SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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ils occupent des places très-rapprochées de celle du souverain; ils se rendent chez lui fréquemment, et sont môme admis dans son inti- mité. Cela leur arrive parce que la plume est l'instrument au moyen duquel le prince recueille les fruits de la royauté, dirige la marche de fadminislration, maintient l'ordre dans ses Etats et rivalise (en dignité) avec les autres souverains. A cette époque, les vizirs et les chefs militaires sont des gens dont le gouvernement peut fort bien se passer; aussi se voient-ils exclus de fintimité ' du souverain et exposés à être victimes de la colère du prince au moment où ils s'y P. in. attendent le moins. C'est ce qu'yVbou Moslem exprima dans sa lettre à El-Mansour*, quand il reçut l'ordre de se rendre à la cour.

' Voyez la première partie, page 345. Pour J?Lj, lisez ^^■ Pour i^jAJj, lisez iS^y On sait. qu'Abou Moslem, après avoir 48 PROLEGOMENES Dans cet écrit il disait, après les compliments d'usage: ■< Une maxime que les Persans nous ont apprise et que nous n'avons pas oubliée est celle-ci: les vizirs ont le plus à craindre quand les troubles de l'em- pire ont pris fin. « Sur iés emblèmes de la royauté el les marques distinctives de la souveraineté.

L'amour du faste et de l'ostentation exige que le souverain se distingue par plusieurs marques et emblèmes à lui spécialement réser- vés, afin qu'on ne le confonde pas avec les hommes du peuple, les courtisans et les grands de l'empire ^ Nous allons indiquer les plus re- marquables, autant que nous avons pu les connaître.

Parmi les privilèges de la souveraineté on compte le droit de dé- ployer des drapeaux et des étendards, de faii'e battre des tambours et de faire sonner des trompettes el des cors. Aristote a dit^, dans le Traité de politique qui porte son nom, que ces usages ont pour but d'effrayer l'ennemi en temps de guerre, vu que les sons très-bruyants laissent sur l'âme une impression d'effroi. J'avoue que, sur le champ de bataille, ils produisent cet effet, ainsi que chacun (de nos lecteurs) a pu en faire l'expérience.

Envisagée sous certains points de vue, la raison donnée par Aris- tote peut être admise, c'est-à-dire, si c'est lui qui l'a donnée^; mais la véritable explication est celle-ci: il est certain que l'esprit de l'homme éprouve un sentiment de joie et de plaisir quand il entend le son de voix douces et mélodieuses; le tempérament de l'âme subit alors une telle excitation, que les difficultés paraissent faciles à cet homme, et qu'il ose affronter la mort dans l'exécution de ce qui le P. 43. préoccupe- Les sons influent même sur les animaux: tout le monde rendu, comme général, les plus grands par les témoignages d'smitié que ce prince services aux Abbacides, fut assassiné, en lui prodiguait, il eut l'imprudence de se l'an X 37 (755 de J.C.), par l'ordre et sous présenter au palais, où les assassins l'al- lés yeux d'El-Mansour. Pendant longtemps tendaient, il s'était méfié des intentions du khalife à ' Pour iJ^i, lisez M^i. son égard et avait évité de se rendre à la ^ Pour >y ^, lisez y^i. cour; mais, s'étant enfin laissé tromper ' Voyez la première partie, p. 81, note.

D'IBN KHALDOUN. 49 sait que le chameau obéit à la voix de son conducteur, et que le che- val se laisse impressionner par le sifflement et les cris de son cavalier. L'effet produit par les sons est encore plus fort quand ils ont des rapports (d'harmonie) les uns avec les autres, ainsi que cela se trouve dans les chants. Le lecteur sait à quel point la musique affecte ceux qui l'entendent. C'est pour cette raison que les peuples étrangers font jouer des instruments de musique sur le champ de bataille, et n'emploient ni tambours ni trompettes. Les musiciens entourent le roi, comme faisant partie de son cortège, et jouent avec un tel effet, qu'ils animent les guerriers à courir au-devant de la mort. Chez les Arabes (nomades de l'Afrique), nous avons vu que, dans leurs guerres, le récitateur marche en tête du cortège (qui entoure le chef), en chantant des vers, afin d'exciter le courage des guerriers; et il en résulte qu'ils se précipitent à l'envl sur le champ ' de combat, pour s'élancer chacun contre son adversaire. Le même usage se retrouve chez les Zenata, peuple (berber) du Maghreb: leur poëte marche en avant de la colonne et chante à faire tressaillir les montagnes; il oblige ainsi à courir au-devant de la mort ceux qui n'y pensaient même pas. Us appellent ce chant tazouagaïP. Ces effets sont le ré- sultat d'un sentiment de joie que l'on éprouve dans l'âme et qui ré- veille le courage avec autant de force que le vin, liqueur qui inspire aussi un sentiment de joie.

