SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

Page 36 of 46

leurs maîtres d'hôtel. Ce fut d'eux qu'ils apprirent tous les détails de l'administration domestique. Se trouvant dans une grande aisance, ils se livraient aux plaisirs avec une ardeur extrême et, entrés dans la période du luxe et de la vie sédentaire, ils recherchèrent tout ce qu'il y avait de mieux en fait de comestibles, de boissons 3, de vêtements, de logements, d'armes, de chevaux, de vaisselle, de mu- sique, de meubles et d'ustensiles de cuisine. Leur amour du luxe dépassait toutes les bornes et se montrait surtout aux noces, aux 1 Dans îe lexte arabe de l'édition de ftyjt *JjjJt JL*I^ tsLUil O^Jf Paris, il faut insérer, après les mots SjL-ôil ^ ^ ^oJsu ^LmlJI yjb ^La3, le passage suivant: * Pour z^àÀ, lisez t^^JÏ.

' 352 PROLÉGOMÈNES fêtes el aux festins. Voyez ce que Taberi, Masoudi et autres historiens racontent au sujet du mariage d'El-Mamoun (le khalife) avec Bouran, fille d'El-Hacen Ibn Sehel. El-Mamoun s étant rendu en bateau à Fcm es-Silh 1 pour demander à El-Haeen la main de sa fille, celui-ci combla de dons toutes les personnes qui formaient le cortège du kha- life. Lors du mariage, il dépensa des sommes énormes etEl-Mamoun assigna à Bouran une dot magnifique. Pendant le repas des fiançailles ■ El-Hacen distribua de riches cadeaux aux serviteurs d'El-Mamoun: devant ceux de la première classe il fit répandre des boules de muse P. 3u. dont chacune renfermait un bulletin portant le nom d'une ferme ou d'un autre immeuble. Ils ramassèrent les boules et chacun d'eux obtint possession de la propriété que la chance et la fortune lui avaient assignée. Aux gens de la deuxième classe il distribua plusieurs bedra d'or; une bedra se compose de dix mille dinars. Ceux de la troi- sième classe recevaient chacun une bedra de dirhems; tout cela sans compter les sommes énormes qu'il dépensa pendant qu'El-Mamotm séjournait chez lui. Dans la soirée où l'on conduisit la mariée auprès du khalife, celui-ci lui présenta mille rubis comme don nuptial; des flambeaux d'ambre gris, pesant chacun cent menn, — à une livre et deux tiers de livre le menn, — brûlaient dans la salle. Le matelas du lit était en drap d'or, brodé de perles et de rubis. En le voyant, El-Mamoun s'écria: <t On dirait que ce maudit Abou Nouas 2 avait ceci sous les yeux lorsqu'il composa ce vers où il parle du vin: « Les grandes et les petites boules qui se forment sur sa surface ressemblent à du gravier de perles sur un champ d'or. » Pour la nuit de la fête de noces on avait amassé, dans le bâtiment où Ton faisait la cuisine, une quantité de bois énorme; trois fois par jour, pendant l'espace d'une année, on y avait apporté cent quarante 1 Le canal de Fem es-Silh, situé à moi- tié distance entre Baghdad et Basra, pa- raît avoir réuni, dans les temps anciens, le Tigre et î'Euphrate. La maison d'El- Hacen Ibn Seheî s'élevait à Y endroit où ce cours d'eau communiquait avec le Tigre.

D'IBN KHALDOUN.

