302 PROLÉGOMÈNES grandes dépenses, ainsi que nous l'avons démontré. Ces impôts ont pour effet d'augmenter le prix de tout ce qui se vend; car les né- gociants et les boutiquiers, en fixant le prix de leurs denrées et marchandises, y tiennent compte de tous leurs déboursés, et y font entrer, de plus, les droits de marché et les frais de leur propre en- tretien. Cela augmente beaucoup le prix de tout ce qui est mis en vente, et oblige les habitants de la ville à dépenser beaucoup et à sortir des bornes de la modération pour se jeter dans la prodigalité. Us ne sauraient faire autrement, parce qu'ils sont devenus les esclaves de leurs habitudes de luxe; aussi dépensent-ils tout ce qu'ils gagnent et se laissent-ils entraîner, les uns à la suite des autres, dans lapau- vreté et dans la misère. Quand la plupart d'entre eux sont réduits à l'indigence, le nombre des acheteurs diminue, le commerce languit et la prospérité de la ville en souffre. Tout cela a pour cause la civi- lisation portée à l'extrême et un luxe qui dépasse toutes les bornes.
Voilà les causes qui nuisent, d'une manière générale, à une ville, parce qu'elles l'atteignent dans son commerce et dans sa population. Celles qui lui nuisent en agissant sur les individus sont, d'abord, la fatigue et fennui qu'ils éprouvent en tâchant de subvenir à des habi- tudes de luxe devenues pour eux des besoins, puis les diverses im- pressions démoralisantes que fâme éprouve en cherchant à satisfaire aux exigences de ses habitudes vicieuses. Le mal que cela fait à la pureté de l'âme va toujours en croissant, parce que chaque atteinte^ qu'elle reçoit est suivie d'une autre. Cela augmente dans ces individus la dépravation, la méchanceté, fimprobité et finclination à se servir de toute espèce de moyens, bons ou inauvais, afin de gagner leur vie. L'âme se détourne (de la vei'tu) pour réfléchir sur ces matières, pour se laisser absorber dans leur étude et pour combiner des ruses au moyen desquelles elle pourra accomplir ses desseins; aussi voit-on ces hommes se livrer effrontément au mensonge, à la tromperie, à la 258. fourberie, au vol, au parjure et à la fraude dans la vente de leurs D'IBN KHALDOUN. 303 marchandises. On remarquera aussi que leur grande habitude de sa- tisfaire à leurs passions et de goûter des plaisirs que le luxe a intro- duits les a rendus familiers avec tous les genres de vice et avec l'im- moralité dans toutes ses formes. Ils affichent ouvertement l'impudeur, et, jetant de côté toute honte, ils tiennent des discours immodestes, sans être retenus parla présence de leurs parents et de leurs femmes'. 11 en est tout autrement dans la vie nomade, où le respect qu'on porte aux femmes empêche^ de prononcer devant elles des paroles obscènes. On reconnaîtra aussi que ce sont là les gens les plus habiles dans l'emploi des ruses et des tours d'adresse, afin de se sous- traire au bras de la justice ^, quand elle est sur le point de les at- teindre, et afin d'éviter le châtiment qu'ils savent être dû à leurs mé- faits. Cela est même devenu une habitude et une seconde nature pour eux tous, à l'exception de quelques-uns que Dieu a préservés du pé- ché. La ville regorge d'une population infime, d'une fouie d'hommes aux inclinations viles, qui ont pour rivaux en turpitude des jeunes gens appartenant à de grandes maisons, des fils de famille abandonnés à eux-mêmes, exclus par le gouvernement du nombre de ses serviteurs, et qui, malgré la noblesse de leur origine et la respectabilité de Ieur.s familles *, se sont laissé entraîner dans le vice par la fréquentation de la mauvaise compagnie. Cela se comprend quand on pense que le vice abaisse les hommes à un même niveau, et que, pour se dis- tinguer et se maintenir dans l'estime publique, on doit se faire re- marquer par son honorable caractère, travailler à croître en mé- lile et éviter tout ce qui est vil. Celui qui a contracté, n'importe de quelle manière, une forte teinture de dépravation et qui a perdu le sentiment de la vertu, a beau être membre d'une famille honorable et venir d'une noble race, cela ne lui sert de rien. Voilà pourquoi se trouvent ni dans les mss.C et D, ni dans ' Littéral. « de la force. » l'édilion de Boulac. D'ailleurs ils sont * Le mot *jLsel est de trop. Il ne se lit inutiles, parce que le mot («nL^I, qui les pas dans les manuscrits C et D, ni dans accompagne, a la même signification. l'édition de Boulac.
