SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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Les Oméiades d'Espagne défendaient aux habitants de leur em- pire de quitter le pays pour faire le pèlerinage, parce qu'ils craignaient que ces voyageurs ne tombassent entre les mains des Abbacides. Aussi, pendant toute la durée de leur dynastie, aucun fonctionnaire de l'E- tat n'obtint l'autorisation de se rendre à la Mecque. Ce ne fut qu'après la chute de leur empire et l'établissement des rois provinciaux que cette prohibition fut levée. En second lieu, si le souverain consentait au départ d'un de ses officiers, il ne serait pas assez généreux pour s'abstenir de prendre l'argent que cet homme aurait en sa possession. A ses yeux, cet argent fait partie de sa propre fortune, de même que celui qui le possède fait partie des sujets de l'empire; car c'est au service de l'Etat et sous l'ombre de la dynastie que cet officier s'est enrichi. Aussi le souverain vise-t-il à se l'approprier ou à l'empêcher de sortir du pays; car, selon lui, c'est une partie^ des fqnds de l'Etat, dont cet homme n'a que l'usufruit. Admettons même qu'on parvienne à se transporter avec ses richesses dans un autre pays, ce qui n'a lieu que dans des cas extrêmement rares, le souverain de cette contrée P. 91. fixera ses regards sur les trésors apportés par l'étranger et s'en emparera, soit indirectement, par la voie de l'intimidation, soit ouver- tement, par l'emploi de la force. Pour justifier sa conduite, il dira que cet argent, ayant été pris sur l'impôt, appartenait réellement au gouvernement, et que son meilleur emploi serait de le dépenser pour des choses d'utilité publique.

Du reste, puisque les souverains convoitent les biens de ceux qui se sont enrichis (dans le commerce, ou) en exerçant un métier quel- conque, ils doivent, à plus forte raison, ne pas perdre de vue l'argent qui provient de l'impôt, argent public^, dont ils peuvent toujours, s'emparer en vertu d'un texte de la loi ou en s'appuyant sur la cou- tume du pays. Voyez ce qui arriva au cadi de Djebela, qui s'était révolté contre Ibn Ammar, seigneur de Tripoli. Quand les Francs lui enlevèrent sa ville, il s'enfuit à Damas, d'où il se rendit à Baghdad, 104 PROLEGOMENES où se trouvait le sultan Barkyaroc, fils de Melek-Chah. Ceci se passait vers la fin du v" siècle ^ Le vizir du sultan alla le voir, et lui emprunta la plus grande partie de son argent, puis il enleva ce qui restait. Le tout formait une somme énorme. Abou Yahya Zekeriya Ibn Ahmed ei-Lihvani, le neuvième ou dixième sultan hafside de l'IFrîkiya^, ayant voulu abandonner le trône et se rendre en Egypte, afin d'échapper au seigneur des provinces occidentales^, qui s'apprêtait à marcher sur Tunis, partit pour Tripoli sous le prétexte d'y rétablir l'ordre, et, s'y étant embarqué, s'enfuit à Alexandrie, emportant avec lui tout l'argent et tous les objets précieux qui se trouvaient dans le tré- sor public. Il avait même vendu tous les effets* conservés dans les magasins du gouvernement, ainsi que les immeubles appartenant à l'Etat, les pierreries et même les livres ^. Arrivé en Egypte, l'an 7 1 9 ( 1 3 1 g de J. G.), il alla descendre chez le sultan El-Melek en-Nacer Mohammed Ibn Calaoun. Ce prince l'accueillit avec de grands hon- P. 92. neurs, mais ne cessa de lui soutirer de l'argent jusqu'à ce qu'il lui eût tout pris. Dès lors Ibn el-Lihyani vécut de la pension que le gouvernement égyptien lui avait assignée. Il mourut l'an 728 (1827- 1828 de.I. C), ainsi que nous le dirons dans l'histoire de son règne^. L'idée d'émigrer est une de ces fantaisies qui passent par la tête des ' L'an 494 de l'hégire (1 101 de J. C). vendre tous les meubles, lapis, vases et (Voy. Abulfedœ Annales, t. III, p. Sag.) autres objets précieux qui se trouvaient ^ Le dixième. Le sultan Abou Yabya dans les garde-meubles de la couronne, et el-Lihyani monta sur le trône de Tunis au jusqu'aux livres de la bibliothèque que mois d'octobre i3ii. (Voy. Histoire des l'émir Abou Zekeriya I" avait fondée.