charges de mulet. Tout cet amas de fagots fut consumé dans la même nuit 1. On y brûla aussi des feuilles de dattier arrosées d'huile. El-Hacen avait fait ordonner aux bateliers de tenir toutes leurs em- barcations prêtes, afin de transporter sur le Tigre, depuis Baghdad jusqu'au palais 2 impérial, situé à Medînat el-Mamoun Vies personnes qui devaient assister à la fête. On réunit pour cet objet trente mille chaloupes, et Ton employa une journée entière à faire passer tout ce monde; nous omettons d'autres détails de la même nature. Un luxe semblable se déploya à Tolède quand El-Mamoun Ibn Dhi'n- Noun 4 célébra son mariage. L'historien Ibn Haïyan 5 en fait men- tion, ainsi qu'Ibn Bessam 6, dans son Dakhîra. Or ces mêmes Arabes, dans la première période (de leur domination), ne connaissaient que les usages du désert et n'auraient pu rien faire de semblable. Menant P. 3i*. alors une vie simple et grossière, ils ne possédaient ni les moyens, ni les artistes pour monter de pareilles fêtes. On raconte qu'El-Haddjadj, voulant célébrer la circoncision d'un 7 ' de ses fils, envoya chercher un dihean 8 afin" d'apprendre de lui comment étaient les fêtes des Perses. « Veux-tu m'informer, lui dit El-Haddjadj, comment était la plus belle fête que tu as vue? — Oui, seigneur! lui répondit le dihean. Un des marzeban 9 de Chosroës donna un grand repas aux Persans. On y vit 1 Ici notre auteur oublie un principe intitulé Ed-Dakhira Ji mehacen ahl elDje- sur lequel il a cependant beaucoup insisté. ztra, « Le Trésor, sur les beaux traits du ca- 2 Les manuscrits et l'édition de Boulac de J. G.). Haddji Khalifa, dans son Dic- portent tous j^a&if, les châteaux ou les tionnaire bibliographique, Ta confondu palais. avec un auteur du même nom, qui mourut 3 La ville d'El-Mamoun (Medinat el-Mu- en 3o2 (9 1 4 de J. G.). (Voyez, sur Tou- rnons) était un lieu de plaisance situé vrage d'Jbn Bessam, le Journal asiatique vis-à-vis de Baghdad. v de février-mars, 1861.)

4 Yahya el-Mamoun, second souverain ' Avant le mot ojJj, insérez jfcju. de la dynastie des Dhi'n-Noun, régna à 8 Grand propriétaire de terres, repré- Tolède depuis Tan 435 (io43 de J. C.) jus- sentant d'une ancienne et noble famille, qu'à l'an 469 (1077 ^ e (Voy. le Livre des Rois de Ferdouci; trad.

5 Voyez ci-devant, p. 7, note 1. de M. Mohl, tome I, préface, page vm.)

c Abou'l-Haceu Ali Ibn Bessam, his- 9 Gouverneur de la marche ou fron- torien biographe et auteur d'un ouvrage tière; satrape.

Prolégomènes. 45' 354 PROLÉGOMÈNES des plats d'or sur des plateaux d'argent 1; chaque plateau, chargé de quatre plats, était porté par quatre jeunes esclaves. Quatre 2 convives se mirent à chaque table, et lorsqu'ils eurent fini de manger et qu'ils allaient s'en retourner chez eux, leur hôte envoya après eux la table, les plats et les esclaves qui les avaient servis. » — « Garçon, s'écria El-Haddjadj, égorge les chameaux et fais manger notre monde (à la manière arabe). » Il sentait bien que de pareilles magnificences étaient au-dessus de ses moyens. Mentionnons ici les cadeaux faits par les Oméiades; chaque cadeau consistait ordinairement en chameaux, selon l'usage des Arabes bédouins. Sous les dynasties des Abbacides, des Fatémides et de leurs successeurs, les dons étaient magnifiques, ainsi que chacun le sait. Ces princes envoyaient à leurs amis des bêtes de somme chargées d'or, des ballots renfermant des objets d'habillement; ils leur donnaient aussi des chevaux richement har- nachés.

Les Ketama ignoraient les habitudes du luxe à l'époque où ils eurent affaire aux Aghlebides; en Egypte, lesBeni Toghdj 3 avaient des mœurs très-simples; les Lemtouna (Almoravides) n'étaient guère avancés dans la civilisation quand ils s'attaquèrent aux petites dy- nasties qui régnaient en Espagne; il en fut de même des Almohades (avec les Almoravides), ainsi que des Zenata (Mérinides) quand ils combattirent les Almohades, et c'est ainsi que cela se passe toujours 4.

