1 Lauieur reproduit ici le poëmc dont (Voyez Histoire des Berbers, t. II, p. A 7 9 el il parle. Je ne le traduis pas, pour la raison suiv. t. III, p. i3 etsuiv.) que j'ai déjà donnée, page vi de cette in- 3 On trouvera, dans Y Histoire des Bertroduction. bers, t. IV, p. 33a et suiv. de la iraduc- * Général en chef de l'armée hafside. tion, le récit de cet événement.
D'IBN KHALDOUN. xliii souverain espagnol dans l'espoir qu'il n'oublierait pas les services que je lui avais rendus.
De mon voyage en Espagne.
Arrivé à Ceuta vers le commencement de Tan 76/i. (octobre, i362 de J. C), je reçus l'accueil le plus empressé du chérif Abou '1-Abbas Ahmed el-Hoceïni, principal personnage de la ville, et allié par ma- riage à la famille des Azéfi. II me logea dans sa maison, vis-à-vis de la grande mosquée, et me traita mieux qu'un souverain n'aurait pu faire. Le soir de mon départ il me donna un nouveau témoignage de son respect, en aidant, de ses propres mains, à lancer à l'eau la barque qui devait me transporter à l'autre bord *.
Débarqué à Djebel el-Feth (Gibraltar), qui appartenait alors au souverain des Mérinides, j'écrivis à Ibn el-Ahmer 5, sultan de Gre- nade, et à son vizir Ibn el-Khatîb, pour les informer de ce qui m'était arrivé, et je partis ensuite pour Grenade* Arrivé à la distance d'une poste de cette capitale, je m'y arrêtai pour passer la nuit, et là je reçus la réponse d'ibn el-Khatîb, dans laquelle il se félicitait du plaisir de me voir, et m'exprimait sa satisfaction de la manière la plus cordiale 3. Le lendemain, huitième jour du premier rebiâ 76A (27 décembre 1 362 de J. C), je m'approchai de la ville, et le sultan, qui s'était empressé de faire tapisser et meubler un de ses pavillons pour ma réception, envoya au-devant de moi une cavalcade d'hon- neur, composée des principaux officiers de la cour. Quand j'arrivai en sa présence, il m'accueillit d'une manière qui montrait combien il reconnaissait mes services, et me revêtit d'une robe d'honneur. Je me retirai ensuite avec le vizir Ibn el-Khatîb, qui me conduisit au logement que l'on m'avait assigné. Dès ce moment le sultan me 1 Je supprime ici quelques renseigne- ments que l'auteur nous donne au sujel de ce cliérîf.
a Mohammed V. Tous les souverains de la dynastie Naceride portaient le surnom de Ibn el-Ahmer « fils du rouge. » — 3 Ibn Klialdoun rapporte ici la lettre du vizir gre- nadin. Elle est écrite dans le style pom- peux et métaphorique qui distingue toute la correspondance de ce ministre.
XLIV PROLÉGOMÈNES plaça au premier rang parmi les personnes de sa société, et me fit son confident, le compagnon de ses promenades et de ses plaisirs.
L'année suivante il m'envoya en mission auprès de Pierre, fils d'Alphonse 1 et roi de Castille. J'étais chargé de faire ratifier le traité de paix 'que ce prince avait conclu avec les princes de l'Espagne mu- sulmane, et, à cet effet, je devais lui olfrirun cadeau composé d'étoffes de soie magnifiques et de chevaux de race, dont les selles etlesbri- des étaient richement brodées en or. Arrivé à Sévillë, où je remar- quai plusieurs monuments de la puissance de mes aïeux, je fus pré- senté au roi chrétien, qui me reçut avec les plus grands honneurs. Il avait déjà su par son médecin, le juif Ibrahim Ibn Zerzer, le rang que tenaient mes ancêtres à Séville, et il lui avait entendu faire mon éloge. Ibn Zerzer, médecin et astronome de premier ordre, m'avait ren- contré à la cour d'Abou Eïnan, qui, ayant eu besoin de ses services, lavait envoyé chercher au palais d'Ibn el-Ahmer. Après la mort de Ridouan, premier ministre de la cour de Grenade 2, il se retira auprès du roi chrétien, qui l'inscrivit sur la liste de ses médecins ordinaires. Le roi Pierre voulut alors me garder auprès de lui; il offrit même de me faire rendre l'héritage de mes ancêtres à Séville, lequel se trouvait alors dans la possession de quelques grands de son empire; mais je m'excusai d'accepter sa proposition, tout en lui faisant lesre- mercîments que méritait une pareille offre, et je continuai à conser- ver ses bonnes grâces. Lors de mon départ, il me donna une monture et des vivres, et l'on me confia une excellente mule, équipée d'une selle et d'une bride garnies d'or, que je devais présenter au sultan de Grenade.
