Ait el-Cacem, ce qui équivalait à la dénomination arabe de fils d'El- Cacem. Ensuite ils prétendaient que ce Caeem était fils d'Idrîs, ou bien, fils de Mohammed et petit-fils d'Idrîs. Tout ce qu'il peut y avoir de vrai là-dedans se réduit à peu de chose: un prince nommé Gacem se serait enfui de ses états pour se réfugier chez les Abd-el- Ouadites; mais comment serait r il parvenu au commandement d'une tribu indépendante qui se tenait encore dans ses déserts? Le nom d'El-Cacem, qui a donné lieu à cette erreur, se présente très-soûvent 1 Lisez Juc-j dans, le texte arabe. On 1 Le mot hidjazi a, parmi ses diverses trouvera dans Y Histoire des Berbers une significations, celle de fabricant d'entraves notice de chaque tribu dont les noms sont de chameauxl mentionnés dans ce chapitre.
D'IBN KHALDOUN. 279 dans la liste des descendants d'Idrîs. Les Beni-Zîan ont cru y recon- naître leur aïeul, mais une telle origine n'était pas nécessaire à leur gloire: ils devaient leur illustration et leur empire à la puissance de l'esprit de corps qui régnait dans leur tribu; se donner pour descendants d'Ali ou d'EI-Abbas ou de tout autre grand person- nage ne leur aurait servi de rien. Ce furent les courtisans et les flat- teurs de la dynastie Zîanide qui mirent en avant l'idée de cette filiation, et lui donnèrent une telle publicité qu'on aurait beaucoup de peine à en démontrer la fausseté. On m'a raconté que Yaghmo- racen, fils de Zîan et fondateur de leur empire, repoussa cette pré- tention lorsqu'on là lui suggéra. «Non! disait- il en langue zena- P. 242. tienne, la seule qu'il parlât, non! je n'y crois pas. C'est à nos épées et non pas à une pareille origine que nous devons notre fortune et notre empire. Si nous descendons d'Idrîs, cela peut nous être avan- tageux dans l'autre vie; mais c'est Dieu que cela regarde. » Il tourna ensuite le dos au flatteur qui lui avait suggéré cette idée. Citons encore l'exemple des Beni-Saâd, famille qui donne des cbefs aux Beni-Yezîd, branche de la tribu des Zogbba: ils prétendent descendre d'Abou- Bekr le véridique (beau-père de Mohammed et premier khalife). Ajou- tons à bette liste les Beni-Selama, chefs des Idlelten \ tribu toudjinide; ils veulent rattacher leur généalogie (berbère) à celle des (Arabes) Soleïm. Les Douaouida, chefs de la tribu des Rîah, prétendent des- cendre des Barmekides. On m'a dit qu'en Orient les Beni Mohenna, émirs de la tribu de Taï 2, s'attribuent une origine semblable. Nous pourrions citer encore, plusieurs exemples de ces inepties. Or, puisque ces familles exercent le suprême commandement dans leurs tribus, ce fait seul suffit pour renverser de pareilles prétentions, ainsi que nous l'avons énoncé; bien plus, il démontre que le sang de ces 1 Dans le texte imprimé le mot Idlelten riels berbers se formant en ten ou en tan, porte des points voyelles, bien qu'ils ne jamais en ton. On peut voir dans V Histoire soient pas indiqués dans les manuscrits: des Berbers une notice sur cette tribu, le domma placé sur le t de la syllabe ten 9 Voyez Y Histoire des Berbers, 1. 1, p. 12 doit se remplacer par unfeiha, les plu- et suiv.
1 280 PROLÉGOMÈNES familles est resté sans mélange et qu'elles surpassent toutes les autres 1 en esprit de corps. Le lecteur qui voudra bien peser ces observations ne se laissera pas induire en erreur. On ne doit pas ranger dans cette liste le Mehdi des Almohadcs, bien qu'il se soit donné pour un des- cendant d'Ali. Il n'appartenait pas à la famille qui commandait à sa tribu, les Hergha, mais il devint le chef de ce peuple après s'être illustré par son savoir et par son zèle pour la religion, et avoir rallié à sa cause toutes les branches de la grande tribu des Masmouda. 11 était d'ailleurs d'une famille qui tenait un rang moyen parmi les Hergha 2. Dieu connaît ce qui se cache et ce qui se montre.
