aident alors à soutenir la vraie religion et à mériter le bonheur dans l'autre vie.
Quand l'influence de la vie nomade et de la pénurie existe dans toute sa force, l'esprit de corps porte naturellement la tribu vers l'établissement d'un empire et lui inspire la passion de dominer et Compagnons, mourut environ cinquante ans après l'hégire ( vers Fan 670 de 1 Saad Ibn Abi Oueccas, un des dix pré- destinés, mourut vers l'an 5o de l'hégire.
1 Plusieurs localités de l'Arabie por- taient ce nom. Celle dont il est question ici était à dix milles de Médine. Prolégomènes.
3 El-Micdad Ibn el-Asoued, de la tribu de Kinda, fut un des principaux Compa- gnons. Il mourut l'an 33 de l'hégire.
4 Yala Ibn Monya, un des Compagnons de Mahomet, fut tué l'an 37 de l'hégire, à la bataille de Siffîn. Dans le texte arabe, lisez aaâ>o.
B Après insérez ^i.
53 418 PROLÉGOMÈNES de comprimer» Le régime impérial est alors pour le peuple une source de bien-être et de richesses. L'esprit de la domination ne se laisse pas encore exciter par les vanités du monde, et la force ne s'emploie qu'au service de la religion et de la vérité.
Lorsque l'esprit de parti eut fait éclater la guerre civile entre Ali et Moaouïa, chacun de ces princes croyait marcher dans la vraie voie et travailler de son mieux pour faire triompher la bonne cause. En se combattant, ils ne visaient pas aux biens de ce monde ni à ses vanités; ils n'agissaient pas sous l'influence de la haine, comme on serait tenté de le supposer, et comme les impies s'empressent de le dé- clarer. Chacun d'eux, ayant sa manière de soutenir le bon droit, con- trariait nécessairement les projets de l'autre, et la guerre fut la con- séquence de leur dissentiment. Celui qui eut raison fut Ali, mais Moaouïa n'était pas poussé par des vues ambitieuses: il croyait bien faire et se trompa. Tous les deux agissaient avec les meilleures in- tentions 1. Comme la possession de l'empire porte naturellement vers l'autocratie, vers le gouvernement d'un seul, Moaouïa et ses amis ne purent résister à cet entraînement, auquel, du reste, l'esprit de parti donne toujours une grande force. Les Oméiades et même les per- sonnes qui n'avaient pas suivi la fortune de ce chef, subirent cet en- traînement, se rallièrent autour de Moaouïa et s'exposèrent à la mort pour le défendre. S'il avait cherché à donner une autre direction aux esprits et à contrarier l'opinion publique, qui souhaitait un gouverne- ment autocratique, il aurait semé la discorde dans la communauté. Il était pour lui beaucoup plus important de maintenir l'union dans la nation que d'adopter un arrangement qui aurait excité 2 une grande opposition.
Omar Ibn Abd el-Azîz (le huitième khalife oméîade), ayant vu El- 1 C'est, sans doute, l'opinion des doc- teurs orthodoxes qu'lbn Khaldoun nous présente ici. Il n'osait pas convenir que Moaouïa avait été un ambitieux, et que sa lutte avec Ali avait surtout pour objel de rendre au parti aristocratique de la Mec- que Je pouvoir que Mohammed lui avait enlevé. (Voy. ci-après, p. 43o,, note.) * Le sens exige la suppression du mol D'IBN KHALDOUN. 419 Cacem \ fils de Mohammed et petit-fils d'Abou Bekr, s'écria: « Si j'avais le pouvoir, je confierais le khalifat à celui-là! » 11 l'aurait cer- tainement fait s'il n'avait pas craint de mécontenter les Oméiades, famille qui avait toute l'autorité entre les mains. Il ne pouvait pas leur enlever le pouvoir sans mettre la division dans l'empire. Cet entraînement à préférer la souveraineté d'un seul est le résultat iné- vitable des tiraillements que l'esprit de parti fait naître dans un gou- vernement monarchique. Lors de l'établissement d'un empire gou- verné par un chef unique^ ainsi que nous l'avons posé en principe, si ce chef profite de sa position pour soutenir de toutes les manières la cause de la vérité, il ne mérite aucun reproche. Salomon, ainsi que son père David, exerçait seul le haut commandement chez les Israélites; car cet empire exigeait, par sa nature, l'établissement d'un autocrate. Or tout le monde sait que ces deux monarques étaient pro- phètes et hommes de bien. Moaouïa légua l'autorité souveraine à Ye- zîd, afin d'éviter la guerre civile; il savait que les Oméiades ne consen- tiraient jamais à laisser sortir le pouvoir de leur famille. S'il avait choisi un autre successeur que Yezîd, il les aurait eus tous contre lui, malgré la haute opinion qu'ils avaient de son mérite. On n'a donc pas le droit de mal penser de Moaouïa. A Dien ne plaise que l'on croie Moaouïa capable d'avoir légué le pouvoir à Yezîd, s'il avait su qu'il était un misérable, un vil débauché!