A cette occasion, Ibn el-Ahmer me concéda par lettres patentes, en témoignage de sa haute satisfaction, le village d'El-Bîra (Elvira) 8, 1 Le texte arabe porte iUUgJl ^ o^-W, Petro ben eî-Honche. II s'agit de Pierre le Cruel.
* Le vizir Ridouan fut assassiné par les conjurés qui détrônèrent son souverain, Mohammed V. (Voyez Histoire desBerbers, D'IBN KHALDOUN. xlv situé dans les terrains d'irrigation qui se trouvent dans le Merdj (ou prairie marécageuse) de Grenade. Lë cinquième jour après mon re- tour, on célébra l'anniversaire de la naissance du Prophète; le soir il y eut des réjouissances publiques par ordre du souverain, et un grand festin, où les poètes récitèrent des vers en sa présence, ainsi que cela se pratiquait à la cour des rois du Maghreb. Je lui récitai dans cette réunion un poëme de ma composition. En l'an 765, il célébra la circoncision de son fils par un festin auquel il invita beau- coup de monde de toutes les parties de l'Espagne, et je lus, dans cette assemblée, une pièce de vers analogue à la circonstance.
Établi tranquillement dans ce pays, après avoir abandonné l'A- frique, et jouissant de toute la confiance du sultan, je reportai mes pensées vers la contrée lointaine où les événements avaient jeté ma femme et mes enfants, et, sur ma prière, il chargea un de- ses gens d'aller les chercher à Constantine. Ma famille se rendit à Tlemcen, d'où elle alla s'embarquer sur un navire que le sultan avait expédié d'Almeria et qui était commandé par le chef de sa flotte. Lors de son arrivée à ce port, j'allai à sa rencontre, avec l'autorisation du prince, et je la conduisis à la capitale, où j'avais une maison disposée pour la recevoir. A cette habitation étaient attachés un jardin, des terres cul- tivées et tout ce qui était nécessaire à notre subsistance K Mes ennemis secrets et de vils calomniateurs parvinrent, dans la suite, à éveiller les soupçons du vizir en dirigeant son attention sur mon intimité avec le sultan, et sur l'extrême bienveillance que ce prince me témoignait. Bien qu'il jouît d'une haute influence et qu'il exerçât la plus grande autorité dans l'administration de l'Etat, le vizir ne sut pas écarter de son cœur un sentiment de jalousie dont j'ai pu m'apercevoir à un léger degré de gêne qu'il laissait paraître quand il me voyait. Ce fut dans ces circonstances que je reçus des lettres du sultan Abou Abd-Allah (Mohammed), seigneur de Bougie 2, par lesquelles il m'apprit qu'il avait obtenu possession de cette ville dans 1 Je supprime ici une lettre de compliments adressée par Ibn Khaldoun au vizir Ibn el-Khatîb. — a Voyez ci-devant, p. xxxv.
\LV1 PROLÉGOMÈNES le mois de ramadan 766 (juin 1 364 de J. C), et qu'il désirait mV voir auprès de lui. Je demandai aussitôt au sultan Ibn el-Ahmer la permission d'aller joindre ce prinee; mais en considération de l'ami- tié que je portais à Ibn el-Khatîb, je lui cachai la conduite de ce vizir. Il consentit avec un vif regret à mon départ, et, quand je lui fis mes adieux, jl me pourvut de tout ce qui était nécessaire pour mon voyage. Il me donna aussi une lettre de congé (ou passe-port çjyA^J! p^w^>), qu'il avait fait dresser par le vizir Ibn el-Khatîb l.
