ments futurs, ce sont des secrets dont il est impossible d'obtenir une connaissance certaine, tant que nous en ignorons les causes et que nous n en avons pas des notions certaines. D'après ce que nous ve- nons d'exposer, on comprendra comment le procédé qui, au moyen de la zaïrdja, tire une réponse des mots dont se compose la ques- tion, se réduit à faire paraître, sous une autre forme, certaines combinaisons de lettres dont Tordre était d'abord celui des lettres qui formaient la question. Pour celui qui entrevoit les rapports qui existent entre les lettres de la question et celles de la réponse, tout ce qu'il y a de mystérieux devient clair. Les bommes capables de re- connaître ces rapports et d'employer les règles dont nous avons parlé peuvent obtenir assez facilement la solution qu'ils cherebent. Chaque réponse de la zaïrdja, envisagée sous un autre point de vue, offre,* par la position et la combinaison de ses mots, un des caractères dont tonte réponse est susceptible, c'est-à-dire une négation ou une affir- mation. Sous le premier point de vue, la réponse a un autre carac- P. tère; ses indications rentrent dans la classe des prédictions et de leur accord avec les événements 1; mais on ne parviendra jamais à la connaissance (des événements futurs) si Ton emploie des procédés du genre de celui dont nous venons de parler. Bien plus, il est défendu à l'homme de s'en servir dans ce but. Dieu communique la science à qui il veut; Dieu sait, et vous ne savez pas. (Coran, sour. n, vers. 2 i3.)
1 Je crois avoir saisi Tidée que l'auteur la traduction littérale: «la catégorie de a voulu exprimer par la phrase dont voici l'accord du discours avec l'extrinsèque. » PROLÉGOMÈNES SECONDE SECTION.
De la civilisation chez les nomades et les peuples a demi sauvages et chez ceox qui se sont organises en tribus. phenomenes qui s'ï presentent* — principes généraux. — Éclaircissements.
La vie nomade et la vie sédentaire sont des états également conformes à la nature.
» Les différences qu'on remarque dans les usages et les institutions 1 des divers peuples dépendent de la manière dont chacun d'eux pour- voit à sa subsistance; les hommes ne se sont réunis-en société que pour s'aider à obtenir les moyens de vivre. Ils commencent par chercher le simple nécessaire; ensuite ils tâchent de satisfaire à des besoins factices, puis ils aspirent à vivre dans l'abondance 2. Les uns s'adonnent à l'agriculture; ils plantent et ils sèment; les autres s'oc- cupent à élever certains animaux, tels que moutons, bœufs, chèvres, abeilles, vers à soie, etc. dans le but de les multiplier et d'en tirer profit. Les gens de ces deux classes sont obligés à habiter la cam- pagne; car les villes ne leur offrent pas des terres à ensemencer, des p. 221. champs à cultiver, des pâturages pour leurs troupeaux. Contraints par la nécessité des choses à habiter la campagne, ils s'y réunissent en société, afin de s'entr aider et de se procurer les seules choses que leur façon de vivre et leur degré de civilisation rendent indis- pensables. Nourriture, abri suffisant, moyens de se tenir chaud: voilà ce qu'il leur faut, mais seulement assez pour soutenir leur existence; ils sont d'abord incapables d'en obtenir davantage. Plus tard, lors- qu'ils se trouvent dans des circonstances meilleures et que leurs ri- chesses les mettent au-dessus du besoin, ils commencent à jouir de la tranquillité et du bien-être. Combinant encore leurs efforts, ils travaillent pour obtenir plus que le simple nécessaire; on les voit * Les termes dont l'auteur se sert ici (le nécessaire) et el-kemali (le parfait).