Voyez encore Merouan lbn el-Hakem et son fils (Abd el-Mclek); ils exercèrent tous les deux l'autorité souveraine sans agir comme ces princes qui recherchent les vanités du monde et qui transgressent les règles de la justice. Us avaient, au contraire, les meilleures intentions, et firent leur possible pour les exécuter. Ce fut dans des cas de la p. 372. dernière nécessité qu'ils se laissèrent détourner de cette voie: préoc- cupés des malheurs qui résulteraient d'une scission entre les mu- sulmans, ils tâchèrent de conjurer le danger à quelque prix que ce fût. L'attention qu'ils mirent à suivre et à imiter (l'exemple des premiers khalifes), et les renseignemenls que les anciens musulmans nous 420 PROLÉGOMÈNES ont transmis à leur égard, suffisent pour démontrer leur, sincérité. Aussi (l'imam) Malek a-t-il cité un trait d'Abd el-Melek comme preuve d'un principe qu'il a consigné dans son Mowatta. Parmi les disciples des Compagnons, Merouan (père d'Abd el-Melek) tenait le premier rang, et son mérite est connu de tout le monde. L'autorité passa successivement aux fils 1 d'Abd el-Melek. Ces princes montrèrent un grand zèle pour la religion; deux d'entre eux régnèrent avant leur cousin Omar, fils d'Abd el-Azîz, et deux après lui. Pendant toute sa vie, Omar tâcha de régler sa conduite sur celle des Compagnons et des quatre premiers khalifes. Les successeurs de ces princes se posèrent en souverains temporels; dans tous leurs desseins et projets ils ne pensaient qu'aux biens de ce monde; ils oublièrent l'exemple de leurs aïeux, qui eurent toujours soin de se diriger dans la bonne voie et de soutenir avec dévouement la cause de la vérité; aussi le peuple blâma-t-il hautement la conduite de ces princes indignes, et finit- il par substituer les Abbacides aux Oméiades. Les premiers souve- rains de la nouvelle dynastie étaient des hommes de bien qui firent le meilleur emploi de la puissance impériale. Après Er-Rechîd, ses fils montèrent successivement sur le trône. Parmi eux, les uns étaient vertueux et les autres vicieux. Leurs descendants et successeurs cédèrent aux exigences du luxe et delà souveraineté; ils tournèrent le dos à la religion pour se livrer aux plaisirs et aux vanités du monde. Dieu permit alors la ruine de cette dynastie; il enleva 2 le pouvoir aux Arabes pour le donner à un peuple étranger, et Dieu ne fait tort à personne, pas même du poids d'un atome. (Coran, sour. iv, vers. 44.) Si l'on examine la conduite de ces khalifes et souverains, si l'on observe combien les uns différaient des autres dans les soins qu'ils devaient mettre à suivre la bonne voie et à repousser les vanités du monde, on conviendra que nos observations ne manquent pas de justesse. On P. 3 7 3. trouve un trait qui a rapport à cette matière dans une anecdote que 1 Pour ooJj, lisez t)Jj. plus élégante, mais elle n'influe en rien * Les manuscrits C, D, et l'édition de sur le sens. Boulac portent: £ [yu[; cette leçon est Masoudi rapporte en ces termes: « (Le khalife abbacide) Abou Djâfer el-Mansour avait fait venir ses oncles au palais, et la conversation tomba sur les Oméiades. « Abd el-Melek, leur. dit-il, était un homme « violent, qui ne se souciait pas de ce qu'il faisait; Soleïman ne pen- « sait qu'à son ventre 1; Omar (Ibn Abd el-Azîz) était un borgne au «milieu d'aveugles; Hicbam était le seul homme de la famille. «Les Oméiades gardaient pour eux ]a souveraineté, que d'autres «avaient organisée; ils veillaient à la conservation de l'autorité que «Dieu leur avait accordée; ils aspiraient aux grandes choses et mé- «prisaient les petites. Leurs enfants, élevés dans le luxe, arrivèrent « au pouvoir et ne s'occupèrent qu'à satisfaire leurs passions, à