SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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hommes religieux, ou bien leur position a été Irès-amoindrie, et des p. i8«. édifices consacrés au culte ont été renversés. On rapporte même que (Mars) était (dans ce signe) lors de l'assassinat d'Ali, de la mort violente de Merouan (dernier khalife) des Oméiades, et au moment où le khalile Abbacide El-Motewekkel perdit la vie. Si l'on tient compte de ces juçjements^ en même temps que de ceux qu'on lire des conjonctions, on arrive à des résultats d'une grande certitude. » Selon Chadan de Balkh^, la nation musulmane devait durer trois cent dix ans; on voit combien il s'est trompé. Abou Mâcher^ a dit: « Après qu'elle (la nation musulmane) aura duré cent cinquante ans, il y aura de graves dissensions; » ce qui n'est pas vrai *. " J'ai lu, dit Djerach, dans les livres des anciens, que les astrologues avaient prédit à Chos- roès l'établissement d'un empire par les Arabes, et la venue d'un pro- phète appartenant à cette race. La planète Vénus, qui se trouvait alors dans son cxallaiion, était, disaient-ils, le sicjnificateur de ce peuple, dont le royaume devait subsister quarante ans. » Abou Mâcher a dit dans son traité sur les conjonctions: « La. section ^ ayant atteint le vingt- septième (degré) du Poisson, signe dans lequel a lieu V cxallaiion de Vénus, et la conjonction s'étant effectuée en même temps dans le Scorpion, signe qui est le signîficalear des Arabes, ce peuple fonda un empire et eut un prophète. La force et la durée de cet empire et de cette dynastie se mesureront par le nombre des degrés du signe qui restent à partir du point de ïexallalion de Vénus; ce nombre est environ onze degrés du signe du Poisson, ce qui indique l'espace de six cent dix ans*^. Abou Moslem (le champion de la dynastie abba- ' Il s'agit des jugements astrologiques (|iii se rapportent à la planète Mars.

^ Ce personnage m'est inconnu.

' L'astronome et astrologue Abou Mâ- cher est le même que celui que nous ap- pelons en Europe Albumazer. On a de lui plusieurs Irailés astrologiques et des tables astronomiques. Il mourut l'an a 79, (885- »86 de J. C).

' Notre auleur ne s'est pas aperçu que celle prédiction ne peut pas élre d'Abou Mâcher, qui n'élait pas encore né l'an 1 5o de l'hégire.

' Voyez à la page suivante, note 1.

' Selon les astrologues les plus accré- dités, l'exaltation de Vénus a lieu dans le vingt-septième degré du Poisson. Au resle, Ibn Khaldoun aurait mieux fait d'écrire D'IBN KHALDOUN.

221 cide) parut quand Vénus eut quitté (ce signe) et que la section eut lieu dans le premier (degré) du Bélier, alors que le seigneur du terme '^ était Jupiter. » Selon Yaçoub Ibn Ishac el-Kindi, la nation musulmane devait durer jusqu'à l'an 698, « car, disait-il, au moment de la con- jonction qui amena l'islamisme, Vénus était dans le vingt-huitième degré et la quarante-deuxième minute du Poisson; le restant des P. degrés du signe était donc de onze degrés et dix- huit minutes; or, comme les minutes indiquent des années^, cela fait OgS' ans. Telle sera la durée de l'Islamisme, selon l'opinion unanime des philoso- phes, et ce qui la corrobore, ce sont les lettres (isolées) qui se ren- contrent en tète de plusieurs chapitres du Coran: on néglige celles (|ui se présentent plus d'une fois et l'on estime la valeur numérique du reste d'après le (système de notation appelé) Hiçab el-Djomel: » C'est là aussi l'opinion de Soheïli, qui aura probablement emprunté au premier' l'indication que nous avons donnée sur l'autorité de celui-ci. Djerach dit aussi: « Le philosophe Hormuzd-Al'erid, ayant l6(|- dix degrés, dix minutes, à la place d'environ onze degrés, car il dit, immédiatement après, ce qui indique l'espace de six cent dix uns. On sait que, pour les astrologues, une minute d'un degré indiquait une année; aussi 610 ans doivenl se représenter par 10° 10'.

