \ On place, dit-il, un homme dans une jarre remplie d'huile de sé- same; on l'y tient quarante jours, et, pendant ce temps, on le nour- rit de figues et de noix. Au bout de ce temps, toute la chair du corps a disparu et rien ne reste intact, excepté les veines et les su- tures du crâne. On le retire alors de l'huile, et, pendant qu'il se des- sèche par l'action de l'air, il répond à toutes les questions qu'on lui adresse, et il indique les résultats que doivent avoir les affaires, soit Prolégomènes. 29 226 PROLÉGOMÈNES particulières, soit générales. C'est là une des opérations exécrables que se permettent les magiciens 1, et nous ne l'avons citée que pour montrer combien le microcosme humain est plein de merveilles.
Il y a des hommes qui se livrent aux exercices spirituels dans l'es- poir d'atteindre à la perception du monde invisible, et qui tâchent de se procurer une mort factice en s'efibrçant d'anéantir toutes les fa- cultés du corps, et de faire ensuite disparaître de l'âme les traces des souillures que ces facultés y avaient laissées. Mais cela ne peut s'effectuer que par la concentration de la pensée et par des jeûnes pro- longés. On sait, d'une manière positive, qu'au moment de la mort les sensations du corps disparaissent ainsi que le voile qu'elles ten- daient devant l'âme. Celle-ci prend alors connaissance de sa propre essence et du monde dont elle fait réellement partie 2. Ces hommes croient que, par des mérites acquis, ils peuvent arriver, pendant qu'ils sont en vie, à un résultat semblable à celui qui a lieu après la mort, c'est-à-dire à mettre leur âme en état de connaître les choses du monde invisible.
On peut ranger dans cette classe les hommes qui se livrent à des exercices magiques afin d'obtenir la faculté de voir les choses ca- chées et de faire planer leur âme dans les divers mondes des êtres 3. Ces gens-là se trouvent ordinairement dans les climats les plus rapprochés du nord et du midi. On les rencontre surtout dans ^199- Tlndc, où ils portent le nom de djoguis. Ils ont beaucoup de livres qui traitent de la manière dont ces exercices doivent se faire. On raconte au sujet des djoguis des histoires surprenantes.
Les exercices des soufis sont purement religieux et se font sans au- cune des mauvaises intentions que nous venons d'indiquer. Ils ont pour but de porter l'âme au recueillement et d'en tourner toutes les pen- sées vers Dieu, afin quelle puisse goûter les saveurs de la connais- 1 Un certain El-Kindi, cité par Tau- Die Ssabier und der Ssabismus, par le leur du Fihrest, dans le chapitre où il D r Chwolsohn, t. II, p. 19.) Iraite des Sabéens, attribue à ce peuple 1 Ou bien, de son microcosme, une pratique presque semblable. (Voyez 3 Pour jtUJI, lisez jLl^Jf.
D'IBN KHALDOUN. 227 sance (divine) et de l'identification avec la divinité. Outre le recueil- lement et le jeûne, ils emploient, dans leurs exercices, la méditation, afin de donner à leur esprit la direction convenable. En effet, l'âme, développée par la méditation, se rapproche de la connaissance de Dieu; l'âme étrangère à la méditation est d'une nature satanique. Ce n'est pas à la suite d'un dessein préconçu, mais par un cas fortuit que les soufis parviennent à la connaissance du monde invisible et ob- tiennent la faculté d'y laisser vaguer leur âme. Ceux qui recherchent ces faveurs avec préméditation donnent à leur âme une direction qui n'est pas celle de Dieu. Chercher avec intention la faculté de vaguer dans le monde invisible et de le contempler est une faute énorme, un véritable acte de polythéisme. A ce sujet un mystique a dit: « Celui qui recherche la connaissance à cause de la connaissance se déclare pour celle-ci 1,» Les vrais soufis désirent uniquement se diriger vers l'Etre adorable, et tout ce qu'ils peuvent éprouver, pendant qu'ils se trouvent dans cet état, arrive fortuitement et sans aucune