SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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side. On sait que les souverains de cette hade, dont ils avaient conservé les institudynastie et tous leurs grands officiers ap- lions religieuses et politiques, ils fondèpartenaient à des familles almohades, et renl un nouvel empire dans la Tunisie.

D'IBN KHALDOUN. 37 étant sortie des mains des Almohades pour lomljer dans celles des clients du souverain.

Aujourd'hui, chez les Mérinides du Maghreb, on choisit le chef de P. 32. la chorla dans une des familles dont les chefs avaient été des affran- chis du souverain, ou bien des créatures de la famille royale.

En Orient, dans l'empire des Turcs (Mamlouks), cet office se confie à un des grands dignitaires turcs ou à un descendant d'une des familles kurdes qui avaient gouverné' (l'Egypte) avant eux. Pour l'exercer, on choisit indifféremment, dans l'une ou dans l'autre de ces deux caté- gories, un individu d'un caractère ferme et assez puissant pour faire exécuter tout ce qu'il décide. Il est chargé d'extirper le mal, d'é- touffer toutes les semences du vice, de détruire les lieux de débauche et de disperser les rassemblements qui s'y forment. Il applique aussi les peines prescrites par la loi divine et celles qui ont été établies par l'administration civile'^, ainsi que cela doit se faire, dans toute cité, pour le maintien du bon ordre.

Le commandement de la floUe [asaid).

Le commandement de la flotte forme une des dignités de l'empire (musulman). Dans le royaume de Maghreb et (dans celui) de l'Ifrî- kiya ', l'officier qui remplit cette charge est inférieur en rang au chef de l'armée, et, dans beaucoup de cas, il est tenu de lui obéir. Son litre, en langage des marins, est almilend, mot dont la lettre l se pro- nonce d'une manière emphatique, et qui a été emprunté à la langue des Francs*, qui s'en servent avec la même.signification. Cette charge ' Pour..^1, lisez Jj^I. langue espagnole. Le mol ostoal [albXoi), ^ L'édition de Boulac perle *^Lv«Jt, que les hisloriens orientaux emploient avec leçon qui me parait êlre la bonne. la signification do flotte, est maintenant ' C'est-à-diri', chez les Mérinides et les inconnu en Afrique; on le remplace par le Hafsides. terme ^.iLo^ (rematZa), qui est le mot espa- • C'est le mot espagnol almirante. Les gnol amiada. Chez Ibn Khaldoun, osloiil marins des divers royaumes de l'Afrique signifie nariVe, et «sah'?, au pluriel, signilie septentrionale ont emprunté un grand jlolle. nombre de leurs termes techniques à la 38 PROLEGOMENES est spéciale au royaume de Maghreb et (à celui) de i'ifrîkiya. En voici la raison: les pays que^ nous venons de nommer sont situés sur le bord méridional de la mer Romaine. Du côté du sud, cette mer, depuis Ceuta jusqu'à Alexandrie et à la Syrie, confine à des contrées occupées par les Berbers; du côté du nord, elle a pour li- mites l'Espagne, le pays des Francs, celui des Esclavons, celui des Grecs et une partie de la Syrie. On la nomme la mer Romaine et la mer Syrienne, k cause des nations qui occupaient ses bords. De tous les peuples qui habitent les rivages de la mer, ceux qui se trouvent P. 33. sur les deux bords de la mer Romaine supportent avec le plus de courage les fatigues de la vie maritime.

Les Romains, les Francs et les Goths demeuraient autrefois sur le bord septentrional de cette mer, et comme leurs guerres, ainsi que .leurs expéditions commerciales, se faisaient principalement au moyen de. navires, ils étaient devenus très-habiles dans l'art de naviguer et de combattre avec des flottes. Quelques-unes de ces nations visèrent à la possession des côtes méridionales de cette mer: les Romains por- tèrent leurs vues sur I'ifrîkiya; les Goths convoitèrent le Maghreb, et les deux peuples se transportèrent dans ces contrées au moyen de leurs flottes et s'en rendirent maîtres, après avoir vaincu les Berbers et enlevé à ce peuple toute l'autorité, llsy possédèrent des villes très- peuplées, telles que Carthage, Sbaïtla [Suffetala], Djeloula {Oppidum . Usalitanam), Mornac-, Cherchel [Cœsarea) et Tanger. Avant cela le souverain de Carthage avait fait la guerre à celui de Rome, et envoyé contre lui des flottes bien approvisionnées et remplies de troupes. On sait que, depuis les temps les plus anciens, telle a été l'habitude des peuples qui occupent les deux bords de la mer Romaine.