' Les cisirologues parlngenl les degrés de chaque signe du zodiaque entre les cinq planètes. La portion assignée à chacune s'appelle le terme de celte planète, parce ([u'elle marque la partie du signe où cet astre exerce toute son influence. Le nom- bre de degrés qui composent ces termes varie pour chaque planète. Selon Ant. de Villon, l'auteur de \' Usage des Ephénxé- rides, le terme ou fin est une dignité pla- nétaire, laquelle est atlribuée à cinq des planètes, pour avoir leur puissance limitée à un temps fixe, el leur vertu bornée par certaines limites hors desquelles elle semble s'amoindrir et se perdre tout à fait. Quand la direction du significatcur aboutit au terme d'une autre planète, le lieu de rencontre est appelé la section, et celte planète est nommée le secteur.

' Les chilTres de ce calcul sont taux: pour obtenir le nombre 69.H, il faudrait lire: « Vénus était dans le dixliuilième de- gré et la vingt-septième minute du pois- son; le restant des degrés du signe était donc de onze degiés et trente -trois mi- nutes. » Il y a aussi des corrections.i l'aire dans le texte arabe de l'édition de Paris: il faut écrire!Sj..ifc (ji>=>i à la place de s.*^ (ji>^', et iy.'iic. (jUr' à la place de s-ic yLr''.

•222 PROLÉGOMÈNES été inleiTogé sur le temps qu'Ardechîr et les souverains sassanides de sa postérité devaient régner, répondit en ces ternies: « Le signi- « ficaleur de son royaume c'est Jupiter » — planète qui se trouvait alors dans son cxallation; — « cela pronietqualre cent vingt-sept années lon- " gués et heureuses. Ensuite Vénus se trouvera dans son exaltation et « présidera (aux événements), ce qui indique que les Arabes obtien- « dront l'empire, car l'ascendant de la conjonction sera le signe de la n Balance, dont Vénus, qui se trouvera alors dans son exaltation, est « la maîtresse; cela indique que les Arabes posséderont l'empire pen- « dant mille et soixante ans. » Kisra Nouclirewan demanda à son vizir, le savant Buzurdjmihr, comment l'empire des Perses passerait aux Arabes, et celui-ci répon- dit: « Dans la quarante-cinquième année de votre règne naîtra un Arabe qui deviendra le chef de ce peuple et le maître de l'Orient et de l'Oc- cident. Jupiter aura confié à Vénus la direction (des événements), et la conjonction, ayant cessé de se faire dans les signes aériens, se fera dans le Scorpion, signe aqueux, qui est le significateur des Arabes. D'après ces indications, il faut que leur empire se maintienne pen- dant le temps d'une révolution (des conjonctions) de Vénus (avec Mars), c'est-à-dire pendant mille et soixante ans'.» Kisra Perwiz adressa une question semblable au philosophe Elious, et celui-ci fit la même réponse que Buzurdjmihr. « Ee royaume de l'islamisme, dit ToufeP er-Roumi (le Grec), astronome qui vivait sous les 1". loo. Oméiades, durera neuf cent soixante ans, espace de temps qui sépare deux grandes conjonctions'; puis, quand la conjonction se fera, comme auparavant, dans le signe du Scorpion, ainsi que cela eut lieu au commencement de l'islamisme, et que les astres auront pris une conliguration différente de celle qu'ils avaient alors, on se relâchera dans la pratique de cette (religion), ou bien on introduira de nou- velles doctrines qui annonceront nécessairement une croyance tout ' Je ne sais si j'ai bien compris ce que l'auleur a voulu écrire le mol Tliéopliile. le vizir dit ici. ' Littéral, o durée de l'espace de la ' Variante: J^^, Naufel. Je crois que grande conjonction. » D'IBN KHALDOUN. 223 opposée (à celle-là). » — « On s'accorde à déclarer, dit Djerach, que la ruine de l'univers s'effectuera par la prédonninance de l'eau et du feu, en sorte que tous les êtres sublunaires périront, (lela aura lieu quand le cœur du Lion (Régulus) sera le secteur du vingt-quatrième degré, qui est le terme de Mars, c'est-à-dire à l'expiration de neuf cent soixante ans. « Le même auteur rapporte que le prince du Zabulistan, c'est-à- dire de Ghazna, envoya à El-Mamoun, parmi d'autres présents, le philosophe Douban, et que celui-ci travailla pour son nouveau maître dans la partie des élections^, en lui indiquant le moment favorable de combattre son frère (El-Amîn) et de confier à^ Taher le drapeau de commandement. El-Mamoun, dit-il, apprécia hautement le savoir de ce philosophe et lui demanda combien de temps fempire resterait dans sa famille. Douban l'informa que l'autorité passerait de ses en- fants à ceux de son frère, et que les Adjem^ se rendraient maîtres de l'empire des Khalifes. « Les Deïlemiles, dit-il, y gouverneront d'abord et d'une manière heureuse, pendant cinquante ans; ensuite leui position deviendra graduellement plus mauvaise, jusqu'à ce que les Turcs se montrent du côté du nord-est. Ceux-ci étendront leur empire jusqu'à la Syrie et fEuphrate, et feront la conquête de l'Asie Mineure. Ensuite, dit Douban, arrivera ce qui plaira à Dieu. El-Mamoun lui demanda d'où il tenait ces renseignements, et il l'informa qu'il les avait tirés des livres des philosophes et des maximes (astrologiques) posées par l'Indien Sissa Ibn Daher, inventeur du jeu d'échecs*. » Je ferai observer que les Turcs dont l'apparition est mentionnée par Douban comme devant avoir lieu après celle des Deïlemites étaient les Seldjoukides, et que leur empire prit lin vers le commencement du septième siècle (de l'hégire). «La conjonclion, dit Djerach, ira P. 191.

