SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

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d'examiner et d'éclaircir. On nous objecte d'abord les débauches de Yezîd pendant qu'il était khalife. A cela nous répondrons: Il faut bien se garder de croire que Moaouïa eût connaissance de la per- versité de son fils. 11 était trop 1 honorable, trop homme de bien pour fermer les yeux sur un tel défaut. Nous savons d'ailleurs qu il re- procha vivement à Yezîd d'aimer la musique vocale, et qu'il la lui défendit. Or l'amour de. la musique, est bien moins répréhensible que celui de la débauche, et les docteurs varient d'avis sur la légiti- mité de cet art. Lorsque Yezîd eut montré ses inclinations vicieuses, les Compagnons ne s'accordaient pas sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns déclaraient qu'ils devaient s'insurger contre lui et le ren- verser du trône. El-Hoceïn, Àbd-Allah Ibn ez-Zobeïr et leurs par- tisans respectifs agirent d'après cette opinion. Les autres désapprou- vaient leur avis afin d'éviter la guerre civile et l'effusion du sang; ils sentaient, du reste, qu'une pareille tentative ne réussirait pas tant que p. 382. Yezîd aurait pour se soutenir toute la famille des Oméiades et tous les Coreïchides qui exerçaient des commandements: ils savaient que cela suffirait pour lui assurer l'appui de toutes les tribus modérides. A une telle force rien ne pouvait résister; aussi prirent- ils le parti de se tenir tranquilles en priant Dieu de convertir Yezîd ou de les en délivrer. La grande majorité des musulmans tint la même ligne de conduite, dans la conviction qu'elle était la seule bonne. Ceux qui professaient l'une ou l'autre de ces opinions sont également exempts de blâme; leurs intentions étaient pures et ils ne désiraient que le bien, ainsi que tout le monde le sait. Que Dieu, dans sa bonté, nous aide à marcher sur leurs traces!

Le second point à examiner, c'est la déclaration par laquelle, s'il faut en croire les Chîïtes, le Prophète aurait désigné Ali comme héritier de l'imamat. Cette déclaration n'a jamais été faite; dans les traditions provenant des meilleures autorités, on ne trouve rien qui s'y rapporte. Nous lisons dans le Sahîh, que le Prophète avait de- mandé un encrier et du papier afin d'écrire ses dernières volontés, 1 Pour ^, lisez D'IBN KHALDOUN. 431 et qu'Omar s'y opposa. Cela démontre d'une manière évidente que le testament en faveur d'Ali n'a pas été fait. Nous en avons en- core une preuve dans une parole d'Omar. Quand il fut frappé à mort par un assassin, on lui demanda s'il ferait un testament: « Un meilleur que moi, répondit-il, en a fait un,» il pensait à Abou Bekr, « et un meilleur que moi n'en a pas fait, » c'est-à-dire, le Pro- phète; «je pourrais imiter ou l'un ou l'autre. » Les Compagnons qui avaient assisté à cette déclaration convinrent que le Prophète n'avait pas fait de testament. Une autre preuve est fournie par Ali lui-même. Quand El -Abbas l'invita à entrer avec lui chez le Pro- phète pour lui demander auquel des deux il léguerait l'autorité, Ali refusa de l'accompagner et lui dit: « S'il ne la donne à aucun de nous, nous devrions y renoncer à jamais. » Donc Ali savait que le Prophète n'avait légué ni promis (l'imamat) à personne.