* D'IBN KHALDOUN. 255 amasser des vivres, rechercher de beaux habillements, bâtir de grandes maisons, fonder des villes et des bourgs pour se mettre à l'abri de tentatives hostiles. L'aisance et l'abondance introduisent des habitudes de luxe qui se développent avec vigueur et qui se reconnaissent à la manière d'apprêter les viandes, à l'amélioration de la cuisine, à l'usage des habillements de soie, de brocart et d'autres belles étoffes, et cœtera. Les maisons et les palais reçoivent alors une grande hauteur 1; construits avec solidité et embellis avec goût, ils montrent comment la disposition pour les arts passe de la puissance. à l'acte et arrive à la perfection. On construit des châteaux et des habitations dont l'intérieur est orné de fontaines; on élève de beaux édifices décorés avec un soin extrême 2; on s'occupe à l'envi 3 d'amé- liorer les objets d'un usage journalier, tels qu'habits, lits, vaisselle, ustensiles de cuisine. Voilà ces hommes devenus citadins [hader). Le mot hader signifie ceux qu'on a toujours présents sous la main (hade- roun), et tels sont les habitants des villes et des bourgades. Parmi eux, les uns exercent des métiers pour vivre; d'autres s'adonnent au commerce et, par les grands profits qu'ils en retirent, ils surpassent 4 en richesses et en bien-être les gens de la campagne. Délivrés des tracas de la pauvreté, ils vivent selon leurs moyens. On voit par là P. 22a. que la vie de la campagne et celle des villes sont deux états égale- ment conformes à la nature.
L'existence de la race arabe 5 dans le monde est un fait parfaitement naturel.
Dans le chapitre précédent nous avons mentionné que les gens de la campagne pourvoient à leur subsistance d'une manière conforme à la nature. S'adonnant à l'agriculture ou bien, à l'éducation des troupeaux, ils se contentent du strict nécessaire en fait de nourriture, * Pour W, lisez 5 Dans toute cette section et dans plu- sieurs autres endroits des Prolégomènes, l'auteur entend, par le mat Arabe, les Ara- bes nomades.
3 Je crois qu'il faut lire ^^Jâ&s: a la place de ^^iJUj:.
256 PROLÉGOMÈNES d'habillements, de logements et de toutes les autres choses qui se rattachent aux habitudes de la vie. Ils ne visent pas plus loin; ils ne recherchent pas les moyens de satisfaire à des besoins factices ou de parvenir à l'aisance. Pour logements ils ont des tentes en étoffe de poil de chèvre ou de chameau, et des huttes faites avec des branches d arbres, ou des cabanes construites avec des pierres et de l'argile. Ils ne donnent pas à leurs.habitations une grande élévation, puisqu'elles ne doivent leur servir que d'abri (contre le soleil et le mauvais temps); quelquefois même ils se réfugient dans des grottes et des cavernes. Les mets dont ils se nourrissent n'exigent pas de grands apprêts; crus ou légèrement cuits, ils suffisent à leurs besoins.
L'état des peuples agriculteurs est supérieur à celui des nomades; les premiers habitent des villages et des hameaux \ et se tiennent dans les pays de montagnes. Tels sont la plupart des Berbers et d'autres peuples qui nappartiennnent pas à la race arabe. Ceux qui vivent des produits que fournissent leurs troupeaux de moutons et de bœufs s'adonnent ordinairement à la vie nomade: il leur faut des pâturages et de l'eau pour leurs bestiaux, auxquels, d'ailleurs, le chan- gement de lieu fait grand bien. On désigne ces peuples par le nom de chaouïa (pasteurs), parce qu'ils s'occupent uniquement de moutons [chah) et de bœufs. Ils ne s'avancent pas au loin dans le désert, vu que les bons pâturages y manquent. Dans cette classe on peut ranger les Berbers, les Escl avons, les Turcs, et les Turcomans, frères de ceux-ci. ^ p. 223. Les peuplades qui subsistent en élevant des chameaux voyagent plus que les autres et pénètrent plus avant dans le désert. Elles se trouvent obligées à le faire, vu que les pâturages, les herbes et les arbrisseaux des hauts plateaux 2 ne suffisent pas à la nourriture de leurs troupeaux. Les chameaux ont besoin de brouter les arbustes du désert, de boire les eaux saumâtres qui s'y rencontrent et de par- courir cette région pendant l'hiver, afin d'éviter le froid et de jouir 1 Pour y toit, lisez ^aloil. (Voyez ci- * En arabe toloul, pl. de tell Tout ce devant, page 84» note i.) qui n'est pas désert est tell D'IBN KHALDOUN. 257 d'une amosphère tiède; ils trouvent dans ces plaines sablonneuses des endroits où ils peuvent mettre bas. L'on sait que les jeunes chameaux, depuis l'époque de leur naissance jusqu'à celle du sevrage, sont extrêmement difficiles à élever, et que la chaleur leur est absolument nécessaire. Les gens dont nous parlons sont donc obligés de faire de longues courses avec leurs troupeaux. Repoussés quelquefois des hauts plateaux par les troupes préposées à la garde de ces régions fer- tiles, ils se voient obligés de s'enfuir au fond du désert afin d'éviter le juste châtiment de leurs méfaits 1 (antérieurs). Aussi ce sont les plps farouches des hommes, et les habitants des villes les regar- dent comme des bêtes sauvages, indomptables et rapaces. Tels sont les Arabes et d'autres peuples ayant les mêmes habitudes, savoir: les Berbers nomades, les Zenata de la Mauritanie occidentale, les Kurdes, les Turcomans et les Turcs des pays orientaux. Les Arabes sont toute- fois plus habitués à la vie du désert et font des courses plus longues que les autres races nomades, parce qu'ils s'occupent exclusivement de chameaux, tandis que celles-ci ont à soigner, en même temps, des troupeaux de chameaux, de moutons et de bœufs.
