' Pour (j-tSUuJ, lisez (J-(}^Xm.j. gnifie loul mets fait de blé et de viande ' 'Heriça ei\. un terme générique ([ui si- Sacy, p. Soy.)
D'IBN KHALDOUN.
% 313 y satisfaire. Dans celte catégorie nous pourrons ranger les bains de vapeur; ils se trouvent seulement dans les villes qui «ont grandes et bien peuplées, parce que la sensualité qui dérive du luxe et des ri- chesses en a réclamé l'établissement. Voilà aussi pourquoi on ne les trouve pas dans les villes de moyenne grandeur, et, si quelque prince ou émir se charge d'y faire construire et monter une salle de bains, cet étabUssement ne tarde pas à être abandonné et à tomber en ruine. Cela arrive parce que la majorité des habitants n'en sent pas le besoin et que les personnes chargées de tenir ces établissements abandonnent leur poste, parce qu'ils n'en retirent pas assez de profit pour pouvoir subvenir à leur existence. Dieu borne ou étend ses faveurs à son gré. [Coran, sour. ii, vers. 2A6.)
L'esprit de corps peut exister dans les villes; quelques-uns d'entre les habitants P. 207. dominent alors sur le reste.
Il existe évidemment dans la nature de l'espèce humaine une dis-, position qui porte les hommes à s'attacher les uns aux autres et à se réunir en corps, quand même ils n'appartiendraient pas à la même famille. Cet attachement est pourtant moins fort que la liaison de parenté, ainsi que nous l'avons déjà dit, et l'esprit de corps qui en ^ résulte produit seuieinent une partie des efiéts auxquels donne lieu l'esprit de corps fondé sur les liens du sang. Dans une ville, la plupart des habitants se trouvent liés ensemble par des mariages, ce qui amène l'incorporation des familles les unes dans les autres et l'éta- blissement des liens de parenté entre elles; aussi Irouve-t-on chez les citadins les mêmes sentiments d'amitié et de haine qui existent dans les peuplades et dans les tribus, sentiments qui les portent à se séparer en bandes et à former des partis. Quand l'empire (auquel ^ ces villes appartiennent) est tombé en décadence et qu'il cesse d'agii avec autorité dans les provinces éloignées de la capitale, les habitants des villes situées dans ces contrées sentent le besoin d'un gouver- nement capable de les diriger et de les protéger. Us ont alors recours à l'établissement d'un conseil administratif, ce qui pose aussitôt une Prolégomènes — ii. ko lisne de démarcation entre les hommes de haut rang; et ceux des classes inférieures. Or toutes les âmes sont naturellement portées à dominer et à commander; aussi, quand les membres du conseil voient leur ville tout à fait en dehors' de l'autorité du sultan et de la puis- sance de l'empire, il n'y a pas un d'entre eux qui ne cherche à s'em- parer du pouvoir. Dans la lutte qui s'ensuit, chacun d'eux s'appuie sur un corps de partisans composé de ses clients, de ses amis et de ses affidés; il prodigue même son argent aux hommes du peuple, afin de les rallier à sa cause. Celui d'entre ces chefs qui parvient à vaincre ses rivaux les poursuit et les harcèle jusqu'à ce qu'il les ait tués ou expulsés de la ville "^ Après leur avoir brisé les forces et rogné p. 268. les ongles, il s'attribue l'autorité suprême et croit avoir fondé un royaume qu'il pourra transmettre à ses enfants. Dès lors les mêmes accidents se déclarent dans ce petit Etat comme dans les grands em- pires: une période de prospérité en amène une autre de décadence. ^iUlQuelquefois l'usurpateur adopte les allures d'un grand souverain, d'un roi qui aurait sous ses ordres une foule de tribus et de peuples, qui s'appuierait sur des partis très-puissants, qui ferait des campa- gnes, soutiendrait des guerres et régnerait sur des provinces et des % royaumes. Il s'assied sur un trône, assume les insignes de la souve- raineté et parcourt, avec un grand cortège, les environs de sa ville; il se sert d'un sceau et exige qu'on lui donne le titre de monseigneur^, se conduisant ainsi de manière à faire rire tous ceux qui savent combien il a peu de droit aux marques d'honneur dont il s'entoure. Jamais on ne se laisse porter à ces extravagances qu'au moment où l'autorité de l'empire est devenue très-restreinte et que plusieurs familles (de la •ville), se trouvant unies par les liens de la parente, forment un parti imposant. Quelques-uns de ces chefs s'abstiennent toutefois de ces démonstrations et vivent dans une honnête simplicité afin de ne pas s'exposer à.la dérision et au ridicule. De pareilles usurpations ont eu ' Pour *J^, lisez j>.iiii. esl îe nom d'action d'un verbe fictif J y», ' Pour t_>jj*AjIj, lisez ouJuJI jf. qui a pour racine le nom j^. dérive de ' Pour Jj^^Jtj, lisez Jo^idlj. Ce mol (jj.
