SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

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à celui dont les hommes policés sont capables. Les gens qui, depuis leur première jeunesse, ont vécu sous le contrôle d'une autorité qui cherche à former leurs mœurs et à leur enseigner les arts, les sciences et les pratiques de la religion, un tel peuple perd beaucoup de son énergie et n'essaye presque jamais de résister à l'oppression. Voyez, par exemple, les jeunes gens qui étudient le texte du Coran et qui, voulant assister aux leçons données par d'habiles maîtres, de savants profes- seurs, fréquentent des assemblées où tout inspire le recueillement et le respect. Le lecteur qui aura bien compris la portée de nos obser- vations, c'est-à-dire, que le contrôle d'une autorité supérieure affai- blit l'énergie des peuples, se gardera bien d'en nier la justesse; il ne leur opposera pas l'exemple offert par les Compagnons du Prophète, qui, tout en se conformant aux prescriptions de la religion et de la loi, conservaient toujours leur force d'âme et surpassaient en bra- voure tous les autres hommes. (Il ne pourra pas se prévaloir de cet argument,) car le législateur, lorsqu'il communiqua la vraie religion aux musulmans, n'eut pour les contrôler que l'influence de leurs propres cœurs, sur lesquels les promesses et les menaces renfermées dans le Coran avaient fait une vive impression. Leur soumission n'était pas le résultat d'un enseignement systématique, d'une instruction scientifique; elle provenait de l'influence de la religion et des préceptes oraux qu'ils avaient pu recueillir. Ils s'y conformèrent avec em- pressement, parce qiie la foi et la croyance aux dogmes de la religion avaient jeté dans leurs cœurs des racines profondes. Leur énergie de caractère demeura intacte, n'ayant jamais souffert les atteintes qu'une éducation régulière et l'autorité d'un gouvernement établi auraient pu p. 23a. lui porter. Le khalife Omar disait: « Celui que la loi divine n'a pas corrigé, Dieu ne 1 le corrigera pas. » 11 désirait que chacun eût pour moniteur son propre cœur, étant convaincu que le législateur savait mieux que personne ce qui convenait au bonheur des hommes. L'affaiblissement progressif du sentiment religieux ayant rendu né- cessaires des moyens coërci tifs, la connaissance de la loi devint une 1 Pour 3}, lisez 3.

D'IBN KHALDOUN. 267 science qu'il fallait acquérir par l'élude; on adopta volontiers la vie des villes et Ton prit l'habitude d'obéir aux ordres du magistrat. Ainsi se perdit l'esprit d'indépendance; il céda, comme on le voit, devant l'influence du gouvernement et de l'éducation, et les hommes se laissèrent alors diriger par une autorité qui est en dehors d'eux- mêmes. La loi, divine ne produit pas cet effet, parce que sa puissance directrice réside dans nos cœurs. Donc une administration prési- dée par un prince et un système d'éducation réglé avec méthode comptent au nombre des causes qui enlèvent aux habitants des villes leur courage et le\ir énergie, surtout à ceux qui, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, ont subi ces influences oppressives. II en est bien autrement chez les habitants du désert; ils se tiennent en dehors de l'autorité du souverain et ne s'occupent pas d'études. Abou Mo- hamed Ibn Abi-Zeïd 1 avait bien pensé à cette influence des écoles, lorsqu'il inséra le passage suivant dans son ouvrage intitulé Guide des précepteurs* et des étudiants 2: « Le maître qui veut forcer un enfant à apprendre sa leçon ne doit pas lui donner plus de trois coups de courroie. » Il rapporte cette parole du Prophète sur l'autorité du cadi Choreïh 3. A l'appui de la même tradition on cite ce qui arriva au Prophète lors de la première révélation que Dieu lui envoya; l'ange lui serra le cou trois fois 4. Mais ce rapprochement est trop hasardé et ne prouve rien dans le cas actuel, puisque l'acte de serrer le cou du mont Hira, il vit approcher un ange qui lui ordonna de lire. Sur sa réponse qu'il ne savait pas lire, l'ange le saisit à la gorge et la lui serra presque au point de l'étouffer. Trois fois l'ange lui adressa le même ordre, trois fois le Prophète fil la même réponse, et trois fois l'ange lui serra le cou. Alors le messager cé- leste lui dit: «Lis, au nom de ton Sei- « gneur, qui a créé tout; il a créé l'homme « d'un caillot de sang. » — Ces paroles font partie du Coran (voyez sour. xevi), et, selon les musulmans, elles furent dont Ibn Rhaldoun donne ici le titre ne se trouve pas indiqué dans le Dictionnaire bibliographique de Haddji Khalifa.