Les usages de la vie sédentaire se transmettent de la dynastie qui précède à celle qui la remplace. Les Perses communiquèrent les habitudes du luxe aux Oméiades et aux Abbacides. Les Oméiades espagnols transmirent les usages de la vie sédentaire aux souverains almohades et zenatiens du Maghreb, et ceux-ci les conservent jusqu'à P. 3i3. ce jour. Les habitudes de la vie à demeure fixe passèrent des 1 Pour «jjÂ-t, lisez *J^L des Ketama dans leurs rapports avec les 2 Pour ç>^l, lisez **j^L Aghlebides, etc.» Il se rattache, par le 3 Les Ikhchîdes. Le mot ^i>, Toghdj, sens, non pas au paragraphe qui le précède se prononce à peu près comme Tordj. immédiatement, mais à celui où il est 4 Dans le texte arabe, ce paragraphe question d'El-Haddjadj. commence ainsi: «Il en fut de même D'IBN KHALDOUN. 355 Abbacides aux Déilémites, puis aux Turcs seldjoukides, puis aux Turcs mamlouks 1 d'Egypte, puis aux Tartars dans l'Irac arabique et l'Irac persan. Plus une dynastie est puissante, plus se développent chez elle les usages de la vie sédentaire. En effet, ces usages nais- sent du luxe; le luxe suit la possession des richesses et du bien-être; ceux-ci s'acquièrent par la conquête d'un royaume et sont (toujours) en rapport avec l'étendue des pays soumis à l'autorité du gouverne- ment. Le luxe est donc en rapport direct avec la grandeur de l'em- pire. Examinez ce principe et comprenez-le bien; vous le trouverez exact en ce qui regarde les empires et la civilisation. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte!

L'aisance du peuple ajoute d'abord à la force de l'empire.

Dans une tribu qui parvient à fonder un empire et à se procurer le bien-être, le nombre des naissances prend un grand accroissement, les liens de parenté se multiplient et le corps de ses guerriers devient plus considérable ainsi que le nombre des affranchis et des clients. La nouvelle génération, élevée au sein de l'opulence, contribue à grossir la force armée, vu qu'à cette époque le nombre des troupes s'accroît avec la population. Quand la première et la seconde géné- ration viennent à s'éteindre, l'empire ressent les premières atteintes de la vieillesse; les clients et les affranchis sont incapables de le sou- tenir ou d'y maintenir l'ordre, parce qu'ils n'ont aucune part dans les affaires publiques. Au contraire, ils sont devenus une charge et un fardeau 2 pour la nation. D'ailleurs, quand la racine de l'arbre dépérit, les branches, ne pouvant plus se soutenir, tombent et se meurent. La puissance d'aucun empire ne reste invariable. Voyez, par exeriiple, ce qui est arrivé au premier empire fondé par les Arabes musulmans. Ce peuple, ainsi que nous l'avons dit, formait, du temps P. 3i*. de Mohammed et des (premiers) khalifes, une population d'environ cent vingt mille hommes, les uns descendus de Moder et les autres 1 Après le mot <Jyô\, insérez c^JUll * Pour ùy** lisez «ù^o-avec le maet supprimez les mots cj^îÎ viW ti[y*. nuscrit D, le seul qui donne celte leçon.

356 PROLÉGOMÈNES de Cahtan. Lorsque la prospérité de l'empire eut atteint son plus haut degré, l'armée augmenta avec l'accroissement du bien-être gé- néral; elle se doubla même par l'adjonction des clients et des affran- chis que les khalifes avaient à leur service. On dit qu'à la prise d'Am- mouriya 1 par El-Motaceni, ce prince avait dans son camp neuf cent mille hommes. On n'est pas éloigné d'admettre l'exactitude de ce chiffre, quand on pense au grand nombre de troupes que le gouver- nement employait alors pour la garde de ses frontières les plus rap- prochées et les plus éloignées, qui s'étendaient depuis l'orient jusqu'à l'occident. Ajoutez à cela le corps des milices chargé de soutenir le trône, et celui des affranchis et des clients. « Sous Iç règne d'El-Ma- raoun, dit Masoudi, on fit le dénombrement des membres dune seule famille, celle des Abbacides, afin de leur assigner des pensions, et Ton trouva qu'elle se composait de trente mille individus, tant hommes que femmes. » Voilà comment une famille augmente en moins de deux cents ans. Gela provient de la prospérité de l'empire et de l'aisance dont on a joui pendant plusieurs générations; car les Arabes, lors de leurs premières conquêtes, étaient loin d'être nombreux. Dieu, le créateur, sait tout!

