1 C'est-à-dire, il ne profitait pas de sa 4 Voyez, dans Y Histoire des Berbers, 1. 1 position pour s'enrichir aux dépens du de la traduction française, le récit des dé- peuple, vastations commises par ces tribus, * Ce pays forme maintenant les ré- 6 Pour JtL*Jl, lisez JtUll.
gences de Tunis et de Tripoli, et la pro- « Pour y Ijil, lisez y>î*lt. (Voyez ci- 3 L'Algérie.
D'IBN KHALDOUN. 313 est héritier de la terre et de tout ce qu'elle porte; il est le meilleur des héritiers. (Coran, sour. xxi, vers 89.)
En principe général, les Arabes sont incapables de fonder un empire, à moins qu'ils n'aient reçu d'un prophète ou d'un saint une teinture religieuse plus ou moins forte.
De tous les peuples, les Arabes sont les moins disposés à la su- bordination. Menant une vie presque sauvage > ils acquièrent une grossièreté de mœurs, une fierté, une arrogance et un esprit de ja- lousie qui les indisposent contre toute autorité. Aussi le bon accord se trouve bien rarement dans une tribu. S'ils acceptent les croyances religieuses qu'un prophète ou un saint leur enseigne, la puissance qui doit les maintenir dans la bonne voie se trouve alors dans leurs propres cœurs, leur esprit hautain et jaloux s'adoucit, et ils se laissent porter facilement à la concorde et à l'obéissance. C'est la reli- gion qui effectue ce changement: elle fait disparaître leur humeur fière et insolente; elle éloigne leurs cœurs de l'envie et de la jalousie. Si le prophète ou saint qui les invite à soutenir la cause de Dieu, à remplacer leurs habitudes blâmables par des usages dignes de louange, à combiner leurs efforts afin de faire triompher *la vérité; si cet homme appartient à leur tribu, l'unanimité la plus complète 1 s'éta- blit parmi eux et les met en mesure d'effectuer des conquêtes et de fonder un empire. Au reste, les Arabes ont surpassé tous les peuples par leur empressement à recevoir la vraie doctrine et à suivre la bonne voie. Cela tenait à la simplicité de leur nature, qui ne se lais- sait pas corrompre par de mauvaises habitudes et qui ne contractait jamais des qualités méprisables. On ne pouvait pas même leur faire un reproche du caractère sauvage par lequel ils se distinguaient na- guère; ce naturel farouche les disposait au bien; il leur était inné, et n'avait jamais contracté l'immoralité ni la déloyauté dont les âmes reçoivent si facilement l'empreinte. Notre Prophète a bien dit: « Tous les hommes naissent avec un bon naturel. » Nous avons déjà eu Foc- P. casion de citer cette parole.
1 Pour lisez ^.
Prolégomènes. 4 o PROLÉGOMÈNES De tous les peuples, les Arabes sont les moins capables de gouverner un empire.
Les Arabes sont plus habitués à la vie nomade que les autres peu- ples; ils pénètrent plus loin queux dans les profondeurs du désert, et, étant accoutumés à vivre dans la misère et à souffrir des priva- tions, ils se passent facilement des céréales et des autres produits des pays cultivés. Indépendants et farouches, ils ne comptent que sur eux-mêmes et se plient difficilement à la subordination. Si leur chef a besoin de leurs services, c'est presque toujours pour employer contre un ennemi l'esprit de corps qui les anime. En ce cas, il doit ménager leur fierté et se garder bien de les contrarier, afin de ne pas jeter la désunion dans la communauté; ce qui pourrait amener sa perte; et celle de la tribu.