L'émir Abou Abd-AUah Mohammed, seigneur de Bougie, s'était rendu au sultan Abou Eïnan, en Tan i3Ô2. Son cousin, l'émir Abou '1-Abbas, seigneur de Constantine, tomba au pou- voir du même sultan, en 1 357. Le premier fut conduit à Fez, où il resta sous la surveillance du gouvernement mérinide, et le second fut enfermé dans la citadelle de Ceuta, où on le retint prisonnier jusqu'à l'époque où le sultan Abou Salem débar r qua en Afrique, avec l'intention de s'emparer du trône du Maghreb. Ce prince lui rendit alors la liberté et l'emmena avec lui à Fez, d'où il ne tarda pas à l'envoyer en Ifrîkiya avec l'émir Abou Abd-Alîah. Ibn Khaldoun rapporte ici toutes ces circonstances avec de longs détails que je supprime; le lecteur pourra les retrouver dans Y Histoire des Berbers, tomes III et IV de la traduction.
1 Ce document est trop long pour être lui fournir le logement et tout ce dont il reproduit ici; il est rédigé en prose rimée aura besoin dans son voyage. Cette pièce et écrit dans un style très-recherché. Le porte la date du 19 djomada premier 766 sultan y fait un grand éloge d'Ibn Khal- (i3 février i365 de J. C). Après la date, doun, et ordonne à tous les chefs, cheikhs le sultan avait tracé de sa propre main cet de tribus et autres serviteurs de l'État, alama: ^>, c'est-à-dire, « ceci est au- de lui prêter aide et assistance, et de thentique. 1 D'IBN KHÀLDOUN.
XLVII De mon voyage d'Espagne à Bougie, où je deviens hadjeb avec une autorité absolue.
Ce fut principalement par mes démarches auprès des intimes du sultan Abou Salem, et auprès des gens de plume admis à la cour, que les émirs hafsides obtinrent l'autorisation de rentrer dans leur pays. Abou Abd-Allah me donna en partant une pièce écrite de sa main, par laquelle il s'engagea à me prendre pour hadjeb aussitôt qu'il rentrerait en possession de Bougie. Dans nos royaumes de la Mauritanie » la hidjaba, ou office de hadjeb, consiste à diriger, seul et sans contrôle, l'administration de l'Etat, et à servir d'intermé- diaire entre le sultan et ses grands officiers. Je fis accompagner l'émir Abou Abd- Allah par mon frère cadet, Yahya, que je chargeai cle remplir, par intérim, les devoirs de cette charge.
Ensuite eurent lieu mon voyage en Espagne, mon séjour dans ce pays, et le refroidissement d'ibn el-Khatîb à mon égard. J'appris alors qn'Abou Abd-Allah avait enlevé Bougie à son oncle (le sultan Abou Ishac), au mois de ramadan 765 (juin 1 364 de J. C), et je reçus de cet émir une lettre par laquelle il me pressait d'aller le joindre. Je pris sur-le-champ la résolution de partir; mais le sultan Ibn el-Ahmer (Mohammed V), ne se doutant pas de la mésintelli- gence qui régnait entre son vizir et moi, s'opposa à mon projet. J'in- sistai toutefois d'une manière si tenace, qu'il y donna son consente- ment et me combla de marques de sa bienveillance. Vers le milieu de l'an 766 (février-mars 1 365 de J. G.), je m'embarquai au port d'Almeria, et, après quatre jours de navigation, j'arrivai à Bougie, où le sultan Abou Abd-Allah avait fait de grands préparatifs pour me recevoir. Tous les fonctionnaires de l'Etat vinrent à cheval au-devant de moi; les habitants de la ville se précipitèrent de tous les côtés pour me toucher et me baiser la main; c'était vraiment un jour de fête! Quand j'entrai chez le sultan, il se répandit en souhaits pour mon bonheur, me combla de remercîments, et me revêtit d'une robe d'honneur. Le lendemain une députation, composée des prin- cipaux officiers de l'empire, se présenta à ma porte pour me compli- XLVlll PROLEGOMENES XLVlll PROLEGOMENES menter de la part du souverain. Je pris alors les rênes du gouverne- ment, et je m'appliquai avec zèle à organiser l'administration et à bien conduire les affaires de l'Etat. Le sultan ni ayant désigné pour remplir les fonctions de prédicateur à la grande mosquée de lacasaba (citadelle), je m'y rendais régulièrement tous les matins, après avoir expédié les affaires publiques, et j'y passais le reste de la journée à enseigner la jurisprudence.
