du) Taureau et au commencement de #='; » — l'auteur veut dési- gner l'an 6g8 de l'hégire; — « à celte époque, le Messie descendra (du ciel) et régnera sur la terre pendant un certain temps. Nous sa- vons par une tradition que Jésus descendra auprès du minaret blanc qui est à l'est de Damas. Il viendra revêtu de deux mehrouda, c'est- à-dire de deux robes jaunes, teintes. avec du safran et de l'argile rouge. 11 appuiera ses mains sur les ailes de deux anges; il portera une boucle de cheveux qu'on croirait sortir de Dîmas^ (tant il sera noir); quand il baissera la tête, il en laissera couler des gouttes (d'eau); quand il la lèvera, il en fera tomber des grains semblables à des perles, et il aura plusieurs tachés de rousseur sur la figure. Selon P 171. une autre tradition, il aura le corps carré, et son teint tirera sur le blanc et le rouge. Une autre tradition nous apprend qu'il se mariera en El-Gharb (fOccident), qui est le deloii 'l-badîa^. Cette tradition si- gnifie qu'il épousera une femme de ce pays, et qu'elle enfantera. Sa mort, dit-on, aura lieu à l'expiration de quarante années. Par une autre tradition, nous apprenons "que Jésus mourra à Médine et sera enterré à côté d'Omar Ibn el-Khattab. Dans une autre tradition il est dit qu'Abou Bekr et Omar ressusciteront entre deux pi'ophètes*. >« — «Les chîïles, dit Ibn Abi Ouatîl, prétendent qu'il (le Fatémide) est le Messie, le Messie des Messies, appartenant à la famille de Moham- med, et quelques-uns d'entre eux lui appliquent la tradition: // n'y a pas d'autre Mehdi que Jésus, en disant que cela signifie: Il n'y aura pas de Mehdi excepté celui qui sera, pour la loi de Mohammed, ce que Jésus a été pour la loi mosaïque; il la suivra et n'en abrogera rien. Ils racontent beaucoup d'autres histoires du même genre, pour faire connaître l'heure (de sa venue), sa personne, et le lieu (où il paraîtra). » Comme le temps s'est écoulé sans qu'il y ait eu le moindre ' Dans le système de nuiiiéralion cm- ' C'est-à dire, le seau da désert. Je ne ployé par les Maghrébins, ces deux lettres sais ce que cela peut signifier, désignent le nombre 98. ' Ces deux prophètes seront Jésus et ' Dîmas éluit le nom d'un cachot très- Mohammed. On sait que les tombes d'Aobscur dans la ville de Ouacet. On dit que bou Bekr et d'Omar sont situées à côté de El-Haddjadj y enfermait ses prisonniers. celle de Mohammed.
D'IBN KHALDOUN. 199 indice de tout cela, les soufis n'eurent d'autre ressource que d'adop- ter une nouvelle opinion, dérobée (par eux) à une autre secte, ainsi que nos lecteurs le verront plus loin. Cette opinion est basée sur des suppositions étymologiques, sur des cboses purement imaginaires, et sur des indications fournies par l'astrologie judiciaire.
Ce fut dans de telles rêveries que les anciens soufis et ceux des der- niers temps ont passé leur vie. Quant à ceux de notre époque, la plupart d'entre eux annoncent' l'apparition d'un bomme qui renou- vellera les ordonnances de la rebgion et les prescriptions de la vérité, lis s'attendent à le voir paraître prochainement. Les un^ disent qu'il sera de la postérité de Fatéma, et d'autres parlent de lui très-longue- ment. Nous avons entendu dire cela dans une compagnie dont le doyen était Abou Yacoub el-Badici (natif de Vêlez de Ghomara et) le plus grand des oaélis (saints) du Maghreb. 11 vivait au commence- ment de ce viu^ siècle. J'appris ces choses de son petit-fils, Abou Ze- keriya Yahya, qui les tenait de son père, Abou Mohammed Abd Allah, P. 172. qui les avait reçues du sien, le oaéli Abou Yacoub^ que nous venons de nommer. Voilà tout ce que nous avons lu et entendu relativement aux opinions de ces soufis. Quant aux renseignements que les tradi- lionnistes ont fournis au sujet du Mehdi, nous avons fait notre pos- sible pour les rassembler, afin de les donner tous.