Lorsque les armées musulmanes se furent emparées de l'Egypte, Pour L^ji^ ^-j^, lisez U»^ L/ùJ. dès, village qui est à six kilomètres est de ' Le canton appelé Mornakiya e.st situé Tunis. (Voy. la Description de l'Afrique à quatorze kilomètres sud-ouest do Tunis. septentrionale, par Ei-Bekri, p. 92 du ti- II y a un Bahîra Mornac «jardin potager du rage à part, et la dernière carte de la Tu- Mornac » immédiatement au sud de Ra- nisie.)

D'IBN RHALDOUN. 39 (le khalife) Omar Ibn el-Kbatlab écrivit à (son général) Amr Ibn el- Aci pour savoir ce que c'était que la mer ^ Amr lui répondit par écrit et en ces termes: « C'est un être immense qui porte sur son dos des êtres bien faibles, des vers entassés sur des morceaux de bois. <• (Frappé de cette description) Omar défendit aux musulmans de se" hasarder sur cet élément, et ayant appris qu'Arfadja Ibn Herthema el-Azdi, chef de la tribu de Bedjîla, qu'il avait envoyé contre la pro- vince d'Oman, venait de faire une expédition sur mer malgré ses ordres, il le réprimanda de la manière la plus dure. Cette prohibition subsista jusqu'à l'avénement de Moaouïa. Ce khalife autorisa les mu- sulmans à s'embarquer pour faire la guerre sainle sur mer.

Nous allons indiquer la cause de ce changement dans la politique P. a. des khalifes. Au commencement de l'islamisme, les Arabes étaient encore trop imbus des habitudes de la vie nomade pour devenir des marins aussi habiles et aussi entreprenants que les Grecs et les Francs, peuples qui, accoutumés à lutter contre la mer et à vivre dans des navires qui les transportaient de pays en pays, s'étaient faits à ce genre de vie et avaient l'habitude d'en affronter les dangers. Les Arabes, ayant acquis une vaste puissance par la fondation de leur empire, avaient réduit sous leur domination et asservi une foule de peuples étrangers. Voyant alors que chacun des vaincus qui savait un art cberchait à s'en faire un mérite auprès d'eux, ils prirent à leur service un grand nombre de matelots pour les besoins de la ma- rine. Ayant alors affronté la mer à plusieurs reprises, et s'étant habi- tués à lutter contre elle, ils changèrent d'opinion à l'égard de cet élé- ment. Souhaitant avec ardeur le bonheur d'y porter la guerre sainte, ils construisirent des navires et des galères, équipèrent des vaisseaux, les armèrent el les remplirent de troupes dans le but de combattre les peuples infidèles d'outre-mer. (Pour étabhr leurs chantiers), ils choisirent les provinces les plus voisines de la mer et les places fortes qui étaient situées sur ses bords. Ces provinces étaient la Syrie, Tifrî- ' Je crois que celle anecdote est fausse, car Omar avait sans doule vu la mer Rouge.

40 PROLÉGOMÈNES kiya, le Maghreb el l'Espagne. Le khalife Abd el-Melek (Ibn Meiouau), animé d'un zèle ardent pour le maintien de la guerre sainte, envoya à Hassan Ibn en-Noman, gouverneur de l'ifrîkiya, l'ordre de fonder à Tunis un arsenal maritime'. Ce fut de là que, sous le gouvernement de Zîadet Allah I", fils d'Ibrahîm l'Aghlebide, une flotte, commandée par Aced Ibn Forât, grand mufti de l'ifrîkiya, partit pour conquérir la Sicile. L'île de Cossura [Pantellaria] fut prise pendant l'adminis- tration du même gouverneur. Quelque temps auparavant, Moaouïa Ibn Hodeïdj^ avait conduit une expédition contre la Sicile; mais sa tentative n'eut pas de succès. Cela eut lieu sous le règne ^ de Moaouïa, 35. fils d'Abou Sofyan. Plus tard, pendant la guerre qui eut lieu entre les Fatemides d'Ifrîkiya et les Oméiades d'Espagne, les flottes de cha- cune de ces dynasties se dirigèrent, à plusieurs reprises, contre les territoires de l'aulre et dévastèrent les côtes des deux pays. Sous le règne" d'Abd er-Rahman en-Nacer l'Oméiade, la flotte espagnole se composait d'environ deux cents bâtiments, et celle de l'ifrîkiya était à peu près aussi nombreuse. Le commandant [caïd) de la flotte espa- gnole se nommait Ibn Romahès. Les ports où cette flotte avait ses mouillages et d'où elle mettait k la voile étaient Beddjana^ et Al- meria. Elle se composait de navires qu'on faisait venir de tous les royaum,es où l'on construisait des bâtiments. Chaque navire était sous les ordres d'un marin, portant le titre de caïd, qui s'occupait unique- ment de ce qui concernait l'armement, les combattants et la guerre; un autre officier, appelé le raïs, faisait marcher le vaisseau à l'aide des voiles ou des rarçes * et ordonnait la manœuvre du mouillage. Quand on rassemblait des navires pour une expédition contre l'ennemi ou pour quelque objet important que le sultan avait en vue, ils se réunissaient dans le port qui leur servait de rendez-vous ordinaire.