Il survint alors une guerre entre le sultan, mon maître, et son cousin, l'émir Abou '1-Abbas, seigneur de Constantine, guerre allumée par des conflits qui avaient pour cause d'incertitude de la ligne fron- tière qui séparait les deux Etats. Les Douaouida, Arabes nomades cantonnés dans cette partie du pays, entretenaient le feu de la dis- corde, et chaque année les troupes des deux sultans en venaient aux mains. L'an 766 (i364> i365), les deux armées, commandées parleurs souverains respectifs, se rencontrèrent dans le Ferdjîoua 1, et le sultan Abou Abd-Allah, ayant essuyé une défaite, rentra à Bou- gie, après avoir dépensé en subsides aux Arabes l'argent que j'avais amassé pour son service. Gomme le nerf de la guerre lui faisait dé- faut, il m'envoya contre les tribus berbères qui, retranchées dans leurs montagnes, avaient refusé, pendant quelques années, d'ac- quitter les impôts. Ayant envahi et dévasté leur pays, je les obligeai à donner des otages pour assurer le payement entier des contribu- tions. Cet argent nous fut très-utile. En Tan 767, le sultan Abou '1-Ab- bas envahit le territoire de Bougie, après avoir entamé une corres- pondance avec les habitants de la ville. Gomme la sévérité d'Abou Abd-Allah y avait indisposé les esprits, ils répondirent au sultan en se déclarant prêts à reconnaître son autorité; et leur souverain, qui ve- nait d'en sortir pour repousser son adversaire, et qui avait établi son camp sur le mont Lebzou 2, s'y laissa surprendre et perdit la vie. Pendant qu'Abou '1-Abbas marchait sur la ville, dans l'espoir 1 Le caïdat du Ferdjîoua est situé au 1 Probablement la montagne qui donord-est de Sélif et à l'ouest de Constan- mine le défilé d'Akbou ou Tîklat, dans la Une. ' vallée de Bougie.
D'IBN KHALDOUN.
"XL1X que les habitants tiendraient leur promesse, une partie d'entre eux vint me trouver à la casaba, et m'invita à proclamer un des enfants d'Abou Abd-Allab. Ne voulant pas me prêter à cette proposition, je sortis de la ville et me rendis auprès du sultan Abou 'l-Abbas, dont je reçus un excellent accueil. Je le mis en possession de Bougie, et les affaires reprirent aussitôt leur train ordinaire.
Peu de temps après, je m'aperçus qu'on travaillait à me desservir auprès du sultan, en me représentant comme un homme très-dan- gereux, et je me décidai à demander mon congé. Comme ce prince s'était engagé à me laisser partir quand je le voudrais, il y donna son consentement avec quelque hésitation, et je me rendis chez Yacoub Ibn Ali, chef des Arabes Douaouïda, lequel se tenait alors dans le Maghreb. Le sultan changea aussitôt de sentiments à mon égard; il fit emprisonner mon frère à Bône, et fouiller nos maisons, dans le vain espoir d'y trouver des trésors. Je quittai alors les tribus dont Yacoub était le chef, et me dirigeai du côté de Biskera, où je comp- tais être bien accueilli par mon ancien ami Ahmed Ibn Youçof Ibn Mozni, dont j'avais aussi connu le père. Mon attente ne fut pas trom- pée; ce cheikh me reçut avec plaisir, et m'aida de son argent et de son influence.
Je passe au service du sultan Abou-Hamniou, seigneur de Tlemcen.
Le sultan Abou Hammou, ayant pris la résolution de marcher contre Bougie 1, m'écrivit d'aller le joindre, car il avait appris mon départ de cette ville, l'arrestation de mon frère et de ma famille par les ordres d'Abou '1-Abbas, et la confiscation de mes biens. Gomme je voyais les affaires s'embrouiller, je n'acceptai pas son invitation, et, lui ayant adressé mes excuses, je passai encore quelque temps au 1 Quand la nouvelle de la prise de Bougie et de la mort du sultan Abou Abd- Allah parvint aux oreilles de son gendre, Abou Hammou l'Abd el Ouadîte, sultan de Tlem- cen, ce prince en fut tellement courroucé Prolégomènes.
qu'il marcha contre Abou l-Abbas et le força de s'enfermer dans la ville conquise; mais une suite de trahisons et de revers le firent renoncer à son entreprise, et il rentra à Tlemcen.