D'IBN KHALDOUN. 315 lieu de nos jours, sous la dynastie des Hafsides. Dans le Djerîd, les habitants de Tripoli, de Cabes, de Touzer, de Nefta et de Cafsa, ceux de Biskera, du Zab et des lieux voisins, aspirèrent à l'indépendance quand l'autorité de l'empire eut cessé, depuis plusieurs dizaines d'an- nées, de se faire sentir chez eux. Leurs chefs s'emparèrent alors du commandement des villes, et se chargèrent de l'autorité administrative et de la perception des impôts, au détriment du gouvernement cen- tral. Ces usurpateurs montraient toutefois à la dynastie un semblant d'obéissance, une apparence de soumission; ils lui prodiguaient de belles promesses, des témoignages de respect et des assurances de dé- vouement, mais ils étaient bien loin d'être sincères. Leurs descen- dants ont hérité du pouvoir et le conservent jusqu'à présent; ceux qui commandent maintenant dans ces pays laissent mênae percer la fierté et l'esprit de domination qui se font remarquer dans les princes descendus de puissants souverains, et, malgré le peu de temps qu'ils •' ■^^9- sont sortis des rangs du peuple, ils se posent en sultans'. La même chose arriva quand l'empire sanhadjien (celui des Zîrides) lira vers sa fin; les chefs des villes du Djerîd méconnurent l'autorité du gouvernement et gardèrent leur indépendance juscju'à ce qu'Abd el- Moumen Ibn Ali, cheikh et roi des Almohades, les détrônât tous, # les déportât en Maghreb et effaçât toutes les traces de leUr domina- tion. Nous raconterons cela dans l'histoire de ce souverain ^. Un mouvement semblable eut lieu à Ceuta quand la dynastie d'Abd el-Moumen fut sur le point de succomber. Ces usurpateurs appar- tiennent ordinairement aux grandes et puissantes familles qui four- nissent à la ville le chef et les autres membres du conseil munici- pal; mais on voit quelquefois un individu de la classe la plus infime s'emparer du pouvoir; ce qui a lieu quand le destin lui fournit l'occa- sion de se former un parti dans la populace. Il renverse alors l'au- ' On voit que ceci fut écrit avant l'an 777 commença à Ciire rentrer ce.s villes dans l'o- de l'hégire, époque à laquelle le sultan béissance. ( Voy. fi(*/.f/MZ?c?-6.t. III, p. 92.) Abou '1-Abbas, ayant entrepris de rendre " Voy. Hist.desBerh. t.ll,p. 32 etsuiv.
à l'ennpire bafside ses anciennes limites, el p. igS.
io.
316 PROLÉGOMÈNES lorité des chefs et des grands, parce qu'ils n'ont plus personne pour les soutenir. Dieu dirige tout à son gré. [Coran, sour. xii, vers. 21.)
Sur les dialectes (arabes) parlés dans les villes.