L'erreur des imamiens provient d'un principe qu'ils ont adopté comme vrai et qui ne l'est pas; ils prétendent que l'imamat est une des colonnes de la religion, tandis que, en réalité, c'est un office ins- p. 383. titué pour l'avantage général et placé sous la surveillance du peuple. S'il était une des colonnes de la religion, le Prophète aurait eu soin d'en déléguer les fonctions à quelqu'un, de même qu'il l'avait fait pour la prière publique, dont il confia la présidence à Abou Bekr; et il au- rait ordonné de publier le nom de son successeur désigné, ainsi qu'il l'avait déjà fait pour le chef dé la prière. Les Compagnons reconnu- rent Abou Bekr pour khalife, à cause de l'analogie qui existait entre les fonctions de khalife et celles de chef de la prière. « Le Prophète, dirent-ils, l'avait choisi pour veiller à nos intérêts spirituels; pour- quoi n'en voudrions-nous pas pour veiller à nos intérêts mondains? » Cela montre que le Prophète n'avait légué l'imamat à personne, et qu'on attachait à cet office et à sa transmission beaucoup moins d'im- portance que de nos jours.

Quant à l'esprit de corps, qui, dans les temps ordinaires, sert à unir les hommes ou à les désunir, il n'excitait pas alors une grande attention. A cette époque, la religion musulmane offrait une suite 432 PROLÉGOMÈNES d'événements qui dérogeaient aux lois de la nature., Tous les cœurs s'étaient empressés à la recevoir; les hommes s'étaient dévoués à la mort pour la soutenir, et cela à cause des choses extraordinaires qui se voyaient alors: les anges venaient à leur secours. sur les champs de bataille, les nouvelles leur descendaient du ciel, des com- munications leur arrivaient de la part de Dieu, chaque fois qu'une affaire grave se présentait, et on leur en donnait lecture. A cette époque, on n'avait pas besoin d'encourager l'esprit de corps; on pou- vait s'en passer, car le peuple était parfaitement soumis et obéissant; d'ailleurs les musulmans avaient, pour s'exciter, une série de mira- cles, de manifestations divines, de visites que leur faisaient les anges, apparitions qui les obligeaient à baisser les yeux l, et dont la fré- quence les remplissait d'étonnement. Aussi la question du khalifat, les questions de la souveraineté, de la transmission de l'imamat, de l'esprit de corps et d'autres matières semblables, restèrent absorbées dans cet océan de merveilles. Lorsque la cessation des miracles eut privé l'islamisme de l'appui qui l'avait soutenu jusqu'alors, et que la généra- P. 384. tion témoin de ces manifestations eut disparu du monde, le senti- ment d'obéissance et de soumission s'affaiblit peu à peu; l'impression produite par tant de choses extraordinaires s'effaça, et les événements rentrèrent dans leur cours ordinaire. L'esprit de corps ayant reparu, et les événements usuels ayant repris leur marche, ainsi qu'on peut le reconnaître au bien et au mal qui en résultèrent, le khalifat, la souveraineté et leur transmission devinrent pour les Chiites des ma- tières d'un très-grave intérêt, ce qui n'avait pas eu lieu auparavant. Voyez l'imamat au temps du Prophète: personne n'y pensait, et le Prophète nç le légua à personne. Sous les premiers khalifes, l'im- portance attachée à l'imamat devint un peu plus grande, parce qu'on avait besoin d'un chef pour défendre l'empire, combattre les infi- dèles, empêcher les apostasies et conquérir des royaumes. A cette époque, les khalifes désignaient leurs successeurs ou n'en désignaient pas, comme bon leur semblait. Omar avait déjà exprimé son opinion 1 Variante: Uû^e fy>^.

D'IBN KHALDOUN. 433 là-dessus, ainsi que nous venons de le dire» Aujourd'hui on attache une extrême importance à l'imamat, parce que l'individu revêtu de cette dignité peut seul rallier tous les hommes pour la défense de l'empire et maintenir la nation dans un état prospère; aussi fait-on grand cas de l'esprit de corps, sentiment dont la vertu; n'est plus maintenant un secret. Comme puissance répressive, il empêche les dissensions, oblige les hommes à se protéger mutuellement, main- tient le peuple dans l'union et le bon accord et seconde les vues du législateur en accomplissant ses desseins et en exécutant ses décisions.