jouir « des plaisirs et à transgresser la loi.divine. Ils ne se doutaient pas « que Dieu prépare graduellement la chute des méchants et que sa «vengeance, habilement dirigée, les atteindrait un jour. Avec cela, «ils négligeaient la conservation du khalifat; ils ne respectaient pas « la dignité du commandement, et bientôt ils n'eurent plus la force « de gouverner; aussi Dieu les dépouilla de leur puissance, les cou- « vrit d'ignominie et fit cesser leur prospérité. » S'étant alors fait ame- ner Abd-Allah, fils de Merouan (le dernier khalife oméiade), il lui ordonna de raconter l'entretien qu'il eut avec le roi de Nubie, lors- qu'il s'était réfugié dans ce pays pour échapper aux Abbacides. « J'y « avais passé quelque temps, dit Abd-Allah, quand le roi vint me voir. «Il s'assit par terre, bien que j'eusse étendu un tapis de prix pour « lui servir de siège. « Pourquoi, lui dis-je, ne vous asseyez-vous pas «sur un objet qui m'appartient? — Je suis roi, me répondit-il, et «le devoir de tous les rois c'est de s'humilier devant la grandeur « de Dieu, puisque 2 c'est à lui qu'ils doivent leur élévation. Et vous « autres, pourquoi buvez-vous du vin, bien que votre livre sacré vous en « défende J'usage? » Je répondis: « Nos esclaves et nos serviteurs sont « assez hardis 3 pour le faire. — Pourquoi, reprit-il, avez-vous foulé «les moissons sous les pieds de vos montures, bien que votre livre 1 Ventrem et penem, dit le lexte arabe. — 2 Pour lit, lisez 31. — 3 Pour J*i, li- sez tiy^t.
422 PROLEGOMENES «vous défende de faire le mal? — Nos esclaves et nos serviteurs « ont fait cela par sottise. — Pourquoi portez-vous des robes de 3 7 /i. « soie et des ornements en or, puisque cela vous est défendu dans « votre livre? » /Y cette question je répondis: « Voyant l'autorité sou- « veraine sur le point de nous échapper, nous appelâmes à notre se- « cours des étrangers qui avaient embrassé l'islamisme. Ces gens-là « s'habillèrent de soie malgré notre volonté. » Le roi baissa la tête, se « mit à tracer des caractères 1 sur le sol, et murmura ces paroles: «Nos esclaves! nos serviteurs! des étrangers qui embrassent l'isla- « misme! » Ensuite il me regarda et dit: « Ce que tu m'as répondu « n'est pas exact; vous êtes des gens qui avez méprisé les prohibitions « de Dieu; vous avez touché aux choses dont il vous avait défendu • l'usage; vous avez été les tyrans de vos sujets. Dieu vous a dé- « pouillés de votre pouvoir et vous a revêtus d'ignominie, à cause de «vos péchés, et, à votre égard, la vengeance de Dieu n'aura pas de «limites; aussi je crains quelle ne retombe sur moi pendant que «tu es 2 dans mon pays. Tu sais que l'hospitalité se donne pendant « trois jours; fais donc tes provisions et sors de mes Etats. » El-Man- sour écouta cette histoire avec un vif intérêt et garda le silence. * Ce que nous avons dit fait comprendre comment le khalifat se métamorphose en royauté: d'abord il existait comme khalifat, et chaque individu avait en lui-même un moniteur qui le retenait dans le devoir. Ce moniteur était la religion; pour elle on renonçait aux richesses, et Ton sacrifiait sa fortune et sa vie pour le bien de la communauté. Voyez Othman lorsqu'il se trouva dans le Z)ar 3, et qu'El-Haeen, El-Hoceïn, Abd-Allah Ibn Omar, Ibn-Djâfer et d'autres vinrent prendre sa défense. Craignant de mettre la désunion 4 parmi les musulmans et de briser le bon accord qui donnait de l'unité à la nation, il leur défendit de tirer leurs épées, même pour lui sauver 1 Pour <£nCo, lisez o&^. 3 Pour jCvjI, lisez ^[j. 3 II s'agit de la maison (dar) où Olh- man fut assassiné. On appela le jour de cet événement Yaoum ed-dar • la journée de la maison. » * Pour £*>â1I, lisez iûyjf.