Dans chaque ville, le dialecte des habitants appartient à la langue du peuple ou de la race ' qui a conquis cette ville ou qui l'a fondée "^. Voilà pourquoi^ les idiomes de toutes les villes musulmanes de l'Orient étaient arabes, ainsi que le sont ceux des villes de TOcci- '^'': dent, même de nos jours. Il est vrai que la faculté de parler la langue usitée parmi les Arabes descendus de Moder (et qui fut l'arabe le plus pur) s'est perdue, et que les inflexions grammaticales de celte langue ont éprouvé de graves altérations. Cela (c'est-à-dire l'emploi de dia- lectes arabes dans les villes) eut pour cause l'ascendant acqtiis par l'empire musulman en subjuguant les autres peuples. Or la religion et la loi (musulmanes) peuvent être regardées comme une forme P. 270. qui a pour matièiv l'existence (de la nation) et de l'empire même*. Mais la forme est antérieure à la matière, et (celle dont nous parlons, c'est-à-dire) la rehgion provient de la loi divine. Cette loi est écrite dans le langage des Arabes, parce que notre Prophète était lui-même Arabe ^. Cela eut pour conséquence inévitable l'aban- don des autres langues parlées par les habitants des royaumes con- quis par les musulmans. Voyez Omar; il défendit de se servir de (ce qu'il appelait les) jargons étrangers. « C'est du khibb, » disait-il, c'est-à-dire de l'artifice et de la tromperie. Donc l'islamisme repoussa les idiomes étrangers, et, comme la langue arabe était celle du peuple qui avait établi l'empire musulman, on abandonna l'usage de tous ces idiomes dans les pays conquis, car chaque peuple imite l'exemple et suit la religion de. son souverain. Cela eut pour résultat qu'une ' Pour ij-^4^j, lisez Jw^i!.1. ' ' Je doute que cette opinion soit bien ' Pour (j*Ji«*J|j, lisez ^J^-LJ;3^JI.1. orthodoxe. Selon les docteurs musulmans, ' Pour osUjJj^, lisez cJUjJj. l'arabe est la langue du paradis céleste, ' Les éditions imprimées el les manus- et voilà pourquoi Dieu s'enservit dans son crits portent tous L^*. L'auJeur aurait dû livre, le Coran.
écrire Lao.
*i-- D'IBN KHÂLDOUN. 317 des marques de l'islamisme et de la domination des Arabes fut l'em- ploi de leur langue.
Dans les villes et les royaumes (conquis), les peuples renoncèrent à leurs dialectes et à leurs idiomes pour adopter la langue arabe, de sorte que, dans cbaque ville et dans chaque cité, il s'établit un dialecte arabe et que les autres idiomes y étaient comme des intrus et des étrangers. La langue arabe se corrompit ensuite par un mélange de ces idiomes; elle subit des altérations dans une partie de ses règles et dans ses inflexions grammaticales, mais elle se maintint toujours, et conserva toutes les indications de son origine. Dans les villes musulmanes on désigne cette langue par l'appellation de haderite^. Ajoutons que, de nos jours, la majeure partie des habitants de ces villes descendent d'Arabes qui, étant supérieurs en nombre aux peuples de race non arabe qui y habitaient, en avaient fait la conquête, avaient hérité des maisons et des terres des vaincus et s'y étaient laissé corrompre par le luxe. Or les langues se transmettent comme des héritages, et celle dont se servent les descendants des conquérants correspond toujours à l'idiome de leurs ancêtres, bien qu'elle se soit graduellement cor- rompue par suite de leur communication avec des étrangers. On a nommé ce dialecte haderite, parce qu'il est employé par les habitants des liadera (c'est-à-dire des demeures fixes) et des villes, et aussi pour le distinguer de celui des Arabes bédouins, dialecte qui a beaucoup mieux P. 271 conservé la pureté de la langue arabe-. Quand les peuples de race étrangère, tels que les Deïlem, et ensuite les Seldjoukides, se furent jendus maîtres de l'Orient, et que d'autres peuples non arabes, les Zenata et les Berbers, s'emparèrent du pouvoir en Occident, tous les royaumes de l'isla'misme se trouvèrent sous la domination des étran- gers. Cela corrompit tellement la langue arabe qu elle aurait disparu tout à fait si les nmsulmans n'avaient pas travaillé à sa conservation par le zèle qu'ils mirent à garder soigneusement, dans leur mé- moire, le texte du Coran et celui des traditions relatives au Prophète.