La troisième question se rapporte aux guerres qui curent lieu dans le sein de l'islamisme, et auxquelles les Compagnons et leurs dis- ciples prirent une part si active. Je réponds que la division s'était mise entre eux au sujet de quelques matières qui intéressaient la religion, et qu'elle résulta de la discussion eonscieneieuse.de cer- taines preuves authentiques et de diverses indications importantes. Quand les personnes qui cherchent de bonne foi à trouver la vérité ne tombent pas d'accord, c'est la nature des preuves qui les en empêche. Si nous disions que, dans des questions dont la solution dépendait d'un examen consciencieux, l'un des partis était dans le vrai et que 1 l'autre s'était trompé, (cela ne prouverait rien, car) l'opi- nion générale n'indique pas le parti qui avait raison 2. Donc nous devons admettre que la possibilité d'être dans le vrai était égale pour les deux partis; et alors on ne peut indiquer positivement le p. 385. parti qui s'est trompé. D'ailleurs Fopinion unanime (des casuistes) est que, dans des cas pareils, on ne peut donner tort ni à l'un des partis ni à l'autre. Si nous disions que chaque parti était' dans le vrai et qu'à force d'efforts ils avaient tous les deux rencontré la vérité, ce serait encore bien; car nous éviterions, de cette manière, la néces- sité d'avouer qu'un des partis s'était trompé ou avait agi d'une manière coupable. En somme, ce qui mit la discorde entre les premiers musulmans, ce furent des questions qu'ils croyaient être de celles 1 Pour lisez ^ ^Ay — * Littéral, «car sa bonne direction nest pas constatée par l'accord unanime. • Prolégomènes. 55 434 PROLÉGOMÈNES qui touchent à la religion et dont ils espéraient consciencieusement trouver la solution. Voilà ce qu'on peut prononcer avec certitude sur le sujet qui nous occupe. Plusieurs conflits de cette nature ont eu lieu parmi les musulmans: celui d'Ali avec Moaouïa; celui du même prince avec Ez-Zobeïr, Talha et Aïcha; celui d'El-Hoceïn avec Yezîd et celui d'Ibn ez-Zobeïr avec Abd el-Melek. Parlons d'a- bord de l'affaire d'Ali. Lors du meurtre d'Othman, les musulmans étaient dispersés dans les grandes villes (pour les occuper et les garder), de sorte qu'un petit nombre seulement assista à l'inaugura- tion d'Ali. Parmi ceux-ci, les uns lui prêtèrent, le serment de fidélité; mais les autres prirent le parti d'attendre qu'un imam leur fût dési- gné par le choix unanime de tous les musulmans réunis. Dans le nombre de ceux qui s'abstinrent, on remarqua Saad Saîd Ibn Omar, Oçama Ibn Zeïd, El-Mogbîra Ibn Chôba, Abd-Allah Ibn Selam, Co- dama Ibn 1 Madhaoun, Abou Saîd el-Khodri, Kaab Ibn Adjra, Kaab Ibn Malek, En-Nôman Ibn Bechîr, Hassan Ibn Thabet, Maslema Ibn Mokhalled, Fodhala Ibn Obeïd et plusieurs autres des principaux Compagnons. Ceux qui étaient dans les grandes villes pensaient moins à reconnaître l'autorité d'Ali qu'à venger la mort d'Othman; aussi laissèrent-ils de côté la question de l'imamat, afin de donner aux mu- sulmans le temps de s'accorder sur le choix d'un chef. Comme Ali n'avait pas sommé ses amis de protéger Othman contre les assassins, on attribua sa conduite à l'indifférence; mais personne ne songea à l'accuser de complicité dans le meurtre 2. Moaouïa, tout en le blâ- . 386. ruant hautement, ne lui reprocha que de s'être tenu à l'écart. Quelque temps après-, leur mésintelligence éclata: Ali soutenait que son inau- guration, étant accomplie, obligeait tous les musulmans à lui obéir, même ceux qui n'y avaient pas assisté: «Elle a été faite, disait-il, du consentement unanime des musulmans qui s'étaient réunis à Médine, résidence du Prophète et demeure des Compagnons. Je pense aussi qu'avant de songer h châtier, les assassins d'Othman, 1 Pour lisez — a Lisez, dans le texte arabe, ciLli ^ ^[à 'ô<2IL!t cî» D'IBN KHALDOUN. 