Berhers, tome II, page ASg.) Ces volumes, tous manuscrits originaux ' Les provinces occidentales, c'est-à- ou bien exemplaires choisis avec grand J dire celles de Bougie et de Constanline, soin, furent distribués aux libraires pour s'étaient détachées de l'empire hafside, être mis en vente dans les boutiques. On et obéissaient alors à un prince hafside prétend que, par tous ces moyens, il nommé Ahoa Yahya Ahou Bekr. ramassa plus de vingt quintaux d'or et '' Pour UJs, lisez t« Js'. assez de grosses perles et de rubis pour ^ «Le sultan Abou Yahya el-Lihyani, en remplir deux sacs.» [Histoire des Berç'étant décidé à renoncer au khalifat et bers.t. II, p. Mi6.)

à sortir du pays, commença par emballer " Voy. Histoire des Berhers, t. II, p. 452 son argent et ses trésors; ensuite il fit et 453.

D'IBN KHALDOUN. 105 gens haut placés quand ils soupçonnent que le sultan veut les perdre. S'ils réussissent à' s'évader, ils sauvent leurs personnes (mais ils perdent leur argent). Quant à leur crainte de se trouver dans le besoin, elle est mal fondée; leur réputation d'hommes d'état suffit toujours pour leur assurer les moyens de vivre; ils obtiennent une pension du sultan dans le pays duquel ils se sont réfugiés, ou bien ils se font une honorable aisance en se livrant au commerce ou à l'agri- culture. Les empires sont parents (les uns des autres, et les hommes d'état n'y sont jamais dépaysés); mais Les hommes sont insatiables si on les encourage; réduits à l'indigence, ils se contentent de peu'.

Dieu est le dispensateur; il est fort et inébranlable. [Coran, sour. li, vers. 58.)

La diminution des traitements amène une diminution dans le revenu.

L'empire et le sultanat forment le grand marché de la nation^, marché d'où l'on tire toutle matériel de la prospérité publique. Donc si le sultan n'a point d'argent, ou s'il amasse des trésors et met de côté les revenus de l'Etat sans vouloir donner à ces sommes un emploi con- venable*, les gens de son entourage auront très-peu d'argent entre les mains; ils ne pourront plus en fournir à leurs serviteurs ni à ceux qui dépendent d'eux-mêmes, et ils seront tous obligés de diminuer leurs dépenses. Or la foule qui encombre les marchés se compose, en grande partie, de ces personnes, et ce sont elles qui, par leurs achats, con- tribuent le plus à l'activité du commerce. Aussi, quand elles cessent de faire des dépenses, le marché languit, les négociants gagnent peu, vu la rareté de l'argent, et cela amène une diminution dans le produit de l'impôt foncier. En effet, ce qui nourrit cet impôt et les autres P. gS. sources du revenu public, ce sont l'agriculture, les transactions com- merciales, l'activité des opérations mercantiles, et les efforts de ceux ' C'est un vers en arabe. — ' Littéral, «de l'univers.» C'est la cour que l'auteur désigne ici par les mots empire et sulumat. — ^ Après L^^-aj, insérez L<JvLa..« ^J. Prolégomènes. — ii. i4 106 PROLÉGOMÈNES qui travaillent en vue du g;ain et du profit. Le mal causé par la stag- nation du commerce retombe sur l'Etat, car le sultan reçoit moins d'argent quand le revenu éprouve une diminution. L'empire, avons- nous dit, est le grand marché, la source de tous les autres marchés, celui qui leur fournit le matériel des dépenses et des recettes; s'il languit et si l'on y dépense peu \ les marchés d'un rang inférieur doivent nécessairement s'en ressentir et même à un plus haut degré. D'ailleurs l'argent n'est fait que pour passer du sultan à ses sujets et des sujets au sultan; s'il garde son argent, les sujets n'en auront plus. Cela est dans les voies de Dieu.

Un gouvernement oppressif amène* la ruine de la prospérité publique.