' Quelques lignes plus loin l'auleur ^ Lilléral. «qui est plus enraciné dan:s explique la signification de ce mot. l'arabisme. » 318 PROLÉGOMÈNES Ils eurent ce soiu parce que la religion a pour bases ces deux livres '. Cela contribua à maintenir le caractère arabe de la langue hadera, parlée dans les villes, et à lui donner la prépondérance. Mais, lorsque les Tartars et les Mongols, peuples qui ne professaient pas l'isla- misme, se furent emparés de l'Orient, la langue arabe s'y gâta tout à fait, parce que la cause de sa prépondérance n'existait plus. Elle disparut entièrement des provinces musulmanes de l'irac, du Kho- raçan, du Fars, de l'Inde, du Sind, de la Transoxiane, des pays du Nord et de l'Asie Mineure. Les deux formes qu'elle assume, la poésie et la prose, ne s'y emploient plus, excepté dans cjuclques rares oc- casions; l'enseignement de cette langue y est devenu un art basé sur des règles scolaires, et formant une des brancbes des sciences propres aux Arabes. Celui-là seid que Dieu aura favorisé en lui faci- litant les moyens de s'instruire possède la connaissance de cette langue. Le dialecte arabe baderite s'est conservé jusqu'à un certain degré en Egypte, en Syrie, en Espagne et dans le Maghreb, parce que le maintien de la religion l'exigeait; mais, dans les provinces de rirac et dans les pays d'au delà, il n'en i-este pas la moindre trace.
C'en est au point que les livres scientifiques ne s'y écrivent qu'en persan, et que c'est au moyen de cette langue qu'on enseigne l'arabe dans les cours publics. [Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed^, sur sa famille et sur ses compagnons; qu'il p. 272. verse ses faveurs sur eux en abondance et pour toujours, jusqu'au jour de la rétribution! Louange à Dieu, le maître de toutes les créa- tures! Fin de la quatrième section du premier bvre; suit la cinquième section, traitant des moyens qu'on emploie pour se procurer la sub- sistance.]
' Je iis i^.tjJJt avec le ms. C et l'é- manuscrits C et D, ni dans l'édition de dition de lioulac. Boutac.
* Ce passage ne se trouve pas dans les D'IBN KHALDOUN.
319 CINQUIEME SECTION.
SUR LES MOYENS DE SE PROCUREU LA SUBSISTANCE; SUR L'ACQUISITION, LES ARTS ET TOUT CE QUI S'Y RATTACHE. EXAMEN DES QUESTIONS AUXQUELLES CE SUJET DONNE LIEU.
De la véritable signification des termes bénéfice (rizc) et acquisition [kesb). On prouve que celle-ci est le prix du travail de l'homnie.
L'homme, dans tous les étals et dans toutes les périodes de sa vie, depuis sa naissance jusqu'à l'époque où il est dans la force de l'âge, et depuis lors jusqu'à la vieillesse, est soumis par la nature à l'obligalion de prendre de la nourriture et de se procurer la subsis- tance. Le riche [qui n'a besoin de rien), c'est Dieu, et les pauvres, c'est vous. {Coran, sour. xlvii, vers, ^o.) Dieu, qu'il soit glorifié et exalté! a créé pour riiomine tout ce qu'il y a dans le monde et lui en a fait don, ainsi qu'il l'a déclaré dans plus d'vm verset de son livre. // a créé pour vous, dit-il, tout ce qu'il y a dans les cieax et sur la terre ^. El encore '^: // a fait travailler pour vous le soleil et la lune, et il vous a soumis la mer, et il vous a soumis les navires et les bestiaux^. Nous pourrions citer encore plusieurs autres témoignages fournis par ce livre.