435 nous devons rassembler les musulmans et rétablir la concorde; la tâche de la vengeance sera alors plus facile. » Ses adversaires lui objectèrent la nullité de son inauguration: « Elle n'a pas été con- sommée, disaient-ils, puisque les Compagnons chargés des grands commandements se trouvaient disperses dans divers pays, et qu'un petit nombre seulement de ce corps avaient assisté à la cérémonie. Or l'inauguration, pour être valide, doit obtenir la sanction unanime des grands officiers de l'Etat. D'ailleurs personne n'est lié par l'acte d' autrui, ou par la décision d'une minorité. Les musulmans se trouvent maintenant livrés à eux-mêmes; qu'ils s'occupent d'abord à venger la mort d'Othman; ils se rallieront ensuite autour d'un imam. » Moaouïa adopta cet avis, ainsi qu'Amr Ibn el-Açi, Aïcha, mère des croyants, Ez-Zobeïr et son fils Abd-Allah, Talha et son fils Mohammed Saad Saîd, En-Nôman Ibn Bechîr, Moaouïa Ibn Hodeïdj 1 et les autres Com- pagnons qui s'étaient abstenus de prendre part à l'inauguration d'Ali à Médine., Dans le 11 e siècle (de l'hégire) les musulmans s'accordèrent tous à dire que cette inauguration était valide, qu'elle imposait à tous les croyants l'obligation de reconnaître l'autorité d'Ali, et que l'opi- nion par lui émise était juste. Ils déclarèrent que Moaouïa et ses partisans s'étaient trompés, ainsi que Talha et Ez-Zobeïr, parce que, s'il fallait en croire l'histoire, ils s'étaient révoltés contre Ali après lui avoir juré fidélité. Au reste, ils n'incriminaient les intentions d'aucun des partis; reconnaissant ainsi que, des deux côtés, on avait agi d'après sa conscience et avec la pensée de bien faire. On voit que l'opinion universellement reçue dans le 11 e siècle s'accorde P. 387. avec l'une de celles que les musulmans du. 1 er siècle avaient adop- tées. Ali lui-même disait à ceux qui l'interrogeaient au sujet des musulmans qui perdirent la vie aux batailles du Chameau et de Siffin: « Par celui qui est le maître de mon âme! ceux qui y sont morts ayant le cœur pur, Dieu les fera entrer dans le paradis. » Il 436 PROLÉGOMÈNES désigna ainsi les gens des deux partis* Cette anecdote est rapportée parTaberi et par d'autres historiens. H n'est donc pas permis de soup- çonner la pureté de leurs intentions, ni d'attaquer leur réputation. Nous devons les juger d'après leurs actes et leurs paroles, authen- tiquement constatés, et qui ont servi à démontrer, aux yeux des son- nites 1, leur parfaite intégrité. Quant à ce que les Motazelites disent au sujet de ceux qui combattirent contre Ali, les, amis de la vérité n'y font pas la moindre attention. Celui qui aura examiné les choses avec impartialité sera porté à disculper toutes les personnes qui prirent part aux dissensions causées par la mort d'Ôthman; il excu- sera la conduite. des Compagnons qui se révoltèrent plus tard, et il avouera que ce fut là un malheur par lequel Dieu voulut éprouver les musulmans. Pendant ces dissensions, il dispersa leurs ennemis et livra aux vrais croyants les terres et les maisons des vaincus. Les musulmans s'étaient établis sur les frontières des pays con- quis, et occupaient Basra, Koufa, Es-Cham (Damas) et Misr (le vieux Caire). La plupart des Arabes qui 2 formaient les garnisons de ces villes étaient des gens grossiers 3 qui appréciaient peu l'honneur d'avoir servi sous les ordres du Prophète. L'exemple de ses manières et de sa politesse était perdu pour eux; ils n'avaient pas essayé de façonner leur caractère sur le sien; d'ailleurs ils s'étaient distingués, avant la promulgation de l'islamisme, par la rudesse de leurs mœurs, leur esprit de parti, leur orgueil de famille, et leur éloignement pour les habitudes de calme et de dignité qu'impose la religion. Quand l'empire musulman eut acquis la prédominance, ces hommes se trouvaient placés sous les' ordres des Mohadjers et des Ansars k, pre- miers néophytes fournis à l'islamisme par les tribus de Coreïch, de 1 Ou les gens de la sonna, 11 s agit pro- 3 Pour «lia., lisez oU^.

