SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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' Littéral. « en le prenant par le licou. » * Pour i_>JiiAjL, lisez i_>JJù)lj.

Un philologue arabe nous apprend que ' Je ne trouve aucune indication de cette expression s'emploie quand on veut cette nature dans les Séances d'Harîri.

indiquer qu'on prend une chose en tola- ' Ils omettent h chasse.

lilé et avec tout ce qui lui appartient. ' Voyez la 1" partie, p. 397.

D'IBN KHALDOUN. 325 L'agriculture, les arts et le commerce offrent au contraire des moyens d'existence conformes à la nature.

Quant à l'agriculture, elle a une supériorité intrinsèque sur les autres, parce qu'elle est facile, naturelle et conforme à la disposition innée de l'homme; elle n'exige ni études, ni science, et, pour cette raison, le peuple lui donne pour inventeur Adam, le père de l'espèce humaine. «Ce fut lui, disent-ils, qui, le premier, l'enseigna et la pratiqua. » Par ces mots, ils veulent donner à entendre qu'elle est le moyen le plus ancien et le plus naturel de se procurer la subsis- tance. Les arts viennent en second lieu et à la suite de l'agriculture, parce qu'étant compliqués et devant être appris ils exigent l'emploi de la réflexion et de l'attention. Voilà pourquoi ils ne fleurissent or- dinairement que dans la vie sédentaire, mode d'existence qui est précédé par la vie nomade. Ce fut pour la même raison que l'on attribua l'invention des arts à Idrîs, le second père des mortels \ lequel, dirigé par une inspiration divine, les avait inventés pour P. 278. l'usage de sa postérité. Le commerce, considéré comme moyen de gagner sa vie, est conforme à la nature, bien que, dans la plupart de ses opérations, il consiste en tours d'adresse employés dans le but d'établir entre le prix d'achat et celui de vente une diflérence dont on puisse faire son profit^. La loi permet l'emploi de ces tours, bien qu'ils rentrent dans la catégorie d'opérations aléatoires, parce qu'ils n'ont pas pour résultat de prendre le bien d'autrui sans rien donner en retour. Mais Dieu sait (mieux que nous ce qui en est).

' Idrîs ou Énocli passe, chez ius musul- mans, pour être l'inventeur de tous les arts. (Voy. l'article Edris, dans la Bihlio- ihcque orientale de d'Herbelol; Taberi, tra- duit par Dubeux, p. 88, et les Mormmenls arabes, persans et lares, de M. Reinaud, t. I, p. i38.) Le litre de second père des mortels fut probablement donné à Idris parce qu'il était l'arrière -grand -père de Noé.

' Les mss. C, l) et l'édition de Boulac portenl ïX-àjJ], leçon que je préfère.

326 PROLEGOMENES Travailler au service d'iiii maître est un moyen de gagner sa vie qui n'est pas conforme à la nature.

Le souverain, placé toujours vis-à-vis' de l'obligation de com- mander et de gouverner, a besoin d'avoir des serviteurs dans toutes les branches de l'administration. 11 ne saurait se passer de soldats, d'une police armée ni de gens de plume. Pour remplir chaque em- ploi, il fait choix des personnes dont il a reconnu la capacité, et leur assigne des traitements sur son trésor. Tous les emplois étant subordonnés à l'autorité supérieure et fournissant des moyens d'exis- tence qui proviennent d'elle, les hommes qui s'en chargent sont tenus dans la soumission et doivent une obéissance aveugle au sou- verain, l'auteur de leur fortune '-. H y a d'autres genres de service moins honorables que celui du prince, et dont l'origine s'explique ainsi: la plupart des ix»dividus qui vivent dans le luxe trouvent au- dessous de leur dignité ^ l'obligation de s'occuper des choses dont ils ont besoin, ou bien, ils sont incapables de le faire, parce qu'ils ont été élevés au sein de la mollesse. Aussi prennent-ils * des gens qui font cette besogne pour eux, moyennant ime rétribution. Cette nonchalance n'est pas honorable et ne convient pas à la dignité na- turelle de l'homme: en empruntant l'aide d'autrui on décèle sa propre faiblesse, et l'on se laisse conduire à créer de nouveaux emplois et à augmenter ainsi ses dépenses. C'est donner une preuve y- 279- évidente de son impuissance et de son naturel efféminé, défauts que toute personne, jalouse de se conduire en homme, doit tâcher d'évi- ter. Mais il est malheureusement dans la nature de l'espèce humaine de se laisser entraîner^ par ses habitudes dans l'ornière de la rou- ' Les mots «Xva^-j* (JôJ\ signifient ^ Litléral. « la source de leurs rigoles, « «avec lequel on se rencontre souvent.» c'est-à-dire, «la.source qui fournit à leurs entrevues avec loi. » ' Pour i_>Uj', lisez o^Uj'.

