verain se bornent à s'asseoir sur son trône, à recevoir de ses offi- ciers le serment de fidélité, à s'entendre appeler Voire Majesté*, à res- ter enfermé et à vivre au milieu de ses femmes. Quant au droit de 1 Pour <w î t>*j, lisez «**ot et rem- 3 Le mot Jt^r « monseigneuriser » est placez par gr&yb. le nom d'action de JJ*, verbe dérivé du 2 Pour L*, lisez IL. mot P ar un procédé anormal.
Prolégomènes. 48 378 PROLÉGOMÈNES lier et de délier, d'ordonner et de prohiber, de diriger les affaires de l'empire et de surveiller l'état de l'armée, du trésor et des for- teresses, il s'imagine que tout cela appartient naturellement au vizir et le lui abandonne. Ce ministre consolide ainsi son autorité, prend une forte teinture de l'esprit de commandement et de domination, et finit par exercer une puissance absolue, qu'il transmet 1 à ses fils ou à ses parents. C'est ainsi que firent, en Orient, les Bouïdes, les Turcs (qui étaient au service du khalifat), Kafour el-Ikhchîdi et d'autres, et qu'EI-Mansour Ibn Abi Amer s'empara du pouvoir en Espagne. Quelquefois le souverain que l'on retient en tutelle, sans lui laisser la moindre influence, cherche à se dégager des filets où il se trouve pris, et à saisir le commandement qui lui appartient de droit. Il songe d'abord à châtier l'usurpateur, soit en lui donnant la mort, soit en le destituant; mais des tentatives de cette nature réus- sissent très-rarement: une fois le pouvoir tombé entre les mains des vizirs et des courtisans, il y reste presque toujours. La séquestration du sultan est amenée ordinairement par les progrès du luxe: les enfants du souverain, ayant passé leur jeunesse dans les plaisirs, p. 336. oublient le sentiment de leur dignité d'homme 2 et, habitués à vivre dans la société de nourrices et de servantes, ils contractent, en gran- dissant, une mollesse d'âme qui les rend incapables de ressaisir le pouvoir; ils ne savent même pas la différence entre commander et se laisser dominer. Satisfaits de la pompe dont on les entoure, ils ne cherchent qu'à varier lèurs plaisirs sans se soucier d'autre chose. Aussitôt que la famille impériale est parvenue à enlever l'autorité au reste de la nation, les affranchis et les clients s'emparent de l'esprit du sultan. Cela arrive nécessairement dans tous les empires, ainsi que nous l'avons déjà fait observer. (La mollesse du souverain et l'ambition de son entourage,) voilà les deux maladies dont un em- pire ne se guérit que très-rarement. Dieu donne le pouvoir à qui il veut. {Coran, sour. 11, vers. 2 48.)
1 Pour Usez *j jJjJj. — * Pour lisez *Jj*>^\.
D'IBN KHALDOUN.
Le ministre qui tient un souverain en tutelle se garde bien de prendre les titres et les attributs de la royauté.
Depuis l'établissement de l'empire, les aïeux du souverain régnant avaient exercé l'autorité souveraine. Ils la devaient au sentiment de nationalité qui animait sa famille, au patriotisme qui la distinguait et qui lui avait acquis le dévouement de toute la nation. L'esprit de commandement et de domination, esprit dont la famille royale à contracté une forte teinture, se conserve clans sa postérité et garan- tit la durée de l'empire. Si le fonctionnaire qui parvient à tenir le souverain dans sa dépendance a un fort parti dans cette famille, ou dans le corps des clients et des affranchis, ce parti, peu habitué au commandement, se laisse entraîner par celui des grands et se confond avec lui; aussi le ministre, tout en s'emparant du pouvoir, ne laisse pas percer son désir d'usurper le