304 PROLÉGOMÈNES tant de personnes appailenanl à des familles nobles, illustres et haut placées, se voient rejetées de la société, reléguées dans la foule et obligées, par suite de leurs mœurs corrompues et de leurs vices', à exercer les métiers les plus vils afin de se procurer les moyens de P. 269. vivre. Quand il y a beaucoup de ces gens-là dans une ville ou dans une nation, c'est un signe par lequel Dieu annonce la chute et la ruine de ce peuple.
On comprendra maintenant la portée de ces paroles de Dieu: « Et lorsque nous voulûmes détruire une cité, nous adressâmes nos ordres à ceux qui y vivaient dans le luxe, et ils s'empressèrent d'y commettre • des abominations; ainsi se trouva justifiée notre sentence, et nous dé- truisîmes la ville de fond en comble. » [Coran, sour. xvii, vers. 17.) Voici comment la démoralisation arrive: quand on ne gagne pas de quoi subvenir à ses besoins, satisfaire aux nomlHeuses habitudes que • l'on s'est faites et entretenir l'ardeur avec laquelle l'âme recherche les jouissances, les fortunes se dérangent, et, quand cela arrive suc- cessivement à beaucoup d'individus dans la ville, tout s'y désorganise et tombe en ruine. C'est là l'idée qu'un homme d'un esprit supérieur a voulu exprimer par ces paroles: « La ville dans laquelle on plante beau- coup de citronniers reçoit ainsi l'avertissement de sa ruine prochaine. » Aussi beaucoup de personnes appartenant aux classes inférieures évitent de planter des citronniers dans les cours de leurs maisons. [Elles croient que cela porte malheur-]. Mais ce n'est pas la pensée qu'on voulait exprimer, car il n'y a aucun mauvais augure à tirer d'un citronnier; on a seulement voulu dire que la création de jardins, et leur embellissement au moyen d'eaux courantes, sont une suite de la civilisation née dans la vie sédentaire. Or le citronnier, le limonier, le cyprès, etc. sont des arbres dont les fruits ne renferment aucun principe nutritif et ne sont bons à rien. C'est à cause de l'aspect de ces arbres qu'on les plante dans les jardins, et cela ne se pratique que ' Lilléral. «et de la leinlure qu'ils ont vent pas dans l'édition de Boulac ni dans prise du mal et d'improbité. >• les nnanuscrits C et D.
' Les mots entre crochets ne se trou- D'IBN KHALDOUN. 305 sous l'influence d'une civilisation poussée à l'exlrème; on ne le fait pas avant que tous les genres de luxe se soient développés, et c'est là précisément l'époque à laquelle on a raison de craindre la des- truction de la ville et sa ruine. Le laurier-rose, dont on dit la même chose, rentre encore dans cette catégorie; on ne le plante dans les jardins qu'à cause de ses belles fleurs rouges ou blanches, et cela est aussi une pratique introduite par le luxe.