D'IBN KHALDOUN. 327 tine; ce n'est pas de ses aïeux, mais de ses habitudes que l'homme tient son caractère'.

Au reste, un serviteur capable et digne de confiance n'existe pas pour ainsi dire. Les individus qui travaillent comme domestiques peuvent se ranger en quatre classes, ni plus ni moins: i° celui qui a du talent et à la probité duquel on peut se fier; 2° celui qui, au contraire, n'a ni talent ni probité; 3° el li° celui à qui l'une ou l'autre de ces qualités manque, c'est-à-dire l'homme habile et sans probité, et l'homme honnête, mais incapable. Quant au premier, on serait dans l'impossibilité de l'engager^ à son service, puisque ses talents et sa probité lui épargneraient la nécessité d'avoir recours à des gens haut placés dans le monde, et le porteraient à mépriser la rétribution qu'on pourrait lui donner en retour de ses services. D'ailleurs, ces mêmes qualités le mettraient en état de remplir une position plus élevée que celle de domestique, aussi ne voit-on jamais des hommes de cette classe prendre service excepté chez des émirs qui mènent un grand train de vie, dominés tous, connue ils le sont, par l'amour de l'ostentation. Quant au domestique de la seconde classe, celui qui est inhabile et fripon, aucun homme raisonnable ne songerait à l'em- ployer; car un tel serviteur ferait du tort' à son maître de deux inanièi'es: en lui faisant subir des pertes par son incapacité, et en lui dérobant une partie de ses biens. Ainsi, sous tous les rapports, un tel domestique est nuisible. Voilà donc deux classes de domestiques auxquelles il faut renoncer. 11 n'en reste alors que deux: celle des serviteurs fidèles, mais incapables, et celle des serviteurs capables, mais infidèles. On a des motifs plus ou moins justes pour donner la préférence à l'une ou à l'autre, mais il me semble que l'homme ca- pable et sans probité est à préférer, parce qu'on peut se tenir en P. 280. garde contre ses friponneries et prendre toutes les précautions néces- saires pour ne pas se laisser tromper. Un domestique honnête, mais qui nuit aux intérêts de son maître par son incapacité, lui fera tou- ' Littéral. » l'iiomme est le fil» de ses ' Le mot ^^ est de trop, habitudes et ne l'est pas de sa race. » ' Pour <_j.^, lisez (_^.

328 PROLEGOMENES jours plus de tort que de bien. Prenez ceci pour règle dans le choix d'un serviteur. Dieu fait tout ce qu'il veut.

La recherche des trésors et des dépôts enfouis n'est pas un moyen naturel de gagner sa vie el de s'enrichir '.