Indication des phases par lesquelles lout empire doit passer, et des changements qu'elles produisent dans les habitudes contractées par îe peuple pendant son séjour dans le désert *.

Chaque empire passe par plusieurs phases et son état subit diverses altérations. Ces changements influent 3 sur le caractère de ceux qui soutiennent l'empire et leur communiquent des sentiments qu'ils ne connaissaient pas auparavant. En effet, le caractère d'un peuple dé- pend naturellement de la nature* de la position dans laquelle il se trouve. Les phases ou. changements qui ont lieu dans l'état des em- 5. pires peuvent ordinairement se réduire à cinq. Dans la première, 1 Amorinm, en Galatie; celte ville fut 2 Pour «jlo^Jf j L^Jlèf Jl^t, lisez prise par les musulmans, Tan 223 (838 l^Jb*>l IàJIj^L de J. C). 3 Variante, D'IBN KHALDOUN. 357 la tribu a obtenu tout ce qu'elle souhaitait 1, elle a résisté aux attaques, repoussé ses ennemis, conquis un royaume et enlevé le pouvoir à une dynastie qui l'exerçait avant elle. Pendant la durée de cette phase, le souverain partage l'autorité avec les membres de la tribu; il les associe à sa puissance et travaille avec eux pour faire rentrer les im- pôts et protéger le territoire de l'empire. II ne s'attribue exclusivement aucun avantage, car l'esprit de corps, qui avait conduit le peuple à la victoire et qui se maintient encore, l'oblige à borner son ambition. Dans la seconde phase, le souverain usurpe toute l'autorité, il en prive le peuple et repousse les tentatives de ceux qui voudraient partager le pouvoir avec lui. Tant que dure cette phase, il s'occupe à gagner par des bienfaits l'appui des hommes influents, à se faire des créatures, à s'attacher des clients et des partisans en grand nombre, afin de pouvoir réprimer l'esprit d'insubordination qui anime sa tribu et ses parents. Bien que tous ces gens soient descendus du même ancêtre que lui et qu'ils aient eu leur part de pouvoir, il finit par les exclure de toute autorité et à les en repousser, afin de se la réserver en entier pour lui-même. La haute position qu'il s'est faite donne à sa famille une influence exceptionnelle; aussi se trouve-t-il dans la nécessité de contenir l'ambition de ses parents, même par l'emploi de la force. Cette tâche est souvent plus difficile que celle de ses prédécesseurs, dont les efforts se bornèrent à conquérir un empire. Ceux-ci n'avaient à combattre qu'un peuple étranger et ils s'étaient assuré l'aide de toute une population anim'ée d'un même esprit de corps, tandis que maintenant le. souverain doit combattre ses proches parents sans avoir d'autres auxiliaires qu'un petit nombre d'étrangers. Il a donc de grandes difficultés à vaincre pour réussir dans le dessein qu'il a formé. La troisième phase est une période de désœuvrement et de repos. Le souverain jouit maintenant des fruits de ses efforts; maître de l'empire, il peut se livrer à la passion qui entraîne les hommes vers la recherche des richesses, qui les porte à laisser des 1 Après le mot yi^ài\ t insérez *a*JLj.