Maintenant on doit bien se pénétrer de cette vérité, qu'aucune tentative faite dans le but de fonder vme religion ou un empire ne réussira, à moins qu'un parti très-fort n'entreprenne de l'appuyer et ne continue à renverser toute opposition, jusqu'à ce que Dieu veuille bien accomplir sa volonté. Nous avons déjà établi ce principe par des preuves tirées de la nature des choses, et nous l'avons soumis à la considération du lecteur. La force du parti fatémide, du parti des Alides, et même de la tribu de Goreïch en entier, est anéantie dans tous les pays. D'autres peuples ont paru dont la puissaace a dominé celle des Coreïchides. De ceux-ci il ne reste qu'uge fraction 200 PROLEGOMENES exerçant quelque auloiilé. Elle se compose d'Alides, descendants de Hacen, de Hoceïn et de Djàfer^ qui se trouvent encore dans le Hi- djaz, entre la Mecque, Yanbô et Médine, et qui vivent répandus dans cette contrée, dont ils se sont rendus les maîtres. Ils forment des tribus nomades, ayant chacune son territoire particulier, son gou- vernement propre et ses opinions à elle. Cette population est de quel- ques milliers d'individus, tout au plus. S'il est vrai que le Mehdi doive paraître, il ne saura faire prévaloir son autorité à moins d'appartenir à ces peuples par le sang, et de mettre d'accord tous les cœurs, avec l'aide de Dieu, atin de les entraîner après lui. Mais cela ne peut se faire que par la coopération de Dieu. S'il obtient un parti suffisant, il pourra ensuite faire prévaloir ses doctrines et y rallier les autres peuples. Si le Fatémide, parent de ces Alides, ne procède pas^ de cette manière, et s'il essaye de propager sa doctrine chez un peuple et dans un pays quelconques, sans avoir un parti pour le soutenir et des forces pour le faire respecter, s'il compte uniquement sur sa simple qualité de descendant du Prophète pour y parvenir, il ne réussira pas. C'est une tâche impossible^, ainsi que nous l'avons dé- montré par des preuves irréfragables.
Quant à l'opinion du vulgaire, des gens du peuple auxquels la rai- son manque pour les guider et l'instruction pour les éclairer, ils at- tendent l'apparition du Fatémide dans les temps les moins opportuns et dans les lieux les moins convenables*; et cela, parce qu'ils ajoutent foi à tous les bruits qu'on a répandus à ce sujet, et qu'ils ignorent la vérité en ce qui touche ce personnage, vérité que nous venons d'exposer. Us s'attendent ordinairement à le voir paraître dans quelque province éloignée, dans quelque localité sur l'.extrême limite du pays habité, telle que le Zab^ en Ifrîkiya, et le Sous, dans le Maghreb. On voit beaucoup de gens, d'une intelligence bornée, qui se rendent ' Je pense qu'il s'agit de Djafer es-Sa- ' Littéral. « hors d'analogie et hors de dec, le sixième imam. place. » ' Pour ijXiu, lisez;j^r. au sud du mont Auras.
D'IBN KHALDOUN.
201 à un ribal^ situé à Massa^, dans le Sous. Ils y vont avec l'inlenliou d'y rester jusqu'à ce qu'ils rencontrent ce personnage, s'imaginant qu'il doit paraître dans ce ribat, et qu'on y fera son inauguration. Ils ont choisi cet endroit parce qu'il est dans le voisinage du pays dfs Guedala^, un des peuples voilés, et qu'ils s'imaginent que (le Faté- nii(le) appartiendra à cette race, ou ])ien parce qu'ils'* pensent que ces nomades se chargeront de soutenir sa cause. Ce sont là des sup- positions que rien ne justifie, excepté l'aspect extraordinaire des peu- ples (voilés). On admet de telles opinions, parce qu'on n'a jamais eu des connaissances certaines touchant la force de cette tribu; on ne sait si elle est nombreuse ou non, si elle est faible ou forte. (Mais cela leur a semblé devoir être ainsi) parce que les Guedala habitent un pays lointain, où l'autorité d'un gouvernement établi ne saurait se faire sentir, situé, comme il est, tout à fait en dehors de la fron- tière de l'empire. Ce qui les confirme dans leur opinion, c'est que le Fatémide ne portera pas le joug de la soumission, qu'il ne subira fautorité d'aucun empire, ni les décisions d'un gouvernement quel- conque, et que la force armée n'aura aucune prise sur lui. Voilà tout ce qu'ils savent à ce sujet. Plusieurs individus, à l'intelligence bornée, se sont rendus à ce ribat avec l'intention de tromper le peuple et de se poser en fondateurs d'une nouvelle doctrine, projet qui sourit^ aux esprits ambitieux quand ils cèdent à l'inspiration du démon ou de leur propre folie. Aussi ces tentatives leur coûtent-elles très-souvent la vie.