Parmi les habitants des grandes villes, il se trouve beaucoup de gens d'un esprit faible qui, dans l'espoir de s'enrichir, recherchent avec ardeur le moyen de (découvrir et de) retirer du sein de la terre les trésors (que l'on y aurait enfouis). Ils s'imaginent que la terre recèle toutes les richesses des peuples anciens, et qu'on a apposé sur ces dépôts des talismans magiques formant des scellés que per- sonne ne peut briser, à moins de les reconnaître et d'employer les fumigations, lès conjurations et les victimes propres à rompre le charme. Les habitants des principales villes de l'Ifrîkiya se figurent que les Francs, qui occupaient cette contrée avant l'introduction de l'islamisme, y ont caché leurs trésors de celte manière et ont inscrit dans certains livres des notes de ces dépôts (pour en conserver la connaissance), jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable de les retirer. Dans les contrées de l'Orient, les habitants des grandes villes attribuent une semblable conduite aux Copies ^, aux Grecs el aux Perses. On raconte, à ce sujet, plusieurs liistoires qui ont tout à fait l'air de fables: ce sont des gens qui, en faisant des fouilles pour des recherches de ce genre, parviennent à des dépôts de trésors dont ils ne connaissent pas les talismans', et qu'ils trouvent ces dépôts, les uns vides, les autres remplis de vers; ou bien ils y re- marquent* des amas d'argent et de bijoux au devant desquels se ' M. de Sacy a donné une traduction ' Les manuscrits G et D de l'édition de de ce chapitre, avec le texte, dans son édi- Paris portent ci vLc«u, forme insolite d'uno tion d'Abd el-Lalîf. (Voyez la Relation de racine qui n'offre aucune signification qui l'Egypte, par Abd Allatif, p. Bog, 558.) puisse convenir ici. L'édition de lioulac J'ai adopté sa traduction, en y faisant, porte tS*Lij, leçon qui présente un sens toutefois, quelques changements. raisonnable. Le traducteur turc. Péri ' C'est-à-dire, les anciens Égyptiens. Zadé, a lu t_js>-ir!, ce qui est évidemment « ' Pour tyj^^, li»ez *y<3>. ûf.. la bonne leçon. Ce passage a été omis dans D'IBN KHALDOUN. 329 tiennent des gardiens ayant des épées nues à la main; ou bien en- P 281 core, c'est la terre qui s'ébranle \ comme si elle allait les engloutir. On débite une multitude de fables semblables.

Dans le Maghreb, on trouve un grand nombre de talebs'^ parmi les Berbers, qui, ne sachant aucun métier et n'ayant appris aucun des moyens naturels de gagner leur vie, recherchent la faveur des gens riches en leur montrant des feuilles de papier dont les marges sont rongées (comme par la vétusté) et couvertes, soit de caractères barbares, soit d'une prétendue traduction d'une pièce laissée par quelqu'un qui aurait caché un trésor. «Voici, disent-ils, ce qu'on avait écrit dans le but d'indiquer les lieux où ces trésors sont cachés. » Ils veulent, par cet artifice, tirer de l'argent des gens à qui ils s'a- dressent, en les excitant à faire des fouilles pour chercher ces dé- pôts et en leur donnant à entendre que, s'ils ont recours à eux pour cette recherche, c'est uniquement afin de se procurer un appui et de se garantir, à la faveur de leur crédit, des poursuites des ma- gistrats et des châtiments auxquels ils s'exposent. Il n'est pas rare que quelques-uns do ces imposteurs emploient des tours d'adresse ou de prétendus sortilèges, afin de faire accueillir comme vraies les déclarations qu'ils se réservent de faire, et cela sans avoir aucime connaissance de la magie ni des pratiques de cet art. Beaucoup d'esprits faibles (se laissent ainsi séduire et) s'empressent de rassembler des ouvriers pour faire des fouilles; ils se livrent à ces travaux pen- dant l'obscurité de la nuit, afin de se soustraire aux regards des curieux et des espions employés par le gouvernement. Quand ils ne trouvent rien, ils en rejettent la cause sur ce qu'ils ignorent le talis- man avec lequel on avait scellé le trésor qu'on cherchait. Ils essayent ainsi de se faire illusion à eux-mêmes, afin de se consoler d'être trompés dans leurs espérances.

le manuscrit A, de sorte que M. de Sacy n'en a pas eu connaissance.