trône; il se contente des avan- tages de la royauté, c'est-à-dire, du pouvoir d'ordonner et de prohiber, de lier et de délier, de décider et d'annuler. Par cette conduite 1 il amène les grands de l'empire à croire qu'il agit d'après les instructions que le souverain lui transmet de son cabinet 2, et qu'il ne fait qu exé- P. eu ter les ordres du prince. Bien qu'il se soit emparé de toute l'auto- rité, il évite 3 d'usurper les marques, les emblèmes et les titres de la souveraineté, afin de ne pas faire soupçonner ses projets ambitieux. La portière, qui, depuis le commencement de l'empire, dérobait le sultan et ses aïeux à la vue du public 4, sert aussi à cacher les empiétements du ministre et à faire accroire au public que ce fonction- naire n'est que le simple lieutenant du prince. S'il laissait échapper le moindre trait qui pxit faire deviner ses véritables intentions, la fa- mille royale et tous les autres partis qui existent dans la nation se mon- treraient indignés de son audace 5, et tâcheraient de lui arracher le pou- 1 Les manuscrits C et D et l'édition de 3 Le mot ùûJh*. est à l'accusatif, comme Boulac portent Uuè «dans ce qu'il fait,» l'équivalent de ocXA^. à la place de csUj^. 4 Pour lisez * Litt. « de l'autre côté de la portière. » 5 Pour aaU, lisez «uU. Le mot «JuoJ 380 PROLÉGOMÈNES voir 1. A la première alerte, il est sûr de trouver la mort, parce qu'il n'a pas encore acquis assez d'autorité pour tenir ses advçrsaires dans l'obéissance et la soumission. Tel fut le sort d'Abd er-Rahman, fils d'El-Mansour Ibn Abi Amer: il eut l'ambition de se mettre au même rang que (le khalife oméiade) Hicham et les autres membres de la fa- mille royale, et de prendre le titre de khalife. Sans se contenter du pou- voir absolu que son père et son frère avaient exercé, méconnaissant les avantages qui résultaient d'une si haute position, il demanda à son souverain, Hicham, de lui transmettre le khalifat. Ce trait d'insolence indigna tellement les Mérouanides (Oméiades) et les autres Coréi- chides d'Espagne, qu'ils placèrent sur le trône Mohammed 2 Ibn Abd el-Djebbar Ibn en-Nacer, cousin du khalife Hicham, et marchèrent contre les partisans du ministre. Cela eut pour résultat la ruine du parti améride 3 et la mort d'El-Mowaïed, prince qu'il avait proclamé khalife et que l'on remplaça par un autre membre de la famille royale. Les Oméiades, rentrés en possession du trône, conservèrent l'autorité jusqu'à ce que l'empire tombât en dissolution. Dieu est le meilleur des héritiers.
De la royauté, de sa véritable nature et de ses diverses espèces.
La royauté est une institution conforme au naturel de l'homme, p. 338. Nous avons déjà dit que c'est la réunion des hommes en société qui assure la vie et l'existence de l'espèce humaine. Pour se procurer des aliments et les choses de première nécessité, ils doivent s'entr'aider; Je besoin les habitue au trafic et les pousse même à enlever de force les objets dont ils ne peuvent se passer. Chacun d'eux porte la main sur la chose qu'il convoite et tâche de l'arracher à son voisin 4, tant la se compose du lam d'éneryie, d'un verbe el-Djebbar, lequel fut cousin du khalife au prétérit et d'un pronom affixe. son homonyme. (Voy. Y H ht. des Musulmans pouvoir à son exclusion. » 3 Ce parti soutenait le visir El-Man- ' Le mot qui se trouve devant sour Ibn Abi Amer et ses fils.
Ow^, doit être supprimé. Au reste, ce 4 L'édition de Boulac porte ^ Ujô*L Mohammed était fils de Hicham Ibn Abd U *-^L?, leçon que nous avons adoptée.