Chez les familles qui sont animées d'un fort esprit de corps, la noblesse, et l'illustration ont une existence réelle et bien fondée; chez les autres, elles ne présentent que l'apparence et le semblant de la réalité.
Ce sont les belles qualités qui procurent la noblesse et l'illus- p. 243. tration. Par le mot beït (maison, famille noble), nous entendons une famille qui compte au nombre de ses aïeux plusieurs hommes d'un rang élevé et d'une certaine célébrité. Avec de pareils ancêtres, on jouit d'une haute considération dans sa tribu 3, avantage qu'on doit au profond respect qu'on a su inspirer et aux nobles qualités par lesquelles on s'est distingué. L'homme naît et propage son espèce; aussi l'a-t-on assimilé à une mine (qui renferme et qui produit des choses précieuses). Notre saint Prophète a dit: « Les hommes sont des mines; ceux qui étaient les meilleurs avant l'islamisme, le sont sous l'islamisme; pourvu, toutefois, qu'ils comprennent (les vérités de la religion). » Nous employons le mot illustration 11 ' pour indiquer l'éclat qui entoure une extraction illustre. On a déjà vu que l'avan- tage réel d'une noble origine est de posséder une bande d'amis sur 1 Pour «vj'U*o^, lisez <0*La*2x. 4 En arabe hasb. Ce terme si- * Voyez ci-devant, page 55, et Y Histoire gnifie proprement considération, mais Ibn des Berbers, t. 11, page 161. Khaldoun l'emploie dans ce chapitre et 3 Littéral. « chez les gens revêtus de la dans plusieurs autres endroits de son ou- même peau que soi, c'est-à-dire, chez les vrage comme l'équivalent de ckarf (no- gens de la même race que soi. » blesse).
D'IBN KHALDOUN. 281 la sympathie et l'appui desquels on peut compter, Une famille qui s'est fait respecter et craindre par son union et par son esprit de corps, et qui se. compose d'individus appartenant à une race dont le sang est pur et la réputation intacte, se place par cette confraternité de sentiments, dans une position très-avantageuse et obtient de grands succès. Si, avec cela, elle compte au nombre de ses aïeux plusieurs personnages illustres, elle exerce encore plus d'influence. Ainsi l'illus- tration, et la noblesse n'existent que dans les familles puissantes et unies. Une famille est plus ou moins 1 considérée,. selon la force ou la faiblesse de son esprit de corps; c'est en se faisant respecter quelle arrive à l'illustration. Dans les villes, les habitants vivent chacun de son côté et ne possèdent qu'une noblesse de convention, bien qu'ils s'imaginent le contraire et qu'ils essayent de donner à leurs préten- tions une teinte de probabilité. Là l'homme respectable est celui dont les aïeux étaient des gens de bien, qui fréquente les hommes vertueux et qui recherche, autant que possible, la paix et la tranquil- lité. Cela diffère beaucoup de l'esprit de corps qui se développe dans les familles vraiment nobles et descendues d'illustres aïeux. C'est par une espèce de métaphore qu'on reconnaît pour noble une famille établie dans une ville et qui aurait eu dans sa généalogie une série d'ancêtres habitués à suivre les sentiers de la vertu. Ce n'est pas une telle noblesse qui donne une considération réellè. Une famille arrive au premier degré de l'illustration au moyen de son esprit de corps et des belles qualités dont elle a fait preuve; mais, aussitôt qu'elle laisse P. 244. étouffer ses sentiments généreux par les habitudes de la vie sédentaire, elle perd sa considération. Etablie dans une ville, elle se mêle aux gens du peuple, tout en conservant l'idée que la noblesse lui reste en- core. Elle s'imagine être au niveau de ces maisons illustres dont tous les membres se soutiennent mutuellement, animés, comme ils le sont, d'un même esprit de corps; mais elle n'y a aucun droit, parce que l'esprit de corps lui manque tout à fait. Beaucoup de citadins qui ont passé leur enfance sous latente, soit avec les Arabes, soit avec 1 Pour ojLâxjj, lisez is^Uj^.