S'attaquer aux hommes en s'emparant de leur argent, c'est leur ôter la volonté de travailler pour en acquérir davantage; car ils voient ' qu'à la fin on ne leur laissera plus rien. Quand ils perdent l'espoir de gagner, ils cessent de travailler, et leur découragement sera toujours en proportion des vexations qu'ils éprouvent; si les actes d'oppression ont lieu souvent et atteignent la communauté dans tous ses moyens d'existence, on renoncera tout à fait au travail, parce que le découragement sera complet. Si ces actes se produisent rarement, on s'abstiendra moins de travailler. Or la prospérité pu- p. tj!,. blique et l'activité des marchés dépendent des travaux auxquels les hommes se livrent et de leurs allées et venues dans la poursuite du bien-être et des richesses. Quand le peuple ne travaille plus pour gagner sa vie et qu'il renonce aux occupations dont on tire du profit, le marché de la prospérité publique finit par chômer, le désordre se met dans les 'affaires, et les hommes se dispersent^ pour* chercher dans d'autres pays les moyens d'existence qu'ils ne trouvent plus dans le leur; la population de l'empire diminue, les villages restent sans habitants, les villes tombent en ruines. Cela jette la désorganisation dansfempire, qui, étant comme la /orme de la prospérité publi- ' Pour Jij, lisez cy-^. ' Pour vCcviL lisez^jjl.

D'IBN KHALDOUN. 107 que, doit nécessairement se décomposeï- quand la matière de cette prospérité s'altère '. Voyez ce que Masoudi^, en traitant de l'histoire des Perses, dit du moubedan^, ou chef de la religion, qui vivait sous le règne de Behram, iils de Behram. Il raconte la manière dont ce moubedan s'y prit pour reprocher au roi l'injustice de son gouverne- ment et l'indifférence qu'il montrait pour certains abus dont les suites pourraient être fatales à l'empire, en plaçant, sous la forme d'un apo- logue, ses avertissements dans la bouche d'un hibou. Le roi, ayant entendu les cris d'un hibou, demanda ce que l'animal disait, et le mou- bedan lui répondit: « Un hibou mâle voulut épouser une femelle de son espèce; elle y consentit moyennant un don de cent villages tombés en ruine sous ie règne de Behram, «afin, disait-elle, que «je puisse y crier à mon aise. • Il accepta la condition et lui dit: ■' Tant que ce roi régnera, je pourrai mettre mille villages à votre " disposition; je n'aurai pas de peine à les trouver. » Le roi, dont ces paroles avaient éveillé l'attention, se retira à l'écart avec le mou- bedan et lui* en demanda l'explication. «Sire, lui répondit-il, un roi n'est vraiment grand que quand il s'appuie sur la religion, se résigne à la volonté divine et se conforme, dans toutes ses ac- tions, aux ordres et aux prohibitions de Dieu. Or la religion ne peut se soutenir que par la royauté; la force de la royauté est dans ses troupes; pour entretenir des troupes, il faut avoir de l'argent; pour se procurer de l'argent, il faut cultiver la terre; point d'agricul- ture sans une juste administration; la justice, c'est une balance que P. 95. Dieu a établie au milieu de ses créatures et à laquelle il a donné un soutien, qui est le roi. 0 roi! tu as enlevé des terres à ceux qui les possédaient et les cultivaient, à des gens qui payaient l'impôt foncier et de qui tu tiens ton argent; tu as concédé ces terres à tes ' Selon les métaphysiciens, la subs- eidonlïa forme esX V état ou (jouvernement. tance se compose de matière el de forme. ^ Voy. Masoudi, Prairies d'or. II, 169.

L'auteur applique ce principe à la civilisa- ' L'auteur aurait mieux fait d'écrire tion, ou prospérité publique, (j'^; elle est moubed.{\'oyei\a repartie, p. 8o,note2.) une substance dont la matière est le travail '' L'édition de Boulac porte *J JUs.

là.