L'existence de la race arabe est donc un fait conforme à la nature et devant nécessairement se présenter dans le cours de la civilisa- tion humaine. Dieu est le créateur, l'être savant (Coran, sour. xv, La vie de la campagne a dû précéder celle des villes. — Elle a été le berceau de la civilisalion. — Les villes lui doivent leur origine et leur population.
Nous avons dit que les habitants de la campagne se bornent au strict nécessaire en tout ce qui les concerne, et qu'ils n'ont pas les moyens 2 pour passerait delà, tandis que les gens des villes s'occupent p. 22*. à satisfaire aux besoins créés par le luxe et à perfectionner tout ce qui se rattache à leurs habitudes et à leur manière d'être. 11 est indubitable que l'on a dû penser au nécessaire avant de s'occuper des besoins factices et de rechercher l'aisance. Le nécessaire est, pour Prolégomènes. 33 258 PROLÉGOMÈNES ainsi dire 1, la racine d'où l'aisance est sortie. La vie de la campagne a dû précéder celle des villes; en effet, l'homme pense d'abord au nécessaire; il doit se le procurer avant d'aspirer à l'aisance. Donc la rudesse de la vie des champs a existé avant les raffinements de la vie sédentaire; aussi voyons-nous la civilisation, née dans les champs, se terminer par la fondation des villes, et tendre forcément vers ce but. Aussitôt que les gens de la campagne arrivent à ce degré de bien-être 2 qui dispose aux habitudes du luxe, ils recherchent les commodités de la vie et, se laissent entraîner vers la vie sédentaire. C'est ce qui a eu lieu pour toutes les tribus nomades 3. Le citadin, au contraire, ne recherche pas la vie des champs, à moins d'y être force, ou de ne pouvoir atteindre à l'aisance dont on jouit dans les villes. Un autre fait peut démontrer que la vie nomade a précédé la vie sédentaire et lui a donné naissance: si nous prenons des ren- seignements au sujet des habitants de quelque ville que ce soit, nous trouverons que la plupart d'entre eux descendent de familles qui demeuraient dans les villages des alentours ou dans les. campagnes voisines. Leurs aïeux, devenus riches, vinrent se fixer dans la ville, afin de goûter la tranquillité et le bien-être qu elle leur offrait. Cet exemple montre que la vie sédentaire est venue après la vie des champs el qu'elle est une branche sortie de cette souche. Le lecteur est prié d'observer l'importance de ee principe. Nous pouvons ajouter que les populations des villes ne se ressemblent pas toujours en ce qui regarde leur manière d'être, et qu'il en est de même de celles des campagnes: certaines peuplades et certaines tribus sont plus puis- P. 335. santés que d'autres, et il y a des villes qui surpassent les autres en grandeur ou en population.
D'après ces observations on reconnaîtra que la vie de campagne a existé avant celle, des villes et qu'elle lui a donné naissance; on conviendra aussi que l'aisance et les habitudes de luxe dont on jouit h Lisez (jlij. — * Littéral, «quand ils ont obtenu des plumes!» — 5 Pour xj<>aa!I, lisez D'IBN KHALDOUN. 259 dans les villes, tant grandes que petites, ont paru 1 plus tard que les habitudes qui résultent de la nécessité de pourvoir aux premiers besoins de la vie. «» Les gens de la campagne sont moins corrompus que ceux des villes.