^ Le mot taîeb n chercheur, chercheur Prolégomènes. — ii.

de science,» s'emploie pour désigner les étudiants en droit et en théologie. Pour le vulgaire, le tnleb est un savant accompli, un homme qui sait lire cl écrire.

i2 330 PROLÉGOMÈNES Ce n'est pas seulement la faiblesse d'esprit qui porte les hommes à ces vaines recherches; c'est encore le plus souvent l'impuissance où ils sont de gagner leur vie par quelques-uns des moyens confor- mes à la nature, comme le commerce, l'agriculture, les arts. Ils cher- p. 282. chent à suppléer à cette impuissance par des moyens anomaux et contraires à la nature, tels que ceux dont nous parlons, et d'autres de même genre. Ne pouvant pas travailler pour se procurer quelques profits, ils se flattent d'obtenir leur subsistance sans qu'il leur en coûte ni peine ni fatigue. Ils ne savent pas qu'en s'y prenant ainsi, d'une manière si fausse, ils se jettent dans des peines, des fatigues et des travaux bien plus durs que n'auraient été ceux qu'ils fuient, et que, outre cela, ils s'exposent à des châtiments.

Il y a encore une chose qui contribue puissamment à entraîner les hommes vers ces recherches: c'est l'accroissement du luxe et de ses habitudes, auxquelles tous les moyens ordinaires d'acquérir de l'argent ne peuvent satisfaire une fois qu'elles commencent à passer les bornes. Lorsque les bénéfices que procurent les moyens naturels de gagner sa vie ne suffisent plus aux exigences du luxe, on n'imagine d'autre ressource, pour y suppléer, que la découverte d'un trésor. On se flatte d'acquérir ainsi, tout d'un coup et sans aucune peine, un fonds immense de richesses, avec lequel on pourra^ satisfaire aux habitudes (dispendieuses) dont on s'est rendu l'esclave. On persiste à nourrir ce vain souhait, et, pour l'accomplir, on y consacre tous ses efforts. Aussi voyons -nous que ceux pour qui ces recherches ont de grands attraits sont, pour la plupart, des hommes accou- tumés à vivre dans la mollesse, tels que l:s gens de cour ou les habitants de grandes villes, le Caire, par exemple, où le luxe est très-répandu, et qui offrent beaucoup de ressources. Vous recon- naîtrez que presque toutes ces personnes ne songent qu'à ces vains projets et aux moyens de les réaliser; elles interrogent les voyageurs pour en tirer des renseignements sur les faits extraordinaires de ce D'IBN KHALDOUN. 331 genre et montrent pour ces recherches la même passion que pour l'alchimie. C'est ainsi, nous a-t-on dit, que les habitants du Caire s'entretiennent avec tous les talebs maghrébins qu'ils rencontrent, dans l'espoir de recevoir d'eux l'indication de quelque trésor caché. Ils s'informent aussi des moyens qu'il faut employer afin de faire ab- sorber les eaux par la terre, dans la persuasion où ils sont que la plupart de ces trésors sont enfouis sous le lit où coulent les eaux du Nil, et qu'il n'y a point dans l'Egypte d'endroit qui recèle plus de richesses et de trésors.

Les porteurs des écrits forgés dont nous avons parlé abusent de p. 283. la crédulité de ces hommes, et, quand ils n'ont pu réaliser les décou- vertes dont ils les avaient flattés, ils prétendent que le cours du fleuve les avait empêchés de réussir, couvrant ainsi leur imposture ' afin d'en faire leur gagne-pain. Celui qui est assez faible pour les écouter n'a rien plus à cœur que d'avoir recours à des- opérations magiques, afin de faire absorber l'eaxi et de parvenir^ ensuite à l'objet de sa convoitise; aussi les habitants de ce pays s'occupent beaucoup de magie, art pour lequel ils ont hérité du goût de leurs ancêtres^. En effet, on y voit encore aujourd'hui des monuments qui attestent les connaissances magiques que possédaient les anciens Egyptiens; tels sont les berbis" et autres (édifices antiques). L'histoire des magiciens de Pharaon est une preuve de l'application toute particulière que les anciens habitants de l'Egypte avaient mise à cet art.