Si l'on augmente le nombre des drapeaux, si on les prend de di- verses couleurs et d'une grande longueur, c'est uniquement pour ins- Variante: jL^. a suivi l'autorité, portent c>J»[j-^^. qui ' Tazouagaït dans le langage des Ber- est la bonne leçon; l'édition de Paris donne, bers signifie cri, chant du coq. Il est fa- o-il^fj-ojl-J, conformément à la leçon du cile de voir que ce mot est dérivé de l'a- manuscrit A. Mais le copiste de ce marabe; en supprimant le ta initial et le t nuscrit s'est évidemment laissé tromper final, lettres au moyen desquelles ils her- par la lettre sad, dans laquelle un zas'ébérisent le» noms étrangers, nous avons tait trouvé inscrit pour une raison que zouagaï, en arabe <j 'ij, qui est le pluriel notre auleur a expliquée, i" partie, p. 69.

de *aJi3, mot appartenant à la racine Jf; N'ayanlpas compris ce que ce groupe voujiij, /)Oimer(fe« cm. Tous nos manuscrits, lait dire, il l'a décomposé en deux lettres à l'exception de celui dont M. Quatremère et a formé un mot qui n'offre aucun sens. Prolégomènes. — ii. -j 50 PROLEGOMENES pirer une crainte (salutaire à ses propres troupes); car il arrive sou- vent que la crainte contribue à rendre l'âme plus hardie (en face du danger); l'âme subit des changements et des modifications vraiment extraordinaires. Dieu est le créateur; il sait tout.

Les dynasties et les souverains suivent tous des usages différents dans l'emploi de ces marques d'autorité. Les uns en ont beaucoup, les autres peu, ce qui dépend de l'étendue et de la puissance de leurs P. 44. empires. Depuis le commencement du khalifat, les drapeaux, em- blèmes essentiellement guerriers, ont été toujours employés; on con- tinue à les monter^ quand on va entreprendre une guerre ou faire une expédition. Cela se pratiquait du temps du Prophète et sous les khalifes ses successeurs., Quant aux tambours et aux trompettes, les premiers musulmans ne voulaient pas s'en servir, tant ils avaient de répugnance à suivre les usages orgueilleux des autres nations; ils méprisaient ces marques de faste dont ils connaissaient toute la vanité. Mais lorsque le kha- lifat se fut changé en royauté, les khalifes recherchèrent les pompes du monde et ses plaisirs. S' étant entourés d'affranchis persans et grecs, natifs d'empires qui existaient déjà avant l'islamisme, ils se firent raconter par eux les divers usages que le faste et le luxe avaient in- troduits dans ces pays. Parmi ces usages, celui qui leur plaisait le plus fut l'emploi d'enseignes (de commandement), et, l'ayant adopté, ils permirent à leurs lieutenants d'en faire autant, afin de rehausser par là la dignité du royaume et de ses grands fonctionnaires. Ainsi, sous les Abbacides et les Fatemides, chaque gouverneur de forteresse ^ et chaque général commandant un corps d'armée recevait, au moment de quitter le palais ou sa maison pour se rendre à sa destination, un drapeau que le khalife lui avait noué de ses propres mains. 11 partait alors entouré d'un nombreux cortège, composé d'individus portant des drapeaux et d'autres emblèmes de commandement. Rien ne distinguait le cortège d'un gouverneur de province de celui du khalife, ' Littéral, «à les nouer.» Le drapeau ' Ou de frontière. Le mol yij a les s'attachait à la hampe par un nœud. deux significations.