Dans un empire, les choses se passent autrement; le roi ou sul- tan doit employer la force et la contrainte afin de maintenir le bon ordre dans l'État. D'ailleurs les Arabes, ainsi que nous l'avons dit, sont naturellement portés à dépouiller les autres hommes: voilà leur grand souci. Quant aux soins qu'il faut donner au maintien du gouvernement et au bon ordre, ils ne s'en occupent pas. Quand ils subjuguent un peuple, ils ne pensent qu'à s'enrichir en dépouillant les vaincus; jamais ils n'essayent de leur donner une bonne admi- nistration. Pour augmenter le revenu qu'ils tirent du pays conquis, ils remplacent ordinairement les peines corporelles par des amendes. Cette mesure ne saurait empêcher les délits; bien au contraire, si un homme a des motifs assez forts pour se porter au crime, il ne se laissera pas arrêter par la crainte d'une amende, qui serait pour lui peu de chose en comparaison des avantages que l'accomplissement de son projet 1 pourra lui procurer. Aussi, sous la domination des Arabes, les délits ne cessent d'augmenter; la dévastation se propage partout; les habitants, abandonnés, pour ainsi* dire,. à eux-mêmes, s'attaquent entre eux et se pillent les uns les autres; la prospérité du 1 Pour *ohy£, lisez D'IBN KHALDOUN. 315 pays, ne pouvant plus se soutenir, ne tarde pas à tomber et à s'a- P. néantir. Cela arrive toujours chez les peuples abandonnés à eux- mêmes. Toutes les causes que nous venons d'indiquer éloignent l'es- prit arabe des soins qu'exige Tadministration d'un Etat. Pour les décider à s'en occuper, il faut que l'influence de la religion change leur caractère et fasse disparaître leur insouciance. Ayant alors dans leurs cœurs un sentiment qui les contrôle, ils travaillent à main- tenir leurs sujets dans l'ordre, en les contenant les uns par les autres. Voyez-les à l'époque où ils fondèrent un empire sous l'in- fluence de l'islamisme: se conformant aux prescriptions „de la loi divine, ils s'adonnèrent aux soins du gouvernement et mirent en œuvre tous les moyens physiques et moraux qui pouvaient aider au progrès de la civilisation. Comme les (premiers) khalifes suivirent le même système, l'empire des Arabes acquit une puissance immense. Rostem \ ayant 2 vu les soldats musulmans se rassembler pour faire la prière, s'écria: «Voilà Omar qui me met au désespoir 3; il enseigne aux chiens la civilisation! » Plus tard, quelques tribus se détachèrent de l'empire, rejetèrent la vraie religion et négligèrent l'art du gouvernement; rentrées dans leurs déserts, elles y demeurèrent si longtemps insoumises qu'elles oublièrent comment on fait régner la justice parmi les hommes et ne se rappelèrent plus que leurs aïeux avaient soutenu la cause de l'em- pire. Devenues aussi sauvages qu'auparavant, à peine se rappelèrent- elles la signification du mot empire; elles savaient, tout au plus, que le khalife en était le chef, et qu'il appartenait à la môme race qu'elles. Lorsque les dernières traces de la puissance des khalifes eurent dis- paru*, le pouvoir échappa aux mains des Arabes et passa entre celles d'une race étrangère. Depuis lors, ils sont restés dans leurs déserts, sans avoir la moindre idée de ce qu'est un royaume ou une adminis- tration politique; la plupart d'entre eux ne savent même pas que leurs 1 Le général qui commandait l'armée â Littéral, «qui me mange le foie.»
persane à la bataille de Cadeciya. * Pour lisez * A la place de U, les mss. portent lit.
316 PROLÉGOMÈNES ancêtres avaient fondé des empires; et cependant aucun peuple du monde n'a jamais produit tant de dynasties que la race arabe. Le royaume des Adites, ceux desThemoud, des Amalécites, des Himyé- rites et des Tobba, en sont la preuve. L'empire des Arabes descen- p. 276. dus de Moder parut ensuite avec l'islamisme, et se maintint sous les Oméiades et les Abbacides. Ayant oublié leur religion, ils finirent par ne plus conserver le souvenir du puissant empire qu'ils avaient fondé 1; ils reprirent leurs anciennes habitudes de la vie nomade, et, s'il leur arrivait quelquefois de s'emparer d'un royaume tombé en décadence, ils ne le faisaient que pour ruiner le pays et en détruire la civilisation, ainsi que cela se voit encore de nos jours dans l'Afrique septentrio- nale. Dieu est le meilleur des héritiers.