Il circule dans le Maghreb une pièce de vers attribuée à un sage de l'Orient, et contenant l'indication des procédés magiques qu'il faut employer pour faire absorber les eaux. La voici: Toi qui désires apprendre le secret de faire absorber les eaux, écoute les pa- roles de vérité que t'enseigne un homme bien instruit.

' Pour t_>-'^ll, lisez o(3^^=Jl. i^j', et dans l'édition de Boulac: Ojl.

' Il faut lire J^-c Jw.«a_^J,'OU bien ' Le mot berbi, dont le pluriel est 6e- U J^wt^sJ. La seconde leçon est celle des mbi, sert à désigner les restes des temples manuscrits C, D et de l'édition de Boulac. et des autres monuments bâtis par les an- ' On Ht dans \es manuscrits C et D: ciens Égyptiens.

4j.

332 PROLEGOMENES Laisse là toutes les receltes mensongères et les doctrines trompeuses dont d'au- tres ont rempli leurs livres, Et prête l'oreille à mon discours sincère et à mes conseils, si tu es du nombre de ceux qui ne suivent point le mensonge.

Lors donc que tu voudras faire absorber' les eaux d'un puits, devant lequel l'imagination resterait embarrassée et incertaine sur les moyens d'exécuter une telle entreprise, Dessine une figure (humaine) se tenant debout, et semblable à la tienne; que la tête en soit disposée ^ comme celle d'un lionceau; Que les deux mains tiennent la corde qui sert à tirer le seau du fond du puits '.

Sur sa poitrine trace la figure de la lettre h, comme tu la vois ici; (trace-la) autant de fois que le divorce peut avoir lieu* et pas davantage.

Que celte figure foule aux pieds plusieurs figures de la lettre t', sans cepen- dant les toucher tout à fait, imitant la marche d'un homme prudent, (in et adroit.

Qu'une ligne entoure tout cela; la forme carrée vaut mieux que la forme cir- culaire.

Immole un oiseau sur ce talisman, que tu frotteras avec le sang de la victime, après quoi tu procéderas aux fumigations Desandarac, d'oliban, de styrax et de costus; ensuite tu le mettras dans un étui de soie ^ Rouge ou jaune ou bleue, où il n'y ait ni couleur verte ni taches.

Tu le lieras" avec deux cordons de laine blanche ou d'un rouge pur. P. 284. Que le signe du Lion soit dans l'horoscope, ainsi qu'on l'a bien expliqué; que ce soit dans le temps où la lune de ce mois n'éclaire point.

La lune (doit être) jointe à la fortune de Mercure^, un jour de samedi, à l'heure où tu feras cette opération.

Pour ^j«j- . lisez yjij.

^ Les manuscrits C el D et l'édition de Boulac portent vjyuJî (j, c'est-à-dire « cir- culairement. » Le traducteur turc a em- ployé le mot ^jiM, qui a la même signifi- cation.

' Pour JJI, lisez yuJt.

' D'après la loi musulmane, on peut divorcer avec la même femme et la re- prendre deux fois de suite. Quand on di- vorce avec elle pour la troisième fois, on ne peut plus la reprendre, jusqu'à ce qu'elle se soit mariée à un autre, qui l'aura ensuite répudiée.

^ Littéral, «lu la revêtiras d'une robe de soie. » ' C'esl-à-dire, la lune et la planète Mer- cure doivent occuper dans le ciel une posi- tion telle que l'influence heureuse de l'une soit fortifiée par celle de l'autre D'IBN KHALDOUN. 333 Par les mots quelle foule aux pieds des figures de la lettre i\ l'au- teur a voulu dire que ces figures doivent être placées entre les deux pieds de Tliomme, comme s'il marchait dessus. Je pense que cette pièce de vers est l'ouvrage d'un imposteur '. Ces gens-là ont beaucoup de pratiques extraordinaires et de termes techniques singuliers dont ils se servent dans l'exercice de leur art.