Une autre cause de la corruption des mœurs dans la civilisation sédentaire, c'est l'empressement avec lequel, quand le luxe est très- P. 260. grand, on lâche la bride à ses passions, afin de se plonger dans la débauche. Alors on invente, pour la satisfaction de l'estomac, les mets • les plus savoureux [, les boissons les plus agréables ']. On varie ensuite les manières de flatter les appétits charnels: la fornication s'intro- duit ainsi que la pédérastie, vices dont l'un mène indirectement et l'autre directement à l'extinction de l'espèce. La fornication a une in- fluence indirecte par l'incertitude qui en résulte au sujet de la filia- tion des enfants-; car personne ne voudra reconnaître pour son fils un enfant qui ne sera probablement pas le sien^, vu que la semence de plusieurs a pu se réunir dans la même matrice. En ce cas, les pères, ne ressentant plus l'affection naturelle qui les fait aimer leurs enfants, refusent de les élever; les enfants meurent faute de soins, d'où résuite un obstacle à la propagation de l'espèce. La pédérastie, cause qui y contribue directement, a pour résultat l'interruption com- plète de la propagation. Elle est encore plus nuisible que la fornica- tion, parce qu'elle mène à la non-existence de l'espèce, tandis que la fornication ne mène qu'à la non-existence des moyens qui entretien- nent l'espèce. Ce fut d'après ces considérations que l'imam Malek énonça, au sujet de la pédérastie, une opinion beaucoup plus expli- cite que celle des (trois) autres imams*, et montra ainsi qu'il com- ' Les mois l^>^j <_>sLiiL manquent fusion de généalogies. » C'esl un ternie du dans les manuscrits C et D et dans l'édi- droit musulman, lion de Boulac. ' Pour oo~A\, 1 isez. olSj ')■ ^ Le texte porte (_>'~«»J'^I •l'-iuâ.I « cou- * Malek déclara que ce péché devait né- 306 PROLÉGOMÈNES prenait beaucoup mieux que ceux-ci le but de chaque prescription de la loi divine, et que ces prescriptions ont toujours pour objet le bien général.
Le lecteur qui aura compris et apprécié ce que nous venons d'ex- poser reconnaîtra que la civilisation c'est la vie sédentaire et le luxe, qu'elle indique le dernier terme du progrès de la société, et que, dès lors, la nation commence à rétrograder, à se corrompre et à tomber dans la décrépitude, ainsi que cela a lieu pour la vie naturelle des animaux. Nous dirons même que le caractère des hommes, formé sous l'influence de la vie sédentaire et du luxe, est, en lui- même, le mal personnifié. L'homme n'est pas homme, à moins de pouvoir se procurer, par ses propres moyens, ce qui lui sera utile, et de pouvoir écarter ce qui pourrait lui être nuisible; c'est pour tra- vailler dans ce but qu'il a reçu une organisation si parfaite. Or le citadin est incapable de pourvoir lui-même à ses propres besoins; la paresse, dont il a contracté l'habitude en vivant dans l'aisance, l'en empêche, ou bien c'est la fierté qui résulte d'une éducation faite '. 261. au sein du bien-être et du luxe. Or cette paresse et cette fierté sont également blâmables. Les habitants des villes, dont la jeunesse s'est passée sous le contrôle de précepteurs chargés de les enseigner et de les châtier, et qui vivent ensuite dans le luxe, perdent tout leur courage, n'ont plus assez d'énergie pour se défendre contre ceux qui leur font du mal, et deviennent une charge pour le gouvernement, qui est obligé de les protéger. Cette disposition leur est encore nuisible sous le point de vue religieux, à cause de la teinture du mal que les mau- vaises habitudes dont ils sont les esclaves ont communiquée à leurs âmes. C'est là un principe que nous avons déjà établi et qui admet bien peu d'exceptions. Or, lorsqu'un homme a perdu la force d'agir ainsi que ses bonnes qualités et sa piété, il a perdu son caractère cessairement entraîner la peine établie cidive. l/opinion de Cliafèi, que noire ((j^.) par la loi, c'est-à-dire, la lapidation. auteur a oublié, s'accorde avec celle de Abou Hanifa prescrivit un châtiment cor- Malek. porel, ^J>»J', et la lapidation au cas de ré- D'IBN KHALDOUN. 307 d'homme et tombe au niveau des bétes'. Quand on envisage ia ci- vilisation sous ce point de vue, on comprend pourquoi cette portion des troupes du sultan qui ont été élevées dans les habitudes dures et âpres de la vie nomade est plus effective et plus utile que celle dont les hommes ont passé leur vie au milieu des usages de la civi- lisation sédentaire. Cela se remarque dans tous les empires. Il est donc évident que cette civilisation marque le point d'arrêt dans la vie ascendante d'un peuple^ ou d'un empire. Diea est l'unique, le puissant.
Toute ville qui est le siège d'un empire^ tombe en ruine lors de la chute de cet empire.
de cet empire.