D'IBN KHALDOUN. 381 violence et l'inimitié sont des passions naturelles à tous les animaux. Celui-ci,.poussé par la colère et l'indignation résiste de toutes ses forces à la tentative du ravisseur. Cette contestation amène un com- bat qui donne lieu à une mêlée générale, à l'effusion du sang et à la mort de plusieurs individus, d'où pourrait résulter l'anéantissement de l'espèce 1 humaine. Cela a pour cause le sentiment qui porte à dé- fendre son bien, sentiment que le Créateur n'a donné qu'à l'homme. Donc les hommes ne sauraient vivre sans un chef qui les empêche de s'attaquer les uns les autres. Pour contenir la multitude, il faut un modérateur, un gouverneur, c'est-à-dire, un roi fort, qui dispose d'une grande puissance; cela est exigé par la nature même de l'homme. Ce modérateur n'aurait aucune influence sans l'appui d'un fort parti; car nous avons déjà montré que, pour résister aux attaques et repousser ses adversaires, on doit être soutenu par un corps d'amis dévoués. La royauté est donc une noble dignité; elle excite toutes les ambitions 2, et a, par conséquent, besoin de défenseurs; aussi, pour être utile, elle doit avoir un parti qui la soutienne. Or, chez les divers peuples, les partis sont plus ou moins forts, et chaque parti ne peut déminer que sur la peuplade au milieu de laquelle il s'est formé. Ce n'est donc pas à tous les partis que la royauté peut échoir; elle n'appartient, en réalité, qu'au chef qui sait tenir son peuple dans l'obéissance, faire rentrer les impôts, protéger les frontières de ses Etats, qui expédie des ambassadeurs et ne subit pas le contrôle d'une autorité supé- rieure. Telle est la véritable royauté selon l'opinion généralement reçue. Le chef qui, par la faiblesse de son parti, est incapable de rem- P. plir l'un ou l'autre de ces devoirs 3, n'est qu'un roi incomplet. Tels furent la plupart des souverains berbers pendant que les Àghlébides régnaient à Cairouan; tels furent les souverains des peuples asiatiques 4 à l'époque où les Abbacides venaient d'occuper le trône. Le prince qui n'a pas un parti assez fort pour dominer 5 tous les autres, qui 1 Pour oLJUJl, lisez oWlktt. 5 Pour*,iU*J lisez.lou Jf t 382 PROLÉGOMÈNES n'a pas le moyen de châtier ses ennemis, ou qui se trouve placé sous les ordres d'un autre souverain, voilà un roi incomplet. Dans cette catégorie se rangent les émirs des provinces et les gouverneurs des pays dont se compose le royaume. Nous pouvons en voir de nom- breux exemples dans les empires qui ont une grande étendue; je veux dire que, dans les provinces reculées de chaque empire, on trouve des peuples administrés par des rois qui obéissent tous aux or- dres du gouvernement central. Tels furent les rois sanhadjiens (les Zîrides) sous les Fatémides, les rois zénatiens (les Miknaça, les Ma- ghraoua et les Ifrénides 1 ), qui reconnaissaient tantôt l'autorité des Oméiades (espagnols) et tantôt celle des Fatémides; tels furent les princes persans sous les Abbacides, les émirs et les roisberbers, qui, avant l'islamisme, obéissaient aux Francs, les rois des provinces de la Perse sous la domination d'Alexandre et de son peuple, les Grecs. Nous pourrions en citer bien d'autres exemples. Le lecteur qui vou- dra y regarder avec attention trouvera que nous avons raison. Dieu domine sur ses serviteurs. [Coran, sour. vi, vers. 18.)
Trop de sévérité dans un souverain nuit ordinairement à 1 empire.
Ce n'est ni la personne du sultan, ni sa bonne tournure, ni sa p. 34o. beauté, ni sa belle taille, ni son grand savoir, ni l'élégance de son écriture, ni la pénétration de son esprit qui sont utiles au peuple. Ce sont les rapports qui existent entre lui et ses sujets qui leur sont avan- tageux. En effet, le mot sultan est un terme qui implique un cer- tain rapport, c'est-à-dire une relation qui existe entre deux corré- latifs. Le sultan est, en réalité, celui qui est le maître (ou possesseur) d'un troupeau (de sujets), qui le régit et qui se charge de tout ce qui le concerne. Donc, le sultan est celui qui a des sujets, et les sujets sont ceux qui ont un sultan. La qualité qui lui est propre, en tant qu'il est en relation avec eux, est celle de maîtrise (possession), et signifie qu'il est leur maître. Quand la maîtrise est bonne, ainsi que ses conséquences, le souverain possède toutes les qualités qu'on peut 1 Sur ces dynasties on peut consulter Y Histoire des Berbers.
