La chronique dlbn er-Rekîk renferme, à ce sujet, une foule d'anec- dotes. N'oublions pas comment les Barmékides prodiguaient les ca- deaux et les gratifications. S'ils se chargeaient de soulager un pauvre, ils ne se contentaient pas de' lui offrir de quoi le soutenir pendant la moitié d'une journée ou une journée entière; ils lui donnaient une propriété, une place dans l'administration ou les moyens de vivre dans l'aisance pendant le reste de ses jours. On trouve dans les livres un grand nombre de traits de générosité par lesquels les Barmékides 1 Voyez l'histoire de Madi - Karib Saïf gouvernèrent la Mauritanie orientale au Ibn Dlii-Yezen, dans V Essai de M. Caussin nom des Fatémides, khalifes qui régnaient de Perceval, t. I, p.i54 et suiv. alors en Egypte., s C'est-à-dire, les princes Zîrides qui 364 PROLÉGOMÈNES s'étaient illustrés. La valeur de ces dons était en rapport avec la splen- deur de l'empire. À cette liste nous pouvons ajouter 1 Djouher l'Es- clavon, secrétaire d'état et chef de l'armée fatémide: lorsqu'il quitta Cairouan pour faire la conquête de l'Egypte, il emporta avec lui mille charges d'or et d'argent. Or rien de semblable ne pourrait arriver sous une de nos dynasties modernes. Un état 2 écrit de la main d'Ah- med Ibn Mohammed Ibn Abd el-Hamîd, renferme l'indication de toutes les redevances que les provinces de l'empire envoyaient au trésor public, à Baghdad, sous le règne d'El-Mamoun; je l'ai extraite de l'ouvrage intitulé Djirab ed-Doula (Ressources* de ï Empire), et je la reproduis ici.
Redevances des provinces de l'Empire.
Le Souad, 27,780,000 dirhems 4; de plus, en contributions di- verses, 1 4,800,000 dirhems; 200 manteaux de Nedjran; 2^0 livres de terre sigillée (bol d'Arménie).
Kesker, 1 1,600,000 dirhems.
Les districts du Tigre, 20,800,000 dirhems.
Ahouaz, 26,000 dirhems 6; 3o,ooo livres de sucre.
1 Pour ît\£>j, je lis lô^J. L'édition de Boulac et les manuscrits C et D portent * Dans le Livre de l'impôt, composé par Codama, le mot JUx porte la signi- fication que je lui attribue ici.
4 En arabe, pour désigner un million, on écrit ^\ (mille mille); pour dé- signer mille millions, on écrirait ^1 i jS\ cjJL Pour empêcher le copiste de se trom- per, soit en ajontant, soit en supprimant un ^iî, on écrit, s'il s'agit de mille, le mot ïyA (c'est-à-dire mie fois); s'il s'agit d'un million, on ajoute, après les deux ^>il, le mot <jS-*y*i ou qUàj, ou bien encore *)>"^ (c'est-à-dire, double, répété deux fois). Après les trois <^)\i on met les mots c^>t^» cz^o (trois fois).
5 Cet article est omis dans l'édition de Paris, mais il se trouve dans celle de Bou- lac et dans les manuscrits C et D. En voici le texte: ci^î (^j^*-) <jJt C*V fp * Le mot iyA indique qu'il n'y a ici qu'un seul (J>i\\ il faut donc supprimer le second, qui, du reste, ne se trouve ni dans l'édition de Boulac, ni dans les ma- nuscrits G et D.
D'IBN KHALDOUN. 365 Le Fars, 27,000,000 dirhems; 3o,ooo flacons d'eau de rose; 20,000 livres de raisins secs noirs.
Le Kerman, 4,200,000 dirhems; 5oo. pièces d'étoffe du Yémen; 20,000 livres de dattes; 1,000 livres de cumin. - Le Mekran, 4oo,ooo dirhems.
Le Sind et les pays voisins; 11,600,000 dirhems 1; i5o livres de bois d'aloès indien.
Le Sidjistan, 4>ooo,ooo dirhems; 3oo pièces d'étoffe de soie rayée 2 de diverses couleurs; 20,000 livres de sucre raffiné.
LeKhoraçan, 28,000,000 dirhems; 1,000 3 lingots d'argent: 4, 000 bêtes de somme; j,ooo esclaves; 27,000 tuniques 4; 3, 000 livres de P. 323. myrobolans (fruit médicinal).