Les peuplades et les tribus (agricoles) qui habitent les campagnes subissent l'autorité des habitants des villes.
La civilisation des campagnards est inférieure à celle des habi- tants de villes; tous les objets de première nécessité se trouvent chez ceux-ci, et manquent très-souvent chez les autres. Les campagnes ne peuvent pas fournir aux cultivateurs les divers instruments agricoles, ni leur offrir tous les moyens qui facilitent la culture de la terre; les arts manuels surtout n'y existent pas. On n'y trouve ni menuisiers, ni tailleurs, ni forgerons. Tous les arts qui fournissent aux premiers besoins de la vie et qui offrent à l'agriculture les objets les plus in- dispensables n'existent pas en dehors des villes. Les campagnards n'ont pas de monnaie d'or et d'argent, mais il en possèdent l'équiva- lent dans les produits de leurs terres et de leurs troupeaux. Le lait ne leur manque pas, ni la laine, ni le poil de chèvre et de chameau, ni les peaux, ni d'autres choses dont les habitants de villes ont be- soin. Ils échangent ces matières contre des dirhems et des dinars. Faisons toutefois observer que le campagnard a besoin du citadin lorsqu'il veut se procurer les objets de première nécessité, tandis D'IBN KHALDOUN. 317 que celui-ci peut se passer du campagnard tant qu'il ne recherche pas les choses qui lui sont d'une nécessité secondaire, ou qui peuvent contribuer à son bien-être 1. Un peuple qui continue à habiter le pays ouvert sans être parvenu à fonder un empire, ou à conquérir des villes, ne saurait se passer du voisinage d'une population urbaine. P. 11 doit travailler pour les citadins, se conformer aux ordres et aux réquisitions de leur gouvernement. Si la ville est commandée par un roi, les gens de la campagne s'humilient devant la puissance du mo- narque. Si elle n'a pas de roi, elle doit avoir pour la gouverner un chef ou bien une espèce de conseil formé de citoyens qui se sont emparés du pouvoir; car une ville sans gouvernement ne saurait prospérer. Ce chef détermine les habitants de la campagne à lui obéir et à le servir. Leur soumission peut être volontaire ou contrainte. Dans le premier cas, elle s'obtient par' de l'argent, et par le don de ces objets de première nécessité qu'une ville seule peut fournir. Un peuple campagnard dont on achète ainsi les services ne cesse de pros- pérer. Dans le second cas, le chef de la ville, s'il est assez puissant, emploie la force des armes contre les insoumis, ou bien il travaille à semer la désunion parmi eux et à s'y faire un parti, à l'aide duquel il pourra réussir à les dominer tous. Ils font alors leur soumission pour éviter la destruction de leurs propriétés. S'ils voulaient abandonner cette localité pour en occuper une autre, ils ne pourraient guère effectuer leurs projets, car ils trouveraient ordinairement que celle-ci est déjà tombée au pouvoir d'un peuple nomade qui est bien décidé à la garder. Dans l'impossibilité de trouver un asile, ils doivent se résigner à subir l'autorité de la ville; ils ne peuvent que se soumettre et obéir. Dieu est le maître absolu de ses créatures; il est le Seigneur unique, le seul être adorable.
1 Voyez la note à la fin du volume.
PROLÉGOMÈNES TROISIÈME SECTION.