bablement de ceux qui compilèrent les re- * On désigne par le mot Mohadjer, ou cueils de traditions relatives à Mohammed. émigré, ceux d'entre les premiers musul- Plusieurs de ces traditions ont eu pour mans qui s'étaient réfugiés à Médine. Les garants les Compagnons qui s'étaient mon- Ansars ou aides étaient ceux des Médinois très hostiles à Ali. qui avaient pris l'engagement de soutenir Kinana, de Thakîf et d'Hodeïl, par les pays du Hidjaz et par la ville de Yathrib (Médine). Ils supportaient avec impatience la subordina- P. 388. tion où on les tenait, parce qu'ils se figuraient que leur force numé- rique, la noblesse de leur origine et leurs conflits avec les Perses et les Grecs les rendaient dignes du premier rang. Ces Arabes appar- tenaient aux tribus de Bekr Ibn Ouaïl et d'Abd el-Caïs, fractions des Rebïâh, de Kinda et d'El-Azd, tribus yéménites, de Temîm et de Caïs, tribus modérides. Ils allèrent jusqu'à déprécier les Coreïchides, à leur témoigner du mépris, à montrer du relâchement dans l'obéis- sance qu'ils leur devaient, et à donner pour prétexte de leur insubor- dination la manière injuste dont les membres de cette tribu les trai- taient. Ils dirigèrent ensuite contre eux des attaques plus vives, disant qu'ils étaient trop mous pour prendre part aux expéditions, et qu'ils s'écartaient des principes de l'équité dans le partage du butin. Ces perfides insinuations se répandirent jusque dans la ville de Mé- dine, et l'on sait quel était alors le caractère des Médinois. Ils trou- vèrent ces plaintes si graves qu'ils les firent parvenir à Othman, et ce khalife chargea Ibn Omar, Mohammed Ibn Maslema, Oçamalbn Zeïd, et d'autres officiers, de se rendre dans les grandes villes et de lui faire connaître lie résultat de leurs investigations. 4 Ces agents ne trouvèrent rien à reprocher aux émirs et ils en informèrent Othman; mais rien n'arrêta les criailleries des musulmans, établis dans les villes: les imputations calomnieuses ne faisaient qu'augmenter; les bruits les plus fâcheux se répandaient toujours. On accusa El-Ouélîd Ibn Ocba, gouverneur de Koufa, d'avoir bu du vin; plusieurs mu- sulmans portèrent témoignage contre lui, et Othman le priva de son commandement après lui avoir infligé la peine correctionnelle établie par la loi. Ensuite arrivèrent à Médine plusieurs députations en- voyées par les (musulmans établis dans les) grandes villes et char- gées de demander la destitution de leurs gouverneurs. Sur les repré- sentations d'Ali, d'Aïcha, d'Ez-Zobeïr et de Talha, à qui ces agents portèrent leurs plaintes, Othman révoqua plusieurs gouverneurs. 