D'IBN KHALDOUN. 423 la vie. Voyez Ali; aussitôt qu'il fut nommé khalife, El-Moghîra lui conseilla de conserver Zobeïr, Moaouïa et Talha dans leurs com- mandements, jusqu'à ce qu'il se fût assuré la fidélité du peuple et qu'il eût établi le bon accord entre les musulmans. «Alors, lui dit- il, tu feras ce que tu jugeras convenable. » Ce fut là un conseil de bonne politique, mais Ali le repoussa pour ne pas agir avec dupli- cité, chose défendue par l'islamisme. Le lendemain, El-Moghîra vint P. 37b. le trouver et lui dit: « Hier, je t'avais donné un conseil; mais je suis revenu là-dessus; il n'était pas bon, et c'est toi qui avais raison. » Ali lui répondit: « Au contraire, tu m'avais bien conseillé, je le sais; aujourd'hui, tu veux m'en imposer. Mais l'amour de la vérité m'em- pêche de faire. ce que tu m'avais recommandé. » Voilà comment les premiers musulmans sacrifièrent leurs intérêts mondains au bien de la religion; mais nous, Nous déchirons notre religion pour réparer notre fortune; aussi notre religion se perd et ce que nous avons réparé ne dure pas.
On a vu que le khalifat se transforma en monarchie tout en con- servant ses fonctions essentielles: le souverain s'efforçait toujours de faire observer les préceptes et les pratiques de la religion et tâchait de suivre le sentier de la vérité. Aucun changement ne s'y faisait re- marquer, excepté dans l'autorité modératrice qui, exercée d'abord par la religion, venait d'être remplacée par la force d'un parti et par celle de l'épée. Tel fut l'état des choses aux temps de Moaouïa, de Merouan, d'Abd el-Melek, fils de Merôuan, et des premiers khalifes abba- cides. Sous le règne d'Er-Rechîd et de quelques-uns de ses fils, il en fut de même, mais ensuite la réalité du khalifat disparut et il n'en resta que le nom. Le gouvernement devint une monarchie pure, et l'esprit de là domination, porté maintenant au plus haut point, s'em- ployait pour conquérir et pour gratifier les passions et augmenter les plaisirs clu souverain: ce qui était arrivé aux descendants 1 d'Abd el-Melek, se reproduisit chez les Abbacides après les règnes d'El-Motacem et d'El-Motéwekkel. Le titre de khalife resta à leurs 1 Supprimez le mot ^u.
424 PROLÉGOMÈNES successeurs tant qu'ils purent s'appuyer sur le sentiment national du peuple arabe. L'empire, pendant lës deux premières phases de son existence, se confondait avec le khalifat; mais lorsqu'il eut épuisé (dans ses guerres) les populations qui formaient la nation arabe, le p. 3 7 6. khalifat cessa d'exister. A cette époque l'autorité suprême prit la forme d'une monarchie pure. En Orient, les souverains étrangers qui étaient au service de l'empire, reconnaissaient, par un sentiment de piété, la suprématie des khalifes; mais ils les avaient privés des titres et attri- butions de la royauté pour se les approprier. En Occident, les rois des peuples zénatiens en firent de même: les Sanhadja usurpèrent (en Mauritanie) la puissance temporelle des Obeïdites (Fatémides); les Maghraoua et les Beni Ifren traitèrent de la même manière les kha- lifes Oméiades d'Espagne.et les khalifes Obeïdites de Cairouan.
Ainsi nous avons démontré que le khalifat s'établit d'abord sans mélange de royauté; puis il se confond avec la monarchie, qui, plus tard, s'en dégage et s'en isole, pourvu quelle ait pour se soutenir un parti distinct de celui du khalifat. Dieu règle la nuit et le jour.
Sur le serment de foi et hommage (béiâ 1 ).