SUR LES DYNASTIES, LA ROYAUTE, LE KIIALÏFAT, ET L'ORDRE DES DIGNITES DANS LE SULTANAT (GOUVERNEMENT TEMPOREL). INDICATION DE TOUT CE QUI S'Y PRESENTE DE REMÀR- QUARLE. — PRINCIPES FONDAMENTAUX ET DEVELOPPEMENTS.
On ne peut établir une domination ni fonder une dynastie sans l'appui du peuple et de l'esprit de corps qui l'anime 1.
Dans la première section de ec livre, nous avons posé en principe qu'un peuple ne saurait effectuer des conquêtes ni môme se défendre, à moins d'être uni par l'influence d'un fort esprit de corps, de cette sympathie et de ce dévouement qui portent chaque individu à risquer sa vie pour le salut de ses amis. A cela nous pouvons ajouter mainte- nant d'autres considérations: la dignité de souverain est aussi nohle qu'attrayante. Avec elle, on se procure les jouissances mondaines, tout ce qui peut satisfaire les sens et charmer l'esprit. Celui qui la possède est presque toujours un objet d'envie, et il s'en dessaisit rarement, à moins d'y être contraint par la force. La jalousie qu'on lui porte amène des luttes qui aboutissent à la guerre, aux combats et au renversement du trône; mais rien de cela n'arrive que par l'effet d'un fort esprit de corps. Voilà ce' que la grande majorité des individus (soumis à une autorité souveraine) ne saurait comprendre; ils n'y son- gent même pas 2, parce qu'ils ont oublié de quelle manière leur em- pire a été fondé et qu'ils ont eu des demeures fixes pendant plusieurs générations. Ils ignorent comment Dieu a fait pour élever la dy- nastie qui les gouverne; ils voient une souveraineté bien établie, une autorité qui se fait obéir et qui maintient Tordre dans l'Etat, sans avoir besoin de l'appui que l'esprit de famille et de tribu pourrait lui fournir. Ils ne savent pas comment leur empire prit son origine; ils n'ont aucune idée des difficultés que leurs ancêtres eurent à sur- 1 II faut supprimer iS^i\y phrase plus régulière, il faut insérer le â Pour rendre la construction de In pronom £ entre y et qj-^Ujo».
D'IBN KHALDOUN. 319 monter avant d arriver au pouvoir. C'est surtout chez les musulmans de l'Espagne que Ton méconnaît l'importance de l'esprit de corps; depuis très-longlemps ils ont cessé d'apprécier l'influence qu'il peut exercer; ils ne le connaissent plus depuis la dévastation de leurs pro- P. 279. vinces et l'extinction des tribus et des familles qui avaient conservé, ce noble sentiment. Dieu fait ce qu'il veut.
Une dynastie qui parvient à s'établir d'une manière solide cesse de s'appuyer sur le parli qui l'avait portée au pouvoir.
Le souverain qui vient de fonder un grand empire a devant lui une tâche bien difficile, celle d'amener tous les esprits à la soumission. Pour y parvenir, il doit agir (contre ceux de son propre parti) avec autant de vigueur qu'il mettrait à subjuguer un peuple étranger. Sans l'emploi de la force, il ne saurait réduire à l'obéissance des gens qui, jusqu'alors, n'en avaient pas l'habitude. Plus tard, lorsque l'autorité de l'empire est bien établie, et que le haut commande- ment est resté, comme un héritage, dans la même famille, pen- dant plusieurs générations et à travers les diverses vicissitudes de la fortune, le peuple oublie comment la dynastie s'est établie. Habitué à voir la même famille exercer toute l'autorité, il finit par croire» comme un article de foi, qu'il doit obéir toujours et combattre pour cette famille avec autant de zèle que pour le maintien de la religion. Dès lors, le chef n'a plus besoin d'un fort parti pour le soutenir, l'obéissance étant devenue comme un devoir imposé