Dans nos recherches sur la civilisation, nous sommes arrivé à la conclusion' que le déclin et la chute d'un empire détruisent la pros- périté de la ville qui lui servait de capitale, et que, si la ruine de la ville n'en résulte pas immédiatement, elle ne tardera pas à arriver. Plusieurs choses contribuent à produire cet effet, i" Quand ^ une dynastie vient de se fonder, les mœurs frugales de la vie nomade, qu'elle a nécessairement conservées, l'empêchent de mettre la mgin sur les richesses de ses sujets et la tiennent éloignée du faste et de l'ostentation. L'influence de ces mœurs la porte à diminuer les P. 263. charges et les impôts qui pèsent sur le peuple et qui servent à payer les frais'' du gouvernement. Pour cette raison, la nouvelle admi- nistration fait peu de dépenses et s'abstient du luxe. L'absence du luxe chez la nouvelle dynastie fait diminuer celui qui existait chez les habitants de la ville que cette famille vient de choisir pour être le siège de son empire: on sait que les sujets suivent toujours l'exemple donné par le souverain, qu'ils se conforment au caractère de leurs gouvernements, «soit de gré, soit de force. Dans le premier cas, ils se laissent porter à la modération par ce sentiment naturel ' Littéral, «et devient réellement un ' Pour (j^jij), lisez (AW.
être métamorphosé. » * Pour Uj yix>«l, lisez Uj Ju~l.
^ Littéral, «est l'âge d'arrètdans la vie ' Après Jj-^l, insérez yl.
d'un peuple. •■ " Littéral, «et qui sont la matière. « 39- 308 PROLEGOMENES qui dispose les hommes à imiter les mœurs de celui qui les tient sous ses ordres. Dans le second, ils se laissent enlever, jusqu'à un cer- tain degré, les habitudes de la vie sédentaire; car il est dans le carac- tère du nouveau gouvernement d'éviter toute espèce de luxe; cela réduit à peu de chose les profits (que l'on peut retirer des dépenses faites par le souverain), profits qui sont faUment du luxe. Il en ré- sulte que la prospérité de la ville ne se maintient plus et que les habi- tudes du luxe subissent une notable diminution. C'est encore là l'idée que nous avons déjà énoncée en traitant des causes qui amènent la ruine des grandes villes. 2" Une dynastie parvient à la souveraineté et à la domination par la voie de la conquête; mais, avant cela, elle a dû déployer de finimitié (contre une autre dynastie) et (lui) faire la guerre. Or l'inimitié qui règne entre deux dynasties porte les sujets de l'une à détester ceux de f autre; les habitudes (du luxe) sont plus fortes, et le bien-être, dans toutes ses formes, est plus grand chez f un ' de ces peuples que chez fautre; mais la victoire de celui-ci fait disparaître (la puissance de) son adversaire, et, dès lors, les usages de l'ancien empire paraissent détestables, odieux et exécrables à la nouvelle dynastie. Les choses du luxe, surtout, le révoltent, et le peuple vainqueur n'en adopte pas l'usage, parce que son gouverne- ment fimprouve. Cela dure jusqu'à ce que la dynastie du vainqueur acquière graduellement quelques habitudes du luxe, habitudes d'un autre genre, et pose ainsi la base d'une nouvelle civilisation séden- taire. Pendant cet intervalle, la civilisation de fancien peuple décroît et tend à disparaître. Voilà encore comment la prospérité d'une ville p. 263. décline. 3° Chaque peuple a nécessairement un pays dont il est ori- ginaire et où il a commencé l'établissement de son empire. Le pays dont il s'empare ensuite devient une dépendance de celui qui était le berceau de sa puissance, et les villes conquises se trouvent placées à la suite de celles que les vainqueurs possédaient déjà. Le royaume a pris alors une telle extension que le gouvernement se voit obligé D'IBN KHALDOUN. 