D'IBN KHALDOUN. 383 désirer. Tant quelle continue bonne et bienfaisante, tout l'avan- tage en est pour les sujets; mauvaise et malfaisante, elle nuit aux sujets et peut amener leur ruine. La bonne maîtrise est donc l'équi- valent de la douceur. Quand un souverain se montre violent, prompt à punir, empressé à rechercher les fautes de ses sujets et à tenir compte de leurs méfaits, le peuple, effrayé et abattu, cherche à se garantir contre la sévérité du prince par le mensonge, la ruse et la tromperie. Cela influe sur le caractère des sujets et devient pour eux une seconde nature; aussi perdent-ils leur droiture naturelle et leurs autres bonnes qualités. Quelquefois ils abandonnent le sultan au moment où il va livrer une bataille ou qu'il s'occupe à repousser ses ennemis; aussi la défense du pays se fait mal, tous les cœurs étant indisposés. D'autrefois ils conspirent contre 1 lui et l'assassinent. Cet événement jette le désordre dans l'Etat et laisse l'empire exposé aux invasions 2. Si, au contraire, son règne tyrannique se prolonge,' le patriotisme de la nation s'affaiblit, et les frontières restent exposées aux insultes, faute de défenseurs. Le souverain qui gouverne ses su- jets avec douceur et les traite avec indulgence gagne leur confiance et s'attire leur amour; ils se rallient tous autour de lui, l'aident avec dévouement à combattre ses ennemis 3, et son autorité se main- tient partout. Le bon caractère du souverain se manifeste 4 dans la P. 34 1.
douceur qu'il montre envers son peuple et dans le zèle qu'il met à le protéger. L'essence de la souveraineté c'est de protéger les su- jets. La douceur et la bonté du sultan paraissent dans l'indulgence qu'il leur montre et dans les soins qu'il met à leur assurer les moyens de vivre; c'est là une bonne manière de gagner leur affection. II faut maintenant savoir qu'un souverain à l'esprit vif et sagace est peu dis- posé à la douceur; cette qualité ne se trouve ordinairement que chez un monarque débonnaire et indulgent. Le moindre défaut d'un sou- verain doué d'une vive intelligence, c'est d'imposer à ses sujets des tâches au-dessus de leurs forces; car il porte ses vues bien au delà 1 Littéral. « et ruine la clôture. » 4 Littéral. « a pour conséquences. » 384 PROLÉGOMÈNES de ce qu'ils peuvent faire et, quand il commence une entreprise, il croit deviner, par sa perspicacité \ les suites qu'elle peut avoir. Son administration est donc funeste au peuple. Le Prophète lui-même a dit: « Réglez votre marche sur celle du plus faible d'entre vous. » A ce sujet, nous rappellerons que la loi n'exige pas dans iin ad- ministrateur une trop grande 2 pénétration d'esprit. Cette maxime est basée sur ce qui arriva à Zîad, fils d'Àbou Sofyah, quand Omar le priva du gouvernement de l'Irac. «Emir des croyants! lui dit Zîad, est-ce pour incapacité ou pour malversation que vous m'avez des- titué? — Ni pour l'un ni pour l'autre, lui répondit Omar; mais je ne veux pas que votre haute intelligence soit un fardeau pour le peuple. » De là on a tiré la conclusion qu'un gouverneur ne devait pas se distinguer par un excès d'intelligence et de pénétration, comme Zîad et Amr Ibn el-Aci. Ces qualités portent à gouverner d'une ma- nière tyrannique et à imposer au peuple des charges qu'il est incapable de supporter. Au reste, nous reviendrons là-dessus vers la fin de cette section. Dieu est le meilleur des maîtres.
De ce qui précède il est évident que, dans un administrateur, une pénétration trop vive est un défaut: c'est un excès d'intelligence, de même que la niaiserie est un excès de naïveté. Or, dans les qualités de l'homme, chaque extrême est également blâmable; le juste milieu P. 342. seul mérite des louanges. Ainsi la générosité tient le milieu entre la prodigalité et l'avarice; la bravoure se place entre la témérité et la lâcheté. Voilà pourquoi 3 on dit d'un homme dont l'intelligence est hors du commun: « C'est un démon (cheïtan), un endiablé (motacheï- tan). » Dieu crée ce qu'il veut.
Sur la dignité de khalife et celle d'imam.
Le caractère véritable de l'empire, c'est d'être une réunion d'hommes fi 1 Pour ^xlLj, lisez A^UstiL. Pour la si- gnitication du mot aaaII, voyez un passage d'El-Motarrezi, cité et traduit par de Sacy dans sa Chrest. arabe, 2* édit. t. III, p. 202.
* Après le mot *ià, les mss. C, D et l'é- dition de Boulac ajoutent <j 3 Pour ftvA^j, lisez tôjfrij.