5 Abou Oméiya Choréih el-Kindi, un des labîs (disciples des Compagnons de Mohammed), fut nommé cadi de Roufa par le khalife Omar. Il mourut l'an 87 * Nous lisons dans te Sakîk d'El-Bo- khari, au commencement de l'ouvrage: « Le Prophète raconta qu'étant dans la grotte 268 PROLÉGOMÈNES n'a aucun rapport avec les pratiques ordinaires de l'éducation. Dieu est l'être sage qui sait tout. (Coran, sour; vi, vers.. 18.)

233. La faculté de vivre dans le désert n'existe que chez les tribus animées d'un fort esprit de corps.

Dieu a implanté le bien et le mal dans la nature 1 humaine, ainsi qu'il Fa dit lui-même dans le Coran: et nous l'avons dirigé dans le bien et le mal* la perversité et la vertu arrivent à l'âme humaine par l'inspiration de Dieu*. De toutes les qualités, l'homme contracte celle du mal avec le plus de promptitude, surtout lorsqu'il s'est habitué aux jouissances de la vie et qu'il ne se laisse pas contrôler par la religion. Telle est la disposition de tous les hommes, excepté le petit nombre que Dieu a favorisé de sa grâce. Chez les hommes, le mal se montre sous plusieurs formes, dont les plus évidentes sont l'injus- tice et la haine. Celui qui fixe ses yeux sur le bien d'autrui ne man- quera pas d'y porter la main, à moins 4 qu'une autorité supérieure ne l'en empêche. Aussi le poëte a-t-il eu raison de dire: La perversité est une qualité de l'âme humaine? s'il se trouve un homme qui s'abstient (du mal), celui-là, peut-être, n'est pas pervers.

Dans les grandes et les petites villes, l'inimitié réciproque des ha- bitants n'a pas de suites graves; le gouvernement, les magistrats sont là pour empêcher la violence et retenir leurs administrés dans l'ordre. La force matérielle et l'autorité du sultan suffisent à contenir les mauvaises passions, à l'exception toutefois de la tyrannie du chef. Si la ville a des ennemis au dehors, elle a une ceinture de murailles pour la protéger, soit que les habitants s'abandonnent au repos pen- dant la nuit ou qu'ils soient trop faibles pour résister pendant le jour.

les premières que Mohammed reçut du entendu dans le même sens que le comciel. mentateur El-Beïdaoui.

' Lisez à la place de pLjJ*. 3 Littéral. « il lui a inspiré sa perversité * Sour. xc, vers. 10. Le mot ^o^âJl, et sa piété.» Ceci est encore une phrase rendu ici par le bien el le mal, signifie Ht- du Coran. (Voy. sour. xci, vers. 8.)

téraîement les deux hauteurs. Nous l'avons * Pour, lisez ûfl.