309 d'établir le siège de son autorité au milieu de ses provinces, car une capitale doit être un centre dont les provinces forment la circonférence. La nouvelle capitale, bien quelle soit éloignée de l'ancienne, devient un point d'attraction pour tous les cœurs, parce qu'elle est le siège de l'empire et la demeure du sultan; aussi reçoit-elle une nombreuse population, au détriment surtout de l'ancienne capitale du royaume. Or, dans une grande ville, la civilisation de la vie sédentaire est en rapport direct avec le nombre de la popidation. C'est là un principe que nous avons déjà démontré. Donc l'ancienne capitale volt dimi- nuer sa prospérité et se trouve privée de plusieurs conditions essen- tielles à l'existence de la civilisation. Voilà encore une cause de ruine pour la capitale d'un empire. C'est là ce qui est arrivé pour Baghdad, quand le gouvernement seldjoukide transporta le siège de son empire de cette ville à Ispaban. La ville d'El-Medaïn éprouva le même sort quand les Arabes l'abandonnèrent pour s'installer dans les villes de Koufa et de Basra. Damas perdit sa prospérité quand les Abbacides la quittèrent pour aller s'établir à Baghdad. La ville de Maroc tomba en décadence quand les Mérinides du Maghreb s'en éloignèrent pour se fixer à Fez. En somme, f adoption d'une nouvelle capitale par un gouvernement amène la ruine de l'ancienne. 4° Chaque nou- velle dynastie, se trouvant obligée de traiter durement les serviteurs et les partisans de la dynastie déchue, les transporte ailleurs, afin de se garantir contre leurs tentatives perfides. Or la majeure partie de la population, dans la capitale (de l'empire conquis), se compose d'amis de fancienne dynastie, de membres de la classe guerrière qui était venue s'y établir lors de la fondation de cet empire, et de la classe des notables. L'ancien gouvernement avait toujours entre- tenu avec ceux-ci des relations* plus ou moins directes, selon leur rang et la classe qu'ils occupaient dans la société. On peut même dire que la plupart d'entre eux avaient grandi à l'ombre de l'ancienne dynastie. Pour cette raison, ils lui sont très- dévoués ' Pour iJjoJl j, lisez «JjoJJ.
310 PROLÉGOMÈNES p. 264. et, s'ils ne peuvent pas l'aider par la force des armes, ils la favori- sent, l'aiment et lui restent attachés. Or le nouveau gouvernement, étant naturellement porté à effacer toute trace de celui qui l'a pré- cédé, transporte cette population insoumise dans le pays d'où elle était sortie, pourvu qu'il ait réduit ce pays sous son autorité. Il y en- voie les uns comme prisonniers ou comme exilés, et persuade aux autres d'y chercher une retraite honorable; employant ainsi les moyens de douceur pour ne pas les indisposer tout à fait. A la fin, il ne reste plus, dans la capitale, que de petits négociants et des gens peu con- sidérés: des cultivateurs, des vagabonds et du bas peuple. Pour rem- plir le vide que ces exilés ont laissé, le gouvernement installe à leur place une partie de' ses troupes et de ses partisans. Or, quand une ville se trouve abandonnée par les notables des diverses classes, elle subit une grave atteinte dans le nombre de sa population, ou, en d'autres termes, elle perd beaucoup de sa prospérité. Le nouveau gouvernement se voit donc obligé de la repeupler^ en y établissant ses protégés. La vie sédentaire développe alors chez ceux-ci une nou- velle civilisation qui fait plus ou moins de progrès, selon que l'empire est plus ou moins fort. On peut assimiler ce procédé à celui de l'homme qui, étant devenu propriétaire d'une maison délabrée, dont la distribution et les dépendances ne répondent pas à ses be- soins, change cette distribution et restaure la maison de la manière qu'il l'entend et qui lui convient le mieux; un tel édifice tombe promptement en ruine et doit être reconstruit. Voilà ce qui a eu heu, au vu et au su de tout le monde, pour plusieurs villes qui ont servi de capitale à des empires. Diea est le régulateur des nuits et des jours.
En somme, la cause première et naturelle de ce phénomène est celle-ci: la dynastie et l'empire sont pour la population (et pour la ' Pour j, lisez ^. forme aux règles de la grammaire serait (ji *J; nous lisons, dans l'édition de Bou- gardait pas de si près.