Le Djordjan, 12,000,000 dirhems; 1,000 pièces de soie., Goumis, i,5oo,ooo dirhems; 1,000 lingots d'argent.
Le Taberistan, Rouïan etNihaouend, 6,3 00,000 dirhems; 600 tapis de Taberistan 5; 200 habits; 5oo tuniques (thoub); 3oo serviettes; 3 00 tasses d'argent.
Reï, 12,000,000 dirhems; 20,000 livres de miel.
Hamadan, 11,800,000 dirhems; 1,000 livres de confitures de grenades; 12,000 livres de miel.
La région située entre Basra et Koufa, 10,700,000 dirhems.
Masébédan et Reban 6, 4, 000, 000 dirhems.
Ghehrezour, 6,000,000 dirhems.
Mosul et ses dépendances, 24,000,000 dirhems; 20,000 livres de miel blanc.
La Mésopotamie et les districts de l'Euphrate qui en dépendent, 34,ooo,ooo dirhems.
ajoutent ici Boulac portent ^^aJJI, leçon qui me pa- 1 En arabe, attabi ^Ijcc- C'est l'espèce raît plus conforme à la grammaire, de taffetas qui s'appelle en français tabis. 6 Variante fc)L>yt, ^)^t>Jt. Le traduc- 3 Variante: 2,000. teur turc a lu ^LT^Jf.
4 Variante çUit (effets, étoffes).
366 PROLÉGOMÈNES El-Keredj, 3oo,ooo dirhems. ml Guilan, 5,ooo,ooo dirhems; 1,000 esclaves; 12,000 outres de P. 324. miel, 10 faucons; 20 habits. " L'Arménie, 1 3, 000, 000 dirhems; 20 tapis (de l'espèce nommée) mahfoura 1; 58o livres de recom 2; 10,000 livres de maïh sourmahi*; .1 0,000 livres de petits poissons en saumure 4; 200 mulets; 3o faucons. Kinnisrîn, £20,000 5 dinars; 1,000 charges de raisins secs. -'Damas, £20,000 dinars. L'Ordonn (territoire du Jourdain), 96,000 dinars, La Palestine*, 3 10,000 dinars; 3oo,ooo livres d'huile. L'Egypte, 2,920,000 dinars, r < Barca, 1,000,000 dirhems. < % L'Ifrîkiya, i3, 000,000 dirhems; 120 tapis, >. Le Yémen, 370,000 dinars, sans compter les étoffes. Le Hidjaz, 3oo,ooo dinars 6. ^ > En ce qui regarde l'Espagne, nous dirons, sur l'autorité des histo- riens de ce pays les plus dignes de foi, qu'à la mort 7 d'En-Nacer Abd er-Rahman, le huitième souverain de la dynastie oméiade, celui qui prit le titre de khalife, on trouva dans les chambres où il renfermait ses trésors cinq millions de dinars 8, et que cet amas d'or pesait cinq 1 Mahfoura signifie creuse. Ce terme, employé en parlant d'un tapis, peut signi: fier couvert de desseins en relief.
Variante [zocom). Ce mot- ci pa- raît être une alétration de (zoccoum) et signifier pâte de beurre et de dattes*.
3 La signification dé l'adjectif relatif sourmahi m'est inconnue, ainsi que celle du mot maïh et de la variante ^L**-U (me- saïk).
4 Je lis gpaiî; les variantes sont > ^JaJl, Le traducteur turc a omis cet article et le précédent.
5 { Variante: 4oo,ooo. .* Les manuscrits et l'édition de Boulac portent ici c^Xif (fin). Comme cette liste est incomplète, j'en donnerai dans le Jour- nal asiatique de 1862 une autre beaucoup plus détaillée.
7 Dans les manuscrits C, D, et l'édition de Boulac, Sjï est remplacé par t>L^ » ctlesmots 'ôlijJt tXÀc sont supprimés. Cela ne change rien au sens du passage.? > 8 L'édition de Boulac et un de nos ma- nuscrits portent (^-Jt ^J-J\ cJ^l *— c^t^» *)y& ftà** c'est-à-dire, cinq mille millions de dinars.