1 Après, insérez «J. J, 438 PROLÉGOMÈNES Cela ne suffit pas pour fermer la bouche aux mécontents; ils arrê- tèrent même Saîd Ibn el-Aci, qui revenait de Médine pour reprendre son commandement à Koufa, et l'obligèrent à rebrousser chemin. Quelque temps après, la mésintelligence se mit 1 entre Othman et p. 389. les Compagnons qui se trouvaient auprès de lui à Médine. Ils le blâ- mèrent d'abord, parce qu'il' ne voulut destituer ses officiers qu'en vertu d'une déclaration légale qui constaterait leur improbité 2; en* suite ils allèrent jusqu'à censurer sa conduite dans plusieurs autres circonstances. Othman était cependant un de ces hommes qui agissent toujours avec les meilleures intentions, et nous devons en dire autant de ses adversaires. Quelque temps après, une bande d'individus, sortis de la lie du peuple, se rendit à Médine, sous le prétexte de demander justice à Othman, mais avec l'intention secrète de l'assassiner. Les uns venaient de Basra, les autres de Koufa et de Misr. Ali, Aïcha, Ez-Zobeïr, Talha et d'autres appuyèrent les réclamations de cette foule, dans l'espoir de ramener le khalife à leur avis et de tranquil- liser les esprits. Sur leur demande, il destitua le gouverneur de l'Egypte. Ceux qui étaient venus se plaindre à lui quittèrent alors la ville; mais à peine s'en furent-ils éloignés qu'ils revinrent sur leurs pas. Us venaient, disaient-ils, d'intercepter un courrier et de trouver sur lui une lettre adressée au gouverneur de l'Egypte et renfermant l'ordre de les faire mourir tous. Cette lettre était supposée. Othman ayant fait serment qu'elle n'était pas de lui, ils lui ordonnèrent de leur livrer son secrétaire Merouan. Celui-ci jura qu'il n'avait pas écrit la lettre, et Othman déclara que la justice n'avait plus rien à y voir. Alors, ils assiégèrent le khalife dans sa maison, y pénétrèrent pen- dant que ses amis ne faisaient pas bonne garde et lui ôtèrent la vie. De cette manière la porte s'ouvrit à la guerre civile. Tous les per- sonnages engagés dans ces affaires étaient excusables, parce qu'ils avaient l'esprit préoccupé du maintien de la religion et de tout ce 1 Les éditions imprimées et les manus- * Le mot paraît être l'équivalent crits portent J&^î; peut-être Fauteur a- de gyf * tedjrîk. (Voy. ci-devant, p. 7a.) t-il voulu écrire JfcuJ.