L'âme, au moment d'être créée, est disposée à recevoir les impres- sions, bonnes ou mauvaises, qui pourront lui survenir. Le Prophète a dit: « Tous les enfants naissent avec le même naturel: s'ils deviennent juifs ou chrétiens, ou adorateurs du feu, c'est la faute de leurs pères et de leurs mères. » Plus l'âme s'habitue à l'une des deux qualités (opposées, le bien et le mal), plus elle 4 s'éloigne de l'autre et plus elle a de la peine à se l'approprier. L'homme porté vers le bien, et dont l'âme s'est formée à la vertu, évite le mal et trouve le sentier du vice très-difficile à parcourir. De même, l'homme devenu mé- chant par l'habitude du mal (ne saurait marcher dans la voie du bien). Or les habitants des villes s'occupent ordinairement de leurs plaisirs et s'abandonnent aux habitudes du luxe; ils recherchent les biens de ce monde transitoire et se livrent entièrement à leurs passions. Chez eux, l'âme se corrompt par les mauvaises qualités qu'elle acquiert en grand nombre, et, plus elle se pervertit, plus elle s'écarte du sen- tier de la vertu. Il leur arrive même d'oublier dans leur conduite toutes les bienséances: nous avons rencontré bien des personnes qui se servaient d'expressions grossières et malhonnêtes dans leurs assem- blées et devant leurs supérieurs; ils ne s'en abstenaient même pas en P. présence de leurs femmes. Habitués à prononcer des mots obscènes et à se conduire avec impudeur, le sentiment de la modestie n'a plus aucun pouvoir sur eux.
Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n'en désirent que ce qui leur est absolument nécessaire; ils ne visent pas aux jouissances que proeurent les richesses; ils ne re- cherchent pas les moyens d'assouvir leur concupiscence ou d'aug- 1 La phrase arabe est mal tournée et in- régulière, il faudrait supprimer les mots correcte; pour lui donner une construction j> (jô^l* 260 PROLÉGOMÈNES menter leurs plaisirs. Les habitudes qui règlent leur conduite sont aussi simples que leur vie. On pourra trouver dans leurs actes et dans leur caractère bien des choses à reprendre; mais ces défauts parai- traient peu graves, si l'on jetait les yeux ensuite sur les mœurs des habitants des villes. Comparés avec eux, ils se rapprochent bien plus du naturel primitif de l'homme, et leurs âmes sont moins exposées à recevoir les impressions que les mauvaises habitudes laissent après elles. Il est donc clair que, pour les corriger et les ramener dans la bonne voie, on aura moins de peine quavec les habitants des villes. Plus loin, nous aurons l'occasion de démontrer que la vie séden- taire est le terme où la civilisation vient s'arrêter et se corrompre; c'est là que le mal atteint toute sa force et que le bien ne saurait se trouver. - - Ce qui précède suffit pour démontrer que les gens de la campa- gne sont plus enclins à la vertu que les habitants des villes. Dieu aime ceux qui le craignent [Coran, sour. ix, vers. 4).
Il ne faut pas opposer à cette doctrine une parole d'EI-Haddjadj, rapportée par El-Bokhari dans son recueil de traditions. Ce chef, ayant appris que Selma Ibn el-Akouà était allé habiter le désert, l'in- terpella en ces termes: « Tu es retourné sur tes pas! tu t'es arabisé M » — «Pas du tout, lui répondit Selma; mais le saint Prophète m'a- vait autorisé à vivre dans le désert. » Pour comprendre la portée de cette anecdote, il faut savoir quau commencement de l'islamisme le Prophète avait imposé à ses partisans mecquois le devoir d'émigrer et de le suivre partout, afin de lui donner aide et protection. L'ordre d'émigrer ne s'adressait pas aux Arabes nomades, habitants du dé- P. 327. sert, parce qu'ils ne montraient pas autant de zèle et d'ardeur pour la cause du Prophète que les Mecquois; aussi les émigrés remer- ciaient Dieu de leur avoir épargné la disgrâce d'habiter le désert, 1 Cest-à-dire, lu as apostasîé. El-Had- el dans leur hypocrisie, et il est naturel djadj pensait, sans doute, à ces paroles du qu'ils ignorent les préceptes que Dieu a Coran (sour. ix, vers, 98): « Les Arabes du révélés. * désert sont endurcis dans leur impiété D'IBN KHALDOUN. 