Le i cr du mois de chouwal, nous arrivâmes au port d'Alexandrie, après une traversée d'environ quarante jours. Huit jours auparavant, El-Melek ed-Dhaher (Barcouc) avait enlevé le trône à la famille de ses anciens maîtres, les descendants de Calaoun. Cela ne nous étonna nullement, car le bruit de son ambition s'était répandu jusqu'aux pays les plus éloignés. Je passai un mois à Alexandrie dans les pré- paratifs pour le pèlerinage; mais des circonstances m'ayant empêché, cette année-ci, de me mettre en route, je me rendis au Caire. - Le i cr du mois de dou '1-hiddja (5 février 1 383) j'entrai dans la métropole de l'univers, le jardin du monde, la fourmilière de l'espèce humaine, le portique de l'islamisme, le trône de la royauté, ville embellie de châteaux et de palais, ornée de couvents de derviches et de collèges, éclairée par des lunes et des étoiles d'érudition. Sur chaque bord du Nil s'étendait un paradis; le courant de ses eaux rem- plaçait, pour les habitants, les eaux du ciel, pendant que les fruits et les biens de la terre leur offraient des salutations. Je traversai les rues de cette capitale, encombrées par la foule, et ses marchés, qui regorgeaient de toutes les délices de la vie.
Nous ne pûmes discontinuer de parler d'une ville qui déployait tant de ressources et fournissait tant de preuves de la civilisation la plus avancée. J'avais autrefois demandé à mes maîtres et à mes condisciples, lorsqu'ils revenaient du pèlerinage, ce qu'ils pensaient du Caire; j'avais aussi interrogé les négociants, et leurs réponses, quoique différentes parla forme, s'accordaient par le fond. Ainsi mon professeur, El-Maccari, grand cadi de Fez et chef du corps des uléma, me dit: « Celui qui n'a pas vu le Caire n'a pas connu la grandeur de l'islamisme. » Notre maître, Ahmed Ibn Idrîs, chef des uléma de Bou- gie, à qui je fis la même question, me répondit que les habitants étaient hors de compte, indiquant, en même temps, par ces mots, que leur nombre était incalculable, et que le bonheur dont ils jouissaient les empêchait de tenir aucun compte de l'avenir. Je citerai encore la D1BN KHALDOUN.
LXXIIÏ parole de notre maître, Abou 'l-Cacem el-Bordji, cadi 'l-asker 1 de Fez, qui, en Tan 766, lors de son retour dune mission auprès du souverain de TÉgypte, répondit au sultan Abou Eïnan, quand ce prince lui demanda ce qu'il pensait du Caire: « Ce qu on voit en songe surpasse la réalité; mais tout ce qu'on pourrait rêver du Caire serait au-dessous de la vérité. » Peu de jours après mon arrivée, les étudiants vinrent en foule me prier de leur donner des leçons. Malgré mon peu de savoir, il me fallut consentir à leur désir, et je commençai à faire un cours dans le Djamê 'l-Azher 2. On me présenta ensuite au sultan 3, qui m'accueillit avec beaucoup d affabilité et m'assigna une pension sur les fonds de ses aumônes, selon sa manière habituelle d'agir envers les savants. J'espérais alors que ma famille viendrait me rejoindre; mais le sultan de Tunis l'empêcha de partir, dans l'espoir de me ramener auprès de lui. Pour lui faire changer d'avis, il me fallut avoir recours à la mé- diation du sultan égyptien. Vers cette époque, une place de profes- seur au collège d'El-Camhiya 4 vint à vaquer par la mort de celui qui l'occupait, et El-Melek ed-Dhaher me choisit pour la remplir.
Telle était encore ma position quand le sultan, dans un moment de mécontentement, destitua le cadi malékite. Il y a ici un cadi pour chacun des quatre rites orthodoxes; ils portent tous le titre de cadi 1-codat (cadi des cadis); mais la prééminence appartient au cadi cha- 1 Voyez ci-devant, page xxxiv, noie l\. 1 Lalrillante mosquée (Eî-Djamê 'lAzher) est encore la première université de FÉgyp* e - 5 Selon Abou '1-Meliacen, dans son Dic- tionnaire biographique, intitulé El-Minkel es-Sqfi, manuscrit de la Bibliothèque im- périale, ce fut à l'émir Ala ed-Dîn Tam- bogha el-Djeubani qu'lbn Khaldoun dut sa présentation au sultan.