G t, PROLÉGOMÈNES milieu des tribus commandées par Yacoub Ibn Ali. M'étant ensuite rendu à Biskera, je descendis chez Ahmed Ibn Youçof Ibn Mozni, Témir de cette ville.
Le sultan Abou Hammou, étant rentré àTlemcen, essaya de ga- gner les Arabes rîahides, dont les Douaouïda faisaient partie, afin de pouvoir envahir le territoire de Bougie avec leur concours et avec l'appui de ses propres troupes. Connaissant les rapports que j'avais eus récemment avec ces nomades 1, et me jugeant digne de sa confiance, il me pria d'aller les réunir sous mes ordres et les amener à son se- cours. Dans une lettre dont je donnerai la copie, et qui renfermait un billet écrit de sa main, il* m'informa qu il m'avait choisi pour remplir auprès de lui les fonctions de hadjeb et d'écrivain de Yalama.
Voici le contenu du billet: «Que Dieu soit loué de ses faveurs et remercié de ses bienfaits! Nous faisons savoir à l'honorable légiste Abou Zeïd Abd er-Rahman Ibn Kbaldoun, que Dieu le tienne en sa garde! qu'il est invité à se rendre auprès de notre personne pour occuper la haute station et la position élevée pour lesquelles nous Tavons choisi, savoir: de te- nir la plume de notre khalifat et d'être mis au rang de nos amis. Signé: le serviteur de Dieu, en qui il met sa confiance, Mouça, fils de Youçof. Que la grâce de Dieu soit sur lui 2! » Le secrétaire du prince avait inscrit sur ce billet la date du 27 re- Voici la copie de la lettre: «Que Dieu vous exalte, docte légiste, Abou Zeïd, et qu'il vous tienne toujours en sa sainte garde! Etant bien assuré de l'amour iSO-ç* oytf, il faut sans doute insérer ^ fly^ ^l fyS3\ L*Uu Jî JLIj* ' Voici le texte de ce billet: ^M* ^ * f UuJ '!> D'IBN KHALDOUN.
LI que vous portez à notre personne, dù dévouement que vous nous avez montré et de vos bons services dans les temps passés et pré- sents; connaissant aussi les belles qualités de votre âme, le savoir qui vous place au-dessus de toute rivalité, et vos profondes con- naissances dans les sciènees et les belles-lettres, et considérant que le poste de kadjeb auprès de notre Porte sublime, que Dieu exalte 1 est le plus élevé auquel un homme comme vous puisse aspirer, puis- qu'il rapproche de notre personne celui qui l'occupe, et lui ouvre la vue de nos secrets les plus cachés, nous vous avons choisi de plein gré pour le remplir, et nous vous y nommons par notre choix et libre volonté. Faites donc en sorte d'arriver à notre Porte su- blime, que Dieu exalte! afin d'y jouir de la haute position et de l'influence qui vous attendent comme hadjeb, comme dépositaire de nos secrets et comme possesseur du droit honorable d'écrire notre alama. Nous vous promettons l'entière jouissance de tous ces pri- vilèges, ainsi que richesses, honneurs, et notre considération spé- ciale. Sachez bien et soyez assuré que personne ne partagera ces avantages avec vous, et que vous ne serez gêné par la concurrence d'aucun rival. Puisse Dieu, le très-haut, vous protéger, vous favo- riser et vous faire jouir longtemps de ces honneurs 1 Que le salut soit sur vous, ainsi que la miséricorde de Dieu et sa bénédiction 1! » 1 Voici le texte original de cette lettre impériale: lu PROLÉGOMÈNES Ces lettres impériales me furent remises par un vizir chargé de voir les chefs des Douaouïda 1 et de gagner leur appui. Je le secon- dai de tout mon pouvoir, et avec tant de succès, qu'ils consentirent à soutenir le sultan et à se mettre sous ses ordres. Dès lors les prin- cipaux personnages de ces tribus quittèrent le parti d'Abou 'l-Abbas pour entrer au service d'Abou Hammou.