261 vu que l'honorable devoir d'émigrer ne leur y aurait pas été imposé. Selon une tradition rapportée par Saad Ibn 'Abi Ouaccas, le Prophète aurait dit, pendant qu'il était malade à la Mecque: «Grand Dieu! permettez à mes Compagnons d'accomplir leur émigration, et ne les faites pas retourner sur leur pas! » c'est-à-dire, faites qu'ils restent à Médine et qu'ils ne s'en éloignent pas; empêchez-les de négliger le devoir d'émigration qu'ils ont entrepris de remplir. Cela a donné lieu à une question de droit qui rentre dans la catégorie intitulée: « Retourner sur ses pas pour un motif quelconque. » Plusieurs ca- suistes disent que le devoir d'émigrer était obligatoire avant la prise de la Mecque, parce qu'alors les musulmans n'étaient pas assez nom- breux pour se maintenir dans leur ville; mais après la prise 1, lorsque le nombre des vrais croyants se fut beaucoup augmenté, que l'isla- misme fut devenu puissant et que Dieu se fut chargé de protéger son Prophète, cette prescription cessa d'être obligatoire: « Point d'émigra- tion après la prise! « telles furent les paroles du Prophète lui-même. Selon d'autres légistes, le devoir d'émigrer cessa à l'égard des per- sonnes qui embrassèrent l'islamisme après la prise de la Mecque; d'autres soutiennent que cette obligation ne liait pas les musulmans qui avaient abandonné la Mecque avant la prise de la ville; enfin ils s'accordent tous à dire qu'elle cessa tout à fait après la mort du Prophète, époque où ses Compagnons se dispersèrent dans divers pays. Dès lors rien ne resta de cette prescription,' excepté l'avantage qu'on retire d'un séjour à Médine, ce qui peut encore compter pour une émigration. Revenons à El-Haddjadj. Ayant rencontré Selma, qui était allé s'établir dans le désert, il lui adressa les paroles en question. Par les mots: « Tu es retourné sur tes pas! tu t'es arabisé! » il repro- chait à Selma d'avoir cessé d'habiter Médine,' et dans ces paroles il faisait allusion à la prière si bien connue dont nous venons de faire mention, c'est-à-dire: «Ne les. faites pas retourner sur leurs pas. » En lui reprochant de s'être arabisé, il voulait dire que Selma 1 Dans le texte arabe, ligne 10, il faut sage suivant £>Ui oj^o^a.
insérer, après les mots ^àJ| Juï, le pas-.JsiJt ooo Ul^ (^JLit *Jù) o^Afl PROLÉGOMÈNES était devenu comme les Arabes bédouins 1, gens qui ne se souciaient pas d'émigrer à cause de la religion. Selma lui fit entendre qu'aucun 238. de ces reproches ne pouvait l'atteindre, le Prophète lui ayant donné la permission d'habiter le désert. En ce cas, la permission était une faveur toutq spéciale comme celles du témoignage de Khozeïma 2 et du chevreau d'Abou Borda 3, On peut encore supposer qu'El-Haddjadj 1 Dans le texte arabe, il faut remplacer le mot o^l par cptyiVI.
" Pour constater un fait devant la justice musulmane, il faut la déposition de deux témoins. Mohammed, dans une* affaire qui le concernait, déclara que le témoi- gnage de Khozeïma Ibn Thabet suffisait. «La seule déposition de Khozeïma, dit-il, soit pour, soit contre, est suffisante. ■ <vaumJ1 *uAc i>À~ ^pjêfrjjt *J qa. Ce fut pour cette raison que Khozeïma reçut le surnom de ^O'-^IajsJI t l'homme au double témoignage. » (Sïeres-Selef, manus- crit de la Bibliothèque impériale, supplé- ment arabe, n° 693, fol. 70).