D'IBN KHALDOUiN.

qui s'y rattache. Venus à résipiscence, ils se conduisirent en gens de bien. Au reste Dieu connaît leurs actes et leurs sentiments; quant à nous, nous n'en devons penser que du bien, parce que les circons- tances de leur vie et les renseignements les plus authentiques témoi- gnent fortement en leur faveur 1.

Passons à El-Hoceïn. Lorsque l'immoralité de Yezîd fut devenue évidente pour tous ses contemporains, les partisans de la famille du Prophète invitèrent El-Hoceïn à venir les trouver, à Koufa, lui pro- mettant de l'aider à soutenir ses droits. t El-Hoceïn pensa que l'immo- ralité de Yezîd imposait aux musulmans le devoir.de s'insurger contre lui, surtout s'ils se sentaient assez forts pour soutenir la lutte. Il P. croyait que ses droits et les forces dontjl disposait lui suffiraient pour réussir. Quant à ses droits, il en avait plus qu'il n'en fallait; mais, quant à ses forces, il se trompa. Que Dieu lut fasse misé- ricorde! L'esprit de corps qui animait toute la race de Moder exis- tait surtout dans la grande famille coreïchidc d'Abd JVIenaf et se trou- vait concentré dans la branche des Qméiades. Tous les Coreïchides reconnaissaient leur autorité, et les autres tribus n'étaient pas dis- posées à leur résister. Au commencement de l'islamisme, on oublia l'influence de cet esprit, tant on était frappé des merveilles qui se 1 Dans ce paragraphe et dans celui qui ' leur avaient transmises. Or la plupart des suit, l'auteur essaye, par de Hrès-mau- maximes du droit musulman ont pour vaises raisons, de disculper les assassins, base le texte du Coran et les renseigned'Othman et ceux d'entre les Compagnons ments fournis par les traditions. En rejeqùi avaient refusé leur concours à Ali, tant les traditions provenant des Compaleur khalife légitime, et à son fils El-Ho- gnons ennemis de la famille du Prophète, ceïn. Dans cette tentative,* il n'a fait que ils auraient été forcés de supprimer un suivre l'exemple des docteurs musulmans très-grand nombre des articles dont se des quatre rites orthodoxes, qui se virent compose le code de l'islamisme orthodoxe, obligés de justifier, par tous les moyens, Les docteurs chiites ne se laissèrent pas la conduite scandaleuse des Compagnons arrêter par cette considération: ils repouspendanl ces guerres civiles. En effet, s'ils sèrent toutes les traditions fournies par avaient refusé de les reconnaître pour ces Compagnons, et les remplacèrent par bons musulmans et hommes de bien, ils d'autres qu'ils avaient reçues, soit des se seraient vus dans la nécessité de reje- Compagnons 'partisans' d'Ali, soit de l'un ter les traditions que ces personnages > rOU de l'autre des douze imams.

440 PROLÉGOMÈNES passaient, des révélations qui arrivaient du ciel et de la présence des anges, qui venaient, à plusieurs reprises, au secours des mu- sulmans.

On ne faisait alors aucune attention aux choses ordinaires; l'esprit de tribu, si fort dans les temps de l'idolâtrie, avait disparu avec toutes les passions qu'il suscitait; on n'y pensait même pas et Ton ne conser- vait que le sentiment naturel qui porte à se défendre et à repousser ses ennemis, à maintenir la foi et à combattre les infidèles. A cette époque, l'influence de la religion prédominait sur les événements et les détournait de leur marche ordinaire. Mais, aussitôt que le prophé- tisme eut cessé de se manifester et que le souvenir de tant de mi- racles se fut affaibli, les choses du monde commencèrent à reprendre leur train ordinaire, et l'esprit de corps reparut tel qu'il avait été, et se montra dans les mêmes tribus qu'autrefois» Toutes les branches de la grande tribu de Moder accordaient plus d'obéissance aux Oméiades qu'à aucune autre famiile; car elles en avaient reconnu la puissance dans les temps antérieurs.

On voit par là qu'El-Hoceïn se trompa; mais, comme c'était sur une question étrangère à la religion, son erreur ne peut pas lui por- ter préjudice (dans l'autre monde). Sur la question légale, l'opi- nion qu'il avait exprimée montre qu'il était dans le vrai: « Pour agir, disait -il, on doit avoir les moyens suffisants. » Lorsqu'il eut formé la résolution de se rendre à Koufa, Ibn Abbas, Ibn ez-Zobeïr, Ibn Omar, Ibn el-Hanefîya, son propre frère, et autres personnes, lui firent des remontrances, sachant bien qu'il allait commettre une grande faute; mais il ne se laissa pas détourner de son projet, telle étant la volonté de Dieu. Ceux des Compagnons et de leurs disciples qui se trouvaient alors dans le Hidjaz, ou qui avaient accompagné p. 3 9 i. Yezîd en Syrie et en Irac, étaient d'avis qu'on ne devait pas s'insur- ger contre ce prince, malgré le scandale de ses débauches. Craignant les désordres qui pourraient en résulter et voulant empêcher l'effu- sion du sang, ils s'abstinrent de prêter le serment de fidélité à El-Ho- ceïn. Ils n'exprimèrent toutefois, à son égard, ni désapprobation, ni D'IBN KHALDOUN. 441 blâme, sachant qu'il agissait en conscience et qu'il était l'exemple de tous ceux qui cherchaient à bien faire.