Mon frère Yahya, qui avait effectué son évasion deBône, vint alors àBiskera me rejoindre, et je l'envoyai auprès d'Abou Hammou comme mon lieutenant, ne voulant pas affronter moi-même les périls de cet office. D'ailleurs j'étais revenu des séductions du pouvoir, et, comme j'avais négligé depuis longtemps la culture des sciences, je désirais m'abstenir de la politique pour m'appliquer à l'étude et à l'ensei- gnement 2.
Pendant que le sultan Abou Hammou faisait les préparatifs de l'expédition contre Bougie, et qu'il essayait, par mon entremise, de s'attacher les tribus arabes de Rîah, il fit une alliance avec le sultan de Tunis, Abou Ishac, fils d'Abou Bekr, le Hafside. Ce prince était d'au- tant plus disposé à écouter la proposition du souverain de Tlemcen, qu'il détestait Abou '1-Abbas, le seigneur de Bougie et de Constantine. En effet, rien de plus naturel: Abou '1-Abbas était non-seulement son neveu, mais son rival, et avait pris possession d'une partie du royaume. A tout moment les envoyés d'Abou Hammou traversaient Biskera pendant que j'y étais, et la correspondance que j'entretenais avec les deux souverains contribua à cimenter leur union.
L'expédition contre Bougie ayant complètement manqué, Abou Zîan 3, cousin (et rival) d'Abou Hammou, fit une incursion dans le 1 Les tribus rîahides.
* Pendant son séjour h Biskera, Ibn Khaldoun reçut d'Ibn el-Khatîb, vizir du roi de Grenade, trois lettres remplies de compliments et de protestations d'amitié. Elles sont écrites dans le style orné et ca- dencé que les Arabes appellent sedjâ; et notre auteur avoue que, s'il n'adopta pas le même style dans sa réponse, c'était pour ne pas trahir son infériorité comme écri- vain. Il donne le texte de toutes ces lettres; mais, comme elles ne renferment rien de bien important, il n'est pas nécessaire d'en insérer ici la traduction.
5 Ce prince essaya pendant plusieurs an- nées de s'emparer du royaume deTlemcen.
D'IBN KHALDOUN. lui territoire de Tlemeen, mais, n'ayant rien pu effectuer, il se réfugia chez les Hoseïn l. Cette tribu l'ayant pris sous sa protection, la guerre civile menaça d'embraser tout le Maghreb central. Vers le milieu de l'an 769, Abou Hammou, qui était parvenu à réunir sous ses dra- peaux un grand nombre de guerriers rîahides, se mit en marche pour attaquer les Hoseïn et Abou Zîan, qui s'étaient réfugiés dans la mon- tagne de Tîteri 2. 11 me fit alors tenir l'ordre de réunir les Douaouïda afin d'empêcher l'ennemi d'effectuer sa retraite du côté du désert. Il écrivit aussi à Yacoub Ibn Ali, chef des Aoulad Mohammed, et à Othman Ibn Youçof, chef des Aoulad Sebâ, ainsi qu'à Ibn Mozni (émir de Biskera), les invitant à soutenir les Dbuaouïda.
Nous prîmes position àEl-Guetfa 3, au midi de Tîteri, et le sultan bloqua les Hoseïn du côté du Tell. Il avait le projet, aussitôt cette expédition terminée, de réunir les deux corps d'armée et de marcher sur Bougie. Abou '1-Abbas, le souverain de cette ville, ayant appris l'intention d'Abou Hammou, rallia autour de lui les autres tribus rîahides, qui s'étaient jusqu'alors tenues à l'écart, et alla camper au col d'El-Cassab 4, sur la route qui conduit à El-Mecîla.
Pendant que nous occupions la position qu'Abou Hammou nous avait assignée, ses adversaires de la tribu de Zoghba, savoir: Khaled Ibn Amer, chef des Beni-Amer, et les Aoulad Arîf, chefs de la tribu de Soueïd, marchaient sur El-Guetfa, avec l'intention de nous atta- quer. A cette nouvelle les Douaouïda prirent la fuite et nous mirent dans la nécessité de reculer jusqu'à El-Mecîla et de là dans la pro- vince du Zab, Les Zoghba, s'étant portés en avant jusqu'à Tîteri, 1 Le pays des Hoseïn se composait de toute la province de Tilteri, depuis le Hamza jusqu'à Miliana, et de là jusqu'au désert.