' La doctrine ties élections (cj'jLyCi.1) * Littéral, «de nouer pour. » (Voyez citraite de la manière de trouver le temp.s devant, p. 5o, note 1.) convenable pour échapper à un malheur ' Le mot Adjem s'emploie pour désigner les peuples étrangers, les non-Arabes. ' Voyez le Biograpliical dictionary d'Ibn Khallikan, vol. III, p. 71 et suiv.

dont on se voit menacé, ou pour s'embar- quer dans une entreprise dont on désire la réussite.

22/j PROLEGOMENES s'opérer dans ie trigone aqueux et dans le signe du Poisson, l'an 833 de l'ère de Yezdeguird (i463 de J. C), ensuile elle se fera dans le signe du Scorpion, là où s'était déjà faile, l'an 35 (de l'hégire), la con- jonction (qui annonça la grandeur) de la nation (musulmane). » 11 dit aussi: « La conjonction, s'étant transportée (du premier tri- gone dans l'autre), se fera d'abord dans ie signe du Poisson; celle qui aura lieu dans le Scorpion fournira des indications importantes pour ce qui regarde la nation musulmane. » Il a dit aussi: « La révolution de la première année de la première conjonction qui se fera dans le Irigone aqueux s'efTectuera le 2 du mois de redjeb 868; » mais, à cet égard, il n'entre dans aucun détail.

Pour ce qui concerne chaque dynastie en particulier, les astro- logues tirent leurs jugements des conjonctions moyennes et de la configuration du ciel au moment où ces phénomènes ont lieu. Ils pensent que les conjonctions moyennes désignent la naissance des empires, la partie du monde où ils se formeront, les peuples qui doivent les fonder, ie nombre de leurs rois, leurs noms et la durée de leur vie, les opinions et principes religieux de ces peuples, leurs coutumes et leurs guerres. En cela ils suivent l'opinion qu'Abou-Mâ- cher a énoncée dans- son traité sur les conjonctions \ Quelquefois on tire ces notions des petites conjonctions, quand la conjonction moyenne indique que cela peut se faire. Voilà les principes d'où dé- rivent tous les discours touchant l'avenir des empires.