4 Le collège appelé El-Medresat el-Cam- kiya « le collège à blé » fui fondé, Tan 566 (1171 de J. C), par le sultan Saladih, Prolégomènes.
pour renseignement du droit malékite. Il installa quatre professeurs dans ce collège, qui devint le principal séminaire des malé- kites. Cet établissement possédait une terre dans le Feïyoum, dont les récolles en blé (camh) furent régulièrement distribuées aux élèves. De là vient le nom de Camhiya. En Tan 8a 5 ( 1*2* ), le sultan El-Mélek el- Achref Bersebaï s'empara d'une partie des biens [ouakf) appartenant à celte institu- tion et les concéda à deux de ses mam- louks. (El-Macrîzi, dans son Khitat, t. II, p. r^F, de l'édition de Boulac.)
j LXX1V PROLÉGOMÈNES feïte, non-seulement à cause de l'étendue de sa juridiction, qui em- brasse les provinces orientales et occidentales ainsi que celles du Saîd (la haute Egypte) et d'El-Feïyoum, mais parce qu'à lui seul appar- tient le droit de surveiller l'administration des biens des orphelins et celle des legs testamentaires.
En Fan 786 ( 1 384 de J. G.), le sultan déposa le cadi malékite, comme je viens de le dire, et me fit l'honneur de me désigner pour remplir la place vacante. Ce fut en vain que je le priai de m'en dis- penser; il n'écouta que sa volonté, et, m'ayant revêtu d'une robe d'honneur, il envoya les grands officiers de la cour réinstaller au tri- bunal établi dans la Salehiya, collège situé dans (la rue appelée) Deïn el-Ca$reïn.
Dans l'exécution des devoirs dont je me voyais chargé 1, je tra- 1 Le texte du morceau qui va suivre a été tellement altéré par des copistes igno- rants, qu'il est à peine intelligible. Je l'ai restitué à l'aide de trois manuscrits, et je le reproduis ici sous une forme correcte: D'IBN KHALDOUN.
LXXV vaillai avec un zèle digne de louange, et je fis tous mes efforts pour justifier la bonne opinion du prince qui m'avait confié l'application tXÂfr A»t ci' <-M**£ tdJi ci Litj ^Jf ci^-> LXXVI PROLÉGOMÈNES des lois de Dieu. Pour ne laisser aucune prise à la malignité des cen- seurs, je m'appliquai à rendre la plus exacte justice à tout le monde, sans me laisser influencer par le rang ni par la puissance de qui que ce fût; je protégeai le faible contre le fort; je repoussai toute dé- marche, toute sollicitation, soit d'une des parties, soit de l'autre, pour m'en tenir uniquement à l'audition des preuves testimoniales. Je m'occupai aussi d'examiner la conduite des adels 1 qui servaient de témoins aux actes, et je reconnus que parmi eux se trouvaient des hommes pervers et corrompus. Cela provenait de la faiblesse du ha- kem 2, qui, au lieu de scruter rigoureusement le caractère de ces in- dividus, s'en tenait aux simples apparences et se laissait influencer par le prestige du haut patronage qui paraissait les entourer. Les voyant employés, soit comme imams domestiques chez des gens haut 1 Les adels remplissent les fonctions de notaire, d'assesseur de cadi et de greffier.
5 Par le mot hakem, l'auteur veut sans doute désigner l'officier chargé de surveil- ler l'administration judiciaire et de faire exécuter les sentences prononcées par les cadis. On voit, par ce qui suit, qu'il rem- plissait aussi les fonctions de mozekhi « pu- rificateur,» c'est-à-dire qu'il indiquait au cadi les personnes dontle témoignagepour- rait être reçu au tribunal. Quand le cadi avait des doutes sur l'intégrité d'un témoin, il s'adressait secrètement au mozekki du quartier, pour savoir de lui si cet individu jouissait d'une bonne réputation. Le mo- zekki entamait une enquête, afin de cons- tater que le témoin était, soit un homme par et vertueux, soit un homme vicieux. Si le rapport était favorable, cela s'appe- lait iezkiya « purification, » et tâdîl «justi- fication; » dans le cas contraire, on usait de la désignation de tedjrîh « blessure, im- probation. » Ce dernier mot dérive d'une racine qui signifie blesser; en effet, un pareil rapport portait atteinte à la réputa- tion d'un homme. ( Voy. ci-après, page 72, note i.) 4 D'IBN KHALDOUN. lxxvii placés, soit comme précepteurs chargés d'enseigner le Coran aux en- fants de bonne maison, le hakem les considérait comme des hommes de bien, et, pour s'en faire des amis, il disait, dans les rapports adressés au cadi, qu'ils étaient des personnes d'une probité éprou- vée. Le mal était invétéré; des traits scandaleux de la fraude et de la malversation des adels s'étaient répandus dajis le public, et, comme plusieurs de ces méfaits vinrent à ma connaissance, j'en châtiai les auteurs avec la plus grande sévérité.