Ils ont d'ailleurs pour les défendre un corps de troupes entretenu par le gouvernement et toujours prêt à combattre. Chez les tribus du désert, les hostilités cessent à la voix de leurs vieillards et de leurs chefs, auxquels tout le monde montre le plus profond respect. Pour protéger leurs campements contre les ennemis du dehors, elles ont chacune une troupe d'élite composée de leurs meilleurs guerriers et de leurs jeunes gens les plus distingués par leur bravoure. Mais P. a34. cette bande ne serait jamais assez forte pour repousser des attaques, à moins d'appartenir à la même famille et d'avoir, pour l'animer, un même esprit de corps. Voilà justement ce qui rend les troupes composées d'Arabes (du désert) si fortes et si redoutables; chaque combattant n'a qu'une seule pensée, celle de protéger sa tribu et sa famille. L'affection pour ses parents et le dévouement à ceux aux- quels on est uni par le sang font partie des qualités que Dieu a im- plantées dans le cœur de l'homme. Sous l'influence de ces sentiments, ils se soutiennent les uns les autres; ils se prêtent un mutuel secours et se font redouter de leurs ennemis. Voyez, par exemple, ce que le Coran raconte au sujet des frères de Joseph; ils dirent à leur père: Nous sommes une bande [d'amis dévoués); nous serions donc bien mépri- sables si le loup parvenait à manger (Joseph). (Sour. xn, vers. 1 1\.) Ces paroles donnaient à entendre que la confraternité de sentiments exclut la haine et la jalousie. Quant aux individus qui sont les seuls de leur famille, ils se montrent peu disposés à secourir leurs camarades dans les moments de danger; au jour où les calamités de la guerre obscurcissent le ciel, chacun d'eux s'esquive, dans sa terreur, pour chercher son propre salut, et ne rougit pas d'abandonner ses compa- gnons à leur sort. Aussi des gens de cette espèce ne sauraient habi- ter le désert; ils y deviendraient la proie de toute peuplade qui voudrait les attaquer. Pour y demeurer ensemble, on doit avoir les moyens de se défendre. Quand on a compris cela, on reconnaîtra qu'il doit en être de même des hommes qui se présentent en qualité de pro- phètes et de ceux qui entreprennent de fonder un empire ou d'établir une secte religieuse. Pour atteindre leur but, ils doivent employer la 270 PROLÉGOMÈNES force des armes 1 » afin de vaincre l'esprit d'opposition, qui forme un des caractères de la race humaine. Or, pour combattre, ii faut avoir des partisans animes tous d'un même esprit de corps, ainsi que nous l'avons dit vers le commencement de ce chapitre. Ceci est une règle dont le lecteur verra l'application dans ce qui va suivre. Que Dieu nous soit en aide!

P. a35. L'esprit de corps ne se montre que chez les gens qui tiennent ensemble par les liens du sang ou par quelque chose d'analogue.

Les liens du sang ont une force que presque tous les hommes re- connaissent par un sentiment naturel» Leur influence porte à ce qu'on se préoccupe de l'état de ses parents et de ses proches, toutes les fois qu'ils subissent une injustice ou qu'ils risquent de perdre la vie. Le mal qu'on fait à un de nos parents, les outrages dont on l'accable, nous paraissent autant d'atteintes portées à nous-mêmes; de sorte que nous voudrions le protéger en nous interposant entre lui et le danger. Depuis qu'il y a eu des hommes, ce sentiment a toujours existé dans leurs cœurs. Quand deux personnes se prêtent un secours mutuel et qu'elles sont assez proches parentes pour être unies de cœur et de sen- timent, c'est l'influence des liens du sang qui se manifeste dans leur conduite. Les liens du sang sont parfaitement suffisants pour pro- duire ce résultat. Si deux individus ne sont pas liés par une parenté très-étroite, ils pourront en oublier les devoirs jusqu'à un certain point; mais, comme ils savent que leur parenté est généralement connue, ils se prêtent un secours mutuel, chacun d'eux voulant évi- ter le déshonneur auquel il se croirait exposé s'il agissait mal envers quelqu'un qui, au vu et au su de tout le monde, était son parent plus ou moins proche. Les clients et les affidés d'un grand person- nage peuvent se ranger dans la catégorie de ses parents; le patron et le client sont toujours prêts à se protéger l'un l'autre, par suite de ce sentiment d'indignation qu'on éprouve lorsqu'on voit maltraiter 1 Notre auteur n avait pas pensé au fon- * Littéral «ils ont amené cela à eux dateur de la religion chrétienne. seuls et par leur évidence. » t D'IBN KHALDOUN. 271 son voisin, son parent ou son ami. En effet, les liens de la clientèle sont presque aussi forts que ceux du sang. Ces observations aideront à faire comprendre ce que le Prophète a voulu exprimer par ces mots: « Apprenez assez de vos généalogies pour savoir qui sont vos proches parents. » Elles nous donnent à entendre que la véritable parenté consiste en cette union des cœurs qui fait valoir les liens du sang P. *36. et qui porte l'homme à prendre la défense de celui qui invoque son secours; autrement la parenté n'a qu'une valeur imaginaire et n'offre rien de réel. Pour être utile elle doit lier les affections et unir les cœurs 1. Si cette union est évidente, elle porte les âmes vers l'ardente. sympathie qui leur est naturelle. La parenté dont l'existence n'est cons- tatée que par un ancien souvenir n'offre aucun avantage, elle perd même l'importance que l'opinion lui assigne; celui qui s'en préoccupe se donne une peine gratuite et se livre à un acte de désœuvrement blâmé par la loi. Ce que nous venons de dire fera comprendre le sens de cette maxime: « Connaître sa généalogie ne profite pas; l'ignorer ne nuit pas. «Elle signifie que les rapports de parenté, lorsqu'ils ont cessé d'être parfaitement manifestes et qu'ils deviennent un sujet d'étude et de recherches, perdent jusqu'à la valeur que l'opinion publique y attache; aussitôt qu'ils cessent de réveiller ces sentiments de sym- pathie et de dévouement auxquels on est porté par esprit de corps, ils deviennent tout à fait inutiles.