D'IBN KHALDOUN. 367 cents quintaux. J'ai lu dans une histoire de (Haroun) Er-Rechîd que, sous le règne de celui-ci, une somme de sept mille cinq cents quin- taux d'or monnayé entra, tous les ans, au trésor public, [Passons à l'empire Fatémide h J'ai lu dans l'ouvrage historique (et P. biographique) d'Ibn Khallikan, à l'article où il parle d'El-Afdel, fils d'Amîr el-Djoïouch Bedr el-Djemali 2, chef qui avait tenu les khalifes (fatémides) en tutelle, qu'après son assassinat on trouva dans son tré- sor six cents millions de dinars 3, deux cent cinquante boisseaux de dirhems, sans compter les pierres fines, les perles, les étoffes, les effets, les selles. et les litières, qui étaient en quantité immense. Quant aux empires de nos jours, le plus puissant est celui des Turcs, en Egypte. Il était dans toute sa force pendant le règne d'En-Nacer Mo- hammed, fils de Calaoun. Lorsque ce prince fut monté sur le trône, les émirs Bibars (El-Djachneguîr) et Selar le tinrent eh tutelle. Bi- bars le déposa ensuite, s'empara du trône et prit Selar pour lieute- nant, mais En-Naccr parvint à lui enlever le pouvoir. Quelque temps après, ce prince s'empara des trésors de Selar, qui était tombé en disgrâce 4. J'ai vu l'inventaire de ses richesses. et j'en ai extrait les articles suivants: Quatre livres et demie de rubis indiens 5 et de rubis balais; Trois cents gros diamants et œils-de-chat; Deux livres de pierres fines de diverses espèces, pour monter en bagues; „ 1 Ce paragraphe et le suivant manquent dans les ms. C, D, et dans l'édition de Boulac; mais ils se trouvent dans le ms. A. Ils sont évidemment d'Ibn Klialdoun.
1 Jbn Khaldoun a donné, parmégarde, le titre <TAm(r el-Djoïouch à El-Afdel; ce fut son père Bedr qui le porta. Dans la traduction, j'ai corrigé celte erreur. (Voy. ma traduction d'ïbn Khallikan, vol. I, 3 Cela ferait six mille millions de francs. Avant de reproduire ce chiffre énorme, notre auteur aurait bien dû se rappeler les principes de critique qu'il avait posés lui-même dans la première section de son ouvrage.
4 Voyez de Guignes, Histoire des Huns, 5 Le texte porte brahmaniens.
368 PROLÉGOMÈNES Mille cent cinquante perles de forme ronde et de clivcrs poids, depuis un grain jusqu'à un mithcal 1; Un million quatre cent mille dinars en or monnayé; Un jet d'eau jaillissant d'un bassin fondu en or; Une quantité innombrable de bourses remplies d'or; on les avait trouvées dans une cachette ménagée entre deux murs; Deux millions soixante et onze mille dirhems; Quatre quintaux d'objets de bijouterie. 326. « La quantité d'étoffes, d'effets", de harnais, de chevaux et de mu- lets, était dans la même proportion, ainsi que le produit des domaines, les troupeaux, les mamlouks, les filles esclaves et les immeubles.
Ensuite les Beni-Merîn fondèrent un royaume dans le Maghreb el-Acsa (le Maroc actuel). J'ai trouvé dans la bibliothèque 2 de ces princes un document écrit de la main du grand trésorier, Hassoun Ibn el~Bouac, qui nous apprend qu'à la mort du sultan Abou-Saîd le trésor impérial renfermait plus de sept cents quintaux de dinars d'or, et que le reste de sa propriété personnelle était dans la même pro- portion. Son fils et successeur, le sultan 3 Abou'l-Hacen était encore plus riche. Lorsqu'il s'empara de TIemcen, il trouva dans le trésor d'Abou-Tacbefïn l'Abd el-Ouadite, souverain de cette ville, plus de trois cents quintaux d'or en lingots et d'or monnayé, sans compter les autres objets de prix qui y étaient en quantité. Passons aux Al- mohades 4 (Hafsides), souverains de l'Ifrîkiya. (Abou-Yahya) Abou Bekr, prince que j'ai eu l'occasion de rencontrer, et qui était le neu- vième sultan 5 de cette dynastie, ayant disgracié son général en chef 6, Mohammed Ibn el-Hakim 7, lui enleva quarante quintaux de dinars 1 Un mithcal pèse environ une drachme et demie. 3 On trésor.
a Pour (jUaJL)[jisez (jLLO. N'ayant pas le moyen de contrôler le texte de ces deux paragraphes, je le corrige par conjec- ture.