Je reconnus aussi chez quelques-uns d'entre eux des choses qui portaient atteinte à leur considération, et pour cette raison je les empêchai de servir de témoins. Dans leur nombre se trouvaient des greffiers attachés aux bureaux des cadis et chargés de prendre note des sentences prononcées à l'audience; des hommes rompus à la ré- daction des plaintes, habiles à formuler des jugements, et qui se faisaient employer par des hommes puissants pour dresser leurs actes et conventions. Cela les plaçait au-dessus de leurs confrères et impo- sait tellement aux cadis, que ces magistrats n'osaient leur faire le moindre reproche.
11 y en avait aussi qui consacraient leur plume à attaquer les actes les plus authentiques, afin de les faire annuler pour un vice, soit de forme, soit de fond. L'offre d'un cadeau ou la perspective d'un avantage mondain suffisait pour les entraîner dans cette voie. C'était particulièrement le cas quand il s'agissait de ouakfs (biens consacrés à perpétuité aux mosquées ou à des fondations pieuses), qui existaient en nombre énorme dans la ville du Caire. Comme il y en avait dont l'institution était ignorée ou peu connue, on trouvait, dans la jurisprudence de l'un ou de l'autre des quatre rites, quelque moyen d'en annuler plusieurs. Celui qui désirait acheter ou vendre un oualif faisait un arrangement avec ces fourbes, et obtenait d'eux un concours efficace. Cela se pratiquait au mépris de l'autorité des magistrats, qui essayaient en vain d'arrêter ces malversations et d'em- pêcher qu'on ne se jouât du bon droit.
M'étant aperçu qu'à la suite des attaques dirigées contre les ouakfs, Lxxvni PROLÉGOMÈNES le même esprit d'égarement tournait ses armes contre les titres de propriété, les contrats et les biens immeubles, j'implorai laide de Dieu et je travaillai à extirper ces abus, sans m'inquiéter delà haine que mon intervention devait m'attirer.
Ensuite je m'occupai des muftis (légistes consultants) de notre rite. Ces gens avaient mis les juges aux abois par leur désobéissance et leur empressement à dicter aux plaideurs des opinions juridiques (fetoua) entièrement contraires aux jugements que ces juges venaient de prononcer. Parmi eux se trouvaient des hommes de rien, qui, après s'être arrogé le titre d'étudiants en droit et la qualité d'adel, aspiraient hardiment au rang de mufti et de professeur, bien qu'ils n'y eussent pas le moindre titre. Ils y arrivaient pourtant, sans se don- ner beaucoup de peine et sans avoir fait des études préparatoires; per- sonne n'osait les réprimander ni leur faire subir un examen de capa- cité, parce qu'ils formaient un corps redoutable par le nombre de ses membres; aussi, dans cette ville, le calam du mufti était au service de tous les plaideurs; ils luttaient à qui en obtiendrait l'appui, afin de faire valoir leurs propres prétentions et d'assurer la défaite de leurs adversaires. Le mufti leur indiquait tous les détours de la chicane; souvent les fetouas se contredisaient, et, pour ajouter à la confusion, on les émettait quelquefois après le prononcé des arrêts: D'ailleurs les différences offertes par les codes des quatre rites étaient si nom- breuses, qu'à peine pouvait-on se faire rendre une bonne justice. Du reste le public était incapable d'apprécier le mérite d'un mufti ou la va- leur d'un fetoua.Bien que les flots (de ces abus) ne cessassent de monter toujours et d'entretenir le désordre > j'entrepris d'y porter remède.