' Appelée maintenant le Kef el-Akkdar. (Voyez, sur la position de celle montagne, Y Histoire des Berbers, t. II,p.4go,4gi.)
3 Guelfa (UlLûJI) est situé à environ . huit kilomètres sud du Kef el-Akhdar. Sur quelques cartes, ce nom est incorrectement écrit Guelfa.
4 Le défilé d'El-Cassab est situé en amont de la rivière qui passe auprès d'El- Mecîla et qui, en quittant cette ville, va se perdre dans les sables du Hodna. 11 com- mence à quatre lieues nord d'El-Mecîla, et s'étend sur une longueur de cinq lieues, en se dirigeant vers le Medjana.
uv PROLÉGOMÈNES effectuèrent leur jonction avec les Hoseïn et Abou Zîan, enlevèrent de vive force le camp d'Abou Hammou et le forcèrent à chercher un refuge dans Tlemcen.
Dès lors ce prince essaya, pendant quelques années, de gagner les Zoghba et les Rîah, espérant recouvrer, avec leur secours, les terri- toires qu'il avait perdus, vaincre son cousin et prendre sa revanche dans une nouvelle expédition contre Bougie. De mon côté, je conti- nuai à le servir en m'efforçant de lui assurer l'alliance des Douaouïda, d'Abou Ishac, sultan de Tunis et de Khaled, fils et successeur de celui-ci.
Abou Hammou, étant enfin parvenu à faire reconnaître son autorité aux Zoghba (tribu dont les Hoseïn formaient une fraction), et à les réunir sous ses ordres, quitta Tlemcen vers la fin de l'année 771 (juillet 1370 de J. G.), dans le dessein de se venger des échecs qu'il avait éprouvés à Bougie et à Tîteri 1. J'allai à sa rencontre à El- Bat'ha, où je lui présentai une députation des Douaouïda. Il leur donna rendez-vous à Alger et les congédia. Je devais aller les re- joindre; mais il me fallut rester à El-Bat'ha pour l'expédition des af- faires et, dans l'intervalle, j'officiai devant le sultan à la solennité de la rupture du jeûne et j'y prononçai la khotba (prône canonique).
Sur ces entrefaites, la nouvelle se répandit que le sultan mérinide Abd el-Aziz s'était emparé de la montagne des Hintata, près de Maroc, après une année de blocus; qu'il en avait fait prisonnier le chef, Amer Ibn Mohammed 2, et lavait conduit à Fez pour être mis à mort dans les tourments. Nous apprîmes aussi que ce prince avait l'inten- tion de marcher sur Tlemcen, afin de tirer vengeance d'Abou Ham- mou, qui, pendant que l'on assiégeait Amer dans la montagne, avait fait des incursions dans le territoire mérinilde. A la réception de ces nouvelles, Abou Hammou renonça à l'expédition dont il faisait les préparatifs, et, s' étant décidé à se retirer dans le désert, auprès des 1 Voyez Histoire des Berbers, tome III, un jeune prince mérinide nommé Tache- p. 458, fin. (Histoire des Berbers, t. II, p. 266, et 5 Ce chef avait voulu mettre sur le Irône l. IV, p. J76.)
D'IBN KHALDOUN. lv Beni Amer, il rentra à TIemcen afin d'y faire ses préparatifs de départ. Ayant rassemblé ses partisans, il fit charger ses bagages et célébra en- suite la fête du sacrifice l.