358 PROLÉGOMÈNES monuments durables de leur existence et à se faire une haute re- P. 3i6. nommée. Il consacre ses efforts au soin de faire rentrer les impôts, de bien constater les revenus et les dépenses, de tenir compte de tous ses déboursés et d'employer son argent avec prévoyance. Il fait cons- truire de vastes édifices, des bâtiments immenses, de grandes villes, des monuments énormes. Il comble de dons les chefs de tribu et les grands personnages étrangers qui viennent le complimenter, il enrichit ses parents et prodigue l'or et les honneurs à ses créatures et à ses ser- viteurs. Il a soin de faire la revue 1 de ses troupes et de leur donner régulièrement, chaque mois lunaire, une solde convenable. Aussi voit-on, aux jours de fête, les bons résultats de cette conduite: l'ha- billement du soldat, son équipement et ses armes, tout est en excellent état. Par la beauté de ses troupes, il excite l'admiration des nations amies et impose à celles qui ont pour lui des sentiments hostiles. Pen- dant cette phase, le chef de l'état exerce une autorité absolue et agit d'après ses propres inspirations; jusqu'alors il n'avait travaillé que pour la gloire commune et pour tracer un chemin que ses successeurs devaient suivre. La quatrième phase est une période de contentement et de repos. Le souverain se montre satisfait de la gloire que ses pré- décesseurs lui ont transmise 2; il vit en paix avec les princes capables de l'égaler ou de rivaliser avec lui en puissance; il imite avec une attention scrupuleuse 3 la conduite de ses prédécesseurs, et, bien convaincu de la grande habileté qu'ils avaient déployée en travaillant pour la gloire de la nation, il croirait se perdre s'il cessait de suivre leur exemple. La cinquième phase amène le gaspillage et la prodi- galité. Le souverain dépense en fêtes et en plaisirs les trésors amassés par ses prédécesseurs; il en distribue une partie à ses courtisans sous le titre d'honoraires, et il emploie le reste à maintenir l'éclat de ses réceptions et à s'entourer de faux amis et d'intrigants \ auxquels il 4 Littéral, «ce que ses prédécesseurs ^oJt désigne l'herbage qui pousse sur ont bâti. » du fumier; il a un bel aspect, mais il n'est 8 Littéral. « comme un soulier corres- bon à rien.

D'IBN KHALDOUN. 359 confie des charges qu'ils sont incapables de remplir et dans lesquelles p ils ne savent comment se conduire 1. Il froisse l'amour-propre des chefs de la nation; il offense les gens qui doivent leur fortune à la bonté de ses prédécesseurs, et en fait ainsi des ennemis qui n'attendent, pour le trahir, que le moment opportun. Il gâte l'esprit de l'armée en employant pour ses plaisirs l'argent qui devait servir à la solder; jamais il ne s'entretient avec ses soldats, jamais il ne les interroge sur leurs besoins. De celte manière, il détruit l'édifice fondé par ses pré- décesseurs. Pendant cette phase, l'empire tombe en décadence et ressent les attaques d'une maladie qui doit l'emporter et qui n'admet aucun remède. Enfin la dynastie succombe d'une manière dont nous exposerons ailleurs les détails. Dieu est le meilleur des héritiers*.

La grandeur des monuments laissés par une dynastie est en rapport direct avec la puissance dont cette dynastie avait disposé lors de son établissement.

Les monuments laissés par une dynastie doivent leur origine à la puissance dont cette dynastie disposait à l'époque de son établissement. Plus cette puissance fut grande, plus les monuments, tels que les édi- fices et les temples, sont vastes. Nous disons qu'il y a un rapport in- time entre la grandeur des monuments et la puissance de la dynastie naissante. En effet, il faut, pour les achever, le concours d'une mul- titude d'ouvriers; il faut réunir beaucoup de monde pour aider aux travaux et pour les exécuter. Si l'empire a une vaste étendue et ren- ferme beaucoup de provinces ayant une nombreuse population, on peut tirer de toutes les parties du pays une foule immense d'ouvriers. Alors on parvient à élever des bâtiments énormes. Songez aux cons- tructions laissées par les Adites et les Thémoudites, et souvenez-vous de ce que le Coran en raconte. On voit encore debout (à Ctésiphon) le palais de Chosroës (Eïwan Kisra), qui offre une preuve frappante de la puissance des Perses. On sait que le khalife (Haroun) Er- Rechîd forma la résolution de l'abattre, et qu'après quelque hési- 1 Littéral. « ce qu'ils doivent prendre ou laisser. » — * Pour (j^'^yi I, lisez 360 PROLÉGOMÈNES tation 1 il fit commencer le travail; il n'eut cependant pas assez de 18. moyens pour accomplir son projet. On connaît ce qui se passa à ce sujet entre lui et Yahya Ibn Khaled le Barmekide 2. Cet exemple nous montre qu'une dynastie est quelquefois capable de bâtir ee qu'une autre dynastie est incapable de renverser;. et, cependant, il est bien plus facile d'abattre que de construire. On voit par là quelle différence il y avait entre les deux empires. Voyez encore le Delat el-Ouélîd 3, à Damas, la mosquée fondée à Cordoue par les Oméiades et. le pont qui traverse la rivière de cette ville. Mentionnons encore l'aqueduc de Carthage, dont les arcades portent un conduit par le- quel passait l'eau. Indiquons aussi les anciens monuments de Cher- chel, en Mauritanie, et les pyramides d'Egypte, sans parler d'autres constructions qui se voient encore debout. Ces édifices montrent que les dynasties ne se ressemblent pas, les unes étant fortes et les autres faibles. Pour construire ces temples et ces monuments, les anciens employaient les secours de la mécanique et une loule d'ou- vriers 4. On doit bien se garder d'adopter l'opinion du vulgaire, qui prétend que les hommes de ce temps-là avaient des corps et des membres beaucoup plus grands que les nôtres. Entre la taille des anciens et celle des modernes il y a bien moins de différence qu'entre les monuments laissés par les premiers et les édifices construits par les peuples de notre époque. La fausse idée que nous avons signalée a cependant donné naissance à bien des fables extravagantes: on a écrit, au sujet d'Ad, de Themoud, des Amalécites et des Cananéens 5, des histoires d'une fausseté insigne. Une des plus étranges est celle d'Og, fils d'Enae, l'un des Amalécites que les enfants d'Israël 6 com- 1 Pour:>l£&, lisez 2 Ibn Khaldoun raconte cette anecdote dans le quatrième chapitre de la quatrième section de cet ouvrage. (Voyez la seconde partie, p. 208 du texte arabe.)