Pour ^jj^if, lisez (jjjo^lf 5 Lisez le douzième.
8 Je supprime ici les mots et Vatabek de ses armées, dont les équivalents se trouvent dans le texte arabe. Atabek si- gnifie tuteur du prince. L'auteur ne donne jamais ce titre à Ibn el-Hakîm dans Y His- toire des Derbers.
7 Ce général fut mis à mort Tan 7^4 D'IBN KHALDOUN. 369 d'or et un boisseau de perles fines et de pierreries; au pillage de son hôtel, on emporta une quantité énorme de tapis et d'effets. Je me trouvais en Égypte sous le règne du sultan El-Mélek ed-Dhaher Bar- couc. Ce prince ayant destitué son majordome, Ternir Mahmoud, le fit mettre à la torture afin de lui arracher ses richesses. L'officier chargé de cette opération m'assura qu'il avait tiré du prisonnier la somme d'un million six cent mille 1 dinars, et qu'il s'était emparé d'une très-grande quantité d'étoffes, de harnais, de troupeaux, de produits agricoles, de chevaux et de mulets.]
Cela se comprend 2 lorsqu'on sait apprécier la différence des rap- P. ports qui existent entre les empires 3 (en ce qui regarde leur gran- deur et leur puissance). L'homme qui nierait la possibilité d'un fait parce qu'il n'en a pas été témoin oculaire, ou parce que rien de sem- blable ne serait arrivé de son temps, cet homme serait incapable de reconnaître les choses possibles. La plupart des personnages haut placés s'empressent de regarder comme fausses toutes les anecdotes de ce genre que l'on raconte au sujet des anciennes dynasties. Ils ont cependant tort, car la nature de la civilisation et de tout ce qui existe éprouve des variations. Celui qui comprend seulement les plus sim- ples de ces phénomènes, ou même ceux qui sont d'un ordre moyen, ne saurait saisir ceux d'un ordre plus élevé. Examinons ce qu'on raconte des Abbacides, des Oméiades et des Fatémides; comparons les faits dont la réalité n'admet aucun doute avec ce que nous ob- servons dans les dynasties qui existent de nos jours et qui sont bien moins considérables que celles-là; nous reconnaîtrons que la diffé- rence entre les empires dépend de leur puissance primitive et de la population de leurs provinces. Donc les monuments d'un empire sont toujours en rapport avec sa puissance primitive, ainsi que nous ( 1 343-1 344 de J. G.). ( Voy. Y Histoire des * Ce que l'auteur dit ici se rapporte aux Berbers, t. III et IV de la trad. française.) indications qui précèdent les paragraphes 1 Dans l'édition de Paris nous lisons: mis entre parenthèses.
i$yo jbçO j^il. Le mot ïy* indique 3 Pour jU-wô, lisez u^j, et remplacez Prolégomènes. k 7 PROLÉGOMÈNES lavons dit. Nous ne devons pas regarder comme fausses toutes ces anec- dotes, car, le plus souvent, elles concernent des faits tellement mani- festes et notoires que nous sommes obligés de les accueillir, et, dans certains cas, elles se rangent parmi les récits les mieux connus et les plus authentiques. Nous voyons encore de nos yeux les monuments que ces dynasties ont laissés. Etudiez l'histoire des empires, observez s'ils étaient puissants ou faibles, grands ou petits; rapprochez en- suite ces notions de l'anecdote assez curieuse que nous allons racon- ter (et jugez si nous avons raison).
Sous le règne du sultan mérinide Àbou Eïnan 1, un membre du p. 3 2 8. corps des cheïkhs 2 de Tanger, nommé Ibn Batoatah, reparut dans le Maghreb. Une vingtaine d'années auparavant il s'était rendu en Orient, où il avait parcouru l'Irac, le Yémen et l'Inde. Dans le cours de ses voyages, il visita Dehli 3, capitale de l'Inde, et fut présenté à Moham- med Chah, sultan de cet empire 4. Ce prince l'accueillit avec bonté et lui confia la charge de grand cadi malekite. Revenu dans le Ma- ghreb, lbn Batoutah fut reçu par le sultan Abou Eïnan et, s'étant mis à raconter les merveilles qu'il avait vues pendant ses voyages dans les divers empires du monde, il parlait surtout du royaume de l'Inde et racontait, au sujet du sultan de ce pays, des anecdotes qui remplis- saient d'étonnement tout» l'auditoire. Il disait, par exemple, que le souverain de l'Inde, toutes les fois qu'il allait entreprendre une campagne, faisait faire le dénombrement des habitants de la capitale, hommes, femmes et enfants, et qu'ensuite il leur assignait à tous, sur ses propres fonds, de quoi se nourrir pendant six mois. Revenu.de 1 Voyez Y Histoire des Berbers, t. M.