108 PROLEGOMENES courtisans, à tes serviteurs, à des gens désœuvrés, qui ont négligé de les cultiver, à des hommes sans prévoyance et n'ayant aucune connaissance de ce qui convient à la bonne administration d'une ferme. Comme ils approchent du souverain, on les a dispensés d'acquitter l'impôt et l'on a o])ligé, très-injustement, les contribua- bles et les cuhivateurs à payer la différence. Aussi ces malheureux ont-ils quitté leurs terres et abandonné leurs maisons pour aller s'établir sur d'autres terres situées au loin, dont la culture offre de grandes difficultés. Cela a eu pour résultat le déclin de l'agri- culture, la ruine des fermes, l'appauvrissement du trésor public, l'affaiblissement de l'armée et la nnsère du peuple. Aussi les rois tes voisins se flattent-ils de pouvoir s'emparer de la Perse, sachant qu'elle a perdu toutes les ressources qui sont essentielles au main- tien d'un empire. » Le roi, ayant écouté ces paroles, se mit à exa- ' miner l'état du royaume; il ôta les terres aux courtisans pour les rendre aux anciens propriétaires, qui, placés ainsi dans les mêmes conditions qu'auparavant, se mirent à cultiver de nouveau. De cette façon, ceux qui étaient pauvres devinrent riches, le pays se couvrit de moissons, l'argent afflua chez les percepteurs \ l'armée redevint formidable, tous les abus d'autorité^ furent extirpés, et les villes fron- tières se remplirent d'approvisionnements. Le roi, ayant continué à diriger en personne l'administration de l'Etat, jouit d'un règne heu- reux et rien ne troubla plus l'ordre de l'empire. Cette anecdote nous fait voir que finjustice amène la ruine de l'agriculture et que le dé- peuplement du pays réagit sur le gouvernement, dont il détruit les ressources et précipite la chute. Il ne faut pas faire attention à ^ (une p. 96. objection qu'on pourrait faire; savoir, que) des actes d'oppression ont eu lieu dans les grandes villes de divers empires, sans que cela les ait ruinées. Le tort que ces villes en éprouvent a pour mesure le rapport qui existe entfe ces actes et les moyens dont les habitants peuvent disposer. (Nous voulons dire que) si la ville est grande, ' Pour Jùlxi., lisez sIa^.. — ■ Littéral, «la matière de l'injustice. » — ' La bonne leçon est t^l.

D'IBN KHALDOUN. 109 ayant une nombreuse population et des ressources très-abondantes. Je dommage qu'une administration injuste peut lui causer sera léger d'abord; il ne se développera que par degrés et d'une manière presque insensible, car les vastes ressources 'de la ville et l'abondance de ses produits industriels empêcheront, pendant un temps assez long, d'apercevoir les effets désastreux de l'oppression. Aussi, avant que la ville devienne un monceau de ruines, ce gouvernement inique peut être remplacé par un autre qui, favorisé par la fortune, res- taurera la capitale et remédiera au mal secret qui la minait et dont on s'était à peine aperçu. Au reste, cela arrive très-rarement. On comprendra par ce que nous venons de dire que le déclin de la prospérité publique est une conséquence nécessaire de rop])res- sion et que c'est l'Etat qui en pâtit. Il ne faut pas supposer que l'oppression consiste uniquement à enlever de l'argent ou une pro- priété à son possesseur sans un juste motif et sans accorder un dé- dommagement, bien que ce soit là l'opinion généralement reçue. L'oppression a une signification beaucoup plus étendue: celui qui prend le bien d'autrui, qui lui impose des corvées, qui exige de lui un service sans y avoir droit, qui le soumet à un impôt illégal, est un oppresseur; les percepteurs qui exigent des droits non auto- risés par la loi sont des oppresseurs; ceux qui maltraitent le peuple, des oppresseurs; ceux qui dépouillent les autres de leurs biens, des oppresseurs; ceux qui ne respectent pas les droits d'autrui, des op- presseurs; ceux qui enlèvent de force tout ce qui ne leur appartient pas sont tous des oppresseurs, et le mal qu'ils font retombe sur le gouvernement, parce qu'en décourageant' les cultivateurs ils détrui- p. 97. sent l'agriculture, qui est la principale ressource de l'empire. Cela nous fait comprendre la sagesse du principe d'après lequel le légis- lateur se guida quand il défendit l'oppression; car elle est ■* la principale cause de la ruine de la prospérité publique et pour- rait amener' l'extinction de l'espèce humaine. C'est un principe que 110 PROLÉGOMÈNES ia loi divine ne perd pas de vue et qui se reconnaît dans le choix des cinq points essentiels auxquels se réduisent les motifs de toutes les lois, savoir: la conservation de la religion, celle de l'intelligence (de l'homme), celle de sa vie, celle de la population et celle de la pro- priété. Or, puisque l'oppression peut amener l'extinction de l'espèce en ruinant la prospérité publique, la loi a eu la sage précaution de condamner cet abus. Défendre l'oppression a été un des plus grands soins du législateur; ce qui est démontré par des passages du Coran et de la Sonna tellement nombreux, qu'ils échapperaient à tous les efforts faits pour les relever et pour les compter. Si chacun avait le pouvoir d'opprimer les autres, la loi aurait déterminé une peine qui s'appliquerait spécialement à ce crime, ainsi qu'elle l'a fait pour tous les autres actes qui nuisent à l'espèce humaine et que chaque indi- vidu a le pouvoir de commettre': tels sont l'adultère, le meurtre et l'ivresse. Mais personne n'a le pouvoir d'opprimer, excepté celui sur lequel les autres hommes n'ont aucun pouvoir: l'oppression est le fait de gens ayant le pouvoir en main et exerçant l'autorité suprême. Le législateur s'est donc appliqué à blâmer, de la manière la plus énergique, tout acte d'oppression, et à multiplier les menaces contre les hommes qui s'en rendent coupables; et cela dans l'espoir que l'in- dividu ayant le pouvoir d'être injuste trouvera dans son propre cœur un moniteur qui le retienne. Et ton Seigneur n'est pas injuste envers ses créatures.