3 Peut-être une des nefs (iOL belat) dont se composait la grande mosquée de Damas, bâtie par le khalife Oméiade El- Ouélîd. Selon notre auteur, les Arabes (bédouins) désignaient cette mosquée par le nom de Belat el-Oaélîd. (Voyez la se- conde partie, p. 226 du texte arabe.)

6 Ce nom ne se trouve ni dans l'édition de Boulac, ni dans les manuscrits C et D.

D'IBN KHALDOUN. 361 battirent en Syrie. Selon ces conteurs, Og était si grand qu'il saisissait des poissons dans la mer et les tenait auprès 1 du soleil pour les faire cuire. Ils connaissaient aussi peu la nature des corps célestes que la constitution de l'espèce humaine, puisqu'ils croyaient que le soleil était chaud et que, plus on se rapprochait de cet astre, plus la cha- P. 3 19. leur augmentait; ils ne savaient pas que la chaleur c'est la lumière, et que la lumière, dans le voisinage de la terre, est plus intense qu'ail- leurs. Ce phénomène a pour cause la réflexion des rayons solaires, qui, ayant touché le sol, s'en retournent à l'encontre des autres rayons et ajoutent encore à leur chaleur. Lorsqu'on dépasse la limite jusqu'à laquelle les rayons réfléchis peuvent atteindre, on n'y trouve plus de chaleur; dans les régions parcourues par les nuages, il fait froid. Quant au soleil, il n'est ni chaud ni froid, c'est un corps simple, lumineux, sans tempérament distinctif. Selon les mêmes individus, Og, fils d'Enac, appartenait à la nation amalécite ou à la nation chananéenne, races qui devinrent la proie des Israélites lors de la conquête de la Syrie. Or la taille des Israélites était alors à peu près comme la nôtre; ce qui est démontré par les dimensions des portes de Jérusalem. On a bien pu abattre ces portes et les relever, mais on n'a jamais changé leur forme ni leur grandeur. Comment donc serait-il possible que la taille d'Og eût dépassé à un tel point celle de ses contemporains. L'erreur que nous signalons provient de l'éton- ncment que l'on ressent à l'aspect des monuments anciens. Ne sachant pas que les dynasties d'alors pouvaient réunir des ouvriers en foule et se servir de machines dans la construction des grands édifices, on attribua ce résultat aux forces énormes qu'une taille gigantesque avait, données aux anciens peuples; mais la chose est bien loin d'être ainsi.