2 Le corps des cheikhs {mechîkha) était une espèce de sénat, ou conseil munici- 'pal, qui gouvernait la ville.
4 A îa place de ce passage, un des manuscrits et l'édition de Boulac portent; du souverain de flnde, du sultan Mo- hammed Chah, et il fut présenté au roi, Fîrouz Djouh, qui l'accueillit, etc. » Cette variante est inadmissible; je ne trouve rien qui puisse la justifier. (Voyez les Voyages d'Ibn Batoutah, par MM. Defrémery et San- guinetti, vol. III.)
1 D'IBN KHALDOUN. 371 l'expédition, il entrait dans sa ville au milieu d'une multitude im- mense. Les habitants sortaient en masse au-devant de lui, et, l'ayant rencontré dans la plaine, l'entouraient de tous les côtés. On voyait, en tête du cortège, plusieurs balistes portées à dos (d'éléphant), et, avec ces engins, on lançait au milieu des spectateurs une quan- tité de bourses remplies de monnaies d'or et d'argent, et cela du- rait jusqu'à ce que le sultan fût entré dans son palais. Les cour- tisans mérinides causaient entre eux de ces étranges récits et se disaient à voix basse que le voyageur racontait des mensonges. Un de ces jours-là, je rencontrai Farès Ibn Ouedrar, le célèbre vizir 1, et l'ayant entretenu de ces histoires, je lui donnai à entendre que je partageais l'opinion publique au sujet de leur auteur. A cette obser- tion, le vizir répondit*: « Garde-toi bien de considérer comme fausses les anecdotes extraordinaires que Ton raconte au sujet d'autres na- tions; tu ne dois jamais démentir un fait pour la seule raison que P. tu n'en as pas été témoin. Si tu persistes dans cette voie, tu seras comme le fris du vizir qui avait vécu dans une prison depuis sa naissance. Je vais te raconter cette histoire: « Un vizir fut mis en « prison par l'ordre de son sultan, et y resta plusieurs années avec « son enfant. Celui-ci, étant parvenu à l'âge de raison, demanda à son « père quelles étaient les viandes qu'on leur donnait à manger. Le « père lui répondit que c'était de la chair de mouton, et il fit la des- « cription de cet animal. Mon cher père, lui dit le fils, cela doit être « semblable à un rat, n'est-ce pas? — Ah! lui répondit son père, il « y a une grande différence entre un mouton et un rat. — Le même dis- « cours se répétait quand on leur servait de la chair de bœuf ou de cha- « meau. L'enfant, n'ayant jamais vu d'autres animaux dans la prison « que des rats, croyait que tous étaient de cette espèce. » Gela arrive très-souvent aux hommes qui entendent parler de choses nouvelles; ils se laissent influencer aussi facilement par leurs préventions à l'égard des faits extraordinaires que par la manie de les 1 Farès Ibn Meîmoun Ibn Ouedrar était vizir du sultan mérinide Abou Eïnan. — Avant le mot^j^JI, insérez <J» 372 PROLÉGOMÈNES exagérer, afin de les rendre plus surprenants, ainsi que nous f avons dit au commencement de ce livre; aussi doit-on toujours rechercher les principes des choses et se tenir en garde contre ses premières impres- sions; on pourra alors distinguer, par le simple bon sens et par la justesse de l'esprit, ce qui entre dans le domaine du possible et ce qui n'y entre pas; on reconnaîtra ensuite pour vrai tout récit qui ne dépassera pas les bornes du possible. Par ce mot, nous n'entendons pas la possibilité absolue, notion purement intellectuelle, dont le do- maine est immense et n'assigne aucune limite à la contingence des événements; le possible dont nous parlons est celui qui dépend de la nature des choses. Lorsqu'on aura réconnu le principe d'une chose, son espèce, sa différence (avec d'autres), sa grandeur et sa force, on pourra partir de 1 là et porter un jugement sur tout ce qui s'y rattache. Si elle dépasse les limites du possible, on ne doit pas l'accueillir. Dis: Seigneur! augmente 2 mon savoir. [Coran, sour. xx, vers. 1 13.)