Yacoub Ibn Ishac el-Kindi, l'astronome de Haroun er-Rechîd et d'El-Mamoun, composa un livre sur les conjonctions qui devaient avoir lieu pendant la durée de l'empire musulman. Les chiites don- nèrent à cet ouvrage le nom de Djefr, titre qu'ils empruntèrent au livre qui avait cours chez eux, et qu'on attribuait à Djâfer es-Sadec. On assure que, dans ce livre, l'auteur avait prédit tout ce qui devait arriver aux Abbacides; qu'il avait traité son sujet à fond; qu'il y avait annoncé la ruine de leur empire, la catastrophe qui arriva à Bagh- ' Après le mot «juS\ insértz j D'IBN KHALDOUN. 225 dad' vers le milieu du septième siècle, et que la destruction de cette ville serait amenée par la décomposition de la nationalité arabe. Nous ne savons ce que ce volume est devenu, et nous n'avons jamais ren- contré personne qui en eût connaissance. Peut-être aura-t-il partagé l^ 192. le sort des livres que Houlagou, roi des Tartars, lit jeter dans le Ti- gre quand il prit Baghdad et ôta la vie à El-Mostacem^, le dernier des khalifes abbacides. Un prétendu fragment de ce livre est répandu dans le Maghreb, où il porte le titre de Petit-Djefr; mais il est facile de re- connaître qu'il a été composé pour (flatter) la famille d'Abd el-Moumen (fondateur de l'empire almohade). En effet, il nomme les premiers souverains de cette dynastie et en parle d'une manière détaillée; il est conforme à l'histoire pour tout ce qui précède cette époque, et il ne contient que des mensonges pour tout ce qui lui est postérieur. Après la mort d'El-Kindi, la dynastie abbacide avait encore d'autres astrologues et d'autres livres de prédictions. Voyez ce que Taberi rapporte au sujet d'El-Mehdi; il dit qu'Abou Bedîl, l'un des clients des Abbacides, raconta ce qui suit: « Pendant qu'Er-Rebiâ (Ibn Younos, le vizir) et El-Hacen faisaient une de leurs expéditions militaires en compagnie avec Er-Rechîd, et du vivant de (Mehdi), père de celui-ci, ils m'envoyèrent chercher, et j'arrivai auprès d'eux au milieu de la nuit. Us avaient devant eux un des livres de l'empire, c'est-à-dire un volume de prédictions, et, dans ce livre, ils avaient trouvé que le règne d'El-Mehdi devait avoir dix années de durée. Je leur fis obser- ver qu'on ne saurait dérober ce volume à l'attention d'El-Mehdi, et, cependant, comme ce prince avait déjà régné plusieurs aimées, ce serait, pour ainsi dire, lui annoncer sa mort prochaine que de le laisser en prendre connaissance. Ils me demandèrent ce qu'il fallait faire pour éviter cela, et je fis venir Anbesa le copiste, qui était client de notre famille, et je lui ordonnai de remplacer le feuillet qui renfer- ' Pour cJI, lisez (j>c. Bagtidad fut pris a publié quelques passages de ce chapitre et dévasté par les Tartars, l'an 656 de l'hé- dans sa Chrestomathie arabe, t. II, p. 298 gire (6 février 1 258 de J. C). et suiv. J'ai adopté sa traduction, en y fai- ' Pour,«~i^l, lisez p»<a«A..>ll. M.deSacy sanl quelques modifications.