La pureté de race ne se retrouve que chez les Arabes nomades et les autres peuples à demi sauvages qui habitent les déserts.

La pureté de race existe chez les peuples nomades parce qu'ils subissent la pénurie et les privations, et qu'ils habitent des régions stériles et ingrates, genre de vie que le sort leur a imposé et que la nécessité leur a fait adopter. Pour se procurer les moyens d'existence, ils se consacrent aux soins de leurs chameaux; leur seule occupation est de leur trouver des pâturages et de les faire multiplier. Ils ont dû adopter la vie sauvage du désert,- parce que cette région, ainsi Littéral, «son utilité n'est que dans cette union et cette incorporation.»

I 272 PROLÉGOMÈNES I 272 PROLÉGOMÈNES que nous l'avons dit, est la seule qui offre à ces animaux des arbris- seaux propres à leur nourriture et des endroits sablonneux où ils puissent mettre bas leurs petits. Bien que le. désert soit un lieu de pénurie et de faim, ces peuples finissent par s'y habituer, et ils y p. 237. élèvent une nouvelle génération pour laquelle la faculté de supporter le jeûne et les privations est devenue une seconde nature. Aucun individu appartenant à une autre race n'a envie de partager leur sort ni d'adopter leur manière de vivre; bien plus, ces nomades chan- geraient eux-mêmes d'état et de position s'ils en trouvaient l'occa- sion 1. Leur isolement est donc un sûr garant contre la corruption du sang qui résulte des alliances contractées avec des étrangers. Chez eux, la race se conserve dans sa pureté, ainsi que cela se voit chez les tribus descendues de Moder: les Goréich par exemple, les Ki- nana, lesThakîf, les Beni Aced, les Hodeïl, et leurs voisins de la tribu des Khozaâ. En effet, ces peuples mènent une vie de privations et habitent un pays où l'on ne trouve ni céréales ni bestiaux. Une grande distance sépare leur territoire des contrées fertiles de la Syrie et dé l'Irac; ils n'approchent pas des pays qui produisent le blé et les as- saisonnements qui relèvent le goût des mets; aussi leur race est de- meurée pure et sans soupçon de mélange.

Les Arabes établis sur les hauts plateaux, régions qui offrent de riches pâturages aux troupeaux et qui fournissent tout ce qui peut rendre la vie agréable, ont laissé corrompre la pureté de leur race par des mariages avec des familles étrangères. Tels sont les Lakhm, les Djodam, les Ghassan, lesTaï, les Codhaâ, les Aiyad et les autres tribus descendues de Himyer et de Kehlan. On se rappelle lés con- troverses qui ont eu lieu relativement à la noblesse de leurs grandes familles et qui ont été amenées par leurs mariages avec des étrangers et par le peu de soin qu'ils ont mis à garder le souvenir de leurs généalogies. Ce que nous avons dit ne s'applique qu'aux Arabes (du désert). Le khalife Omar disait: «Apprenez vos généalogies, et ne 1 Les mots <J^j U équivalent à auteur emploie souvent la particule Lt nous avons déjà fait observer que noire d'une manière pléonastique.