Pour montrer que j'avais la ferme intention de soutenir le bon droit, je courbai l'audace d'un tas de fripons et d'ignorants, dont une partie étaient venus du Maghreb, et qui avaient ramassé, par-ci par-là, une provision de termes scientifiques au moyen desquels ils éblouis- saient les esprits; — des gens incapables de prouver qu'ils eussent étudié sous aucun maître de réputation, ou de montrer un seul ou- vrage de leur composition; — des imposteurs qui se jouaient de la bonne D'IBN KHALDOUN. lxxix foi du public et qui, dans leurs assemblées, se plaisaient à calomnier les hommes de bien, et à insulter tout ce qui méritait le respect; aussi je m'attirai toute leur haine, et ils allèrent se joindre à des gens de leur trempe, les habitants des couvents (les derviches), peuple qui affiche la dévotion pour se faire valoir, tout en insultant à la majesté de Dieu; — des gens qui, lorsqu'on les prenait pour arbitres dans une affaire, la décidaient selon la suggestion de Satan et au mépris de la justice, se mettant ainsi en pleine opposition avec la loi divine, sans se laisser détourner de leur témérité par aucun sentiment religieux. r- À tous ces intrigants, j'enlevai l'appui sur lequel ils comptaient; je les fis châtier selon les ordonnances de Dieu, sans que les pro- tecteurs sur lesquels ils comptaient pussent les dérober à ma juste sévérité. Ainsi leurs lieux de retraite demeurèrent abandonnés, et le puits de leurs débordements resta comblé. Ils poussèrent alors des mauvais sujets à m'attaquer dans mon honneur et à. répandre toute espèce de calomnies et de mensonges à mon sujet. Ils faisaient même parvenir secrètement au sultan des plaintes au sujet des injustices qu'ils m'attribuaient; mais ce prince ne les écouta pas.
Pendant ce temps j'offrais à Dieu, comme un titre à sa faveur, tous les dégoûts dont on m'abreuvait; je méprisais les intrigues de ces misérables, et je marchais droit mon chemin, avec la résolution ferme et décidée de maintenir le bon droit, d'éviter toutes les vanités du monde, et de me montrer inflexible aux personnes en crédit qui voulaient m'influencer.
Tels n'étaient pas, cependant, les principes des cadis mes con- frères; aussi blâmèrent-ils mon austérité, en me conseillant de suivre le système qu'ils s'étaient accordés à adopter, savoir: de plaire aux grands, de montrer de la déférence pour les gens haut placés, et de juger sous leur influence toutes les fois qu'on pouvait sauver les apparences. «Ou bien, me disaient-ils, renvoyez les parties s'il y a beaucoup de causes à juger; vous pouvez vous fonder sur la maxime qu'un cadi n'est pas obligé de siéger s'il y a un autre cadi dans la lolxxx PROLÉGOMÈNES calité. » Ils savaient cependant (toute l'iniquité de) la convention qu'ils avaient faite. J'aurais bien voulu savoir comment ils entendaient s'ex- cuser devant Dieu d'avoir sauvé les apparences, car ils n'ignoraient pas qu'en jugeant ainsi ils portaient atteinte à la justice. Le Prophète n'a- t-il pas dit: « Si j'adjuge à quelqu'un le bien d'autrui, c'est une de- meure dans l'enfer qui lui est adjugée. » Je fermai donc l'oreille à leurs recommandations, bien décidé à remplir exactement toutes les fonctions de ma place, ainsi que mon devoir envers celui qui m'avait revêtu d'une charge si importante. Aussi tous ces gens se liguèrent ensemble et soutinrent ceux qui se plaignaient de moi; ils poussèrent les hauts cris et firent croire aux personnes dont je m'étais refusé d'admettre le témoignage que j'avais agi à leur égard d'une manière illégale. «Il se guide uniquement, dirent-ils, d'après la connaissance qu'il possède des règles de 17m- probation, tandis que le droit d'improuver appartient (non pas à un individu,) mais à la communauté. » Aussi les langues se déchaînèrent contre moi, et il s'éleva une clameur générale. Quelques personnes, m'ayant sollicité en vain déjuger en leur faveur, écoutèrent les con- seils de mes ennemis et allèrent se plaindre au sidtan de mon injus- tice. Une assemblée nombreuse, composée de cadis et de muftis, fut chargée d'examiner l'affaire, et je m'en tirai aussi pur que l'or qui a passé par les creusets. La perversité de mes ennemis fut ainsi connue du sultan et, pour les mortifier davantage, j'exécutai contre eux les ordonnances de Dieu.