226 PROLEGOMENES mait cette prédiction par un autre qui en serait la copie exacte, mais qui porterait quarante à la place de dix^. Quand il eut exécuté sa tâche, j'avoue que, si je n'avais pas vu le mot dix écrit sur l'ancien feuillet et quarante sur le nouveau, je n'aurais pas pu reconnaître lequel était l'original. » Après cela, on continua à écrire sur les futures révolutions des empires, et l'on composa beaucoup de pièces en prose, en vers et en lignes rimées; et un grand nombre de prédictions diverses de ce genre sont entre les mains du public: c'est là ce qu'on appelle des melhama. Quelques-unes de ces prédictions concernent le peuple musulman en p. 193. général, et d'autres ont trait à des dynasties particulières. Toutes sont attribuées à des personnages célèbres, mais il n'en existe aucune dont on puisse dire, avec confiance, qu'elle remonte à la personne que l'on désigne comme l'auteur. Parmi ces pièces il y a un poème que l'on ■ trouve dans le Maghreb, et qui a pour auteur Ibn Merana; il est du mètre appelé taoaîl, et rime eu r. Cet écrit circule encore dans le public, et l'on s'imagine que les prédictions qu'il renferme ont rapport à des événements d'un intérêt général. On les applique presque toutes aux faits du temps actuel ou de l'avenir. D'après les morceaux que j'ai entendu réciter par mes professeurs, il m'a paru évident que ce poënie concerne uniquement la dynastie des Lemtouna (les Almora- vides): l'auteur vivait quand leur empire commençait^, puisqu'il fait mention de la prise de Ceuta, que les Almora vides enlevèrent aux clients des Béni Hammoud^, et de la conquête de l'Espagne mu- sulmane par le même peuple. Un autre de ces melhama est une cacida qui a cours dans le Maghreb, et que l'on intitule le Tobbaiya'*; elle commence ainsi: J'ai tressailli, mais ce n'était pas de joie; l'oiseau tressaille quand le chasseur le saisit.

' Le texte porte seulement:«.le lui dis: ^ Les Idrîcides d'Espagne. (Voy. l'His- • Copie ce feuillet, et écris quarante à la loire des Berbers, t. II, p. 77 et i55.)

' place de dix. • ' Ce mot, si je le prononce bien, mal- ' Littéral. « un peu avant leur empire. » gré l'absence des points voyelles, doit si- D'IBN KHALDOUN.

227 Ce n'était pas par gaieté de cœur que je m'agitais, mais au souvenir de cer- taines choses.

Ce poëme renferme environ cinq cents vefs, ou même mille, à ce qu'on dit. On y trouve beaucoup d'indications relatives à l'empire des Almohades, des allusions au Fatémide (attendu) et à d'autres personnages remarquables, mais on y reconnaît évidemment l'ouvrage d'un faussaire. Une autre melhama existe dans le Maghreb; c'est une inelâba ^ dont les vers sont du mètre nommé zedjel^, et qui, dit- on, fut composée par un juif. Dans cette pièce, l'auteur rapporte des jugements astrologiques tirés des conjonctions qui eurent lieu de son temps, celles, par exemple, des deux planètes supérieures' (Saturne et Ju- piter), des deux planètes malheureuses (Saturne et Mars), et d'autres. Il y mentionne aussi qu'il périrait à Fez d'une mort violente, ce qui, dit-on, lui arriva. Ce poëme commence ainsi*: La teinte de cette (voûte) azurée offre ce qu'il y a de mieux pour son illustra- tion^; comprenez bien, ô peuple! cette alhision.

gnifier le tobbaïen, ou, comme on le dirait en français, V impérial. Le poëme était pro- bablement un morceau de flatterie à l'a- dresse de la dynastie almohade-liafside. Les Tobba, célèbre dynastie bimyarile, régnèrent sur le Yémen dans les temps anlé -islamiques, et, selon une des lé- gendes qui eurent cours dans le Magbreb, Masmoud, le père de toutes les tribus masmoudiennes - almohades, descendait d'En-Noman, fds de Himyer Ibn Abd Ghems Seba, aïeul de la dynastie des Tobba.

' Ce mot, dans le langage ordinaire, signifie une bagatelle, un jeu d'esjirit, une bouffonnerie; mais il désigne ici très-proba- blement un certain genre de poëme.

' Voyez le Darslelluny der Arabischen Verskunst de M. Freytag, p. 459- Le Dictionary of technical terms.p. Ifl«6, article <->-^y, dit que Saturne et Ju- piter sont les deux planètes supérieures.