D'IBN KHALDOUN. 273 soyez pas comme les Nabatéens de la Babylonie (Es-Souad); quand on demande à l'un d'eux d'où il sort, il répond: de tel ou tel vil- lage. » Mais les Arabes établis dans des pays fertiles et possédant de gras pâturages se trouvaient en contact avec d'autres peuples, ce qui amena un mélange de race et de sang. Aussi, dès les premiers temps de l'islamisme, on commençait à désigner les tribus par le nom des pays qu'elles occupaient. On disait, par exemple, le djond (co- p. 2 38. lonie militaire) de Kinnisrîn, le djond de Damas, le djond d'El-Aouas- sem. Le même usage s'introduisit en Espagne. Ce n'est pas que les Arabes eussent renoncé à l'habitude de se désigner par le nom de la tribu dont ils faisaient partie; ils ne prenaient qu'un surnom de plus, afin de donner à leurs émirs le moyen de les distinguer plus facile- ment. Ils se mêlèrent ensuite avec les habitants des villes, gens dont la plupart étaient de race étrangère, et de cette manière ils perdirent tout à fait la pureté de leur sang. Dès lors, les rapports de famille s'affaiblirent chez eux au point de laisser perdre l'esprit national, seul avantage qui existe dans les liens de la parenté. Les tribus elles- mêmes s'éteignirent ensuite, et, avec leur anéantissement, disparut tout esprit de corps. Dans le désert, au contraire, les choses restè- rent comme elles étaient. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte.

, Comment les noms patronymiques des tribus perdent leur exactitude. f Un homme appartenant à une tribu a pu entrer dans une autre parce qu'il a une inclination pour elle ou qu'il s'y attache en qualité d'affidé ou de client. Il peut se réfugier dans une tribu afin d'éviter le châtiment dû à un délit qu'il aurait commis dans la sienne. Ayant alors adopté le patronymique commun de ses nouveaux hôtes, il compte comme un membre de la tribu. Il a sa part dans les privi- lèges et les charges que cette alliance entraîne, surtout en ce qui regarde le droit de protection, l'application du talion et le payement du prix du sang. Jouissant des avantages que procure la parenté, il est, pour ainsi dire, le parent de ses protecteurs. Peu importe dans Prolégomènes. 35 274 PROLÉGOMÈNES quelle tribu un homme est né, il n'appartient, en réalité, qu'à celle dont il partage le sort et dont il consent à observer les règlements. Une fois incorporé dans la tribu, il tâche de faire oublier qu'il avait appartenu à une autre, et il y réussit au bout de quelque temps, lorsque les personnes auxquelles son origine était connue ont cessé de vivre. Sa véritable origine est alors un secret connu de très-peu de personnes. C'est ainsi que les patronymiques n'ont jamais cessé de se transporter d'une famille à une autre, tant avant qu'après l'islamisme; p. 239. chez les Arabes et chez les peuples étrangers, on a toujours vu des individus s'affilier à des tribus qui n'étaient pas les leurs. Que le lec- teur se rappelle les discussions qui eurent lieu au sujet des Monderites et d'autres familles; il y reconnaîtra un exemple de ce que nous ve- nons de dire 1. En voici un autre: le khalife Omar, ayant nommé Ar- fadja Ibn Herthema au commandement de la tribu de Bedjîla, les personnes dont elle se composait le prièrent de révoquer cette no- mination: «Arfadja, disaient-ils, n'était, chez nous, qu'un simple nezîf, c'est-à-dire un intrus, un membre parasite; donnez-nous Djerîr pour être notre chef. » Arfadja, étant interrogé par Omar, répondit en ces termes: « Ils ont raison, commandant des croyants, je suis de la tribu d'Azd; mais, ayant tué un de mes parents, j'ai dû m'enfuir chez ces gens et m'attachera eux. » Voyez comment Arfadja s'affilia aux Bedjilites; il s'assimila à eux, adopta leur patronymique et prit telle- ment pied chez ce peuple qu'il était sur le point d'être nommé leur chef. Si un petit nombre d'entre eux n'avaient pas eu connaissance de son origine, ou s'ils ne se l'étaient pas rappelée, le souvenir de ce fait se serait perdu avec le temps, et Arfadja aurait bien et dûment passé pour un Bedjilite. Le lecteur qui fera attention à cette anecdote en comprendra la portée. C'est par de tels moyens cachés que Dieu agit sur ses créatures. De nombreux faits.de cette nature se produisent encore de nos jours, et il en a été de même dans tous les siècles passés.