lac, (jl ij-» tVJ ^. La leçon la plus con- D'IBN KHALDOUN. 311 prospérité de la capitale) ce que la forme est pour la matière, c'est-à- dire la figure qui, par sa spécialité, en maintient l'existence. Or, dans les sciences philosophiques, c'est un principe reçu que la forme et la matière ne sauraient être isolées l'une de l'autre; donc, on ne peut concevoir un empire sans population, ni trouver facilement une population qui ne soit pas en connexion avec une dynastie ou un p. 265. empire. La cause de cette liaison existe dans la nature même des hommes: leur hostilité mutuelle' amène nécessairement l'institution d'un modérateur, et, pour que celui-ci puisse agir, on doit adopter un système d'administration fondé, soit sur la loi divine, soit sur la loi humaine'^: c'est en cela que consiste (le gouvernement ou) l'em- pire. Or, puisque le gouvernement et le peuple sont unis inséparable» ment, tout ce qui porte atteinte à l'un réagit sur l'autre, et si l'un cessait d'exister, l'autre disparaîtrait aussi. Les atteintes qui ont les suites les plus graves sont celles qui frappent une dynastie, comme cela a eu lieu pour les Perses, les Romains et les Arabes en général, tant sous des Oméiades que sous des Abbacides. Les atteintes subies par un empire, dans la période d'un seul règne, tel que celui d'Anouchrewan, d'Héraclius, d'Abd el-Mélek Ibn Merouan et d'Er-Rechîd, (étaient moins dangereuses pour les dynasties de ces princes): les individus, se succédant régulièrement dans le gouvernement du peu- ple, travaillaient à maintenir l'existence et la durée de la population et ressemblaient beaucoup les uns aux autres (dans leur conduite po- litique). Les malheurs (d'un seul règne) ne nuisent que peu à la prospérité de l'Etat, car le véritable empire, celui qui agit sur la ma- tière de la population, vit par son esprit de corps et par les forces dont elle peut disposer; or cet esprit et ces forces persistent sous le règne de chaque souverain individuel de la dynastie. Si l'esprit de cox'ps vient à s'éteindre ou se laisse chasser par un autre qui, en exer- çant son influence sur la population, fasse disparaître les forces de la ' Je lis (jI.OJ>-'I, avec l'édition de Bou- où l'auteurexplique l'origine de la royauté.) lac, la leçon ^.1»^]! amenant un contre- ' Littéral. « royale, » c'eslà-dire, inslisens. (Voy. la première partie, page 38o, tué par le souverain.
312 PROLEGOMENES dynastie précédente, l'atteinte portée à la prospérité de la nation sera très-grave, ainsi que nous l'avons déjà énoncé. Dieu fait ce qu'il veut; s'il voulait, il vous ferait disparaître et produirait une nouvelle créa- tion pour vous remplacer; cela ne serait pas difficile à Dieu. [Coran, sour. XIV, vers. 22.)
Certaines villes se distinguent par la culture de certains aris.
11 est évident que les occupations manuelles auxquelles on se livre dans les villes provoquent' la naissance d'autres métiers; cela dé- coule du principe que les hommes établis en société sont naturelle- ment portés à s'aider les uns les autres. Une partie seulement des p. 266. habitants s'adonnent aux occupations qui naissent de cette manière: s'étant chargés de les exécuter, ils acquièrent de l'habileté par la pra- tique de l'art dont ils se sont fait une spécialité. Le besoin de^ ces arts et leur nécessité s'étant fait généralement sentir, ceux qui les cul- tivent y trouvent un moyen de vivre et en retirent même un profit. Tout art dont l'exercice n'est pas réclamé dans une ville reste com- plètement négligé; la personne qui voudrait le pratiquer n'en retirerait pas assez pour être tentée de s'en faire un métier. Les arts enfantés » par les besoins de la vie existent dans toutes les villes: on y trouve des tailleurs, des forgerons, des menuisiers, etc. mais ceux qui doi- vent leur naissance aux exigences du luxe et aux usages qu'il a in- troduits ne se pratiquent que dans les villes renfermant une popula- tion nombreuse, qui s'est déjà formée aux habitudes du luxe et de la civilisation sédentaire. Là seulement se trouvent des verriers, des bijoutiers, des parfumeurs, des cuisiniers, des chaudronniers, des fabricants de moût, de heriça^, de brocart, et d'autres objets, dont la diversité est très-grande. Tant que les habitudes de la vie sédentaire augmentent dans une ville et que les exigences du luxe deviennent plus iiupérieuses, de nouveaux arts, inconnus ailleurs, s'élèvent pour