3 Nous Usons dans le Mowatta (voy. ci- devant, p. 32, note 5) ce qui suit; «Ma- lek (donne la tradition suivante) d'après Yahya, qui la tenait de Bechir: Àbou Borda sacrifia sa victime (au jour.de la fête, le 10 de Dou'l-Hiddja), avant que le Pro- phète eut sacrifié la sienne, et le Pro- phète lui ordonna de sacrifier de nouveau. «Je ne trouve rien pour sacrifier, » lui dit Abou Borda, « excepté un chevreau. 1 — «S'il ny a qu'un chevreau, répondit le « Prophète, sacrifie-le. » (Mss, de la Bibl. imp. supp\ n* 388, fol 91 v 6.) El-Bo- khari rapporte les traditions suivantes: « Le ' Prophète dit: «Aujourd'hui nous com- « mencerons par faire la prière, puis nous c nous en retournerons pour faire le sacri- « fice. Celui qui agit ainsi se conforme au « rite que nous avons prescrit U&w** e^LoI; a celui qui sacrifie avant (la prière) a fait « une offrande dont la chair est pour sa 0 propre famille, mais qui ne fait nuile- «ment partie du rite.» Abou Borda Ibn Nîâr, qui avait déjà sacrifié, lui dit: «J'ai « ici un chevreau, » — « Immole-le, lui « répondit le Prophète, mais, dorénavant, 9 une pareille chose ne sera permise à per- Prophète a dit: « Celui qui sacrifie avant «la prière sacrifie pour lui-même; celui a qui sacrifié après la prière a rempli son «devoir religieux et s'est conformé au rite ' * des musulmans. » (Voy. le Sakîh % ras. de < la Bibl. imp. supp\ au chapitre intitulé: jUssVt *x»» c->t^ c^^^' <->lj^.) De ces traditions on peut tirer deux conclusions: 1* que, par un cas exceptionel, Abou Borda, ayant sacrifié avant la prière, eut la permission de réparer son erreur par un sacrifice fait après la prière; 2 0 qu'il fut autorisé (par une grâce spéciale) à remplacer la victime ordinaire par un chevreau. Ajoutons que deux des compa- gnons de Mohammed portaient le surnom d'Abou Borda. Celui dont nous parlons ' est Abou Borda Nîar ^lo; l'autre, Abou Borda Amer^U, fils d'Abou Mouça Abd Allah, remplit les fonctions de cadi à Koufa et mourut Tan io3 (721-722 de D'IBN KHALDOUN. 263 D'IBN KHALDOUN. 263 lui reprochait seulement d'avoir quitté. Médine, car il né devait pas ignorer que l'obligation, d'émigrer avait cessé depuis la mort du Pro- phète; alors Selma aurait voulu donner à entendre qu'il avait dû pro- fiter de la permission du Prophète, qui assurément ne l'aurait pas accordée sans un motif connu de lui seul. Dans tous les cas, les paroles dont il s'agit ne prouvent rien au désavantage de la vie nomade, ou de V arabisation, comme El-Haddjadj l'appelait. Tout le monde reconnaît que le devoir d'émigrer fut prescrit par la loi afin que le Prophète eût assez de, monde pour l'aider et le protéger, et que cet ordre ne renfermait aucun reproche contre ceux qui s'adon- nent à la vie nomade. Blâmer un individu de s'être soustrait à un devoir pour aller s'établir dans le désert ne signifie pas que la vie nomade soit répréhensible.
Les gens de la campagne sont plus braves que ceux des villes.
Les habitants des villes, s'étarit livrés au repos et à la tranquillité, se plongent dans les jouissances que leur offrent le bien-être et l'ai- sance, et ils laissent à leur gouverneur ou à leur commandant le soin de les protéger en leurs personnes et leurs biens. Rassurés contre tout danger par la présence d'une troupe chargée de leur défense, entourés de murailles, couverts par des ouvrages avancés, ils ne s'alarment de rien, et ils ne cherchent pas à nuire aux peuples voisins 1. Libres de soucis, vivant dans une sécurité parfaite, ils re- noncent à l'usage des armes, et laissent* après eux une postérité 2 qui leur ressemble. Semblables aux femmes et aux enfants, qui sont à la charge du chef de la famille, ils vivent dans un état d'insouciance qui P. 229. leur est devenu une seconde nature.