' Le mol ribat désignait d'abord un poste fortifié, situé sur la frontière du territoire musulman. Les personnes qui désiraient acquérir les mérites de la guerre sainte al- laient y passer quelque temps, afin de se livrer à la prière et de combattre les infi- dèles. Ces espèces de couvents-casernes étaient autrefois très-nombreuses. De nos jours, les ribats ou rabats, selon la pronon- ciation vulgaire, sont de simples chapelles. Prolégomènes. — ii.
° Massa est située sur l'Atlantique, au- près de i'emboucliure du fleuve marocain appelé le Sous.
' Voyez Histoire des Berbers, t. Il, p.,^, ' Les mots (ji^Ls ji équivalent à 26 202 PROLEGOMENES Notre professeur, Mohammed Ibn Ibrahim el-Abbeh ', nous a fait le récit suivant: « Au commencement du viii* siècle, et sous le règne du sultan (mérinide) Youçof Ibn Yacoub, un individu qui professait les 4,octrines du soufisme, et qui portait le surnom de Touïzeri, ce qui P. 17/1. veut dire le petit Touzerien^, parut au ribat de Massa, et se donna pour le Falémide attendu. S'étant fait suivre par un grand nombre de gens de Sous, appartenant, les uns à la tribu de Guezoula', et les autres à celle de Zanaga (ou Sanhadja), il se rendit tellement puissant qu'il aurait pu devenir très-redoutable. Les émirs qui gouvernaient les tri- bus masmoudiennes en conçurent des appréhensions pour leur propre autorité, et Es-Sekcîoui* (un de ces chefs) aposta des gens qui assas- sinèrent cet homme dans son lit. Cela fit manquer l'entreprise. Quelque chose de semblable eut lieu entre les années 690 et 700^ (1291- 1 3oo de J. C). Un individu appelé El-Abbas parut chez les Ghomara (du Rif marocain) et prétendit être le Fatémide. Ayant entraîné une foule de gens de la basse classe, il prit d'assaut la ville de Bades (Vêlez de Gomera), et y brûla les bazars; ensuite il marcha contre El-Mezemma (Alhucema), où il mourut assassiné, sans avoir pu accomplir ses projets. Les tentatives de cette espèce ont été très-fréquentes. » A ce sujet le même docteur nous raconta un fait assez singulier. Il était parti pour faire le pèlerinage du ribat d'EI- Obbad*, lieu où le cheïkh Bou Medin'' est enterré, et qui se trouve ' L'auteur parle de ce personnage dans son autobiographie. (Voy. l'introduction de a 1" partie, page xxiv.)
' La ville de Touzer est située dans le Djerîd tunisien.
' Pour iJ_5<3.i7lisez iu^yy [Voy. Histoire des Berbers, t. Il, p. 116.)
' Pour fj^MX^j], lisez i_5j*.»«.X4«jl. (Voy. Histoire des Berbers, t. 11, p. 269.) Le chef désigné par ce surnom se noraruait Omar Aguellîd. {Ibid, p. 270.)
' El-Obbad [les adorateurs) est le nom du cimetière attenant à la zaouia (chapelle, tombeau, école et couvent) de Bou Medîn, située à deux kilomètres sud-est de Tlem- cen.