Alors ils sortirent le matin avec un dessein bien arrêté [Coran, sourate, lxviii, verset 2 5), et ils intriguèrent auprès des intimes du sultan et des grands de la cour, leur faisant croire que je m'étais conduit d'une façon odieuse en montrant si peu d'égard aux sollicitations des personnages haut placés, et que, pour agir de la sorte, j'avais dû ignorer les usages de mon office. Pour, faire accepter ces faus- setés, ils m'attribuèrent des actions abominables dont une seule aurait suffi pour m'attirer l'indignation de l'homme le plus doux et la haine de tous les honnêtes gens. Une clameur générale s'éleva contre moi; D'IBN KHALDOUN.. lxxxi mais Dieu leur en fera rendre compte, et c'est de lui qu'ils auront leur rétribution. Dès ce moment les hommes du gouvernement ne me montrèrent plus la même bienveillance qu'auparavant.
A cette même époque, un coup funeste vint me frapper: toute ma famille s'était embarquée „ dans un port du Maghreb pour nie re- joindre; mais le vaisseau sombra dans un ouragan et tout le monde périt. Ainsi un seul coup m'enleva à jamais richesses, bonheur et en- fants. Accablé de mon malheur, je cherchai des consolations dans la prière, et je pensai à me démettre de ma charge; mais, craignant de mécontenter le sultan, j'écoulai les conseils de la prudence et je la gardai. Bientôt la faveur divine vint* me tirer de cet état pénible: le sultan, puisse Dieu le protéger! mit le comble à ses bontés en me permettant de déposer un fardeau que je ne pouvais plus porter et à quitter une place dont, à ce qu'on prétendait, je ne connaissais pas les usages. Aussi je remis l'office de cadi à celui qui l'avait exercé avant moi, et de cette manière je me vis débarrassé de mes chaînes. Rentré dans la vie privée, je me retrouvai entouré de la considéra- tion générale; on me plaignait, on me louait, on faisait des vœux pour mon bonheur; tous les yeux m'exprimaient la sympathie, et tous les souhaits appelaient le moment où je serais réintégré dans ma place. Le prince, toujours bienveillant, me laissa jouir des avan- tages qu'il m'avait déjà faits, et me continua sa haute protection; mais moi, bornant mes désirs à la félicité de la vie future, je m'oc- cupai à enseigner, à lire le Coran, à compiler et à rédiger, espérant que Dieu me permettrait de passer le reste de mes jours dans les exercices de la dévotion, et qu'il ferait disparaître tout ce qui pour- rait s'opposer à mon bonheur dans l'autre vie.
Je pars pour le pèlerinage.
Trois années venaient de s'écouler depuis ma destitution quand je me décidai à faire le pèlerinage. Ayant pris congé du sultan et des émirs, qui du reste pourvurent plus qu'abondamment à tous mes be- soins, je quittai le Caire vers le milieu de ramadan 789 (octobre Prolégomènes. k lxxxii PROLÉGOMÈNES 1387 de J. G.), pour me rendre à Tor, port situé sur la côte orien- tale 1 de la mer de Suez. Le dixième jour du mois suivant je m'em- barquai à Tor, et après un mois de navigation j'arrivai à Yenbo. Ayant rencontré le mahmil 2 dans cet endroit, nous l'accompagnâmes à la Mecque, où nous fîmes notre entrée, le 2 du mois de dou 'Icâda. Après avoir accompli les devoirs du pèlerinage, je m'en retournai (le mois suivant) à Yenbo, où je restai cinquante jours avant que le temps permît à notre vaisseau de prendre la mer. Nous partîmes enfin; mais, arrivés près de Tor, un vent contraire nous empêcha d'y aborder, et nous mit dans la nécessité de traverser la mer et de débarquer sur la côte occidentale 3, à El-Coseïr. De là nous fûmes escortés par des Arabes jusqu'à Cous, chef-lieu de la haute Egypte; et, après y avoir pris quelques jours de repos, nous nous embar- quâmes sur le Nil; trente jours plus tard, au mois de djomada (mai- juin 1 38 1 ), nous arrivâmes au Caire. Je m'empressai d'offrir mes devoirs au sultan et de l'informer que j'avais fait des prières pour sa prospérité. Il accueillit mes paroles avec bienveillance et continua à me favoriser de sa protection 4.