Les gens de la campagne 3, au contraire, se tiennent éloignés des t, v 1 Cettetraduclionestpurementconjectu- cette locuiïon dans les Proverbes de Met- raie; le lexte porte: $ «pour „ dani., < lui, le gibier ne s'enfuit pas; » ce qui peut * Pour Jlo*î, lisez jLa>JL signifier il ne chasse pas, ou bien, il nè" 3 C'est-à-dire, les nomades, fait pas la guerre. On cherche vainement 264 PROLÉGOMÈNES grands centres de population; habitués aux mœurs farouches que Ton contracte dans les vastes plaines du désert, ils évitent le voisinage des troupes auxquelles les gouvernements établis confient la garde de leurs frontières, et ils repoussent avec dédain l'idée de s'abriter derrière des murailles et des portes; assez forts pour se protéger eux-mêmes, ils ne confient jamais à d'autres le soin de leur défense et, toujours sous les armes, ils montrent, dans leurs expéditions, une vigilance extrême 1. Jamais ils ne s'abandonnent au sommeil, excepté pendant de courts instants dans leurs réunions de soir, ou pendant qu'ils voyagent, montés sur leurs chameaux; mais ils ont toujours l'oreille attentive afin de saisir le moindre bruit du danger. Retirés dans les solitudes du désert et fiers de leur puissance, ils se confient à eux- mêmes et montrent par leur conduite que l'audace et la bravoure leur sont devenues une seconde nature. A la première alerte, au premier cri d'alarme, ils s'élancent au milieu des périls, en se fiant à leur courage. Les citadins qui vont se mêler à eux, soit dans le désert, soit dans les expéditions militaires, leur sont toujours à charge, étant incapables de rien faire par eu^-mêmes, ce dont on peut s'assurer de ses propres yeux. Ils ignorent la position des lieux et des abreu- voirs; ils ne savent pas à quels endroits les chemins du désert vont aboutir. Cette ignorance provient de ce que le caractère de l'homme dépend des usages et des habitudes, et non pas de la nature ou du tempérament. Les choses auxquelles on s'accoutume donnent de nouvelles facultés, une seconde nature, qui remplace le naturel inné. Examinez ce principe, étudiez les hommes, vous reconnaîtrez qu'il est presque toujours vrai. Dieu crée ce qu'il veut; il est le créateur, Yêtre savant (Coran, sour. xv, vers. 86).
P.?3o. La soumission aux autorités constituées nuit à la bravoure des citadins et leur enlève la pensée de se protéger eux-mêmes.
Personne n'est maître de ses actions, à l'exception d'un petit nom- bre de chefs, qui commandent aux autres hommes. On est presque 1 Littéral. « ils tournent leurs regards de tous les côlés, vers les chemins. » D'IBN KHALDOUN. 265 toujours soumis à une autorité supérieure, ce qui amène nécessaire- ment (l'un ou l'autre des deux résultats que nous allons signaler). Si l'autorité se distingue par la douceur et la justice, si elle ne fait pas trop sentir sa force et sa puissance coërcitive, ceux qui la su- bissent montrent un esprit d'indépendance qui se règle d'après le de- gré de leur courage 1. Se croyant libres de tout contrôle, ils montrent une présomption qui est devenue pour eux une seconde nature, et ils ne connaissent pas autre chose. Si, au contraire, l'autorité s'ap- puie sur la force et la violence, les sujets perdent leur énergie et leur esprit de résistance; car l'oppression engourdit les âmes, ainsi que cela sera démontré plus loin. Omar (le second khalife) défendit à Saad de se conduire avec violence envers ses subordonnés, et voici à quelle occasion: lors de la bataille de Cadéciya (un de ses officiers nommé) Zehra Ibn Haouwîa se mit à la poursuite d'El-Djalénos 2 et; l'ayant tué, le dépouilla (de ses habits et de ses armes). Saad lui re- procha alors d'avoir poursuivi l'ennemi sans y être autorisé, et lui enleva ce riche butin, qui valait, dit-on, soixante et quinze mille pièces d'or. Il écrivit ensuite à Omar pour justifier sa conduite, et reçut une réponse ainsi conçue: « Tu as osé traiter de la sorte un homme comme Zehra, qui a déjà affronté les feux de la guerre, tandis que toi, tu as encore beaucoup à faire pour te distinguer. Tu as donc envie de briser son courage et d'indisposer son cœur contre nous. Rends- lui ces dépouilles. » Sous un gouvernement qiii se maintient par la sévérité, les sujets perdent le courage; châtiés sans pouvoir résister, ils tombent dans un état d'humiliation qui brise leur énergie. Si le P. souverain travaille à la réformation des mœurs et à l'instruction du peuple; s'il règle la conduite de ses sujets dès l'époque de leur en- fance; cela fait une certaine impression sur leur esprit. Un peuple élevé dès sa jeunesse dans la crainte et la soumission ne se targue pas de son indépendance; aussi trouvons-nous chez les Arabes à demi sauvages qui s'adonnent à la vie nomade un degré de bravoure bien supérieur 1 Littéral, «de leur courage et de leur * Voy. sur ce général persan, YEssai pusillanimité. » de M. Caussin de Perceyal, t. III.
Prolégomènes. 34 266 PROLÉGOMÈNES