Le mot béiâ signifie prendre rengagement d'obéir. Celui qui engageait sa foi en faisant le béiâ reconnaissait, pour ainsi dire, à son émir, le droit de le gouverner, ainsi que tout le peuple musulman; il pro- mettait que, sur ce point, il ne lui résisterait 2 en aucune manière, et qu'il obéirait à tous ses ordres, lui fussent-ils agréables ou non. Au moment d'engager sa foi envers l'émir, on mettait la main dans la sienne pour ratifier le contrat, ainsi que cela se pratique entre ven- deurs et acheteurs. C'est pourquoi on a désigné cet acte par le terme béiâ, qui est le nom d'action du verbe baâ (vendre ou acheter). Donc la signification primitive de béiâ, est de se prendre par les mains. Telle est l'acception du mot dans le langage usuel et dans celui de la loi; c'est encore ce que l'on entend par béiâ dans les traditions 1 M. de Sacy a donné le texte de ce chapitre, avec une traduction, dans sa Chrestoma- thie arabe, l. II, p. 2 56 et suiv. — * Pour, lisez ^Uj.
D'IBN KHALDOUN. 425 où il est question du serment prêté au Prophète dans la nuit nommée nuit de YAcaba, et (dans l'assemblée qui eut lieu) auprès de l'arbre 1; telle en est aussi la véritable signification partout où il se présente. De là vient l'emploi du mot bèiâ pour désigner l'inauguration des khalifes. On dit de même: serment de bèiâ (ou d'inauguration), parce que les khalifes exigeaient que la promesse d'obéissance envers eux fût accompagnée d'un serment réunissant les formules qui peuvent p. 3 s'employer dans une déclaration solennelle. On ne prêtait pas ordinai- rement ce serment à moins d'y être contraint; aussi l'imam Malek déclara, par une décision juridique, que tout serment fait à contre- cœur était nul. Les officiers du gouvernement rejetèrent cette décla- ration comme portant atteinte au serment de bèiâ, et de là vinrent les mauvais traitements que ce docteur eut à snbir 2.
De nos jours, le bèiâ est une cérémonie qui consiste à saluer le souverain de la manière qui se pratiquait à la cour des Chosroès: on baise la terre devant lui, ou bien on lui baise la main ou le pied, ou le bas de la robe. Le mot bèiâ, qui a la signification de promettre obéissance, est pris ici dans un sens métaphorique; en effet, l'esprit de soumission qui porte à employer une pareille forme de salut et à subir les exigences de l'étiquette royale est une conséquence im- manquable et naturelle de l'habitude d'obéissance. Cette forme de bèiâ est maintenant d'un emploi si général, que l'on est convenu de l'admettre comme valide, et l'on a supprimé l'usage de se donner la main, usage qui était autrefois la partie essentielle de l'acte d'hom- mage. Il y avait, en effet, dans la pratique de donner la main à tout le monde quelque chose d'avilissant pour le prince, une familiarité qui choquait la dignité du chef et la majesté du souverain. Un petit nombre de princes se conforment encore à l'ancien usage, par un sen- timent d'humilité; ils agissent ainsi envers leurs principaux officiers et ceux d'entre leurs sujets qui se distinguent par leur piété. On comprend 1 Voyez Y Essai de M. Caussin de Per- ceval, t. III, pages 2,8 et 18a.
2 11 fut battu à coups de fouet sur le Prolégomènes.
\ corps nu, et eut un bras disloqué. (Voy. le Dictionnaire biographique d'Ibn Khalli- kan, vol. II, p. 5^7 de la traduction.)
54 426 PROLÉGOMÈNES maintenant la signification réelle du mot béiâ. C'est une chose bien essentielle à savoir, puisqu'elle nous permet d'apprécier l'étendue de nos devoirs envers le sultan ou l'imam, et nous empêche d'agir à la légère et de faire des, imprudences. Nous recommandons ces obser- vations à l'attention des personnes qui se trouveront en relation avec des souverains 1. Dieu est le fort, le paissant. (Coran, sour. xlii, vers. 18.)
Sur le droit de succession dans l'imamal.