' Littéral. « pour la confection d'inslru- '' Pour Àji, lisez |oL) I.

inents maritimes. » " Le mot jl doit être supprimé.

^ Pour^tXjk, lisez ^J^-i.. (Voy. pour '' Pour fcjLs:, lisez ijL^:. Bedjana, l'orthographe de ce nom \e Nodjoum d'A- maintenant Pechina, est un village situé D'IBN KHALDOUN. 41 Le sultan y faisait embarquer des hommes, des troupes d'élite et plu- sieurs de ses affranchis, et les plaçait tous sous les ordres d'un seul émir appartenant à la classe la plus élevée des officiers du royaume. H les faisait partir alors pour leur destination, dans l'espoir qu'ils re- viendraient victorieux et chargés de hutin.

Lorsque l'islamisme se fut constitué en empire, les musulmans subjuguèrent toutes les contrées qui bordent cette mer, et, par la puissance de leurs flottes, ils mirent les chrétiens de ces pays dans l'impossibilité de leur résister. Pendant un long espace de temps, chacune de leurs expéditions se terminait par une victoire. On sait quels étaient leurs hauts faits, leurs conquêtes et les richesses qu'ils enlevèrent à l'ennemi. Ils s'emparèrent de toutes les îles de cette mer. Maïorque, Minorque, Iviça, la Sardaigne, la Sicile, Cossura, Malte, Crète et Chypre, tombèrent en leur pouvoir, ainsi que d'au- P. 36. très contrées appartenant au royaume des Romains et à celui des Francs. Abou '1-Cacem le Chîïte ' et ses fils expédiaient d'El-Meh- diya des flottes qui allaient insulter l'île de Gênes ^ et qui reve- naient victorieuses et chargées de butin. En l'an l\o6 (ioiii-ioi5 de J. C), Modjahed el-Ameri, souverain de Dénia, et l'un des Molouk et-tawaif^, s'empara de la Sardaigne au moyen de sa flotte; mais les chrétiens reprirent cette île bientôt après. Pendant toute celte pé- riode, les armes des musulmans triomphaient dans presque tous les parages de la mer Romaine; leurs navires la parcouraient dans tous les sens, et leurs troupes, parties de la Sicile, allaient débarquer sur la terre ferme située en face du côté septentrional de cette île. Elles y attaquaient les princes des Francs et dévastaient leurs Etats. C'est ce qui eut lieu sous les Béni Abi '1-Hoceïn*, rois de Sicile, qui reconnais- saient la souveraineté des Fatemides. Les chrétiens se virent obligés ' Le second souverain fatemide. pelait aussi les Kelbides. Ibn Rhaldoun ' L'auteur emploie ici le terme djezîra lui-même, dans une autre partie de son Il île. » ouvrage, donne le nom d'Aboa 'l-Uoceîn ■' Voy. ci-devant, p. ii. à l'aïeul des Kelbides, famille dont il s'a- ' On lit ailleurs Béni Abi 'l-Hacen. La git ici. (Voyez \' Histoire de l'Afrique et de petite dynastie qui portait ce nom s'ap- la Sicile, de M. Noël des Vergers.) Prolégomènes. — n. 6 42 PROLEGOMENES de passer, avec leurs navires, dans la partie nord-est de cette mer, afin de se rapprocher des contrées maritimes appartenant aux PVancs et aux Esclavons, et des îles romaines \ qu'ils n'osèrent plus dépas- ser. En effet, les flottes des musulmans s'acharnaient sur celles des chrétiens, ainsi que le lion s'acharne sur sa proie; leurs navires, aussi nombreux que bien équipés, couvraient la surface de la mer, la parcourant en tous les sens, soit dans un but pacifique, soit pour faire la guerre. Les chrétiens ne pouvaient pas même y faire flotter une planche; mais, plus tard, l'affaiblissement et la débilité des em- pires fatemide et oméiade leur permirent de s'emparer de la Sicile, de Crète, de Malte et d'autres îles orientales. Profitant ensuite de la faiblesse de l'empire musulman, ils se précipitèrent sur les côtes de la Syrie et s'emparèrent de Tripoli, d'Ascalon, de Tyr et d'Akka P. 37. (Saint-Jean-d'Acre). S'étant rendus maîtres de toutes les places fortes du littoral de la Syrie, ils prirent la ville de Jérusalem et y bâti- rent une église pour y pratiquer les cérémonies de leur culte. (Les troupes de Roger P"", roi de Sicile,) enlevèrent Tripoli (d'Afrique) aux Béni Rhazroun ^, s'emparèrent ensuite de Cabes et de Sfax, et soumirent les musulmans.de ces villes à la capitation. Ensuite ils obtinrent possession d'El-Mehdiya, autrefois siège de l'empire fate- mide, ayant enlevé cette ville aux descendants de Bologguîn Ibn Zîri^. Ainsi, depuis le v*^ siècle, la fortune s'était tournée du côté des chrétiens dans la mer Romaine. Dès lors la puissance maritime de l'Egypte et de la Syrie commença à tomber dans l'anéantissement. Personne, jusqu'à nos joiu-s, n'a essayé de la relever, bien qu'au- trefois, dans ces mêmes pays, le gouvernement fatemide eût dé- ployé des efforts extraordinaires pour le maintien de la marine. C'est un fait que l'histoire de cette dynastie ne permet pas de mé- ' Probablement les îles de l'archipel plusieurs détails sur la conquête des villes grec. raaritimes de la Tunisie el de la province ' Dans {'Histoire des Berbers, t. III, de Tripoli par les chrétiens de la Sicile. p. 258, se trouve un chapitre sur l'histoire ' Voy. Histoire des Berbers, t. Il, p. 26 de cette famille. Le même ouvrage fournit et suiv.