P. 33o. Le souverain qui s'engage dans une lutte avec sa tribu ou avec les membres de sa famille se fait appuyer par ses affranchis et ses clients.
Le souverain doit son autorité aux efforts des hommes de sa tribu, ainsi que nous l'avons déjà exposé. C'est avec leur aide qu'il réussit à maintenir son pouvoir et à réprimer les révoltes. Il choisit parmi eux ses vizirs, ses percepteurs et les gouverneurs de ses provinces, pour les récompenser de l'avoir soutenu dans sa carrière de conquêtes, de s'être intéressés à tous ses projets, et parce que, dans toutes les affaires importantes, ils ont les mêmes intérêts que lui. Tel est l'état des choses pendant que l'empire est dans la première phase de son exis- tence. Dans la seconde phase, le souverain manifeste des intentions despotiques; il enlève aux membres de sa tribu l'autorité qu'ils exer- çaient et les repousse vigoureusement 3 quand ils essayent de la res- saisir. Comme il se fait de ses compatriotes de véritables ennemis par cette manière d'agir, il se trouve obligé à chercher des amis ailleurs.
D'IBN RHALDOUN. 373 C'est à des étrangers qu'il confie alors le soin de sa défense et l'ad- ministration de ses Etats. Bientôt ces gens parviennent à jouir de la faveur spéciale du souverain; ils se voient comblés de bienfaits, de richesses et d'honneurs, parce qu'ils s'exposent volontiers à la mort pour le protéger contre les tentatives de sa tribu, toujours prête à ressaisir, le pouvoir et à regagner la haute position qu'elle avait occupée. S'étant ainsi assurés de toute la confiance du prince, ils obtiennent de nouvelles faveurs, de nouveaux honneurs. Les emplois, réservés jusqu'alors aux membres de la tribu, les grands commandements, les charges de vizir, de général en chef, de rece- veur d'impôts, tout est distribué à ces étrangers. Le souverain leur accorde même la permission de prendre les titres honorifiques que, jusqu'alors, il s'était spécialement réservés. Ces gens sont devenus en effet les favoris les plus intimes du prince, ses amis les plus sin- cères et les plus dévoués. Cet état de choses annonce rabaissement P. 33 1. de l'empire et l'approche de la maladie lente qui doit priver la tribu de son esprit de corps, de ce sentiment qui l'avait conduite à con- quérir un royaume. L'hostilité que le sultan montre envers les grands personnages de la nation, et les avanies dont il les accable, finissent par les indisposer contre lui; ils n'attendent qu'une occasion favo- rable pour se venger, et leur mécontentement devient fatal à l'empire; c'est là un mal qui n'admet pas de guérison. En effet, le chan- gement qui vient de s'opérer laisse une profonde impression, qui se propage dans les générations suivantes, jusqu'à ce que l'empire ait cessé d'exister. Regardez la dynastie des Oméiades (d'Orient): ces princes se faisaient soutenir dans leurs guerres et dans l'adminis- tration de leurs provinces par les grands chefs arabes, tels qu'Àmr, fils de Saad Ibn Abi Oueccas; Obéid-Allah, fils de Zîad Ibn Abi So- fyan; El-Haddjadj, fils de Youçof; El-Mohelleb, fils d'Abou Sofra; Khaled, fils d'Abd Allah el-Casri 1; Ibn 2 Hobéira, Mouça ïbn Nocéir; 1 Pour ^yZJLÎf, lisez ijjjJii\. (Voy. le ici par Ibn Khaldoun se rattache à celle de Biograph. Diction, d'ibn Khallikan, vol. I, la dynastie oméiade et est bien connue, p. 488.) L'histoire des généraux nommés ' Pour oJ> lisez <^fj.