' Le mètre des vers suivants est une espèce de ^^, formée de deux jjJjiûa.»..» et d'un cj,^à»; mais, pour adapter à ces pieds les mots qui composent les vers, il faut très -souvent les prononcer à la ma- nière vulgaire, sans tenir compte des mo- tions et des désinences grammaticales.

" Dans ce morceau et dans ceux qui viennent après, les auteurs se sont expri- més, à dessein, d'une manière très-obs- cure. Pour comprendre leurs vers, il fau- drait connaître les faits et les personnages auxquels ils font allusion, posséder la clef de leurs chiffres alphabétiques, et avoir sous les yeux un texte sans défaut. Mais il est à peine nécessaire de dire que, dans les manuscrils, les copistes ont altéré »9- 228 PROLÉGOMÈNES L'aslre de Saturne a l'ait connaître celte indication ', et il a changé le roHge- clair, qui était (notre) salut. P. igi. (Il nous a donné) une calotte bleue en place de turban, et un tacher^ bleu en place de coi (Te.

En terminant, l'auteur dit: Celte paronomasie a été achevée par un juif, qui sera crucifié auprès de la rivière de Fez, un jour de fêle'.

Jusqu'à ce que les gens de la campagne viennent à lui, et ma mort, ô peuple! (sera causée) par un flux abondant (de sang) *.

C'est un poëme d'environ cinq cents vers, renfermant des juge- ments astrologiques au sujet de l'empire des Almohades.

Un autre recueil de prédictions [melhama] se trouve aussi dans le Maghreb; il est rédigé en vers du mètre appelé motécareb et toutes les rimes se forment par la lettre b. Il contient des prédictions rela- tives aux Hafsides, famille almohade qui règne à Tunis. On l'attribue à Ibn el-Abbar. Voici ce que m'a dit, à ce sujet, le grand prédica- teur et cadi de Constantine, Abou Ali Ibn Badîs, un homme qui parlait toujours à bon escient et qui avait quelque teinture d'astro- logie: « 11 ne faut pas croire que cet Ibn el-Abbar fût le même que le célèbre tràditionniste et secrétaire d'Etat qu'El-Mostancer (le sultan ces vers de toutes les manières. De plus, les termes arabes eux-mêmes offrent de grandes difficultés, chacun d'eux ayant plusieurs significations différentes. En un mol, ces morceaux peuvent être com- parés à des quatrains de Noslradamus dont le texte aurait subi de graves altéra- tions. Bien que j'aie essayé de les traduire, je ne prétends pas avoir rendu le sens d'une manière claire et exacte.

' Je dois l'aire observer que l'auleur a écrit, par une espèce de licence poétique, L-oJLc pour LLil pour ëji-.ûl, etc.

^ Le tacher élail apparemment un petit bonnet de toile qui se mettait sous la ca- lotte. Ce mot n'existe ni en arabe ni en berber.

' On voit que le poëme attribué à ce juif se composait de quatrains dont trois hémistiches ont leurs rimes propres, tan- dis que le dernier a la rime générale. Pour les scander, il faut les prononcer à la ma- nière vulgaire.

* Je traduis l'expression On fyi.Jl <Jx par conjecture. L'édition de Boulac porte oLàJl, mot qui n'offre aucun sens. Peut- être devons-nous lire o^yiil Jx (« cause d'une élourderie).

D'IBN RHALDOUN. 229 hafside) fit mettre à mort ^ L'individu dont il s'agit ici était natif de Tunis, où il exerçait le métier de tailleur. La réputation qu'il s'était acquise l'a fait confondre avec (son homonyme) le traditionniste. » Feu mon père me récitait quelquefois des passages de cette melhama, et je m'en rappelle encore plusieurs morceaux. En voici l'exorde: Mon excuse (se trouve) dans la perfidie de la fortune (ou du temps) versatile, qui trompe par son brillant éclat.

Dans un autre passage, que je donne ici, l'auteur parle de (Abou Yahya Ibn) Ei-Lihyani, le neuvième roi de Tunis^: Il fera partir un des chefs de son armée et il restera là (à Tripoli) en obser- vation.