D'IBN KHAr.DOUN. 43 connaître. On n'y trouve plus de traces de la charge de comman- dant de la flotte; c'est un office spécial aux royaumes d'Ifrîkiya et de Maghreb, où il s'est toujours conservé.

A l'époque que nous avons indiquée, les pays qui forment la limite occidentale de cette mer possédaient un grand nombre de navires et déployaient une puissance maritime que l'ennemi (chrétien) était inca- pable d'entamer, et qui cependant n'avait pas encore pris sa revanche. Sous la dynastie lemtounienne (almoravide), le commandement de la flotte était l'apanage des Béni Meïmoun*, seigneurs de Cadix; mais cette famille, ayant reconnu plus tard la souveraineté d'Abd el-Mou- men (l'Almohade), lui céda ses droits. Cette flotte se composait d'une centaine de navires appartenant aux ports de l'Espagne et de l'Afrique. Dans le vi^ siècle^, lorsque la dynastie almohade eut conquis ces deux pays, la charge de commandant de la flotte devint plus importante que jamais. Ahmed de Sicile, l'officier qui l'exerçait alors, appar- tenait à la famille des Sadghîan^, fraction (de la grande tribu) des Sedouîkich*, qui s'était établie dans l'île de Djerba. Enlevé de son pays natal par les chrétiens, qui y avaient opéré une descente, il fut P. 38. élevé chez eux et entra au service de (Roger II), souverain de la Sicile. Il se fit hautement apprécier par ce prince; mais, ayant en- couru, pour un motif quelconque, la disgrâce du fils et successeur de celui-ci, et craignant pour sa vie, il s'enfuit à Tunis et descendit chez le prince [cîd] de la famille d'Abd el-Moumen qui commandait dans cette ville. De là il se rendit à Maroc, où le khalife Youçof el- Acheri^, fils d'Abd el-Moumen (et souverain des Almohades), le reçut très-honorablement. Comblé de dons par ce prince, et revêtu du commandement de la flotte, il déploya une grande bravoure en combattant les chrétiens. Ses hauts faits tiennent une place hono- ' Voy. la traduction de Maccari par ' Pour <js^»jJI, lisez (j^-ijJI« le décem- M. de Gayangos, t. II, p. 617. viral.» Ce titre appartenait exclusivement ' Pour cy-w.>LJ[, lisez iù«.>Lj|. aux enfants des dix principaux disciples ' Voy. Histoire des Berhen, t. III, p. 63. du fondateur de la secte almohade.