par Dieu et dont personne ne songe à s'écarter. Ensuite il profite de la première occasion pour faire ajouter aux dogmes de la foi l'obligation de recon- naître au souverain la qualité de chef spirituel, et temporel. A partir de ce moment, l'autorité du prince et de l'empire a pour soutiens les nombreux affranchis et les clients de la famille régnante, les gens qui ont vécu sous la protection de la maison royale et à l'ombre de sa puissance 1; ou bien elle s'appuie sur des bandes armées appar- tenant à une autre race et qu'elle admet dans sa clientèle. Nous, en 320 PROLÉGOMÈNES P. 280. avons un exemple dans l'histoire des Abbaeides: sous le règne d'El- Motacem et sous celui de son fds El-Ouàthec, l'esprit national 1 des Arabes avait presque disparu, et les khalifes ne purent soutenir leur puissance qu'à l'aide de leurs clients persans, turcs, déilemites, seldjoukides ou autres. Ces étrangers 2 finirent par s'emparer des provinces de l'empire et ne laissèrent rien au khalifat, excepté le territoire de Baghdad 3. Ensuite les Déilemites marchèrent contre cette ville, s'en emparèrent et tinrent les khalifes sous leur tutelle. Cette usurpation ne dura pas, les Seldjoukides leur enlevèrent le pouvoir, et le perdirent ensuite; puis vinrent les Tartars, qui tuè- rent le khalife et firent disparaître jusqu'aux dernières traces de l'empire. Dans le Maghreb, la puissance des Sanhadja 4 eut un sort analogue. Depuis, ou même avant le v e siècle de l'hégire, l'esprit de corps qui avait animé ce peuple s'était presque éteint; rien ne leur restait d'un vaste empire, excepté El-Mehdiya, Bougie, El-Calâ 5 et quelques autres places fortes de l'ifrîkiya. Leurs souverains eurent même à soutenir des sièges dans ces lieux de retraite, tout en con- servant les honneurs de la royauté; mais Dieu permit enfin la chute de cette dynastie. Les Almohades, soutenus par l'esprit de corps qui régnait alors parmi les tribus masmoudiennes, détruisirent com- plètement le royaume des Sanhadja. En Espagne, la dynastie des Oméiades succomba aussitôt qu'elle eut perdu l'appui des Arabes, dont le dévouement l'avait soutenue. Les chefs des villes et des pro- vinces secouèrent le joug de la subordination, et, s'étant jetés à Tenvi sur l'empire, ils s'en partagèrent les débris. Chacun d'eux s'arrogea l'autorité suprême dans le lieu où il commandait et se posa en sou- verain. Sachant comment les chefs étrangers qui servaient le gouver- 1 Ou bien: la force des Arabes, le rétrécit au point de ne pas dépasser le lerparti arabe. Notre auteur ne distingue ritoire de Baghdad. » pas toujours bien la double signification 4 C'est-à-dire JesZîrides et les Hainmadu mot iU*.-<a-c,qui signifie également es- dides. (Voy. Histoire des Berbers, t. IL) prit de corps, et fort parti. % 5 El-Calâ, appelée aussi la Calâ des Beni * Littéral, «les Persans et les clients. » Hamrnad, était située à une journée nord- 3 Littéral. « et l'ombre du khalifat se est d'El-Mecîla.
nement abbacide s'étaient conduits, ils usurpèrent les titres et les em- blèmes de la souveraineté, croyant que personne n'oserait s'y opposer ni leur en faire un reproche 1. En effet, l'Espagne était alors un pays où l'esprit de tribu et de corps avait cessé d'exister, ainsi que nous P. l'indiquerons plus tard. Cet état de cboses se prolongea et donna au poëte Ibn Chéref 2 l'occasion de dire: • - * J'ai pris l'Espagne en dégoût, à cause de ces noms de Motaeem et Motaded, Titres impériaux bien mal placés; cela fait penser au ehat qui se gonfla pour atteindre la taille du lion'.