L'utilité de l'imamat est si grande que nous avons fait précéder 3 7 8. ce chapitre par celui qui traite de cette institution et de sa légalité. L'essentiel de l'imamat, avons-nous dit, est de veiller au bien tem- porel et spirituel de la communauté. L'imam est le patron et le syndic de tous les musulmans, le gardien de leurs intérêts pendant sa vie, et même après sa mort; car il leur désigne une personne qui doit diriger leurs affaires avec autant de soin qu'il en avait mis lui-même; et ils acceptent ce choix avec la même confiance qu'ils avaient tou- jours montrée auparavant. La loi reçonnaît à l'imam le droit de se donner un successeur; elle repose sur l'accord unanime du peuple à permettre de telles nominations. Abou Bekr ayant transmis l'imamat à Omar en présence des Compagnons, ils donnèrent leur approba- tion à ce choix et prirent l'engagement d'obéir au nouvel imam. Plus tard, Omar confia aux six survivants des dix (prédestinés 2 ) le soin de choisir un imam pour gouverner les musulmans. Chacun d'eux remit cette tâche à son collègue, et, à la fin, Abd er-Rahman Ibn Aouf s'en chargea. Voulant agir consciencieusement, il interrogea les musulmans, et, trouvant qu'ils reconnaissaient tous le mérite d'Oth- man et d'Ali, il prêta au premier le serment de fidélité. En donnant la préférence à Othman, il savait que ce chef était d'accord avec lui s Parmi les Compagnons» il y en eut dix à qui Mohammed déclara d'une manière so- lennelle qu'ils entreraient dans le paradis; voici leurs noms: Abou Bekr, Omar, Olli- man » Ali, Talha, Ez-Zobeîr, Saad Ibn Abi Oueccas, Saîd Ibn Zeïd, Abou Obeïda Ibn el-Djerrab el Abd er-Rahman Ibn Aouf.
D'IBN KHALDOUN. 427 sur le principe que l'imam devait suivre en toute chose l'exemple des deux cheikhs (Abou Bekr et Omar), sans avoir recours à son propre jugement. Les principaux Compagnons assistèrent d'abord à la no- mination d'Othman, puis à son inauguration, sans rien improuver de ce qui se passait. Cela démontre qu'ils s'accordaient à regarder cette nomination comme valide et conforme à la loi. Or on sait que l'ac- cord (des Compagnons) est un argument irréfragable.
Aucun soupçon ne doit atteindre l'imam qui lègue l'autorité à son père ou à son fds. Comme il avait mérité toute confiance de son vi- vant, pendant qu'il veillait aux intérêts de la communauté, il ne doit pas supporter le poids de la médisance après sa mort. Cette maxime suffit pour réfuter l'opinion de ceux qui disent: Si un imam désigne pour lui succéder son fis ou son père f il est justement suspect. On peut opposer la même maxime à ceux qui déclarent que l'imam est juste- ment suspect s'il lègue l'autorité à son fils; mais il ne lest pas s il la lègue à son père. Dans tous ces cas, l'imam est au-dessus du soupçon, p. s'il a eu pour motif le désir de rendre service au peuple ou de pré- venir la corruption des mœurs. Cela étant ainsi, tous les soupçons défavorables à l'imam doivent être repoussés d'une manière absolue. Moaouïa désigna son lils Yezîd pour lui succéder; sa conduite dans cette circonstance est justifiée, car il agissait avec le consentement du peuple, et il donnait la préférence à Yezîd dans l'intérêt de l'Etat. Pour y maintenir l'ordre, il fallait conserver le bon accord qui régnait dans les esprits et l'union qui subsistait entre les grands dignitaires de l'empire. Or ceux-ci étaient tous des Oméiades et ne voulaient pas d'autre imam que Yezîd. Il était d'une famille à laquelle ap- partenaient les chefs les plus éminents, famille qui, par son esprit de corps, menait le reste de la tribu de Coreïch et tout le peuple musulman. Pour ces motifs, il choisit Yezîd, bien qu'il en eût sous les yeux d'autres qui paraissaient plus dignes du pouvoir; il se détourna du préférable pour prendre le préféré 1, afin de ne pas jeter ie trouble 428 PROLÉGOMÈNES dans les esprits et de ne pas briser le bon accord dont le maintien avait été une des grandes préoccupations du législateur.