6.

/i4 PROLEGOMENES rable dans l'histoire de l'empire almohade. Sous sa direction, la flotte musulmane acquit, en nombre et en organisation, une supériorité que, autant que nous le sachions, elle n'avait jamais eue auparavant, et qu'elle n'a jamais reprise depuis.

Lorsque Salah ed-Dîn (Saladin) Youçof Ibn Aiyouh, roi d'Egypte et de Syrie, entreprit de reconquérir les places fortes que les chré- tiens occupaient dans ce dernier pays, et de faire disparaître de Jérusa- lem les souillures et les édifices de l'infidélité, les flottes chrétiennes ne cessèrent d'apporter des renforts et des approvisionnements à toutes les forteresses maritimes qui avoisinaient cette ville, La flotte d'Alexandrie était hors d'état de s'y opposer, ayant éprouvé une série de revers dans la partie orientale de la mer Romaine. Au reste, les navires des chrétiens étaient très-nombreux, et, depuis longtemps, les musulmans, ainsi que nous l'avons fait observer, étaient trop faibles pour repousser l'ennemi. Salah ed-Dîn prit donc le parti d'expédier P. 39. une ambassade à Yacoub el-Mansour ', sultan des Almohades du Ma- ghreb, dans le but d'obtenir l'envoi de la flotte maghrébine (du côté de la Syi'ie), afin d'empêcher les chrétiens d'approvisionner leurs for- teresses. La personne qu'il chargea de cette mission fut (Abou '1-Ha- reth) Abd el-Kerîm Ibn Monked, de la famjile des Béni Monked, seigneurs de Cheïzer^. Il venait de leur ôter cette forteresse et de leur assurer, en retour, une position respectable dans l'empire. La dépêche dont l'ambassadeur fut chargé, et qui avait été rédigée par El- Fadel el-Beïçani^, se trouve reproduite parEïmad ed-Dîn el-Isbahani*, ' L' Histoire des Berbers, t. II, p. 2i5, renferme un court chapitre qui traite de cette ambassade.

^ Le château de Cheïzer, ou Chîzer, était situé surl'Oronte, à environ une journée de marche au nord de Hamal.

' Ce personnage, qui est mieux connu sous les noms d'El-Cadi 'hFadl et de fie/m ed-Dîn Ibn Cheddad, composa une Vie de Saladin, qui a été publiée par Albert Schultens sous le titre de: Saladini Vita et res qestm, auctore Bohadinf. Sjeddadi. Il avait rempli les fonctions de cadi à Beïçan, ville située sur la rive droite du Jourdain, à environ douze kilomètres du lac de Tibé- riade.

' Auteur d'une Anthologie poétique et d'une Histoire de la reprise de Jérusalem par Saladin. Il était attaché au service de ce sultan en qualité de secrétaire.

D'IBN KHALDOUN. 45 dans son El-Feth el-Codci^. Elle commençait ainsi: « Puisse Dieu ou- vrir à votre seigneurie les portes du salut et du bonheur! » El-Mansour s'en trouva offensé, parce qu'on ne lui avait pas donné le titre d'émir el-moamenin (celui qu'il portait); mais il dissimula son mécontente- ment. Ayant comblé de dons et d'honneurs les membres de l'ambas- sade, il les renvoya à leur souverain sans avoir répondu à ce qu'ils étaient venus lui demander.

D'après ce (que nous venons d'exposer, on voit que) le royaume de Maghreb se distinguait des autres par la possession d'une flotte; que les chrétiens avaient une grande supériorité dans la partie orientale de cette mer; que le gouvernement de l'Egypte et de la Syrie avait négligé, alors et plus tard, le soin de sa marine, et que les empires doivent avoir toujours des flottes en état de servir.