' El-Macarri a donné une longue notice sur ce saint personnage dans son hisloirjc du vizir Liçan ed-Dîn. Dans la Revue afri- caine de 1862, M. Brosselard a consacré un long et intéressant article à la des- cription de la zaouïa de Bou Medîn et à l'histoire de ce docteur.
D'IBN KHALDOUN. 203 sur la montagne qui domine Tlemcen'. 11 voyageait avec un des descendants du Prophète établis à Kerbela ^. Celui-ci avait une suite nombreuse, beaucoup de disciples et de domestiques, et on le trai- tait avec de grands égards. Partout où il passait, des individus, qui étaient ses compatriotes, venaient lui fournir de l'argent pour sub- venir à ses dépenses. « Pendant notre voyage, dit El-Abbeli, une inti- mité assez étroite se forma entre lui et moi, et il m'expliqua ce que c'étaient que ces hommes: ils avaient quitté Kerbela avec l'inten- tion de fonder l'autorité du Fatémide dans le Maghreb. Mais, lors- que leur chef eut vu les forces des Mérinides, dont le sultan, Youçof Ibn Yacoub, faisait alors le siège de Tlemcen^, il ordonna à ses par- tisans* de regagner leur pays. Nous avons fait une fausse démarche, leur dit-il; ce n'est pas maintenant le moment d'agir. » On voit, par ces paroles, que cet homme ne manquait pas d'intelligence et qu'il reconnaissait l'impossibilité de réussir tant qu'il n'aurait pas un parti P. 175. assez fort pour lutter avec la nation qui dominait à cette époque. Sans moyens d'action, et étranger dans le pays, il s'avoua son erreur et jvigea qu'aucun peuple du Maghreb n'était capable de résister au parti mérinide. Il eut le bon sens de renoncer à ses projets ambitieux et de rentrer dans l'humble position qu'il avait occupée. Rien ne lui restait à apprendre, excepté une seule chose, savoir: que le parti des Fatémides et même celui des Coreïchides n'existent plus, surtout dans le Maghreb. Mais on a beau répéter cela'; jamais on ne cessera de former des bandes pour soutenir le Fatémide.
Dans les derniers siècles, il se manifesta chez quelques Arabes du Maghreb une disposition à appeler les hommes au maintien de la vérité et des prescriptions de la religion (sonna). Dans ces tentatives, on ne mettait en avant ni la cau.se du Fatémide ni celle d'aucun autre ' L'Obbad est situé au pied de la mon- peut voir le récit très-intéressant qu'Ibn tagne de Tlemcen, celle des Béni Ournîd. Klialdoun en a donné dans son Histoire ^ Kerbela, en Trac, où est le tombeau des Berbers, t. III, p. Sy/i et suiv. d'El-Hoceîn. ' Pour •uLsê'^f, lisez «oLse-^- ' Pour l'histoire de ce long siège, on ' Pour oooiJ, lisez loJii.
26.
204 PROLÉGOMÈNES individu; seulement, de temps en temps, paraissait un homme qui entreprenait de soutenir la sonna et de mettre (in aux actes répréhen- sibles. En s'occupant de cette tâche, il gagnait de nombreux parti- sans, dont le principal soin était de veiller à la sûreté des voyageurs; car les Arabes nomades, voulant pourvoir à leur propre subsistance de la manière qui leur était la plus naturelle, celle que nous avons indiquée ailleurs', commettaient de grands excès. Ces réformateurs faisaient tout leur possible pour mettre un terme à ces désordres, et lâchaient surtout de pourvoira la sûreté des voyageurs. Malheureuse- ment ils n'avaient pas chez eux une foi'te teinture de religion. Pour les Arabes, se tourner vers Dieu et revenir à la piété signifie renon- cer aux incursions et au pillage. De toutes les prescriptions de la ve- ligion ils ne connaissent que cela; car, le brigandage étant le péché auquel ils s'adonnent le plus avant de se tourner vers Dieu, c'est celui auquel ils se bornent à renoncer. On verra toujours que les par- tisans des gens qui font de pareils appels et qui prétendent faire res- pecter les prescriptions de la sonna ne sont pas très -versés dans les diverses ramifications de la doctrine qui consiste à imiter et à suivre (l'exemple du Prophète). Toute leur religion se borne à ne pas com- p. 176. mettre des vols ni des actes de violence, à s'abstenir du brigandage, et puis à chercher, avec une ardeur extrême, les biens de ce monde et les moyens de vivre à leur aise. Il y a cependant une grande différence entre travailler pour le bien public et rechercher des biens mondains; ces deux sentiments ne peuvent pas se concilier. La religion n'ayant laissé dans leurs cœurs qu'une teinture très-faible, leur renonciation aux vanités de ce monde n'est nullement parfaite. Le nombre d'in- dividus (qui prennent part à ces tentatives) n'est jamais très-grand; leur chef est toujours à balancer entre les intérêts de la religion et les siens, et à travailler pour son propre avantage, sans se préoccu- per de ses partisans; aussi, quand il meurt, l'entreprise s'arrête, et son parti ne tarde pas à se dissoudre. Voilà ce qui arriva au nommé Cacem ' Voyez 1" partie, p. Sog.