Qu'on ne se laisse pas égarer au point de blâmer les Compagnons qui s'étaient opposes aux projets d'El-Hoceïn et qui s'étaient abstenus de lui prêter leur appui. Ils formaient la majorité du corps des Com- pagnons; ils se trouvaient avec Yezîcl et croyaient que la révolte con- tre son autorité n'était pas permise. El-Hoceïn lui-même (avait reconnu la pureté de leurs motifs); au combat de Kerbela, il les invita à don- ner leur témoignage en faveur de son caractère et de ses droits. « De- mandez, dit-il, à Djaber Ibn Abd- Allah, demandez à Abou Saïd el- Khodri \ à Anes Ibn Malek, à Sehel Ibn Saad, à Zeïd Ibn Arcam et aux autres. » Il ne les blâma pas de lui avoir refusé leur appui et ne fit aucune allusion à leur conduite, parce qu'il savait qu'ils agissaient d'après leur conscience ainsi qu'il le faisait lui-même.

On ne doit pas justifier la mort d'El-Hoceïn en disant que les meurtriers agissaient d'après leur conscience et croyaient bien faire, de même qu'El-Hoceïn croyait bien faire, et que ce cas a une ana- logie parfaite avec celui du magistrat chaféite et du magistrat malé- kite, qui punissent le hanéfite d'avoir bu du nebîd 2. Il n'en est pas ainsi: une partie des Compagnons ne regarda pas comme un devoir de combattre El-Hoceïn, tout en ayant la sincère conviction de bien faire en refusant de seconder ses projets. C'est sur Yezîd et ses com- plices seuls que doit retomber le blâme de l'avoir combattu. Si, malgré l'immoralité de Yezîd, ces Compagnons ont déclaré que la révolte contre son autorité n'était pas permise, on ne doit pas dire qu'ils regardaient tous ses actes comme justes et valides. Les actes d'un homme vicieux ne sont pas justes à moins d'être conformes à la loi, et, d'après l'opinion de ces Compagnons 3, on ne devait pas com- 1 Insérez (j)oJ^ dans le texte arabe.

2 L'usage du nebîd (voyez ci-devant, page 35) est permis par les docteurs du rite hanéfite, et défendu par les docteurs chaféites etmaléki tes. Qu'un hanéfite boive Prolégomènes.

du nebîd et qu'un magistrat chaféite ou malékite lui inflige une punition corpo- relle, aucune des parties n'aura tort. 8 Après »Ua)(, insérez jAvte.

56 PROLÉGOMÈNES battre les impies à moins d'avoir avec soi un imam juste; or, dans le cas qui nous occupe, cette condition manquait; donc El-Hoceïn 392. n'avait pas le droit de combattre Yezîd, ni Yezîd de combattre El- Hoceïn 1, Nous pouvons même dire que la conduite de Yezîd, dans cette affaire, le confirma dans sa perversité, tandis qu'El-Hoceïn y trouva le martyre et une juste récompense dans le ciel. El-Hoceïn était dans le vrai et agissait selon sa conscience; il en fut de même des Compagnons qui se trouvaient avec Yezîd.

À ce sujet, le cadi malékite Abou Bekr Ibn el-Àrebi 2 a prononcé un jugement erroné dans son livre intitulé: EUCaouasem oua l-Aoua- sem*\ il nous fait entendre qu'El-Hoceïn fut tué en vertu de la loi promulguée par son aïeul (Mohammed). Pour tomber dans une telle erreur, il fallait perdre de vue ce principe que, même pour combattre ceux qui professent des opinions (hétérodoxes), le concours d'un imam juste est une condition essentielle.

Occupons-nous maintenant d'Ibn ez-Zobeïr. De même qu'El-Ho- ceïn, il croyait que l'insurrection (contre un imam) était un de- voir; mais il se trompa encore plus que lui à l'égard des forces dont il pouvait disposer. Les Beni Aced 4 (sa famille) ne furent ja- mais assez forts pour résister aux Oméiades, ni avant, ni après Fin-