Le chcïkh (Abou'1-Bacâ Khaled, souverain de Tunis) recevra de ses nouvelles; puis il s'avancera comme un chameau galeux ^.

(Son adversaire) tiendra une conduite pleine de justice; c'est là une bonne politique pour celui qui veut se concilier (les cœurs).

Dans le passage suivant, l'auteur indique, à grands traits, l'état dans lequel se trouverait la ville de Tunis: Ne vois-tu pas que les dernières traces (de l'ordre public) ont disparu et qu'on P. igS n'y respecte plus les hommes revêtus de dignités?

Fais à la hâte tes préparatifs de voyage; dis adieu aux monuments de Tunis et pars; Car il y aura un désastre qui enveloppera dans le même sort l'innocent et le coupable.

J'ai vu, dans le Maghreb, une autre pièce renfermant des prédic- tions concernant les Hafsides, famille qui règne à Tunis. L'auteur, après avoir donné des indications sur le célèbre sultan Abou \ahya (Abou auteur du dictionnaire biographique d'il- el suiv.

lustres Espagnols inlitnlé Te/imila, (ut mis ' Le sultan Abou '1-Bacâ, n'osantpas se à mort l'an 658 (1260 de J. C). (Voy. Vllist. mettre à la tète de l'armée pour combattre ^es Berb. t, II, p. 3^7 de la Irad. française.) son rival, abdiqua le trône.

230 PROLÉGOMÈNES Bekr), dixième roi de celle dynaslie, fail menlion, en ces lermes, de Mohammed, frère de ce prince: Ensuite (viendra) Abou Abd Allah (Mohammed), son frère.

Le manuscril original donne à ce personnage le lilre d'el-Ouetthab [l'assaillant)^. Cependanl ce prince ne régna pas après son frère, bien qu'il en eût nourri l'espoir jusqu'à la fin de ses jours.

Un autre de ces poëmes [melhama) maghrébins est une melâba attri- buée à (un nommé) El-Houcheni; il est écrit en langue vulgaire et dans une espèce de mètre qui est usité au Maghreb seulement. En voici le commencement: Laisse couler mes larmes^, qui débordent; les pluies peuvent s'arrêter, mais (mes larmes) ne s'arrêteront jamais.

Elles ont rempli les lits des rivières, pendant que toi, ô femme! tu remettais (toujours notre rendez-vous) et que tu me trompais.

Tout le pays (en) est abreuvé; et les temps sont comme tu le sais.

Tu laisses écouler l'été, l'hiver, la saison des fruits^ et le printemps.

Ayant reconnu la justice de mes plaintes, elle* (me) dit: « Laisse-moi pleurer, et qui m'excusera? » Va! prends des mesures (pour lutter) contre ces malheurs^; la génération ac- tuelle est dure et insensible comme le marbre^.

Dans le Maghreb el-Acsa on apprend par cœur ce poëme, qui est d'une longueur considérable; mais il est, en toute probabilité, une pièce forgée à plaisir, car il ne renferme pas une seule prédiction ' Dans les manuscrits et dans les deux éditions imprimées, le texte de ce passage, commençant par le manuscrit original, etc. est placé de manière à représenter le second hémistiche du vers précédent. C'est là une faute de copiste; la mesure s'y op- pose.

' Ls-^'^ est une altération vulgaire du mot <^\j3.

* Litléral. « il. » La subslilulion du genre masculin au genre féminin est très-usitée dans la poésie arabe.

' Littéral. « ces temps. » ' Ces vers sont écrits dans un style telle- ment barbare qu'à peine peut-on les com- prendre. Les manuscrits fournissent un grand nombre de variantes, dont aucune ne me paraît satisfaisante. Dans l'édition du Caire, le même morceau se présente avec beaucoup de changements, sans qu'il soit plus intelligible.

qui soil vraie, à moins qu'on ne l'interprète d'une manière allé- gorique, ainsi que font les gens du peuple, ou qu'on ne l'explique au moyen de conjectures, à l'exemple des gens haut placés, qui y attachent de l'importance.