D'IBN KHALDOUN. 205 Ibn Mora, membre de la tribu (arabe) des Béni Kaab Ibn Soleïm', qui parut en Ifrikiya dans le vu" siècle (de l'hégire). Plus tard, un nommé Séada, qui appartenait à la famille des Moslem, une des frac- tions nomades de la tribu (arabe) de Rîah^, éprouva le même sort. II avait pUis de religion et plus de droiture que son devancier; mais, malgré cela, son parti ne put rien accomplir. Nous en avons déjà indi- qué la raison, et nous raconterons l'histoire de ces deux hommes en leur lieu et place, quand nous aurons à, parler des diverses branches de la tribu de Soleïm et de celle de Rîah. Depuis lors, quelques in- dividus se sont mis en avant sous le même prétexte et ont suivi la même ligne de conduite; s'élant revêtus (du manteau de la religion), ils font profession d'agir au nom de la sonna, bien qu'ils n'en observent guère les prescriptions; aussi leurs entreprises n'ont eu aucun résul- tat, et les partisans qu'ils laissent après eux ne peuvent rien faire de bon. Cela, du reste, est conforme à la manière dont Dieu agit envers ses serviteurs.
Sur les prédictions qui concernent les dynasties et les nations. — Dans ce cliapitre nous parlerons des meluhim (recueils de prédictions), et nous ferons connaître ce que l'on entend par le mot djefr.
Les hommes sont portos par une inclination particulière de leur esprit à désirer savoir ce qu'ils deviendront et ce qui doit leur arri- i' ver: la vie, la mort, la prospérité, le malheur, voilà les objets de leurs soucis. Se préoccupant surtout des événements d'un intérêt gé- néral, ils tâchent de savoir quelle sera la durée du monde et des empires. Cette inclination est naturelle à l'homme, et lui est innée; aussi voyons-nous bien des personnes essayer d'obtenir ces connais- sances par la voie des songes. Tout le monde connaît les anecdotes racontées au sujet de certains devins que les rois et les gens du peu- ple consultaient en pareil cas. Même dans nos villes on trouve une classe de gens qui, sachant combien les hommes souhaitent d'obte- ' Voyez l'Histoire des Berbers, (• I, ' Pour i'hisloire de Séada, voyez le p. i53, pour l'histoire de ce réformateur. tome I, p. 81 de V Histoire des Berbers.