préméditation de leur part. Ils tâchent, en général, d'éviter ces (marques de la faveur divine) et ils en détournent leur atten- tion; car ils recherchent Dieu pour lui-même, et sans aucun autre motif. On sait cependant que ces (faveurs) leur arrivent. Les soufis donnent lesnomsde feraça (physiognomie) et de kechef( dévoilement) aux connaissances du monde invisible et aux discours (célestes) qui viennent frapper leur esprit; ils appellent kérama (faveur) la faculté de vaguer (par le monde spirituel). Dans tout cela il n'y a rien de répréhensible, bien que le maître Abou Ishac el-Isféraïni 2 y ait trouvé à redire, ainsi que Abou Mohamed Ibn Abi Zeïd 3 le Malékite, et p. d'autres docteurs; ils voulaient empêcher que certaines inarques de 1 Cette expression obscure et énigma- 3 Abou Mohammed Abd Allah Ibn Abi tique doit signifier que celui qui recherche Zeïd, natif de Cairouan et auteur d'un ce- la connaissance delà nature divine à cause lèbre traité sur la jurisprudence malékite, des jouissances ou des avantages mondains mourut en 390 (1000 de J. C). M. Vin- que cette connaissance procure s'est dé- cent a donné un extrait de ce manuel claré pour le monde et contre Dieu. (Riçala) dans ses Etudes sur la loi musul- 228 PROLÉGOMÈNES la faveur divine fussent confondues avec des miracles 1. Il est ce- pendant facile d'éviter toute méprise, si l'on applique le principe admis par les théologiens dogmatiques, d'après lequel tout miracle est accompagné d'une annonce préalable (tahaddi), tandis que lès autres signes (de la divine faveur) ne le sont pas.
On lit dans le Sahîh que le Prophète dit à ses compagnons: « 11 y a parmi vous des inspirés 2 et Omar est de ce nombre. » On sait que les compagnons eurent souvent l'occasion de reconnaître la vérité de cette parole. Citons, comme exemple, l'exclamation d'Omar: « 0 Sa» n'a! à la colline! » Lors des premières conquêtes de l'islamisme, Sarïa, fils de Zoneïm, commandait, en Irac, un corps de troupes musulmanes. Dans une bataille qui s'engagea entre lui et les infidèles, il songeait à ordonner la retraite, et auprès de sa position, était une colline où il pouvait se réfugier. Omar, qui était alors à Médine et qui prê- chait en ce moment dans la mosquée, vit, par intuition 3, ce qui se passait et s'écria: « 0 Sarïa! à la colline 4! » Sarïa entendit cet ordre dans le lieu même où il se trouvait, et il aperçut auprès de lui une personne ayant la figure d'Omar. L'anecdote est, du reste, bien con- nue 5. On raconte du khalife Abou Bekr un trait semblable. (Étant sur son lit de mort) il adressa des conseils à sa fille Àïcha, au sujet de quelques charges de dattes dont il voulait lui faire cadeau et qui se trouvaient dans son jardin. Il lui recommanda ensuite de faire la cueillette 6 de ces fruits sans retard, pour les empêcher de devenir la propriété des héritiers. Dans le cours de l'entretien, il fit cette remarque: «Les héritiers, ce sont ton frère et tes deux sœurs. — 3 En arabe, 0!^» mohaddeth. « Le moliaddetk, dit Mohammed, est celui dont les visions et les suppositions sont tou- jours justifiées par l'événement.» (Voyez Harîri de M. de Sacy, page 1*1.)
3 II faut peut-être lire à la place de 4 Dans le texte arabe, JjJI L. Il faut lire *r?^L» L, malgré les manuscrits. Dans de pareilles expressions, quand il y a une ellipse du verbe, le com- plément se répète. (Voyez la Grammqire arabe de M. de Sacy, t. H, p. 46o. Voyez aussi Notices et extraits, t. XH, p. 3b'4, où la même anecdote est rapportée.)
5 Voy. Notices et extraits, loco latidato.
0 D'IBN KHALDOUN. 229 Comment cela? lui dit Aïeba; j'ai là ma sœur Àsma; mais qui est l'autre?» Il lui répondit: «L'enfant qui est dans le sein de (ma femme) Bint Kharedja est une fille; je vois cela d'ici 1. » En effet, c'était une fille. Cette anecdote se trouve dans le Moivatta-, au cha- pitre intitulé Des donations illégales*.