D'IBN KHALDOUN. 385 produite par la forée des choses et rendue nécessaire par l'esprit de domination et de force qui provient de l'appétit irascible et de l'animalité 1. Quand l'empire est fondé, les ordres du souverain s'écartent très-souvent de l'équité et nuisent au bien-être matériel de ses peuples. En effet, il leur impose ordinairement des charges qu'ils sont incapables de porter, et cela dans le but d'avancer ses pro- jets ou de satisfaire à ses passions. H est vrai que (dans chaque dy- nastie) cette manière d'agir varie de souverain à souverain, selon la nature de leurs desseins. Dans tous les cas, le peuple se prête dif- ficilement à la soumission; ensuite il commence à désobéir; ce qui amène des révoltes et des combats. Alors le prince se voit obligé d'adop- ter un code de lois que les sujets acceptent et dont ils consentent à respecter les prescriptions. C'est ce qui est arrivé aux Perses et à d'autres peuples. Une dynastie qui ne se sert pas de ce moyen de gouverner ne saurait accomplir ses projets ni établir sa domination sur une base solide. Telle est la loi que Dieu a posée. Si ce code a été dressé par les sages, les prud'hommes et les grands de l'empire, il offre un système de lois fondées sur la raison; s'il émane de Dieu, qui l'aura fait promulguer par un législateur divinement inspiré, il renferme une suite de règlements basés sur la religion et profitables aux hommes, non- seulement dans cette vie, mais dans l'autre, p. 343.
Car l'homme n'a pas été créé uniquement pour ce monde; la vie d'ici- bas n'est que vanité et illusion, puisqu'elle se termine par la mort. Dieu nous dit encore à présent: Pensez-vous que ce fut par un simple jeu que nous vous avons créés? [Coran, sour. xxni, vers. 1 x 7.) L'homme a été mis au monde pour pratiquer la religion, qui doit le conduire au bonheur, dans la vie future, par la voie de Dieu, maître de ce qui est dans les deux et sur la terre. (Coran, sour. xlii, vers. 53.) Les hommes ont reçu divers recueils de lois révélées, servant à les diriger vers la vérité et à fixer leurs devoirs dans tout ce qui se rapporte à 1 En arabe, on désigne l'appétit irascible Ces termes se retrouveront dans les cha- (&v{iàs) par le ternie o~û-c ou, et pitres suivants, Prolégomènes. à 9 386 PROLÉGOMÈNES leurs pareils et à la religion, La royauté, institution qui dérive natu- rellement de la réunion des hommes en société, y trouva aussi des prescriptions pour la régler, et qui lui donnèrent un caractère reli- gieux, afin que toutes les institutions humaines fussent placées sous le contrôle de la loi divine. Aux yeux de cette loi, l'oppression, l'em- ploi delà force brutale, les outrages que l'on commet lorsqu'on donne carrière à sa colère, sont des actes tyranniques et répréhensibles. Les lois qui émanent de la sagesse humaine réprouvent aussi ces actes; mais tout ce qu'elles prescrivent de contraire aux prévisions de la loi divine 1 mérite condamnation. En effet, c'est essayer de voir sans le secours de la lumière de Dieu, et celui à qui Dieu ri a pas départi sa lumière reste dans les ténèbres. (Coran, sour. xxiv, vers. 4o.) D'ailleurs, le législateur inspiré sait mieux que personne ce qui convient au bonheur des hommes, puisqu'il connaît ce qui leur est caché, c'est- à-dire les choses de l'autre vie. Au reste, les œuvres de chaque indi- vidu, qu'il soit roi ou sujet, se présenteront toutes devant lui au jour de la résurrection: Ce sont vos actions qui se présenteront devant vous, a dit le Prophète. Les lois d'origine humaine n'ont en vue que le bien* être des hommes en ce bas monde; ils connaissent ï extérieur de ce monde (Coran, sour. xxx, vers. 6); mais les lois d'origine divine ont pour but de leur assurer le bonheur dans Fautre. Les lois émanées de Dieu imposent (au souverain) l'obligation de porteries hommes à observer ce qu'elles prescrivent relativement à leurs intérêts dans ce monde et dans l'autre. Pour faire exécuter cette prescription, il faut un pro- p. 344. phète, ou un homme qui tienne la place d'un prophète; tels sont les khalifes. Le lecteur comprend maintenant la nature du khalifat; il voit que la royauté pure est une institution conforme à la nature hu- maine, et qu'elle oblige la communauté à travailler pour accomplir les projets et satisfaire aux passions du souverain; il reconnaît que le gouvernement réglé par des lois sert à diriger la communauté selon les vues de la raison, afin que le peuple jouisse des biens du 1 Dans l'édition de Boulac et dans deux ne se trouvent pas. On a eu tort de de nos manuscrits, les mots^JâJ ^ les supprimer.