206 PROLÉGOMÈNES nir des i^enseignements sur l'avenir, se font un métier (de prédire les événements futurs). Etablis dans les rues et dans des boutiques afin d'offrir leurs services à ceux qui viennent les consulter \ ils reçoivent, depuis le matin jusqu'au soir^, les visites des. femmes de la ville, des enfants et d'une foule d'individus à l'esprit faible, qui cherchent à savoir quelle tournure prendront leurs affaires, et si c'est au gain, à une haute dignité, à l'amitié ou à la haine qu'ils doivent s'attendre. Les uns opèrent en traçant des hgnes sur du sable, et d'autres en jetant par terre des cailloux ou des noyaux; d'autres encore travaillent en fixant leurs regards sur des miroirs ou sur des liquides. On nomme les premiers monet/fZ/em (astrologues), les seconds haceb (calculateurs) et les derniers dareb el-mendel^. Voilà de ces pratiques que l'on trouve répandues dans les grandes villes, et qui méritent notre réprobation, et cela d'autant plus que la loi divine les a blâmées formellement ■ et que Dieu dérobe à tous les hommes la connaissance de l'avenir, excepté à oeux qu'il veut éclairer au moyen de songes ou du don de la sainteté. Comme ce sont ordinairement les rois et les grands chefs qui se préoccupent de ces choses et qui s'y intéressent dans l'espoir d'apprendre combien de temps leur empire doit subsister, c'est de ce côté principalement que les professeurs de cet art dirigent leur at- tention. Aussi trouve-t-on chez tous les peuples quelque prédiction faite par un devin ou par un astrologue, ou par (un homme que l'on regarde comme) un favori de la Divinité, qui annonce, soit le pro- chain établissement de l'empire ou de la dynastie que l'on aspire 178. à fonder, soit les guerres et les conflits qui doivent avoir lieu entre cette nation et les autres peuples, soit enfin la durée de la dynastie et le nombre de souverains dont elle se composera et dont on se hasarde même à donner les noms. Tout cela est compris sous la dé- nomination de hidthan *.
' Pour JL«j, lisez âAjI^. mol men(ie/, selon nos dictionnaires, est un ' PoiirjOoUS et j-jvJ 1 lisez tOJo3 et cercle tracé par terre, clans lequel s'assied ^■^y^ le magicien qui veut évoquer un démon.
' Dareb signifie «celui qui frappe;» le * Ce mol sigah'ie événements futuTS,ma\s DIBN KHALDOUN. 207 Il y avait chez les (anciens) Arabes des devins et des sachanb', à (jui on avait recours en ces occasions. Us prédirent aux Arabes qu'ils posséderaient un empire et fonderaient une dynastie. Quand Chicc et Satih^ expliquèrent le songe de Rebîah Ibn Nasr, roi du Yémen, ils déclarèrent que les Yéménites se laisseraient enlever leur pays par les Abyssins; qu'ils le reprendraient plus tard, et qu'ensuite la vraie religion et la souveraineté s'établiraient chez les Arabes. Une autre de ces prédictioifs fut celle de Satîh, qui, en expliquant le songe du ino- bedan, songe au sujet duquel Kisra (Chosroès) envoya Abd el-Masih pour le consulter, annonça à celui-ci que l'empire appartiendrait aux Arabes^. La race berbère a aussi produit des devins, dont un des plus fameux était Mouça Ibn Saleh*, qui, selon les uns, appartenait à la tribu des Béni Uren, et, selon les autres, à celle des Ghouiert. On a de lui des sentences fatidiques rédigées en forme de vers et dans le patois du pays. Elles renferment un grand nombre de prédictions, dont la plupart se rapportent à l'empire et à la domination que les Zenata de- vaient obtenir en Maghreb^. Les hommes de cette race se sont trans- mis les vers d'ibn Saleh, qui, à les en croire, avait été un saint [ouéli] ou bien un devin. Quelques-uns d'entre eux prétendent qu'il fut pro- phète, parce que**, d'après leur opinion, il vivait longtemps avant l'hégire'. Dieu sait ce qui en est.
Chaque peuple (qui désirait connaître l'avenir) invoquait les pa- roles de ses prophètes, s'il en existait à cette époque. Les Israélites avaient des prophètes qui paraissaient les uns à la suite des autres il s'emploie ici dans le sens de prédictions. M. de Sacy a donné la traduction de ce passage dans sa Chrestomathie arabe, t. Il, p. 298. Je l'ai adoptée, en y faisant de lé- gers changements.
^ Ibn Saleh aurait donc annoncé, plu- sieurs siècles d'avance, rétablissement du royaume des Béni Abd el-Ouad et de l'em- pire des Mérinides, deux tribus de race zenalienne.
' S'il avait été prophète, il avait dû vi- vre avant l'iiégire, car Mohammed a dit: Après moi, point de prophète.