Je vis alors qu'il me serait très-difficile de passer chez les Rîah, où je devais nie rendre; sachant aussi que la guerre devenait immi- nente et que toutes les routes étaient occupées par l'ennemi, je pris la résolution de passer enEspagne. Je partis avec l'autorisation d'Abou Hammou, qui me chargea d'une lettre pour le sultan de Grenade. Arrivé au pprt de Honeïn 2, j'appris que le sultan mérinide s'était avancé avec son armée jusqu'à Tèza 3, et qu'Abou Hammou venait de prendre le chemin d'EI-Bat'ha afin d'atteindre le désert. Comme je ne trouvai à Honeïn aucun bâtiment pour me transporter en Espagne, je ne me préoccupai plus démon voyage, et ce fut alors qu'un misé- rable écrivit au sultan Abd el-Azîz, lui annonçant que j'étais à Honeïn, porteur d'un dépôt précieux que je devais remettre au souverain espagnol de la part d'Abou Hammou. Le sultan mérinide fit aussitôt partir de Tèza un détachement de troupes pour m'enlever ce prétendu trésor, et il continua sa marche sur TIemcen. Le détachement me trouva à Honeïn, et, comme on ne découvrit rien, on me mena devant le sultan, qui était arrivé aux environs de TIemcen. Ce prince m'inter- rogea au sujet du dépôt, et, quand je lui eus fait comprendre la vé- rité, il me fit des reproches d'avoir quitté le service de sa famille. Je m'excusai en rejetant le blâme sur le régent Omar Ibn Abd-Allah \ et je vis ma déclaration confirmée par celles de Ouenzemmar Ibn Arîf, conseiller intime du sultan, et d'Omar Ibn Mesaoud, son vizir.
Pendant notre entretien il me demanda des renseignements sur Bougie, et, comme il me laissait entrevoir son envie de s'emparer de cette ville, je lui démontrai que cela serait très-facile. Mes paroles lui firent beaucoup de plaisir, et le lendemain il donna l'ordre de 1 Cette fête a lieu le 10 du mois de Taza par les Marocains, est située à moidhou '1-hiddja. lié chemin de Fez au Molouïa.
8 Cette ville, dont le nom se prononce trois années auparavant.
lvi PROLÉGOMÈNES me mettre en liberté. Je me rendis aussitôt au couvent du saint cheikh Bou Medîn \ voulant échapper au tracas des affaires mon- daines et me dévouer à l'étude, tant qu'on me laisserait tranquille.
J'embrasse le parti du sultan Abd el-Azîz, souverain du Maghreb (Maroc).
Quand Abou Hammou reçut la nouvelle de l'occupation de Tlem- een par le sultan Abd el-Azîz, il se hâta de quitter El-Bat'ha avec sa famille et ses partisans, les Beni Amer, afin de passer dans le terri- toire occupé par les tribus rîahides. Le sultan envoya à la poursuite des fugitifs un corps d'armée sous les ordres de son vizir Abou Bekr Ibn Ghazi, et réussit, par l'entremise de son conseiller dévoué, Ouenzemmar Ibn Arîf, à gagner l'appui des tribus zogbiennes et ma- kiliennes. Se rappelant alors l'influence que j'exerçais sur les chefs des tribus rîahides, il se décida à m' envoyer auprès d'elles afin de les gagner à sa cause. J'étais alors installé dans le couvent de Bou Medîn, avec l'intention de renoncer au monde, et j'avais déjà commencé un cours d'enseignement quand je reçus du sultan l'invitation de me rendre auprès de lui* Il m'accueillit avec tant de bonté que je ne pus refuser la mis- sion dont il voulait me charger; il me revêtit d'une robe d'honneur et me donna un cheval; puis il écrivit aux chefs des Douaouïda que ce serait désormais par mon canal qu'il leur transmettrait ses ordres. Dans d'autres lettres adressées à Yaeoub Ibn Ali et à Ibn Mozni, il leur recommanda de me seconder et de faire en sorte qu'Abou Hammou quittât les Beni Amer pour passer dans la tribu de Yacoub Ibn Ali 2. Au jour d'Achoura de l'an 772 (commencement d'août 1 370 de J. C), je pris congé du souverain et me rendis à El-Bat'ha, 1 Le tombeau d'Abou Medyen, vulgai- rement appelé Boa Medîn, est à deux ki- lomètres sud-est de Tlemcen. Son couvent ou collège, appelé El-Obhad «les adora- teurs, » est toujours fréquenté; sa mosquée et son célèbre cimetière s'y voient en- core. Dans la Vie du vizir Liçan ed-Dîn Ibn el-Khatîb (manuscrit de la Bibliothè- que impériale, ancien fonds arabe, n° 769, fol. 1 3 1 v° et suiv.) se trouve une notice biographique de ce marabout célèbre.
* Le sultan mérinide voulait sans doute faire surveiller Abou Hammou par les Beni Yacoub et même le faire arrêter.
D'IBN KHALDOUN. lvii