Les hommes dont nous parlons poussent encore plus loin l'impos- ture ^ et le mensonge: ils vont prendre leur logement dans les mai- sons, grandes ou petites, qui ont la réputation de renfermer des tré- sors cachés; ils y creusent des trous, dans lesquels ils déposent des contre-marques et des signes conformes à ce qu'ils ont écrit dans les cahiers (que nous avons déjà mentionnés). Après cela, ils vont montrer ces écrits à quelque homme peu intelligent et le poussent à louer cette maison et à venir l'habiter, lui ^ persuadant qu'il doit y trouver un trésor immense. Ils lui demandent alors de fargent pour acheter les drogues et les parfums nécessaires aux fumigations par le moyen desquelles ils se proposent de rompre le charme du talisman, et s'en- gagent à lui faire voir certains indices qui sont précisément ceux qu'ils ont placés eux-mêmes exprès dans ces endroits. La découverte de ces marques excite vivement fespoir de celui qui les écoute, de sorte qu'il devient, sans s'en douter, dupe de l'imposture et de la su- percherie. Ces escrocs ont entre eux un certain jargon convenu, dont ils se servent pour que ceux qui les emploient ne comprennent point ce qn'ils se disent les uns aux autres en procédant à leurs fouilles, aux fumigations, à fimmolation des victimes et aux autres opérations.

Tout ce qu'ils débitent à ce sujet n'a pour se soutenir aucun prin- cipe scientilique, aucune doctrine transmise parla tradition. Si Ton a quelquefois découvert des trésors, c'est rarement et par felfet du ' Pour (joyait, lisez jjoyéLl!.

" Variante offerle par l'édition de Bou- lac: fciyilll.

^ M. de Sacy a fait remarquer la cons- truction irrégulière de celte phrase; mais des incorrections de cette nature sont telle- ment fréquentes chez Ibn Khaldoun que je m'abstiens ordinairement de les signaler. Pour rendre la phrase régulière, Il faudrait insérer les mots ^ ■■^^ après (jjix,aib.

334 PROLÉGOMÈNES hasard, et non pas par des recherches faites de dessein prémédité. Jamais, dans les siècles passés, ni dans les temps modernes, on n'a senti généralement la nécessité d'enfouir ses richesses sous terre et p. 285. de sceller ces dépôts au moyen de talismans. Le terme rekaz, em- ployé dans une tradition (provenant de Mohammed) et bien défini par les docteurs, signifie (il est vrai) des trésors enfouis dans les temps du paganisme; mais la découverte de ces dépôts est due au pur hasard et non à des recherches systématiques et faites à dessein.

D'ailleurs, supposons qu'un homme veuille enfouir ses trésors et les mettre en sûreté par le moyen de quelques procédés magiques, il prendra toutes les précautions possibles pour que son secret de- meure caché. Comment se figurer, en pareil cas, qu'il mettra certains signes et certains indices pour guider ceux qui les chercheraient et qu'il consignera ces indices par écrit, de manière à fournir aux hommes de tous les siècles et de tous les pays un moyen de décou- vrir ces mêmes secrets? Cela est directement contraire au but qu'il aurait eu en cachant ses trésors.

En second lieu, les gens de bon sens ne font pas une chose sans se proposer quelque objet d'utilité. Celui qui amasse un trésor le met en réserve pour son fils ou pour un proche parent, ou pour quelqu'un, enfin, à qui il désire en assurer la possession. Mais qu'il veuille le cacher absolument pour qu'il se détériore ou pour qu'il se perde tout à fait, ou pour qu'il tombe entre les mains d'un étranger de quelqu'un des peuples à venir, d'un homme qui lui est totale- ment inconnu, voilà ce qu'on ne peut supposer de la part d'un être raisonnable.

Si l'on dit: « Que sont devenus les trésors des nations qui nous ont précédés, et qui possédaient, comme nous le savons (à n'en pouvoir douter), de si immenses richesses.'* » Je répondrai que les richesses, telles que l'or, l'argent, les pierres fines et les autres objets (précieux) sont des minéraux, des matières avec lesquelles on peut se procurer les choses nécessaires', tout comme le fer, le cuivre, le plomb et les D'IBN KHALDOUN.