D'IBN KHALDOUN. 387 monde et se garantisse contre ce qui pourrait lui nuire; il sait que le khalifat dirige les hommes selon la loi divine, afin d'assurer leur bon- heur dans l'autre vie; car, en ce qui regarde les biens de ce monde-ci, le législateur inspiré les rattache à ceux de la vie future. Donc le khalife est, en réalité, le lieutenant du législateur inspiré, chargé de maintenir la religion et de s'en servir pour gouverner le monde. Plus tard, quand nous reviendrons sur ces matières, le lecteur pourra les étudier et les bien comprendre. Le sage, le savant, c'est Dieu, (Coran, sour. xn, vers. 101.)
De la diversité d'opinions qui existe au sujet du khalifat, et des qualités qu'un khalife doit posséder.
Nous avons dit que cette dignité n'est, en réalité, qu'une lieute- nance. Celui qui en est revêtu remplace Je législateur inspiré, étant chargé de maintenir la religion, et, par ce moyen, de gouverner le monde. [Cet office 1 est désigné indifféremment par les mots khî- lafa (khalifat, ou lieutenance) et imama (imamat). On donne à celui qui le remplit les titres de khalife et d'imam; on l'intitula aussi sultan, dans les derniers siècles, lorsqu'il y avait plusieurs khalifes con- temporains. Diverses nations éloignées les unes des autres, ne trouvant personne qui possédât toutes les qualités requises dans un khalife, se voyaient obligées de conférer cette dignité à quiconque s'emparait du pouvoir chez elles.]
On a nommé le khalife imam, parce qu'on l'a assimilé à l'imam qui dirige la prière publique, et dont les mouvements sont imités par toute la congrégation. De là provient l'emploi du terme grand ima- mat pour désigner la qualité de khalife. On adopta d'abord le mot khalife, parce que ce chef remplaça le Prophète auprès du peuple. On peut dire le khalife sans aucune addition, ou bien le khalife du Pro- phète de Dieu. Quelques personnes avaient d'abord employé le titre de khalifat Allah « le lieutenant de Dieu; »mais cela donna lieu à une con- 1 Ce passage mis entre des parenthèses ne se trouve ni dans l'édition de Bouîac, ni dans les manuscrits G et D.
388 PROLÉGOMÈNES P. 345. troverse: ceux qui admettaient cette forme s'appuyaient sur le fait que Dieu avait accordé aux hommes la lieutenance universelle (sur toutes les créatures). Il a dit, par exemple: Je vais instituer un lieutenant sur la terre {Coran, sour. h, vers. 28), et: // vous a institués comme ses lieutenants sur la terre. (Coran, sour. vi, vers. 1 65.) La plupart des docteurs repoussent cependant l'emploi de ce titre, en déclarant que la signification des versets qu'on cite ne l'autorise pas. Us s'appuient aussi sur la parole d'Abou Bekr, qui défendit aux musulmans 1 de l'appeler lieutenant de Dieu. «Je ne suis pas son lieutenant, leur dit- il, mais le lieutenant de l'Apôtre de Dieu. » Celui qui est absent, disent-ils encore, peut seul avoir un lieutenant; celui qui est toujours présent n'en a aucun besoin.