L'homme étend sa main avec autorité sur le monde et sur tout ce qui s'y trouve, par suite de la déclaration par laquelle Dieu l'é- tablit dans cette terre comme son lieutenant. Les mains de tous P. 273. les hcmimes sont ouvertes (pour prendre), et, en cela (seul), elles agissent de concert; mais aucun individu ne peut se procurer ce qu'un autre a obtenu, à moins de lui donner quelque objet en échange. L'homme, sorti de la faiblesse de ses premières années ' Ce verset, tel qu'il est cité par Ibn Khaldoun, ne se trouve pas dans le Coran. Il y a quelques versets qui expriment à peu près la même idée.
' Avant yCj, il faut insérer *à/».
' L'auteur donne ici comme un seul verset du Coran des pa.ssages appartenant à diverses sourates.
320 PROLÉGOMÈNES et capable d'agir par lui-même, fait des efforts pour acquérir les choses dont il peut tirer un profit, et cela dans le but de les em- ployer, si Dieu les lui accorde, comme moyens d'échange, dans le cas où il veut se procurer celles dont il peut avoir besoin ou qui lui sont d'une nécessité absolue. Dieu lui-même a dit: Cherchez donc auprès de Dieu le bénéfice [que vous désirez). [Coran, sour. xxix, vers. 1 6.) Quelquefois fhomme obtient cela sans effort; ainsi Dieu lui donne la pluie, qui favorise la culture des terres; mais de tels dons ne sont que de simples secours et ne dispensent pas de travailler, ainsi qu'on le verra plus loin. Si les choses que l'homme parvient à acquérir sont en quantité suffisante pour subvenir à ses besoins et lui procurer le nécessaire, on les désigne par le terme subsistance [ma-ach), et si elles sont en plus grande quantité, on les nomme richesses [riach] ou fonds^. Ce que fhomme reçoit et ce qu'il acquiert s'appelle béné- fice [rizc], s'il en retire de l'utilité et s'il en recueille le fruit. Cela lui arrive quand il dépense ce qu'il a obtenu pour les choses dont il a besoin ou qui lui sont utiles. Le Prophète a dit: " Les biens que tu as réellement possédés, ce sont les mets que tu as consommés en les mangeant, les habits que tu as usés en les portant et les choses que tu as données en aumônes. » Ce que l'homme a obtenu ne doit pas s'appeler bénéfice s'il ne s'en sert pas pour augmenter son bien-être ou pour subvenir à ses besoins. La possession des biens, quand elle est le résultat des efforts de l'homme et de sa force, se nomme ac- quisition [kesb). Il en est de même des successions: l'héritage, envi- sagé comme ayant appartenu au défimt, ne s'appelle pas bénéfice, mais acquisition, car le mort n'en a retiré aucun avantage; mais, consi- déré comme appartenant aux héritiers, il prend ce premier nom, s'ils remploient utilement. Tel est le véritable sens du mot bénéfice, selon les docteurs orthodoxes.
Les Motazélites permettent d'appeler bénéfice les biens laissés par un mort, pourvu que ces biens aient été acquis d'une manière légale.
Le mol arabe est motamaouwel, et procure des richesses. » Ce mol désigne signifip «qui enrichit n, ou bien», ce qui toutes les choses qui ont une valeur.
D'IBN KHALDOUN. 321 «Ce qui n'a pas été acquis ainsi, disent-ils, n'a aucun droit d'être ainsi dénommé. » Aussi refusent-ils ce titre à ce qui a été obtenu P. »74. par violence ou par une voie illégale. Cependant Dieu accorde des bénéfices au spoliateur et à l'oppresseur, au vrai croyant et à l'infi- dèle; il montre sa miséricorde et sa grâce directrice à celui qu'il veut. Ces mêmes docteurs appuient leur opinion sur d'autres argu- ânents, mais ce n'est pas ici la place d'en donner l'exposition.