* Le mahmil est une espèce de boîte py- ramidale, couverte d'ornements et d'ins- criptions, et portée à dos de chameau. Le souverain d'Egypte l'envoyait à la Mecque tous les ans, avec la caravane des pèlerins. On a sup posé que 1 e mahmil renfermele drap qui doit servir de couverture à la Câba, et qu'on renouvelle tous les ans; mais cette opinion est erronée: le mahmil est toujours vide et sert seulement à constater la supré- matie du prince qui l'envoie.
3 Ici encore l'auteur fait une erreur du même genre que la précédente; il a écrit Jf^cJl, « l'orientale. » 4 Ibn Kaldoun parle maintenant de la rencontre qu'il avait faite, à Yenbo, du jurisconsulte Abou '1-Cacem Mohammed, lils d'Ibrahim es-Saheli et petit-fils d'Et- Toucïdjen. (Voy ez Journal asiatique de mars i843, p. 266, note.) Ce docteur y était venu aussi pour faire le pèlerinage et, comme il se trouvait chargé d'une lettre pour notre auteur, de la part d'Ibn Zem- rek-, vizir et secrétaire particulier d'Ibu el-Ahmer, roi de Grenade, il s'empressa de la lui remettre. Dans cet écrit, qui est partie en vers, partie en prose, le vizir rap- pelle à Ibn Khakloun leur ancienne amitié et le prie de présenter au sultan Barcouc un poème qu'il avait composé en l'honneur de ce prince et qui se trouvait joint à la lettre. Comme les extraits qu'Ibn Khaldoun nous donne de celle lettre n'offrent rien d'important, je passe à la suite de son récit.
D'IBN KHALDOUN. lxxxiii Quelque temps après, ce prince eut à subir une rude épreuve l; mais, Dieu l'ayant replacé sur le trône, je retrouvai auprès de lui la même bienveillance qu'il m'avait toujours montrée. Depuis mon re- tour, j'ai continué jusqu'à ce moment, c'est-à-dire au commence- ment de l'an 797 (fin d'octobre 1 3g4), à vivre dans la retraite, jouissant d'une bonne santé et uniquement occupé de l'étude et de l'enseignement. Puisse Dieu nous accorder ses grâces, étendre sur nous son ombre tulélaire et regarder nos œuvres comme méritoires!
Les indications suivantes serviront à faire connaître ce qui arriva à Ibn Kbaldoun depuis son retour de la Mecque jus- qu'à sa mort: « Le 10 du mois de ramadan 801 (17 mai 1 899 de J. C.) 2, on ex- pédia un courrier à Ouéli 'd-Dîn Àbd er-Rahman Ibn Kbaldoun, qui demeurait alors dans son village, situé dans laprtfvince d'El-Feïyoum. (On l'appelait au Caire) pour remplir les fonctions de cadi malékite, place pour laquelle le cadi Cberef ed-Dîn avait offert une somme de soixante et dix mille dirhems (de trente à quarante mille francs), que le sultan refusa. Le i5 du même mois, Ibn Kbaldoun arriva au Caire et obtint la charge de cadi malékite, en remplacement de Na- cer ed-Dîn Ibn et-Tenneci, qui venait de mourir. Il lit aussitôt pro- céder à des enquêtes sur la moralité des individus qui servaient de témoins, et ordonna la fermeture de plusieurs cabarets. On rouvrit ces établissements après sa déposition 3. » Le village dont il est fait mention ici fut probablement un ictâ (concession, bénéfice) que le sultan lui avait assigné pour son entretien.
1 L'an 791 (1 38g de J. C ), Barcoucfnt * El-Macrîzi, Solouk, manuscrit de la détrôné par l'émir Ilbogha, qui remit sur Bibliothèque impériale, anoien fonds, le trône El-Melek es-Saleh Achref, prince n° 674, t. III, fol. 5 r°. * auquel Barcouc avait enlevé l'autorité su- 3 Ibn Cadi Gbohba, manuscrit, ancien prême. Quelques mois plus lard celui-ci fonds, ^687, fol. i/is v°. se ressaisit du pouvoir.