Prolégomènes. 36 282 -PROLÉGOMÈNES des peuplades d'une autres trace écoutent volontiers les suggestions de Tâitiour- propre " et se figurent^ qu'ils sont -nobles.- C'est surtout chez les Israélites que ce sentiment est très-enraciné.^Ils appar- tiennent à là famille la 'plus illustre de la terre, et comptent parmi leurs aïeux tous les prophètes et tous les apôtres, à partir. d'A- braham jusqu'à Moïse, le fondateur de leur loi. L'esprit de corps avait été très-vif chez eux,: et l'empire leur était échu- en partage, selon la promesse de Dieu. Plus tard; ils, perdirent tout; déchus de leur>ràng, abreuvés d'humiliations, ils subirent la sentence que Dieu avait portée contre eux; exilés de leur pays, ils sont restés, depuis des siècles, dans la servitude et dans l'oubli des bienfaits* (dont le sei- gneur les avait* comblés). Ils 5 ne cessent, cependant; d'avoir la plus haute opinion de la noblesse attachée à leur race. On leur entend dire: « Un tel descend d'Aaron; c celui- ci est de la postérité de Josué; celui-là tire son Origine de Caleb;'cet autre appartient à:1a tribu de Juda; » et cela après avoir éperdu leur esprit de corps: et vécu dans la dégradation pendant de longs siècles. Ces folles prétentions à la noblesse existent, non-seulement chez les juifs, mais chez un grand nombre de citadins appartenant à d'autres races et dont les familles n'ont plus le moindre esprit de corps: r?.<> un *;.jr ^ ^'Relevons ici une erreur d'Abou'l-Ouélîd Ibn Rochd (Averroès).
Dans le traité de Rhétorique, qui fait partie du commentaire moyen qu'il composa sur la 'science. première 2, il parle de l'illustration et 1 Ou bien: «dans la servitude et dans non, par Averroès. (Voyez Averroès de l'infidélité.» M. Renan, p. 82'de la seconde édition.)
/ «* I/èdition de Boulac porte oU^* Le passage du commentaire d'Averroès dont Ibn Khaldoun s'Qccupe>dans ce pa- ragraphe se rapportait probablement à ces paroles de la rhétorique d'Arislote, (1. 1; c. 5); làià hè evyéveta 'fy ânàvàpcov # àirà yvviwt&v, x. t. A.« Un particulier est noble par les hommes 01^ par les femmes, quand il descend légitimement des uns et des autres et que ses premiers auteurs se sont fait connaître par leur vertu, leurs JjJf;i,dansj les manuscrits, on Ijt c^vu J^ft |J_juJL,Cette;dernière leçon est k bonne; il s'agit de l'ensemble complet des traités dont se compose l'Organon d'Aris- tote, ainsi que du traité de la Logique, science à laquelle il rattache.la Rhétorique et la Poétique. Dans la bibliothèque de Florence se trouve un exemplaire du commentaire moyen (taîkhîs) sur l'Orga- D'IBN KHALDQUN. 283 D'IBN KHALDQUN. 283 dit qu'une famille noble est celle qui est établie depuis longtemps dans une ville; mais;la vérité que nous venons d'exposer.luira échappée Je Ivoudrais savoir iqueLavantage une famille peut retirer de la Ion- p. 245, gueur de son séjour dans une ville, si: elle?ne" possède pas cet esprit; dè corps qui lui assure le respect et l'obéissance? L'auteur dont nous parlons,a sans doute fait consister l'illustration d'une^ maison dans île, nombre de ses aïeux. J'ajouterai que d'art oratoire 1 sert uniquement à: convaincre: les hommes; qu'on veut gagner à son opinion y c'est-à-- dire; les personnes qui ont le pouvoir, en main? et xpieles gens pour lesquels on n'a aucune considération 'ne petivent exercer la moindre, influence sur les autres; on: ne, cherche même pas îà exercer de. l'in- fluence 6 sur eux. Tels sont des citadins, habitués à la vie des villes, rll est vrai qu'Ibn Rochd avait passé sa jeunesse dans une ville- et? au milieu d'un peuplé qui ne conservait plus le moindre esprit de corps, et qui n'emeonnaissait ni la nature ni les effets. Aussi cet écrivain s'en> est tenu à l'opinion, commune, en. ce