Pour soutenir leur autorité, ils eurent leurs affranchis et leurs, clients, les serviteurs qu'ils s'étaient attachés par des bienfaits, les Berbers, les Zénatiens et d'autres aventuriers venus de la Maurita- nie. Ils suivirent ainsi le système que les derniers Oméiades avaient adopté, lorsque la puissance arabe s'était affaiblie dans le pays et que lbn Abi Amer (el-Mansour) s'était emparé 3 de l'administration de l'empire. Dans plusieurs parties de l'Espagne, ces usurpateurs fon- dèrent des royaumes considérables; à l'instar de celui dont ils s'étaient parlagé les provinces. Us régnaient encore quand les Almoravides de la tribu des Lemtouna, peuple dont l'esprit de corps était alors très- puissant, traversèrent le détroit, les dépossédèrent et renversèrent leur pouvoir. Les roitelets espagnols n'avaient pas la force de se défendre, parce qu'il leur manquait l'appui de cet esprit de race et de corps qui sert à fonder et à protéger les empires. Torlouchi 4 s'est imaginé que, dans tous les temps 5, la forçc des empires consis- tait uniquement dans des corps de troupes qui recevaient une solde mensuelle. Il le dit dans son ouvrage intitulé Siradj el-Molouk; mais sa théorie n'explique pas comment les grands empires (d'autrefois) 1 La bonne leçon est; celle du texte imprimé n'offre aucun sens.
2 Ibn Cheref el-Cairouani mourut en 46o (1067-1068 de J. C). Selon Ibn Khal- likarr (vol, 111, p. i3i'de ma traduction), Prolégomènes.
ces vers furent composés par le vizir Ibn 4i 322 PROLÉGOMÈNES ont fondé leur autorité; elle n'est, exacte qu'à l'égard des dynasties modernes, dont l'autorité est déjà bien établie, et dont le gouverne- ment appartient à une seule famille, babituée depuis longtemps à l'exercice du commandement. Cet auteur n'avait vu que des dynasties p. 382. tombées en décadence, après avoir épuisé toutes les faveurs de la fortune, et qui s'étaient maintenues d'abord par le dévouement de leurs créatures et de leurs clients, puis en s'appuyant sur des troupes mercenaires. Il n'avait vu que les petits royaumes qui s'étaient formés après la chute des Oméiades, quand les Arabes de l'Espagne avaient perdu le sentiment de leur nationalité, et que ebaque gouverneur (de ville et de province) s'était déclaré indépendant. Il avait vécu à Saragosse, sous El-Mostaïn Ibn Houd et El-Modhaffer, fds d'El-Mos- taïn. Or ces princes ne pouvaient pas s'appuyer sur l'esprit national de la race arabe, car ce peuple s'était abîmé dans le luxe depuis trois siècles. Tortouchi ne voyait qu'un prince revêtu de l'autorité souve- raine, à l'exclusion des autres membres de la même famille, et une dynastie babituée au commandement depuis l'origine de l'empire, depuis le temps où les derniers restes de l'esprit de tribu existaient encore. L'autorité d'un tel souverain est admise sans contestation tant qu'elle a pour appui un corps de troupes soldées. Cet écrivain a donc parlé d'une manière trop absolue, n'ayant pas pris en considération l'état des choses qui eut lieu pendant le premier éta- blissement de la dynastie. Or une dynastie ne^ peut se fonder sans le concours d'un peuple animé d'un même esprit. Le lecteur voudra bien prendre en considération le principe que nous venons d'exposer; il y reconnaîtra encore une de ces voies secrètes par lesquelles Dieu dirige sa puissance. Dieu donne la souveraineté à qui il veut. ■;< Des personnages appartenant à une famille royale parviennent quelquefois à foncier un empire sans avoir eu l'appui de leur propre parli.