L'établissement d'un imam est une chose d'obligation; la loi, se fondant sur l'accord général des compagnons du Prophète et de leurs disciples, en a déclaré la nécessité. Aussitôt après la mort du Pro- phète, ses compagnons s'empressèrent de prêter le serment de fidélité à Abou Bekr et de lui confier la direction de toutes leurs affaires. Cet exemple fut suivi pendant les siècles suivants, de sorte que les hommes ne restèrent jamais abandonnés à eux-mêmes. Cet accord général (des peuples) prouve encore la nécessité d'un imam. Quelques docteurs ont enseigné que cette nécessité se comprend par le simple raison- nement, et que l'accord général dont il s'agit est le résultat d'un jugement fondé sur la raison. « La simple raison, disent-ils, suffit pour démontrer la nécessité de l'imamat. Les hommes sont obligés de vivre en société; s'ils se tenaient isolés les uns des autres, ils ne sauraient exister. Or la réunion des hommes en société et la diversité de leurs intérêts amènent des conflits, et, tant qu'il ne s'y trouve pas un mo- dérateur pour les contenir, ces querelles aboutissent à des combats. Un tel état de choses menace l'existence de l'espèce entière. Or la conservation de l'espèce est un des principaux buts de la loi divine. » Ce raisonnement est identiquement celui qu'employaient 2 les phi- losophes, lorsqu'ils voulaient démontrer que la faculté du prophé- 1 Après y& y ajoutez «Uc. — * Pour làA, lisez D'IBN KHALDOUN. 389 tisme existe nécessairement dans l'espèce humaine, et j'ai déjà indi- qué la faiblesse de leur argument 1. Je n'admets pas le principe qui déclare que rétablissement d'un modérateur auquel tout le peuple doit se soumettre avec confiance et résignation soit ordonné par la loi divine. Le modérateur peut dériver son autorité de la puissance p. 346 que la possession de l'empire lui donne, ou bien des forces dont il se fait appuyer. (Que diraient-ils) s'il s'agissait d'un peuple tel que les Madjous (les pirates normands), qui n'avaient pas reçu une loi révélée, ou d'un peuple chez lequel on n'était jamais allé pour ensei- gner la religion? (Ces gens-là avaient cependant des chefs pour les gouverner.) On peut encore répondre à leur argument d'une autre manière: pour prévenir des conflits, il suffît que chaque individu sache bien que l'injustice lui est défendue par la raison. Lorsqu'ils disent que des contestations n'ont pas lieu dans tel pays, parce que les habitants ont une loi révélée, et que, dans tel autre pays, elles n'arrivent pas parce qu'il y a un imam, leur raisonnement n'a aucune valeur: quelques chefs puissants suffiraient, tout aussi bien qu'un imam, à maintenir le bon ordre; le peuple lui-même pourrait le faire, si l'on s'accordait à éviter les contestations et à ne pas se nuire mu- tuellement. La conclusion que ces docteurs tirent de leurs prémisses n'a donc aucune valeur. Du reste, leur argument aboutit à ce principe: Ce qui fait comprendre la nécessité d'un imam, cest la loi; c'est-à- dire, l'accord général dont nous avons parlé plus haut.
Quelques personnes entretiennent au sujet de l'imamat une opi- nion toute particulière. Ni la loi ni la raison, disent-ils, ne démontre la nécessité d'un tel office. Certains Motazelites opiniâtres, quelques Kharedjites et d'autres individus ont professé cette doctrine. Selon eux, le seul devoir 2 de l'imam c'est d'exécuter les prescriptions de la loi; or si le peuple s'accorde à suivre les règles de la justice et à faire exécuter la loi de Dieu, l'établissement dun imam n'est pas nécessaire; puisqu'on peut très-bien se passer d'une tel chef. Pour 390 PROLÉGOMÈNES réfuter cette opinion, l'accord général de tous les peuples musul- mans aurait suffi, mais les horiimes qui la professaient avaient tant de haine pour la souveraineté et pour ses abus, tels que l'ambition, l'esprit de la domination et l'amour des biens du monde, qu'ils embrassèrent le principe de l'inutilité de l'imamat. Ils furent d'autant plus portés à rejeter cette institution, qu'ils trouvèrent dans la loi une foule de passages dirigés contre ces abus et contre ceux qui les pratiquent. Or nous devons faire observer que la loi ne condamne pas la souveraineté ni celui qui l'exerce; elle n'en blâme que les abus, c'est-à-dire, la tyrannie, l'injustice et la sensualité. Personne ne doute P. 347. que la loi ne réprouve les vices qui naissent de la souveraineté, de même qu'elle loue la justice, la modération, le zèle à maintenir les prescriptions de la religion et à la défendre; mais ces vertus peuvent aussi résulter de la souveraineté, et la loi leur assigne une récom- pense. Il est donc évident que la loi ne condamne pas la souveraineté en elle-même, mais certaines choses qui en dérivent; elle ne cherche pas à l'abolir, de même qu'en blâmant l'appétit irascible et concu- piscible dans les êtres responsables, elle ne veut pas la suppression totale de ces passions qui, au besoin, peuvent avoir des résultats utiles; elle cherche seulement à leur donner une bonne direction. David et Salomon possédaient un royaume sans pareil; ils étaient