qui regarde. la noblesse des fa-; milles et la considération qui -leur est due;.il admet, comme règle générale, que ces avantages dépendent' du nombre d'aïeux dont se compose: la généalogie d'une maison; et il ne fait aucune attention à la nature! de l'esprit de corps ni à l'influence (qu'il exerce sur les hommes. Au reste, Dieu sait tout;v - / Si les clients et les créatures d'une famille participent à sa noblesse et à sa considération, ils ne doivent pas cet avantage à leur origine, mais à la réputation de leur patron. Nous venons défaire observer que la noblesse réelle et bien fondée richesses / ou par quelque autre des choses. Il me semble qu'il doit y avoir une lacune que les hommes. honorent, et quand leur de plusieurs-lignes. Dans la traduction famille compte un grand nombre de per- arabe delà Rhétorique» sur laquelle Aver: sbnnages illustres, hommes et femmes, roêY travaillait, le mot evyêveta était prôjeùnes ' gens et vieillards. « (Traduction bablëment rendu par o^^sa. (cmisidéràtion).
de M. Bonafous.) — Nous avons d'Avers Quoi 'qu'il- en soit, la. réfutation d'Ibn roès- une paraphrase de la rhétorique, Khaldoun s'adresse tout autant à Arislotc traduite en latin et imprimée dans l'édi- qu'au commentateur arabe. / m/} tion dos Juntes, tome II;-mais il n'y a 1 C'est-à-dire, la Rhétorique, à laquelle rien qui réponde à ee passage d'Aristote. le passage d'Averroès se rapporte. * 284 PROLÉGOMÈNES n'appartient qu'aux grandes maisons dont les membres sont animés de l'esprit de corps. Une famille qui admet des étrangers dans son sein, qui affranchit ses esclaves et favorise ses clients, s'en fait des partisans dévoués. Ils s'assimilent, par leurs sentiments et leurs ha- bitudes 1, aux membres de cette famille; ils participent à leur esprit de p. 2 46. corps, qui devient alors, pour ainsi dire, le leur, et qui les rend comme des enfants de la maison. Aussi notre saint Prophète a-t-il dit: «Le client dune famille. est un membre de cette famille; qu'il soit client par affranchissement, ou par adoption, ou par un enga- gement solennel, ce droit lui appartient. » Quand on s'incorpore dans une autre famille, la noblesse de celle dans laquelle on est né ne compte pour rien 2, car les intérêts de la famille dans laquelle on entre diffèrent de ceux de la famille dont on est originaire. Ainsi l'étranger qui s'est affilié à une tribu oublie les liens de parenté et les sentiments qui l'avaient attaché à la sienne, et il devient effectivement un membre de la maison qui a voulu l'accueillir. Si le client ou le protégé compte plusieurs générations d'ancêtres attachés à cette maison, il participe à la noblesse de son patron, mais jamais au même degré que les mem- bres-nés de la famille. Tel est le cas avec les clients et les serviteurs de toutes les familles souveraines; ils doivent leur noblesse à leur état de clients, aux emplois qu'ils remplissent auprès du prince et au nombre de leurs aïeux qui ont été au service 3 de cette maison. Voyez, par exemple, les Turcs qui étaient au service des Abbacides; voyez encore leurs devanciers, les Barmekides et les Beni-Noubakht (familles vizi- riennes) 4. Attachés à une maison illustre, ils arrivèrent aux honneurs, à une considération réelle et à la gloire, parce qu'ils tenaient inti- mement à la dynastie régnante par les liens de la clientèle. Djafer le Barmckide, fils de Yahya Ibn Khaled, parvint au plus haut degré de la noblesse et de l'illustration, non pas à cause de son origine per- sane, mais parce qu'il était client du khalife (Haroun) er-Rechîd. C'est 1 Littéral, «ils se revêtent de la même * Pour ^^j, lisez peau queux. • < * <» 4 Pour o-^, lisez c>jÇy>. (Voy. ^ ci- 1 Pour çilj, lisez £*Uj. devant, p. 65.)