208 PROLEGOMENES et de qui ils obtenaient des renseignements toutes les fois qu'ils les demandaient avec instance. Sous la domination de l'islamisme, on j.,yy. possédait beaucoup d'indications de cette nature', se rapportant, en général, à la durée que le monde devait avoir, et, en particulier, à la durée et à la vie des dynasties. Dans les premiers temps de l'isla- misme, ces notions s'appuyaient sur des renseignements transmis par les Compagnons de Mohammed, et surtout par des juifs devenus musulmans: tels furent Kàb el-Ahbar^ et Ouehb Ibn Monebbeh^. Parfois aussi on tirait ces notions de grands phénomènes dont on avait gardé le souvenir, e1 des explications conjecturales (que l'on en donnait). Djâfer es-Sadec* et d'autres membres de la famille de Mohammed possédaient beaucoup de ces renseignements, qu'ils ap- puyaient, et peut-être avec raison, sur les révélations [kechf] qui leiu- étaient arrivées en leur qualité de ouélis (saints). En effet, puisqu'il faut convenir que de pareilles communications avaient été faites à des saints qui étaient leurs parents ou leurs descendants, vu que le Prophète a dit il y a parmi vous des inspirés^, ces personnages, occu- pant un degré de sainteté très-élevé, avaient plus de droits que tous autres à obtenir des marques spéciales de la faveur divine.
Après l'établissement de l'islamisme, quand les musulmans se furent adonnés à des études scientifiques et systématiques, et qu'on eut traduit en arabe les écrits des philosophes (grecs), on s'adressait ordinairement à des astrologues. Pour" tout ce qui concernait la durée de l'empire (musulman) et des dynasties, et pour tout ce qui touchait aux choses d'un intérêt général, ces astrologues prononçaient des ju- gements d'après les conjonctions des astres, et, pour ce qui regardait les naissances et les autres événements d'un intérêt particulier, ils ju- geaient d'après les aspects (planétaires) qui s'y rapportaient. (Dans les deux cas) ils formaient leurs jugements d'après la configuration " Voyez la 1" partie, page ai, noie 1. des douze imams. ■ Ouehb Ibn Monebbeli mourut à Sa- " Voyez la i" partie, page 228.
nâa, dans le Yémen, vers l'an 1 1 3 de l'hé- " Pour ^s, lisez J.
que la sphère céleste devait olïrir au moment même où chaque évé- nement commençait.
Nous allons indiquer maintenant ce que les traditionnistes ont rap- porté à ce sujet, et ensuite nous donnerons les renseignements four- nis par les astrologues.
En ce qui concerne l'espace de temps que la religion (musulmane) et le monde doivent durer, les traditionnistes possèdent des notions tirées du livre de Soheïli\ Cet auteur rapporte, d'après Taberi, une indication qui porterait à croire qu'à partir de l'établissement de l'is- lamisme le monde devait durer cinq cents ans, indication dont la fausseté est maintenant évidente. Taberi appuie cette assertion de la manière suivante: " Ibn Abbas^ nous a transmis cette parole (de son P. 180. cousin Mohammed), La durée de ce monde- ci sera d'une semaine [de la longueur) de celles de l'autre [monde), mais il n'en a pas indiqué la portée. Le sens caché qu'elle renferme est, probablement, que la durée du monde doit s'évaluer d'après le nombre de jours qui se passèrent pendant la création des cieux et de la terre; on sait qu'il y en avait sept. Or la longueur de chacun de ces jours était de mille ans, selon cette parole de Dieu: Un jour auprès de votre Seiqneur fait mille ans selon votre <:alcul [Coran, sour. xxii, vers. A6)^. » Le même auteur ajoute: « Le saint Prophète a dit, ainsi que cela est cons- taté par le Sahîh: La période de votre existence, comparée avec celle de l'existence de ceux qui vous ont précédés, est comme l'espace de temps qui s'écoule entre la prière de l'asr et le coucher du soleil [comparée avec la portion de la journée déjà écoulée). Il a dit aussi. J'ai été envoyé au moment où nous étions, moi et la (dernière) heure (du monde), comme ces deux, et il montra l'index de sa main et le doigt du milieu. » L'asr a lieu quand tous les objets projettent des ombres deux fois plus longues qu'eux-mêmes; or l'intervalle entre ïasr et le coucher du soleil est d'environ la moitié de sept (c'est-à-dire la quatorzième partie de la journée), et telle est aussi la mesure de la quantité par