Maintenant il faut savoir que c'est au moyen de son propre tra- vail et en visant au gain que l'homme parvient à acquérir; il doit agir et travailler pour obtenir un bénéfice, quand même il chercherait à Y parvenir par toutes les voies possibles. Dieu a dit: Cherchez votre bénéfice auprès de Dieu. Les efforts que l'homme fait pour cela dé- pendent du pouvoir que Dieu lui a concédé et des idées qu'il lui inspire. Tout bénéfice provient de Dieu; tout ce qui est acquisition et tout ce qui est fonds et richesses ne provient que du travail de l'homme. Cela est évident quand ce travail consiste dans les efforts personnels de l'individu, comme le serait, par exemple, l'exercice d'un art. Le gain qui résulte de l'élève des bestiaux, de la culture des plantes et de l'exploitation des mines ne peut s'obtenir non plus que par le travail de l'homme; c'est ce qu'on voit partout. Sans le travail, ces occupations ne fourniraient aucun profit, ni aucun avantage. Ajou- tons que Dieu a créé deux métaux ', l'or et fargent, pour représenter la valeur de tout ce qui est richesse.
Aux yeux de la généralité des hommes, ce qui est trésor et gain consiste uniquement en or et en argent; si l'on recherche d'autres matières, c'est uniquement dans le dessein de profiter des fluctua- tions du marché pour les vendre avantageusement, afin de se pro- curer de l'or et de l'argent. Quant à ces deux métaux, ils ne sauraient être un objet de trafic, puisqu'ils sont la base à laquelle se ramène tout ce qui est gain, acquisition ou trésor. Ayant maintenant établi ces principes, nous dirons que, si le fonds (ou les marchandises) dont ' Littéral, «les deux pierres minérales. » 322 PROLÉGOMÈNES on tire un avantage et un profit est le produit d'un art spécial, cet avantage et ce profit représentent le prix du travail de l'artisan, et p. 275. c'est là ce qu'on désigne par le mot gain [kinya); le travail y est pour tout, mais ce n'est pas pour le travail lui-même qu'on veut bien se donner tant de peine ^ Il y a certains arts qui en renferment en eux- mêmes d'autres: celui du charpentier, par exemple, se rattache à celui du menuisier, et l'art de filer doit accompagner celui de tisser; mais il y a plus de main-d'œuvre dans la menuiserie et dans la tisse- randerie, ce qui fait que le travail y est plus rétribué.
Si le fonds qu'on possède n'est pas le produit d'un art, il n'en faut pas moins faire entrer, dans le prix de ce produit qu'on a ob- tenu et acquis, la valeur du travail que l'on y avait mis. Car sans le travail rien ne s'acquiert. Seulement dans la plupart des cas, il est facile de reconnaître que l'on y a tenu compte de la valeur du travail et qu'on lui a assigné un prix plus ou moins grand; mais, dans quelques autres, on ne s'en aperçoit pas. C'est ce qui a lieu pour la généralité du monde en ce qui regarde le prix des comes- tibles. Quand on fixe le prix des grains, on tient certainement compte du travail et des frais que leur production a exigés, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus; mais cela échappe à l'attention des per- sonnes qui habitent des contrées où les charges qu'entraîne la cul- ture de la terre sont très-légères; quelques cultivateurs seulement se doutent de ce qui en est. En faisant voir que les avantages et les profits (dérivés des arts et du commerce) représentent en totalité ou en grande partie la valeur du travail de l'homme, nous avons rendu clair le sens du terme bénéfice, montré que c'est la chose dont on a tiré de l'utilité, et indiqué ce que nous devons entendre par le mot acquisition.
Il faut maintenant savoir que si le décroissement de la population a fait diminuer ou cesser les travaux dans une ville, cela annonce ' Ce passage, dans le texte arabe, est les noms auxquels ils se rapportent. Je très-obscur; il renferme plusieurs pronoms crois en avoir saisi et rendu le sens, mais relatifs, et l'on ne reconnaît pas d'abord le mot «AÀilI me paraît de trop.