Qu'on ne nous objecte pas que la loi a frappé d'une peine le bri- gandage à main armée ^, bien que ce crime soit un acte d'oppression commis par un individu ayant le pouvoir; car le brigand a réellement le pouvoir quand il exerce son métier. A cette objection on peut ré- pondre de deux manières: d'abord, en déclarant qiie la peine établie par la loi en prévision de ce cas s'applique au brigand pour les crimes ' Pour l^tycsl, liseï L^tyS»!, leçon de lalro; le premier signifiant également ser l'édition de Boulac. vice militaire et brigandage, et le second, ' Les mots Jùfv^ et <_J^l^ répondent soldat et brigand. exactement aux mots latins latrociniam et D'IBN KHALDOUN. 111 qu'il a commis contre les personnes et les biens. Cela est l'opinion soutenue par un grand nombre de légistes, parce que, disent-ils, l'ap- plication de la peine n'a lieu qu'après que le criminel a perdu le pouvoir (de mal faire) et qu'on lui a fait son procès; mais, pour p. 98. l'état de brigandage en lui-même, il n'y a point de peine déterminée. En second lieu, on répondra ' que le brigand ne peut pas être qua- lifié par le terme ayant le pouvoir, car on entend par pouvoir, en par- lant d'un oppresseur, la main qui s'étend (vers le bien d' autrui) sans qu'il y ait une puissance capable de s'y opposer, et c'est là ce qui en- traîne la ruine (de la société). Or le pouvoir du brigand consiste dans l'effroi qu'il inspire et qui lui sert de moyen pour s'emparer du bien d'autrui; mais la main de la communauté peut briser ce pouvoir; elle est même autorisée à le faire par la loi religieuse et par la loi civile. Ce n'est donc pas là vm pouvoir (irrésistible) qui entraîne la ruine (de la société). Et Dieu a le pouvoir de faire tout ce (ju'il veut. Un des genres d'oppression les plus graves et les plus nuisibles au bien public, c'est d'imposer des corvées et d'obliger le peuple à tra- vailler sans rétribution. Le travail de fhomme compte dans la catégorie des occupations lucratives. Dans notre chapitre sur la sub- sistance^, nous montrerons que, chez les hommes civilisé^, le gain et la subsistance représentent la valeur du travail. Par conséquent leurs efforts et leur travail sont pour eux des moyens de gagner et d'acquérir; on peut même dire qu'ils n'en ont point d'autres. Ceux qui cultivent la terre ne gagnent et n'acquièrent que par leur travail. Donc si on les force de travailler pour l'avantage d'autrui, et qu'on leur imposB des tâches qui ne leur procurent pas les moyens de vivre, on leur ôte ce qui faisait leur gain, on leur arrache la valeur de leur tra- vail, qui est leur seul moyen de se procurer de l'argent. Dès lors ils se trouvent dans la gène; ils ont à peine les moyens d'existence, ou, pour mieux dire, ils n'en ont plus; et, quand les corvées reviennent sou- vent, les hommes se découragent tout à fait et cessent de cultiver. Cela ' Pour Jyij, lisez JjiJ. — ' Voy. le texte arabe, 2' partie, p. 372.