Cela peut arriver si le parti qui avait soutenu la famille du prince était déjà parvenu à subjuguer un grand nombre de peuples. Dans les D'IBN KHALDOUN. 323 provinces situées sur ïes frontières de l'empire, les chefs à qui cette famille avait confié des commandements conservent toujours pour elle un profond sentiment de dévouement. Aussi, lorsqu'un prince appartenant à cette illustre maison et nourri au sein de la puissance est obligé de se réfugier auprès d'èux, ils se rallient autour de lui pour le protéger et pour soutenir sa cause. Dans l'espoir qu'il re- P prendra sa haute position 1 et qu'il enlèvera le pouvoir à ses parents 2, ils travaillent à fonder son autorité sur une base solide, et ne songent même pas à partager le pouvoir avec lui. Ils se dévouent à la cause de leur protégé, parce que le prestige du commandement l'entoure, lui et les siens 3, et parce qu'ils regardent comme un article de foi qu'une obéissance entière leur est due. S'ils cherchaient à partager l'autorité 4 avec lui ou à l'exercer à son exclusion, ils perdraient la cause qu'ils voulaient défendre 5. Ce fut ainsi que les Idrîcides fon- dèrent un empire dans le Maghreb-el-Acsa 6 et que les Fatémides établirent leur domination en Ifrîkiya et en Egypte. Ces descendants d'Ali Ibn Abi Toleb (gendre de Mohammed) avaient abandonné l'O- rient pour se réfugier dans les provinces les plus éloignées du siège du khalifat, et entrepris d'arracher le pouvoir aux mains des Ab- bacides. Cela eut lieu après que la souveraineté des descendants d'Abd-Ménaf eut passé des Oméiades dans la famille de Hachem.
(Les Idrîcides et les Fatémides,) s'étant réfugiés dans le fond du Maghreb, prirent les armes (contre la dynastie abbacide) et ral- lièrent plusieurs fois les peuples berbères autour de leurs dra- peaux. Les Auréba 7 et les Maghîla embrassèrent la cause des ldrî- 1 Littéral, «ils espéraient le raffermisse- ment de ses racines. » 4 Ses parents, c'est-à-dire, ceux qui Font détrôné ou à qui il veut enlever le pou- voir. Le mot (j^s^ au pluriel j*Ucl, est employé par Ibn Khaldoun avec la signi- fication de parent d'un souverain, prince d'une famille royale.
5 Littéral, «parce que la leinlure de la domination sur le monde est solide en lui et en son peuple. » 5 Littéral, «elle (c'est-à-dire, la terre) tremblerait de son tremblement. » (Coran, sour. xcix, vers. î. ) * La partie septentrionale du royaume actuel de Maroc. 7 Pour lisez Ai.
324 PROLÉGOMÈNES cides; les Rétama, les Sanhadja et les Hoouara se rallièrent autour des Obéidites (Fatémides). Soutenus par ces bandes, les princes Alides réussirent à fonder des dynasties, et à détacher le Ma- ghreb entier du royaume des Abbacides. Ensuite ils enlevèrent PJ- frîkiya à l'autorité de la même famille. Pendant que la domination des Abbacides reculait, celle des Fatémides prenait de l'extension; aussi ces derniers finirent par soumettre l'Egypte, la Syrie et Je Hidjaz. De cette manière, l'empire se trouva partagé également entre les. deux dynasties rivales. Les Berbers, qui avaient établi et soutenu l'empire des Fatémides, ne cessèrent de leur montrer un dévouement sans bornes, leur seule ambition étant d'obtenir des ebarges hono- rables à.la cour de cette famille 1. Ils cédèrent ainsi au prestige dont l'exercice du pouvoir avait entouré les descendants de Hachem 2, et à la renommée que les Coréichides et les tribus modérides avaient conquise en subjuguant les autres peuples. En effet, la souveraineté P. 284. resta dans la lignée de Hachein jusqu'à la ruine totale de l'empire des Arabes. Dieu décide, et personne ne peut contrôler ses décisions. (Coran,. sour. xni, vers. 4i.)