I D'IBN KHALDOUN. 323 que Dieu a enlevé aux habitants de cet endroit les moyens d'acqué- rir des richesses. Voyez les villes où il y a peu de monde; les bé- néfices et les profits sont bien faibles, parce qu'on n'y fait pas de grands travaux. On peut aussi conclure de là que, dans les villes où l'on travaille beaucoup, les habitants sont très-riches et jouissent d'une grande aisance. Cela résulte du principe que nous avons déjà établi. Les gens du peuple s'énoncent conformément aux idées ex- posées dans ce chapilre quand ils disent d'un pays déchu de sa prospérité qu'iV a perdu ses bénéfices.
(Dans de tels pays, la ruine se propage) au point que les ruis- p. 276. seaux et les sources disparaissent et n'arrosent plus les plaines. En effet, pour avoir des cours d'eau, il faut nettoyer les sources et puiser de l'eau dans des puits, c'est-à-dire, il y faut le travail de l'homme'. C'est ainsi que, pour avoir du lait, il faut l'extraire du pis de fani- mal. Si l'on a discontinué de curer les puits et d'en tirer de l'eau, ils finissent par se tarir et rester à sec; de même que les animaux ne fournissent plus de lait quand on a cessé de les traire. Voyez les pays où Ton sait qu'il y avait des sources dans les temps de leur prospérité; aussitôt que la dévastation s'y est répandue, les eaux ont cessé de couler, comme s'il n'y en avait jamais eu. Dieu règle lés vicissitudes des nails et des jours.
Sur les voies et moyens divers de gagner sa vie [ma-ach).]
Le mot ma-ach s'emploie pour désigner l'acte de l'homme qui dé- sire la subsistance et qui fait des efforts pour se la procurer. C'est un nom de la forme mcfal^ et dérivé d^aïcli (vivre). Comme cet acte est nécessaire pour le soutien de la vie, nous pouvons supposer qu'on lui a donné, par hyperbole, un nom qui signifie lieu où se trouve la vie.
' Les manuscrits G, D el l'édition de ' Celte forme de nom s'emploie pour Boulac portent 3Lj.2fI J^juL), à la place indiquer le lieu où se fait l'action désignée de ô^-^' J-^^- La première leçon me par le verbe dont ce nom dérive, paraît la bonne.
lu.
324 PROLEGOMENES Les moyens d'existence se procurent de diverses manières: i " En les ôlant aux mains d'autrui, quand on y est autorisé par un code de règlements généralement admis: ce qu'on enlève ainsi s'appelle taxe ou impôt. 2° En les tirant d'animaux sauvages que l'on prend ' sur terre ou dans la mer: cela s'appelle chasse. 3" En tirant d'animaux domestiques certains produits d'un emploi général parmi les hommes, le lait, par exemple, qui est fourni par les troupeaux, la soie, qui provient du ver qui la fde, et le miel, que l'on doit aux abeilles; ou bien, on les tire de grains et d'arbres auxquels on a donné des soins et que l'on traite de manière à pouvoir en tirer une récolte: P. 277 tout cela s'appelle agricallure. 4' Par le travail manuel. 11 y a deux espèces de travaux: celui de la première espèce s'emploie uniquement sur une matière spéciale et porte alors le nom d'art; c'est l'écrilure, par exemple, la menuiserie, les arts du tailleur, du tisserand et de l'écuyer. Le travail de la seconde espèce ne s'emploie pas sur une matière spéciale, mais consiste dans les diverses occupations labo- rieuses d'un homme de peine. 5" Par le gain résultant du trafic; on a des marchandises disponibles que l'on transporte^ dans d'autres pays, ou bien que l'on tient en réserve jusqu'au moment où l'on peut les écouler avantageusement au marché: cela s'appelle commerce. Ces diverses manières et moyens de gagner sa vie sont identique- ment les mêmes que ceux dont on doit l'indication aux littérateurs et aux philosophes les plus exacts, tels que Harîri''. «Ma-ach, disent- ils, c'est le haut commandement, le commerce, l'agriculture et les arts (manuels)'^.» Comme le haut commandement n'est pas un moyen naturel de gagner sa vie, nous ne sommes pas obligé d'en parler; d'ailleurs, nous avons dit, dans la seconde section, quelques mots sur les impôts qu'on paye au gouvernement et sur les contribuables ^