335 autres substances minérales ^ et métalliques. La civilisation les tire de la terre par le travail de l'homme, et tantôt en augmente, tan- tôt en diminue l'abondance. La quantité qui en existe entre les mains des hommes passe des uns aux autres par transport ou par voie d'héri- tage. Souvent elle passe de pays en pays, de royaume en royaume, par le commerce d'échange et pour satisfaire aux demandes de la ci- vilisation. Si les richesses ont diminué dans le Maghreb et dans l'Ifrîkiya, elles n'ont pas diminué dans le pays des Slavons et des Francs. Si leur quantité est devenue moindre en Egypte et en Syrie, p. 286. elle n'a point éprouvé de diminution dans l'Inde et la Chine. (Les métaux) ne sont que des instruments au moyen desquels on acquiert (ce dont on a besoin), et c'est la civilisation qui en cause l'abondance ou la diminution. Outre cela, les métaux sont exposés à se détériorer et à s'user, comme tout ce qui existe. Les pierres fines et les perles se gâtent plus tôt que beaucoup d'autres substances. De même aussi l'or, l'argent, le cuivre, le fer, le plomb, l'étain, sont exposés à des causes de destruction qui les anéantissent dans un très-petit laps de temps.

Ce qui donne lieu, en Egypte, à la recherche des trésors et des dé- pôts enfouis, c'est que ce pays a été pendant deux mille ans ou plus sous la domination des Coptes (les anciens Egyptiens), peuple qui ensevelissait ses morts avec ce qu'ils possédaient d'or, d'argent, de pierres précieuses et de perles, suivant l'usage des anciennes nations. Quand l'empire des Coptes fut détruit et que les Perses furent de- venus maîtres de ce pays, ils ouvrirent les sépultures pour chercher ces richesses ^, et ils en retirèrent des trésors immenses; ils en trou- vèrent dans les pyramides, qui étaient les tombeaux des rois, et dans les autres sépultures. Les Grecs, après les Perses, en usèrent de même.

' Notre auteur emploie ailleurs l'ex- pression *-ooj«j>^lic, ce qui montre que la seconde lettre du mot cykUc est redoublée. Ces deux formes de pluriel ont pour singulier -X'ig., mot qui signifie » dro- gue, • soit minérale, soit végétale. Les lexicographes ne lui reconnaissent que cette dernière signification, mais M. de Sacy a mieux compris le sens de ce mot. ' La bonne leçon est Uy^^- Elle se trouve dans le manuscrit D et dans l'édition de Boulac.

336 PROLÉGOMÈNES En conséquence, les tombeaux des Coptes ont eu la réputation, depuis ce temps jusqu'à nos jours, de receler des trésors. Effective- ment, on trouve souvent des richesses qu'on y avait ensevelies, ou bien des coffrets et des cercueils d'or ou d'argent consacrés à la sé- pulture des morts et faits exprès pour cela^; aussi, depuis plusieurs milliers d'années, on a continué à regarder ces tombeaux comme des endroits où l'on peut trouver des objets précieux; et c'est ce qui P. 287. a inspiré aux habitants de l'Egypte cette passion pour la recherche des trésors. Ce métier est si commun parmi eux que chaque dy- nastie égyptienne, lorsqu'elle tirait vers sa fin et qu'elle mettait des impositions sur les divers genres d'industrie ^, y soumettait aussi les chercheurs de trésors. Cet impôt tomba sur les sots qui s'étaient pas- sionnés pour de pareilles recherches; mais ceux qui, par intérêt, faisaient profession de s'y livrer, trouvèrent dans cet impôt même un prétexte pour agir à découvert et pour faire valoir leurs préten- tions: mais toutes leurs opérations n'ont servi qu'à frustrer les espé- rances qu'ils avaient éveillées. Dieu nous garde contre tout égare- ment! Quiconque se trouve exposé à des tentations de ce genre doit