D'IBN KHALDOUN. 285 ainsi que, dans toutes les familles princières, les clients et les do- mestiques obtiennent la noblesse et la considération. S'ils appar- tiennent, par leur naissance, à une famille étrangère, ils s'empressent d'oublier leur origine 1, de la répudier 2, et de ne faire aucun cas ni de l'ancienneté de leur maison, ni de sa noblesse. Ce qu'ils apprécient, P. c'est l'espèce de parenté que l'état de client ou de protégé établit entre eux et leur nouvelle famille; ils savent que la parenté est l'élé- ment essentiel de l'esprit de corps, et que les grandes maisons doivent à cet esprit leur consistance et leur illustration. Aussi la noblesse et la considération se communiquent du patron au client; l'édifice (de gloire) que le •patron s'est érigé devient le leur. Une origine illustre ne sert de rien aux clients d'une maison souveraine; c'est à leur con- dition de clients, ou de protégés, ou d'élèves de la famille, qu'ils doivent tous leurs honneurs. Par leur origine 3 ils auraient pu jouir (dans leur pays) des avantages qui résultent de l'esprit de corps et de l'exercice du pouvoir; mais si cet esprit vient à s'éteindre, et s'ils entrent dans une autre famille en qualité de clients 4 ou de protégés, c'est de leur nouvelle famille qu'ils tirent leurs avantages, parce qu'elle a conservé son esprit de corps, tandis que l'ancienne a perdu le sien. Ces observations peuvent s'appliquer aux Barmekides: on sait qu'ils appartenaient à une famille persane chargée de l'intendance d'un des temples où l'on adorait le feu. Lorsqu'ils furent entrés dans la clientèle des Abbacides, personne né tenait compte de leur noble origine, mais on leur témoignait la plus haute considération parce qu'ils étaient clients et protégés de la famille du khalife. (Nous venons d'indiquer quelle est la véritable noblesse); toute autre n'est qu'une vaine illusion capable d'égarer les esprits mal réglés. D'ailleurs les faits sont là pour montrer que nous avons raison. Le plus noble d'entre vous aux yeux du Seigneur est celui gui le craint le plus. {Coran, sour. xlix, vers. i3.)
1 Pour lisez «amm.I, 3 Pour lisez «u^, 1 Pour JlL, lisez c*-^. 4 Pour •Jfj, lisez PROLÉGOMÈNES.
La noblesse atteint son point culminant 1 dans quatre générations.