1 Dans le texte arabe, il faut lire (iUi ^ fy&) Jt tî« D'IBN KHALDOUN.

Le droit de commander ne sort jamais de la tribu; il reste dans la famille qui s'appuie sur de nombreux partisans 1.

Chaque tribu, chaque branche de tribu, ne forme qu'un seul corps, parce que les membres dont elle se compose descendent d'un même ancêtre; mais elle renferme des groupes dont les individus tiennent plus fortement ensemble que ceux dont l'agrégation forme la tribu. Tels sont les proches parents, les familles individuelles et les frères nés du même père. Cette parenté intime rend leur attachement mutuel plus fort que celui des cousins germains et des cousins issus de germains. Unis à tous les autres membres de la tribu par la communauté d'ori- gine, ils peuvent toujours compter sur leur protection ainsi que sur 1 Ce cbapilre manque dans l'édition et dans les manuscrits' de Paris, mais il se trouve dans l'édition de Boulac. Nasr el- Hourîni, le cheikh qui dirigea la publica- tion de celte édition, nous apprend, par une note marginale, qu'il le trouva dans un manuscrit venu de Tunis. 11 fait ob- server, et avec raison, que ce ehapitre cadre parfaitement avec le commencement du ehapitre qui suit. J'ajoute que les rai- sonnements et le style du chapitre suffi- sent pour démontrer qulbn Khaldoun en est l'auteur. En voici le texte: 276 PROLÉGOMÈNES 276 PROLÉGOMÈNES le secours des individus appartenant à la même branche qu'eux. Il est vrai qu'ils reçoivent de ceux-ci un appui plus efficace que des premiers, parce qu'ils en sont plus rapprochés par les liens du sang. Le droit de commander (à toute la tribu) ne réside pas dans chacune des branches; il n'appartient qu'à une seule famille. Pour exercer le commandement, il faut être puissant; donc cette famille doit sur- passer toutes les autres en force et en esprit de corps. Sans cela, elle ne saurait dominer sur elles ni faire respecter ses ordres. On voit de là que le commandement doit rester toujours dans la même famille; car, s'il passait dans une autre famille plus faible > il perdrait sa force. Le commandement peut se transporter d'une branche de la famille dominante à une autre, mais toujours à celle qui est la plus forte. Cela arrive par l'influence naturelle du pouvoir, ainsi que nous venons de le faire observer. En effet, la réunion des hommes en société et l'esprit de corps peuvent être regardés comme les éléments dont se compose le tempérament du corps politique. Dans un être quel- conque, le tempérament sera mauvais si les éléments dont il se com- pose sont en équilibre; il faut qu'un des éléments prédomine afin que la constitution de l'être soit parfaite. Voilà pourquoi la puissance est une des conditions essentielles pour le maintien de l'esprit de corps. Donc le commandement ne sort jamais de la famille qui l'exerce, ainsi que nous l'avons énoncé.

Chez les peuples animés cFun même esprit de corps, le commandement ne saurait appartenir à un étranger.