112 PROLÉGOMÈNES amène ia ruine de l'agriculture et du pays. Dieu donne la subsistance à <jui il veut, et sans compte. [Coran, sour. ii, vers. 208.)

Un autre genre d'oppression encore plus grave et plus nuisible à la prospérité du peuple et de l'Etat, c'est quand le (gouvernement) con- P. 99. traint les négociants à lui céder, moyennant un vil prix, les marchan- dises qu'ils ont entre les mains et les oblige ensuite k lui acheter d'autres marchandises à un prix élevé. C'est là (ce qui s'appelle en jurispru- dence) acheter et vendre par la voie de la violence et de la contrainte. Ils obtiennent quelquefois des délais pour opérer leur payement, en se berçant de l'espoir de pouvoir profiter des fluctuations du marché pour vendre avantageusement les marchandises qu'on le§ a forcés d'acheter et réparer ainsi leurs pertes. Mais il leur arrive assez souvent que l'ad- ministration demande à être payée ' avant le terme qu'elle leur avait assigné, ce qui les met dans la nécessité de vendre le tout à bas prix, et, par suite des deux opérations, ils perdent une partie de leurs capi- taux. Les négociants de toute classe établis dans la ville, ceux qui y arrivent des pays éloignés pour (acheter et vendre) des marchandises, tous les gens qui font le petit commerce au marché, les boutiquiers qui vendent des comestibles et des fruits, les artisans qui fabriquent des outilsi,et des ustensiles de ménage, en un mot les commerçants de tout genre et de toute condition, ont à subir les mêmes avanies. Cela réagit graduellement sur les ventes et ruine^ les capitaux; de sorte que les négociants, ayant épuisé leurs moyens pécuniaires dans l'espoir de réparer leurs pertes, n'ont plus d'autre ressource que de fermer leurs magasins afin d'échapper à une ruine complète. La même cause em- pêche les étrangers de se rendre à la ville pour y faire des ventes et des achats; le marché chôme, et le peuple, qui ne vit en général que du commerce, n'a plus le moyen de pourvoir à sa subsistance. Le chômage des marchés et la misère du peuple, à qui on a enlevé toute ressource, font diminuer et même dépérir les revenus de l'Etat, dont la partie la plus considérable, c'est-à-dire les produits des droits ' Pour LfHl, lisez yL*'''^!. — ' Je lis <_>^^ avec l'édition de BouJac.

D'IBN KHALDOUN. 113 du marché, est fournie par les gens de la classe moyenne et des classes inférieures. Cela conduit l'empire vers sa ruine et nuit à la prospérité de la ville; mais comme le mal s'y fait graduellement, l'on ne s'en aperçoit pas d'abord. Voici donc ce qui arrive lorsque le chef de l'Etat P. loo. emploie de semblables moyens ' détournés pour s'emparer de l'ar- gent. Mais quand l'administration, cédant à un esprit de tyrannie, porte atteinte, de gaieté de cœur, aux biens des sujets, à leur vie, à leurs personnes^, à leur honneur et à celui de leurs femmes, cela ouvre tout de suite une brèche dans (l'édifice de) l'empire et en pré- cipite la chute; car les esprits s'agitent, et l'on se jette dans la ré- volte. La loi avait prévu toutes ces causes de ruine, et, pour les écarter, elle prescrivit la bonne foi ^ dans les achats et les- ventes, et ordonna de ne pas dévorer, sous des prétextes futiles, les biens du peuple, parce qu'elle avait pour but de fermer la porte aux abus qui privent les hommes de leurs moyens de subsistance et qui amènent des insurrections fatales à la prospérité publique.