, Le monde formé des (quatre) éléments et ce* qu'il renferme sont sujets à la corruption tant dan^leur- essence que: dans leurs? acci- dents 2; aussi les choses et les êtrôs des diverses classes, tels que les f minéraux, les' plantes et tous les animaux, y compris l'homme, changent et se corrompent h vue d'œil. Il en- est de* même à l'égard des phénomènes que le monde offre à notre observation. Gela se voit P. 2^8. surtout chez l'homme: les sciences, ainsi que les arts et, toutes les choses de cette nature, naissent pour disparaître. La noblesse: et l'il- lustration, simples accidents de la" vie humaine, subissent inévita- blement le même sort. Parmi les hommes, on nen trouve pas un seul dont la noblesse' retnontéi à travers une série' non interrompue d'an- cêtres, jusqu? à-Adam. Exceptons toutefois notre saint Prophète, qui avait reçu cette distinction cômme une marque d'honneur et afin qud la véritable noblesse fût conservée- dans le monde 3. L'état qui précède celui de la noblesse pèut se désigner par le terme d'exclusion; cela veut dire; être placé eh dehors dû commandement et des honneurs, et être privé <d'égards et de considération. Nous entendons par là que l'existence de la noblesse et de l'illustration est précédée de sa non- existènee, ainsi que cela a lieu pour tout ce qui a un* commencement.. La noblesse parviènt: à son terme en passant par quatre générations successives, ainsi que rious'allons l'expliquer. L'homme qui a fondé la gloire de sa famille sait bien par quels moyens il y est parvenu; 1 Avant le mot ^j^Jl % insérez ' et...*.?c>Aal ^ ifj -oUa. ^ Of si- Le mot signifie; terme ou plus haut gnifient, chez Ibn Khaldoun, tant en ceci degré, et achèvement ou fin. L'auteur n'a qu'en cela, ou non-seulement en ceci, mais pas toujours distingué ces deux significa- en cela» Dans la page 367 du texte arabe, tions; aussi, dans les chapitres suivants, vers la fin, se trouve encore un exemple empioie-t-il les. termes; *jU et v de cet emploi "assez singulier des mois tantôt dans le sens de compléter, achever, $j ^ >ï et tantôt dans celui de finir, s'éteindre. De 5 A la place de iUàyîJl, les russ. A. C là résulte que ses raisonnements portent et l'édition de Boulac portent *sj^*J\ y *le quelquefois à faux...secret qui était en /ai;» La leçon de l'é- 2 Les expressions \ôf K y> ûfj Iji^o >ï, dition de Paris est certainement la bonne.
D'IBN KHALDOUN. 287 aussi conserve-t-il toujours intactes les qualités qui lui ont procuré l'illustration et qui la maintiennent;Son fils v auquel il remet le; pou- voir, a, déjà appris de lui comment il doit se conduire; mais il rie } le sait pas d'une manière complète;, celui qui entend raconter un. fait ne le comprend pas aussi bien que le témoin oculaire. Le petit-fils succède au commandement et se, borne à marcher sur les traces de son prédécesseur et à le prendre pour modèle unique; mais il ne fait pas les choses aussi bien que lui; le simple imitateur reste toujours au-dessous de celui qui travaille, sérieusement. L'arrière petit-fils suc- cède à son tour et s'arrête tout à fait dans la voie suivie par ses aïeux; il ne conserve plus rien de ces nobles qualités qui avaient servi à fonder l'illustration de là famille; il osemêmé les mépriser, et il s'ima- gine que ses. aïeux s'étaient élevés à la gloiresans se donner la moindre peine et sans faire le. moindre effort. Se figurant que, par le seul fait de.leur naissance, ils avaient possédé la puissance de tout temps.et de toute nécessité, il se laisse tromper par le respect qu'on lui témoigne, et ne veut pas concevoir que sa famille. soit arrivée* au pouvoir, pa^ son esprit de corps et par ses nobles qualités., Ne sachant pas quelle est l'origine de la grandeur, dç ses. aïeux,, il en méconnaît les vérita- bles causes,; et croit que le pouvoir leur.était venu, par droit de naissance;. aussi se met T il.bien- au-dessus 1 des.guerriers dont l'es- P. 249. prit de, corps.soutient encore la dynastie. Habitué^ dès son enfance, à leur donner des ordres, il deipeure convaincu de sa supériorité et il ne se doute pas que leur obéissance, ait eu ppuricause les grandes qualités au: moyen desquelles ses, prédécesseurs avaient dompté tous le$ esprits et gagné tous les cœurs. Ses troupes,, indisposées parole * peu de considération qu'il leur, montre y, commencent par lui man- quer de respect; ensuite elles lui témoigent du mépris; puis elles le remplacent par un nouveau chef, pris dans une autre branche de la même famille. Elles montrent par là que la famille dominante impose toujours par son esprit de corps 2, fait que nous avons déjà signalé; 1 Pour lisez IjjaK — * Pour, lisez, >AXa^ojJ.