Après la mort de Yacoub el-Mansour, la puissance des Almohades commença à décliner; les peuples de la Galice^ s'emparèrent d'une grande partie de l'Espagne, refoulèrent les musulmans dans les pays du littoral, occupèrent les îles situées dans la partie occidentale de la mer Romaine, et s'y rendirent très-redoutables. Mais, malgré le grand nombre de leurs vaisseaux, les musulmans purent enfin les combattre avec des forces égales. C'est ce qui eut lieu sous le règne d'Abou l-Hacen, roi zenatien^ du Maghreb. A l'époque où ce sultan conçut l'intention d'attaquer les infidèles, sa flotte était aussi nom- breuse et aussi bien équipée que celle des chrétiens; mais ensuite la marine musulmane perdit son importance par suite de la faiblesse P. 40. toujours croissante des empires maghrébins. Dans ce pays, l'influence de la vie nomade, étant encore très- forte, fit oublier les usages de la civilisation plus avancée que l'on avait apprise en Espagne, et enleva aux populations l'habitude des affaires maritimes. Les chré- * ' La Conquête de Jérusalem. ScliuUens ' Abou 'l-Hacen était le dixième souve- a publié un extrait de cet ouvrage dans le vain de la dynastie mérinide. Il régna dix- volume intitulé Saladini Vila et res gestee. huit ans et fut détrôné, par son fils Abou * C'est-à-dire, les peuples de Léon, Cas- Eïnaii, en 749 (iSASiSAg de J.C.). (Pour tille, etc. sa vie, voyez V Histoire des Berbers, t. IV.)

/i(i PROLÉGOMÈNES tiens revinrent alors à leur ancienne coutume: s'étanl formés à la vie de mer en y mettant une grande persistance et en étudiant tout ce qui touchait à la navigation, ils vainquirent les flottes musulmanes dans chaque rencontre. Les musulmans étaient devenus étrangers à la vie de mer, à l'exception d'un petit nombre de ceux qui habitaient les côtes et continuaient à naviguer. 11 serait bien à désirer que ces marins trouvassent des gens pour les aider et les soutenir; le gou- vernement devrait leur fournir les moyens de solder.des combattants, et les mettre ainsi dans une voie qui conduirait à un excellent ré- sultat.

De nos jours, la charge de commandant de la flotte existe encore dans le royaume de Maghreb; on y observe toujours les règlements au sujet de la construction et de l'équipement de navires, afin qu'on soit prêt à seconder les vues du sultan, dans le cas où il dirigerait son attention vers les pays du littoral. Les musulmans cherchent encore à faire tourner le vent (de la victoire) contre les infidèles. Les livres des prédictions renferment ime prophétie qui a cours chez les peuples du Maghreb, et que nous donnons ici: « Certes, les musulmans pren- dront leur revanche sur des chrétiens et feront la conquête des pays des Francs d'outre-mer; cela doit s'effectuer au moyen d'une flotte. » Dieu est l'ami des vrais croyants.

Différence remarquable qui existe entre les charges d'épée et celles de plume.

L'épée et la plume sont deux instruments dont' le souverain se sert dans la conduite de ses affaires. Tous les empires, pendant la première période de leur existence, et aussi longtemps qu'on s'occupe de leur établissement définitif, ont plus besoin de l'épée que de la plume. A cette époque, l'épée est le coadjuteur du sultan, tandis que la plume n'est que la servante chargée de transmettre ses ordres. Il en est de même quand l'empire tire vers sa fin: l'esprit de pa- triotisme s'est alors très-affaibli, ainsi que nous l'avons expliqué ail- ' Pour Laj, lisez Uftj.

D'IBN KHALDOUN. 47 leurs ', et la décrépitude dont l'empire ressent les atteintes a diminué la population.

Alors, de même que dans les premiers temps, le gouvernement doit se faire appuyer^ par les gens d'épée; leur concours lui est indis- pensable, s'il veut se faire respecter et se défendre. Pour obtenir ce double résultat, il trouvera l'épée plus utile que la plume. Aux deux époques que nous venons d'indiquer, les gens d'épée jouissent d'une haute considération, d'une grande aisance et de riches apanages; mais, quand l'empire est au milieu de sa carrière, le sultan n'a plus autant besoin de leurs services: il a déjà établi son autorité et n'a plus d'autre souci que de recueillir les fruits de la souveraineté. (Pour lui l'es- sentiel est maintenant) de faire rentrer les impôts, d'enregistrer (les receltes et les dépenses), de rivaliser en magnificence avec les autres dynasties et de transmettre partout ses ordres. Pour cela, son meilleur auxiliaire est la plume, dont il a maintenant le plus grand besoin. Pen- dant ce temps, les épées restent désœuvrées et reposent dans leurs four- reaux, à moins qu'un grave événement ne survienne et qu'il ne faille réparer les brèches (qui peuvent compromettre le salut de l'empire). Les gens de plume jouissent alors de plus de considération, de plus de bien-être et de richesses que les militaires. Aux audiences publiques