374 PROLÉGOMÈNES Bellal, fils d'Abou Borda, fils d'Abou Mouça El-Achari, et Nasr Ibn Séiyar. Ensuite les khalifes s'emparèrent de toute l'autorité et ré- primèrent l'ambition des Arabes, qui recherchaient toujours les hauts commandements. Alors le vizirat passa entre les mains d'étrangers et de créatures du souverain, tels que les Barmekides, les Beni Sehel Ibn Noubakht et les Beni Taher; puis il se transmit aux Bouïdes et à des affranchis turcs, à Bogha, à Ouésîf, à Atamech, à Bakyak, à Ibn Touloun et à leurs enfants. Des gens qui n'avaient rien fait pour l'é- tablissement et pour la gloire de la nation obtinrent ainsi tout le pou- voir. Cela est conforme à la règle que Dieu observe dans sa conduite envers les hommes. {Coran.)
p. 332. De la condition des affranchis et des clients sous l'empire.
Dans les empires, une grande différence existe entre les nouveaux clients et ceux d'ancienne date, en ce qui regarde les liens qui les attachent au souverain. Le sentiment qui porte à se défendre et à vaincre fait partie de l'esprit de corps, et ne peut atteindre toute sa force que par l'influence des liens du sang et de la parenté. On est alors disposé à secourir ses parents et ses proches et à refuser son appui aux étrangers. Mais la familiarité et l'intimité qui naissent du rapport de maître et d'esclave, ou du serment (qui lie le client au son patron), peuvent aussi tenir lieu d'esprit de corps. En effet, bien que les rapports de parenté soient établis par la nature, ils n'ont qu'une importance de convention, tandis que le véritable attachement résulte 1 d'un sentiment réel, fondé sur l'habitude de se voir, de se tenir compagnie, de travailler de concert; il se forme entre ceux qu'on a élevés ensemble, ceux qu'on a nourris au même sein, ceux qui ont été compagnons inséparables dans toutes les circonstances de la vie et de la mort.
Cette confraternité dispose les hommes à se soutenir mutuelle- ment et à sentr'aider, ainsi que cela se remarque partout. Voyez, par exemple 2, ce que produisent les bienfaits: celui qui les accorde et Après vj^alf, insérez (^ôJt. — * Après ^xXcf^, insérez *JU,o.
D'IBN KHALDOUN. 375 celui qui les reçoit s'attachent l'un à l'autre par des liens d'un genre particulier, liens qui remplacent ceux du sang, et qui consolident l'union des deux parties. Ainsi les liens du sang 1 peuvent manquer; mais leurs avantages se retrouvent ailleurs. Si 2 l'attachement qui existe entre une trihu et ses clients a pris naissance avant que cette trihu fût devenue maîtresse d'un empire, il pousse des racines très- profondes; considéré sous deux points de vue que nous allons indi- quer, il est plus sincère et mérite plus de confiance (que l'attache- ment formé après l'établissement de l'empire).
i° Avant cet. événement, les membres de la tribu et leurs clients participent également à la même fortune; très-peu de personnes font alors une distinction entre les liens de la clientèle et ceux du sang; on considère les clients comme des parents et des frères; mais, après l'établissement de l'empire, les dignités et les honneurs deviennent le partage du seigneur et de ses parents, à l'exclusion des nouveaux p. 333. clients 3, des affranchis et des créatures du souverain. Pour com- mander et gouverner, il faut nécessairement établir une distinction de rangs dans la nation. Dès lors les clients (nouvellement adoptés) se trouvent placés au niveau des étrangers, les liens qui les attachent au seigneur sont très- faibles et leur dévouement est peu certain; aussi jouissent-ils d'une moindre considération que les clients d'an- cienne date.