PROLÉGOMÈNES A cette époque, le gouvernement égyptien paraît avoir eu pour règle de ne conserver le même cadi en exercice que pour un temps assez court; presque ehaque mois il y eut des des- titutions et des nominations de eadis; aussi le remplacement d'Ibn Khaldoun ne se fit pas attendre. Il avait d'ailleurs perdu son meilleur appui, le sultan Ei-Mélek ed-Dhaher Barcouc, qui mourut le i5 ehoual 801 (21 juin 1399).
« Le jeudi 12 moharrem 8o3 (4 septembre i4oo), le grand cadi (cadi l-codat) Oue'li 'd-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun fut rem- placé par le cadi Nour ed-Din Ali Ibn el-Djelal, par suite d'une pro- messe qu'on avait faite à celui-ci 3. » Selon Ibn Cadi Chohba 2, le motif de ee changement fut la sévérité d'Ibn Khaldoun et sa promptitude à infliger des pu- nitions. En cette occasion, il fut cité devant le grand cham- bellan (ministre d'état) et mis aux arrêts. Quelque temps après on le nomma professeur au collège malékite, en remplacement d'Ibn el-Djelal.
Au mois de rebiâ second de la même année (novembre- décembre i4oo), El-Melek en-Naeer Feredj, fils de Barcouc et sultan d'Egypte, apprit que Tîmour 3 venait d'emporter d'as- saut la ville d'Alep. Craignant le même sort pour Damas et les autres villes de la Syrie, Feredj sortit du Caire le jour même, et alla eamper auprès de la Reïdaniya, mosquée située hors de la porte de Bab el-Fotouh. De là il se mit en marche pour Damas, emmenant avec lui ses émirs, le khalife, les grands cadis des rites chafeïte, malékite et hanbalite; mais il laissa 1 Solonk, fol. 22 r°; Bedred-Dî», ma- traits, le nom de ce conquérant est écrit nuscrit n° 684, fol. 36 r 9; Anbâ 'IGhomr, tantôt Timour et tantôt Témerlenk, c est-à- manuscrit n° 658, fol. 1 74 v\ dire, Timour le Boitcux.De ce dernier nom, 1 Manuscrit n a 687, fol. 170. les Européens ont formé Tamerlan.
3 Le célèbre Tamerlan. Dans ces ex- D'IBN KHALDOUN. lxxxv après lui le cadi hanéfite, qui était malade. Il ordonna n l'émir Yachbek de partir pour la même destination et d'emmener Ibn Khaldoun avec lui l.
On sait que le gouvernement mamlouk de l'Egypte recon- naissait la suprématie des Abbacides, et qu'il gardait toujours au Caire un fantôme de khalife appartenant à cette famille.
Le jeudi 6 du mois de djoumada premier (24 décem- bre i4oo), le sultan fit son entrée à Damas, et alla s'installer dans la citadelle; mais, ayant appris que l'avant-garde de Tî- mour approchait de la ville, il sortit, le samedi suivant, pour aller au-devant de l'ennemi. Deux combats eurent lieu, et Tî- mour s'était presque décidé à éviter une troisième rencontre, quand plusieurs émirs égyptiens, et un grand nombre de mam- louks, abandonnèrent leur sultan et prirent la route du Caire. Ils avaient, à ce qu'on a prétendu, l'intention de mettre sur le trône un officier mamlouk nommé le cheikh Ladjin 2. Les autres émirs, consternés de cette trahison, enlevèrent le sul- tan de nuit, à l'insu d^ l'armée, et le ramenèrent en Egypte. Le reste des troupes se débanda, à l'exception du faible déta- chement qui formait la garnison de Damas. Les habitants de cette ville pensèrent d'abord à faire une vigoureuse résistance; mais, se voyant cernés de toute part, ils se décidèrent à en- voyer le grand cadi, Ibn Moflih, avec une députation de ca- dis, de négociants et de notables auprès de Tîmour, afin de traiter avec lui. Comme le commandant de la garnison égyp- tienne ne voulut consentir à aucun arrangement, ni permettre à la députation de sortir de la ville, les envoyés se firent des- cendre du haut de la muraille au moyen de cordes, et se ren-. dirent ensuite au camp des assiégeants. Tîmour, les ayant reçus, 1 Soloak, fol. 2A r°; Ibn Cadi Chohba, 1 Sohuk, fol. 36 r°; Ibn Cadi Chohba LXXXVI PROLÉGOMÈNES consentit à se retirer moyennant une contribution d'un mil- lion de dinars (environ douze millions de francs); mais, quand la somme lui fut payée, il exigea encore dix mille dinars l. On eut alors l'imprudence de le laisser occuper une des portes de la ville par un détachement de troupes chargé de maintenir Tordre parmi les Tartares qui y entreraient pour faire des emplettes. Tîmour profita de cette occasion pour s'emparer de la place. H enleva aux habitants toutes leurs richesses, et en fit périr un grand nombre dans les tortures. Le reste fut emmené captif, et Damas devint la proie des flammes.