Voilà ce qu'on doit penser de la conduite de Moaouïa; sa probité bien reconnue et sa qualité de Compagnon du Prophète ne permettent pas d'avoir un autre avis à son égard. D'ailleurs les principaux Com- pagnons assistèrent à la nomination de Yezîd sans proférer une pa- role d'improbation, ce qui montre leur bonne opinion des intentions de Moaouïa. Ils n'étaient pas cependant de ces gens qui montrent de la nonchalance 1 lorsqu'il s'agit de soutenir la cause de la vérité, et Moaouïa n'était pas homme à se laisser influencer par l'orgueil dans l'exercice de ses droits. La noblesse de leurs sentiments et leur ho- norable caractère les mettaient tous au-dessus d'une pareille conduite. Si Abd-AHah, fds d'Omar, évita d'assister à cette réunion, on doit attribuer son absence à la disposition religieuse qu'on lui connaissait et qui le portait à fuir toutes espèces d'affaires, soit licites, soit dé- fendues. La nomination de Yezîd reçut l'approbation de tous les musulmans, à l'exception d' (Abd-AUah) lbn ez-Zobeïr et d'un petit nombre d'autres.
p/38o. Après Moaouïa, d'autres khalifes pleins de droiture agirent de la même manière. Tels furent Abd el-Melek et Soleïman, les Oméiades; Es-Seflah, El-Mansour, El-Mehdi et Er-Rechîd, de la famille des Abbacides, et d'autres encore dont on connaît la probité et le zèle pour le bien des musulmans. On ne doit pas leur faire un reproche d'avoir quitté la voie tracée par les quatre premiers khalifes et d'avoir légué l'autorité à leurs fds ou à leurs frères. Ils ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions que les anciens khalifes: au temps de ceux-ci, l'esprit de la souveraineté ne s'était pas encore montré; l'in- fluence de la religion retenait tout le monde dans le devoir, et chacun portait un moniteur dans son cœur; aussi laissèrent-ils l'autorité à celui qui convenait le mieux pour les intérêts de la religion, et ils renvoyèrent les ambitieux au contrôle de leur propre conscience. Mais, à partir de Moaouïa, l'esprit de corps tendait vers la înonar- 1 Pour ôcviklj, lisez AJ\ô*L.
7 D'IBN KHALDOUN. 429 ciiie, terme où sa marche doit toujours aboutir; l'influence répressive de la religion s'était affaiblie, et l'on avait besoin d'un souverain et d'un fort parti pour contenir le peuple. Si Moaouïa avait laissé l'au- torité à un individu que ce parti ne favorisait pas, on aurait annule la nomination au risque de jeter le désordre partout et de briser l'unité de la nation. On adressa cette question à Ali: « Pourquoi les musulmans ont-ils résisté à votre autorité? lis ont cependant obéi à Abou Bekr et à Omar. » 11 répondit: « Abou Bekr et Omar com- mandaient à des hommes tels que moi; mais aujourd'hui je com- mande à des hommes tels que vous. » Par ces paroles il donnait à entendre que la religion avait perdu son influence modératrice.
Voyez ce qui arriva quand Ei-Mamoun désigna, comme son suc- cesseur, Aii, fils de Mouça, fils de Djafer es-Sadec, et lui donna le titre à'Er-Rida « l'agréé. » Tout le parti abbacide se prononça contre la nomination et reconnut pour souverain Ibrahim Ibn el-Mehdi, oncie du khalife. Pendant les troubles et la révolte qui s'ensuivirent, les P. routes furent coupées (par des brigands), et des insurrections écla- tèrent de tous les côtés. Pour empêcher l'empire de succomber, El- Mamoun dut quitter le Khoraçan en toute hâte et se rendre à Bagh- dad afin de remettre les choses dans le même état qu'auparavant. Voilà - à quoi il faut réfléchir quand on a l'intention de désigner son successeur; les générations changent de caractère selon les chan- gements qui ont lieu dans les tribus et dans les partis politiques, et cela influe sur le choix des moyens qu'on doit employer pour main- tenir la prospérité de la nation. Pour chaque fin il y a un moyen, grâce à la bonté de Dieu envers ses serviteurs. Si l'imam désigne son successeur avec l'intention de rendre le pouvoir héréditaire dans sa famille, il agit par un motif qui ne concerne pas la religion; au reste, l'autorité vient de Dieu et il l'accorde à qui il veut. En ce cas, nous devons juger la conduite du khalife aussi favorablement que possible, afin de ne pas compromettre la dignité d'une institution religieuse.
Ici se présentent plusieurs questions que nous sommes obligé 430 PROLÉGOMÈNES