2° Si la tribu s'est attachée des clients avant la fondation de l'em- pire, le souverain et ses ministres ignorent 4 ordinairement la nature de cette liaison, tant il s'est écoulé de temps depuis cette époque. On croit ordinairement qu'ils y tiennent par les liens de la parenté, et cela sert à fortifier chez eux l'esprit de corps. Si l'admission des clients a eu lieu après la fondation de l'empire, le fait est géné- ralement connu, vu le peu de temps qui s'est écoulé depuis lors; 1 Pour U^û, lisez o^J. Les deux leçons offrent le même sens et 1 Remplacez qU, par fils. sont également admissibles. 1 Les manuscrits C et D et l'édition de * Pour idfjdJl ^ *-Ut o^aaj, lisez o^aaj Boulac portent cjjif, à la place de <J[jif. <J*f 0 e - 376 PROLÉGOMÈNES aussi se garde-t-on de croire qu'ils tiennent à la tribu par les liens du sang. L'esprit de tribu est donc plus faible (chez ceux-ci) que chez les clients d'ancienne date. Si Ton examine bien, on trouvera des exemples de ce fait dans tous les empires, et dans toutes les nations gouvernées par un seul chef. Ceux qui se sont fait admettre dans la tribu 1 avant l'établissement de l'empire montrent un grand dévoue- ment au chef qui leur a rendu ce service; rapprochés de lui par la vive affection qu'ils lui portent, ils se regardent comme ses enfants, ses frères, ses parents. Les clients adoptés par un chef déjà parvenu au commandement de l'empire se montrent bien moins dévoués, bien inoins attachés à leur patron. C'est là un fait qui frappe tous les yeux; aussi, quand l'empire se trouve dans la dernière période de son exis- tence, le souverain cherche à s'entourer d'étrangers; mais ces hommes ne parviennent pas à jouir d'une considération égale à celle dont on ho- nore les clients affiliés à la tribu avant l'établissement de l'empire. Cela tient à deux causes: leur introduction dans la tribu est trop récente pour qu'on l'oublie, et l'empire se trouve sur le point de succomber; aussi se voient-ils privés de toute considération. Ce qui porte le p. 334. sultan à s'en faire des créatures et à les préférer aux anciens clients et affranchis, c'est l'arrogance avec laquelle ceux-ci se conduisent envers lui, et leur audace à le regarder avec les mêmes yeux 2 que ses parents et les membres de sa tribu. Les familles des anciens clients, incorporées dans la tribu depuis longtemps, élevées par les soins du prince ou de ses aïeux, placées sur le même rang que les maisons les plus illustres de l'empire, s'habituent à traitër le souverain avec une familiarité choquante et une insolence extrême; aussi finit- il par les éloigner de sa personne et prendre des étrangers à son ser- vice. Comme l'époque où il choisit ceux-ci est assez récente, ils ne parviennent jamais à jouir de la considération publique et ils con- servent toujours leur caractère d'étrangers. Cela a lieu dans tous les e'mpirés qui penchent vers leur chute. Pour désigner les anciens clients on emploie ordinairement les termes ouèli « proche, ami, » et 1 Pour *cL1l*>|, lisez <i&Uk.*[. — ' Pour *l#ï &J^M, il faut lire D'IBN KHALDOUN. 377 sanîah « favorisé; » quant aux nouveaux, on les appelle khadem « ser- viteur, » ou aoun « aide. » Dieu est le ouéli des vrais croyants. [Coran, sour. m, vers 61.)
De ce qui arrive à un empire quand le sultan est lenu en tutelle et n'exerce aucune autorité.
Aussitôt que la souveraineté commence à résider dans une certaine branche de la tribu qui soutient l'empire, et dans une certaine fa- mille de cette branche, (ceux qui gouvernent) gardent tout le pou- voir pour eux-mêmes et empêchent les autres membres de la tribu d y prendre part. Leurs enfants, élevés à l'exercice des hauts comman- dements, héritent de l'autorité et* se la transmettent les uns aux autres, quelquefois cependant l'un des vizirs ou des courtisans parvient à domi- ner le souverain. Cela arrive ordinairement quand un enfant en bas âge ou un prince d'un caractère faible a été désigné par son père, ou par ses amis et ses parents 1, comme héritier du pouvoir souverain. Aus- sitôt monté sur le trône, le jeune prince se montre incapable de gou- verner; alors son tuteur, personnage choisi ordinairement parmi les p. 335. vizirs ou les courtisans de son père, ou parmi les clients du sultan ou de la tribu, s'empare du gouvernement de l'empire en déclarant qu'il le remettra au souverain aussitôt que celui-ci se montrera capable de s'en charger. S'étant ainsi frayé le chemin du pouvoir, il tient le jeune prince dans une réclusion complète et l'habitue à goûter de tous les plaisirs que le luxe pourra fournir; il lui permet de se vautrer dans toutes les voluptés, afin de lui ôter la pensée de s'occuper des soins du gouvernement, et il finit par le tenir sous sa domination. Le sultan, accoutumé aux plaisirs, se figure que les devoirs 2 d'un sou-