Masoudi rapporte, sur l'autorité des philosophes (grecs), une opinion de cette nature; mais elle est sans fondement et tout à fait arbitraire. Ils disent qu'à l'époque de la création le corps de l'homme était, par sa nature, aussi vigoureux que parfait. Grâce à cette per- fection, les hommes vivaient jusqu'à un âge très-avancé, et les corps 1 Pour J, lisez JL- Prolégomènes. 46 362 PROLÉGOMÈNES P. 3 20. jouissaient d'une grande force. Selon eux, la mort survient par suite de la désorganisation des forces naturelles; plus ces forces sont in- tenses, plus la vie se prolonge. Au commencement du monde, la durée de la vie était à son maximum et le corps humain était dans toute sa perfection. Ces avantages diminuèrent graduellement, avec la diminution de la matière constituante, et ils se trouvent à présent dans l'état d'amoindrissement que nous voyons. Cette diminution (disent-ils) doit continuer jusqu'à l'époque de la désorganisation gé- nérale et de la ruine de l'univers. On voit combien cette opinion est fan- tastique; elle n'a, pour se soutenir, aucune preuve tirée de la nature des choses, aucune démonstration fournie par le raisonnement. Nous pouvons examiner de nos yeux les habitations des anciens, les portes 1 (de leurs villes),- les rues qui passent auprès de leurs édifices, leurs temples, leurs maisons et lieux d'habitation, tels que les demeures que les Thémoudites s'étaient taillées dans le roc; nous y verrons des maisons assez petites et des portes très-étroites. Le Prophète lui- même nous a fait savoir que ces excavations servaient de demeures aux Thémoudites. Il ordonna de jeter la pâte qu'on avait pétrie avec l'eau de cette localité, de ne pas employer cette eau, mais de la ver- ser par terre. « N'entrez pas, dit-il, dans la demeure des gens qui se sont fait tort à eux-mêmes\ ou bien entrez-y en pleurant, afin de ne pas éprouver un malheur semblable à celui qui les a frappés. » Les observations qui précèdent s'appliquent également aux monu- ments du pays des Adites, de la Syrie, de l'Egypte et de toutes les contrées de la terre, depuis l'orient* jusqu'à l'occident. Ce que nous venons d'énoncer à ce sujet est l'exacte vérité.

On peut compter au nombre des souvenirs qui attestent la puis- sance des anciennes dynasties les descriptions des fêtes et des ma- riages. Voyez ce que nous venons de raconter au sujet de Bouran, du repas donné par El-Haddjadj 2 et de la munificence d'Ibn Dhi-Yezen 3. Une autre classe de souvenirs, ce sont les indications au sujet des 1 Pour j&fjjf, lisez 3 Un peu plus loin, l'auteur raconte D'IBN KHALDOUN. 363 * dons que les princes se plaisaient à prodiguer. La valeur de ces dons est en rapport direct avec la grandeur de l'empire; cela s'observe môme dans les empires qui approchent de leur décadence. Les sen- timents généreux qui animent les princes se mesurent d'après la puissance de leurs royaumes et l'étendue de «leur domination. Ces nobles inspirations ne les abandonnent pas, jusqu'à ce que leur pou- voir soit renversé. Considérez, par exemple, la manière dont Ibn Dhi-Yezen traita la députation des Coréichides qui s'était rendue auprès de lui 1: il leur fit cadeau de plusieurs livres pesant d'or et p. 3.21. d argent; à chaque membre de la députation il donna dix jeunes es- claves et un sachet d'ambre gris; il décupla ce présent pour Abd el- Mottaleb. Et cependant le royaume de ce prince ne se composait alors que de la capitale du Yémen, et il subissait lui-même la domi- nation de la Perse. Il se laissa porter à cet acte de générosité par sa noble disposition et par l'exemple de ses. ancêtres, les Tobba, qui pos- sédaient un grand royaume et qui av-aient subjugué les habitants des deux Iracs, de l'Inde et du Maghreb. Les Sanhadja de Tlfrîkiya 2 se distinguèrent aussi par leur générosité: chaque fois qu'une députation composée de chefs zenatiens arrivait à leur cour, ils donnaient à chacun de ces émirs plusieurs charges d'argent, plusieurs paquets de vête- ments et un grand nombre de bêtes de somme très-bien dressées.