288 PROLÉGOMÈNES mais l'individu qu elles choisissent est celui dont le caractère leur convient le plus. Dès lors la branche favorisée de la famille prospère rapidement, pendant que l'autre se flétrit et perd tout son éclat 1. Cela arrive dans toutes les dynasties, dans les familles qui gouvernent des tribus, dans celles dont les chefs occupent de grands commandements et chez tous les peuples dont l'esprit de corps est bien prononcé. Quant aux familles établies dans les villes, elles tombent dans la dé- cadence et leurs familles collatérales les remplacent. Si Dieu voulait, il vous ferait disparaître et amènerait (pour vous remplacer) une nouvelle génération; pour lui 9 cela ne serait aucunement difficile. (Coran, sour. iv, La thèse que la noblesse d'une famille demeure pendant quatre générations est généralement vraie; quoique des maisons soient tom- bées en décadence et aient disparu, avant d'avoir eu des rejetons du quatrième degré; d'autres en ont du cinquième ou du sixième degré, mais elles sont déjà en décadence et sur le point de s'éteindre. On a posé la condition de quatre générations, parce que ce nombre com- prend le fondateur, le conservateur, l'imitateur et le destructeur, et qu'en effet il ne saurait être moindre. Dans les éloges et les panégy- riques, on trouve encore ce nombre de quatre employé pour désigner le plus haut degré de la noblesse d'une famille: notre saint Prophète a dit: « Le noble, fils de noble, fils de noble, fils de noble, c'est Joseph, fils de Jacob, fils d'Isaac, fils d'Abraham.» Cette parole indique clairement que Joseph avait atteint au point le plus élevé 2 . de la noblesse. Dans le Pentateuque se trouve un passage qui signifie: « Moi, ton Seigneur, je suis puissant 3 et jaloux; je me venge des pé- chés des pères en punissant les enfants jusqu'à la troisième et la 1 Littéral, t l'édifice de sa maison (c'est- dans la version des Septante, dans la traà-dire de sa gloire) s'écroule. » duction arabe de Saadias, dans la traduc- * Pour JÏ ^L, lisez *jUJ( ^Aj. tion arabe d'Alexandrie, dans la traduction 3 Pour lisez ^U*. L'équivalent araoe du Pentateuque publiée par Erpede ce mot ne se trouve pas dans le texte nius,etdans trois autres traductions arabes hébraïque du verset cité par Ibn Khaldoun. ^oni on trouve des' exemplaires dans la Il manque aussi dans le texte samaritain, Bibliothèque impériale. Il n'y a que la D'IBN KHALDOUN. 289 quatrième génération l. » Cela démontre aussi que, dans la généa- logie d'une famille, quatre générations suffisent pour en achever la noblesse et la considération. Nous lisons dans le chapitre du Kitab el-Aghani où se trouve l'histoire d'Owaïf el-Caouafi 2, que Kisra (Nou- schirwan) demanda à Noman (son phylarque arabe) si, parmi les tri- bus arabes, il y en avait qui surpassassent les autres en illustration? Cet officier ayant répondu affirmativement, le roi voulut savoir en quoi consistait cette illustration. Noman lui répondit en ces termes: « La tribu est déjà noble qui a eu successivement pour chefs le père, le fds et le petit-fils; si le commandement passe ensuite à l'arrière- petit-fils, rien ne manque à l'illustration de cette tribu. » Or c'était de sa propre tribu et de sa propre famille qu'il voulait parler. Le roi, ayant ordonné des recherches, apprit que les seules familles jouis- sant de cet avantage étaient celle de Hodèïfa Ibn Bedr el-Fezari, de la tribu de Caïs; celle de Hadjeb Jbn Zorara, de la tribu de Temîm; celle de Dou '1-Djeddeïn, famille cheïbanide, et celle d'El-Achâth Ibn Caïs, de la tribu de Kinda. Kisra fit venir ces chefs, avec tous ceux qui en dépendaient, et chargea une assemblée déjuges d'apprécier leurs droits. Hodeïfa s'y présenta d'abord; El-Achâth vint ensuite, vu sa pa- renté avec Noman; après lui on introduisit successivement Bestam Ibn Caïs le Cheïbanide, Hadjeb Ibn Zerara'et Caïs Ibn Acem. Tous ces