Nous allons examiner ce que devint Ibn Khaldoun pendant ces événements désastreux.
« Le cadi 'i-codat Ouéli 'd-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun était à Damas lors du départ du sultan. Quand il apprit cette nouvelle, il descendit du haut de la muraille au moyen d'une corde, et alla trou- ver Tîmour. Ce prince l'accueillit avec distinction, et le logea chez lui; puis il l'autorisa à rentrer en Egypte 2. » « Quand Ibn Khaldoun se trouva enfermé'à Damas, il descendit du haut de la muraille au moyen d'une corde, et, s'étant rendu au mi- lieu des troupes de Tîmour, il se lit conduire auprès de leur chef. Tîmour, frappé de son air distingué, ébloui même par ses discours, le fit asseoir, et le remercia de lui avoir procuré l'occasion de con- naître un homme si savant. Il le retint auprès de lui et le traita avec les plus grands égards, jusqu'au moment où il lui accorda la permis- sion de partir. Il lui fournit aussi des provisions pour la route.
«Le jeudi i er châban (17 mars 1 4-0 1 ), Ibn Khaldoun arriva au Caire, ayant quitté Damas avec l'autorisation de Tîmour, qui lui avait donné un sauf-conduit signé de sa propre main. La suscription se composait des mots Tîmour Gorghan 3. Grâce à l'intervention d'Ibn 1 Anbâ'l-Ghomr. 5 Selon Abou 1-Mehacen, ras, arabe, 2 El-Macrîzi, dans son Solouk, fol. 27 v°. n° 666, fol. 83, le mot Gourghan est l'équi- D'IBN KHALDOUiN. lxxxvu Khaldoun, plusieurs prisonniers obtinrent la permission de partir avec lui. Parmi eux se trouvait le cadi Sadr ed-Dîn Ahmed, fils du grand cadi Djemal ed-Dîn el-Gaïsari, et inspecteur de l'armée 1. » Entendons Ibn Cadi Chohba sur les mêmes faits: « Le premier jour du mois de ehâban, le cadi Ouéli 'd-Dîn Ibn Khal- doun arriva au Caire avec le cadi Sadr ed-Dîn, fils de Djemal ed-Dîn, et le cadi Saad ed-Dîn, fils du eadi Cberef ed-Dîn, le Hanbalite. Ils étaient du nombre de ceux qu'on avait laissés en Syrie, et auxquels les ennemis avaient eoupé la retraite. Ibn Khaldoun s'était trouvé avec les autres eadis lorsqu'ils sortirent de Damas pour se rendre auprès deTîmour. Ce prince, ayant appris qui il était, le reçut avec de grands égards, et lui demanda une liste écrite des pays et des déserts du Maghreb (la Mauritanie), ainsi que des noms des tribus qui habitaient cette contrée. S'étant fait expliquer cette liste en persan, il en témoi- gna à l'auteur sa haute satisfaction, et lui demanda s'il n'avait pas composé une histoire du Maghreb. Ibn Khaldoun lui répondit: « Bien * plus, j'ai rédigé l'histoire de l'Orient et de l'Occident, et j'y ai « parlé de tous les rois; j'ai composé aussi une notice sur vous, et «je voudrais vous en donner lecture, afin de pouvoir -en corriger « les inexactitudes. » Tîmour lui donna cette permission, et, quand il entendit sa propre généalogie, il lui demanda comment il l'avait ap- prise. Ibn Khaldoun lui répondit qu'il la tenait de marchands dignes de foi, qui étaient venus dans son pays. Il lut ensuite le récit des conquêtes de Tîmour, de son histoire personnelle et de ses commen- cements. Le prince, ayant entendu cette lecture, exprima sa satisfaction et dit à l'auteur: « Voulez- vous venir dans mon pays? » Celui-