Pour arriver au commandement, il faut être puissant; pour obtenir la puissance il faut l'appui d'un parti fort et bien uni; donc, pour maintenir son autorité, on a absolument besoin d'un corps dévoué au moyen duquel on puisse vaincre successivement tous les partis qui tenteraient de résister. Quand le chef est assez fort pour les dominer, ils font leur soumission et s'empressent de lui obéir. En principe géné- ral, l'étranger qui s'affilie à une tribu et qui en a pris le patronymique, n'obtiendra jamais la même sympathie, le même appui, que les mem-, / D'IBN KHALDOUN. 277 bres de cette tribu s'accordent les uns aux autres. 11 reste toujours ce qu'il était, un simple parasite, un nezif 1; tout au plus pourra-t-il P. a4o. compter sur la même protection qui se donne à des afïidcs et à des clients. Cela ne lui procure, en aucune façon, la puissance de se faire obéir. Supposons qu'un tel homme se soit parfaitement incorporé dans la tribu, qu'il ait réussi à faire oublier son origine, qu'il se soit assimilé en toute chose à ses protecteurs et qu'il ait adopté leur commun patronymique, cela lui permettra-t-il d'arriver au comman- dement? Avant de s'être attaché à la tribu (il ne le possédait pas), ni lui ni ses aïeux. Le commandement d'un peuple reste toujours dans. la famille qui s'en était assuré la possession, grâce à l'appui de ses partisans. Qu'un étranger s'introduise dans la tribu, il ne saurait faire oublier son origine; on se rappellera toujours qu'il avait été reçu en qualité d'affilié, et cela même suffirait pour l'exclure du commande- ment. Comment donc pourrait-t-il le transmettre à ses descendants, lui qui n'avait jamais cessé d'être un simple dépendant de la tribu? Gomment aurait-il pu acquérir ce commandement, héritage qui se transmet à ceux qui y ont droit, aux descendants de celui qui, le pre- mier, s'en est emparé avec l'aide de ses amis? . Plus d'un chef de tribu et de parti a tenté de s'attribuer 2 une autre origine que la sienne, voulant rattacher sa généalogie à celle d'une famille qui s'était distinguée par sa bravoure, sa générosité ou par quelque autre qualité digne de renom. On se laisse entraîner à prendre un patronymique qui a de si grands attraits, puis on s'efforce de justifier ses prétentions et de démontrer qu'on appartient réelle- ment à la famille dont on a pris le nom. C'est là un faux pas dont on n'apprécie pas toute la gravité; c'est porter atteinte à sa propre consi- dération et à la noblesse de sa race. Encore de nos jours on voit de nombreux exemples de ces folles prétentions. Citons d'abord les Zenata, qui se donnent tous une origine arabe 3; puis les Aoulad- Rebab, surnommés les Hidjaziens, et qui forment une subdivision des 1 Voyez ci-dessus, page 274. 3 Voyez Histoire des Berbers, t. III, 278 PROLÉGOMÈNES Beni-Amer, branche de la grande tribu de Zoghba 1; ils prétendent appartenir à la tribu des Chérîd, branche de celle des Soleïm. S'il faut les en croire, leur aïeul s'était introduit au milieu des Beni- Amer en qualité de menuisier, et fabriquait (pour leur usage) des p. a* i. bâts de chameau. Etant parvenu à s'incorporer dans la tribu v il finit par en devenir le chef, et ce fut alors qu'on lui donna le surnom <¥El-Hidjazi*. Les descendants d'Abd el-Caouï, fils d'El-Abbas, for- mant une famille (très-distinguée) de la tribu des ïoudjîn, préten- dent remonter à El-Abbas, fils d'Abd el-Mottalib. Ayant confondu le nom de leur aïeul, El-Abbas, fils d'Atiya et père d'Abd el-Caouï, avec celui d'El-Abbas (l'oncle du Prophète), ils s'attribuent volon- tiers une. origine des plus illustres. On n'a cependant jamais entendu dire qu'aucun membre de la famille abbaeide soit entré en Mauri- tanie, pays qui, depuis l'avènement de cette dynastie, était resté sous la domination des descendants d'Ali, c'est-à-dire, des Idricides et des Fatemides, ennemis jurés de la famille d'El-Abbas. Par quel hasard un abbaeide aurait-il pu arriver chez un partisan des Alides? Voyez encore les Beni-Zîan, princes de la tribu des Abd el-Ouad (et souverains de Tlemcen). Sachant qu'un de leurs ancêtres se nommait El-Cacem, ils se donnent pour les descendants d'El-Cacem, l'Idricide. Dans leur langage zénatien (berber) ils se désignaient par les mots