I D'IBN KHALDOUN. i&l excepté le nombre cjes drapeaux. Les khalifes abbacides se réser- vaient l'usage de drapeaux noirs, couleur qu'ils avaient adoptée pour marquer la douleur que le martyre de leurs parents, les descendants de Ilachem, leur causait encore, et pour menacer les Oméiades, dont ces malheureux avaient été les victimes. De là on désigna les Abba- cides par le titre de Mosweddn (les noirs). Après la scission qui eut lieu entre les membres de la famille de Hachem, les descendants d'Aii, se soulevant de tous les côtés contre ceux d'El-Abbas, affec- tèrent de se distinguer de leurs adversaires par un signe tout con- traire, et prirent, pour cette raison, des drapeaux blancs; aussi, p. 45. pendant toute la durée de l'empire fatemide, on désignait les Alides par le nom de Mohyedda (les blancs). Les drapeaux blancs étaient em- ployés à cette époque par tous les descendants d'Abou-Taleb qui se révoltaient en Orient, tels que le daï (ou missionnaire) du Taberistan ' et celui de Sàda^. Les Karmates et autres peuples qui n'étaient pas de cette famille, mais qui professaient les doctrines hérétiques de la secte rafedite, en firent de même. Quand El-Mamoun voulut sup- primer dans son empire les vêtements de couleur noire et les autres emblèmes de la souveraineté particuliers à sa maison, il adopta la couleur verte' et prit des drapeaux verts.

Aucune règle ne détermina le nombre de ces drapeaux. Quand El-Azîz Nizar (le cinquième khalife fatemide) partit pour conquérir la Syrie, il marcha avec un cortège de cinq cents drapeaux et au- tant de tambours. Dans le Maghreb, les rois des Sanhadja* et des autres peuples berbères n'avaient pas de couleur particulière; ils se servaient d'étoffes de soie sans mélange et de diverses couleurs sur lesquelles ils avaient tracé des dessins en or. Ils permirent à leurs lieutenants de faire comme eux, et cet usage persista jusqu'à l'ar- Ibn-Zeïd, un descendant d'Ali, excita un klialifat à un des descendants d'Ali, soulèvement dans le Taberislan et finit ' Les Zirides. Ils remplacèrent les Fapar s'y établir en souverain indépendant. lemides en Ifrîkiya. (Voy. Histoire des Ber- 52 PROLÉGOMÈNES rivée des Almohades. Sous cette dynastie et sous les dynasties zena- tiennes qui s'élevèrent plus tard, on restreignit l'usage des tambours et des drapeaux au souverain, et on les interdit à tous ses lieute- nants. Chez ces peuples, les porte-drapeaux et les tambours for- maient une compagnie particulière qui suivait immédiatement le sultan dans ses expéditions et qu'on nommait la saca^. Le nombre des drapeaux fut plus ou moins grand, suivant les usages particuliers adoptés par chaque dynastie: les unes, telles que les Almohades et les Béni '1-Ahmer, en Espagne, se bornaient à sept, comme à un nombre qui porte bonheur; d'autres, telles que les Zenata, en avaient jusqu'à dix ou même vingt. Sous le règne du sultan Abou '1-Hacen, la saca, ainsi que nous l'avons vue nous- même, se composait de cent tam- bours et de cent drapeaux, tant grands que petits, en soie de diffé- rentes couleurs, tissés avec de l'or. Ces princes accordaient à leurs P. 46. gouverneurs, lieutenants et généraux un petit drapeau de lin blanc et un petit tambour lorsqu'ils allaient à la guerre, et ne leur per- mettaient pas d'en avoir davantage.

Dans l'empire turc qui de nos jours existe en Orient (Egypte), on avait commencé par un seul drapeau de grande dimension dont la tête était surmontée d'une grosse touffe de crins. On le désigne par les noms de djaUch"^ et de djitr^. Pour eux, ce drapeau est la marque dislinctive de la souveraineté. Plus tard ils augmentèrent le nombre des drapeaux et ils les appelaient senadjic, mot dont le singulier est sandjac, et qui, dans leur langue, signifie drapeau. Quant aux tam- bours, qu'ils nomment kousat, ils en ont augmenté le nombre d'une manière extraordinaire. Chaque émir et chaque général d'armée peut ' Ce mot signifie V arrière-garde. être une interpolation et qui est certai- ' Voy. l'Hisloire des sultans mamlouks, nement tronqué au commencement. En d'EI-Macrizi, traduite par M. Quatremèrc, voici la traduction; «et avec l'armée en t. I, p. 227. Les manuscrits C, D et l'édi- général. Ensuite, au-dessus de la tête du tien de Boulac portent chalich, jji-JLi. sultan (flotte) un autre drapeau que l'on ' Le djitr est probablement le parasol. désigne par le» noms d'eiçaba (banderole) Ici, dans l'édition de Paris et dans le ma- et de chatfa. » nuscril A se trouve un passage qui paraît ' En turc i^jf [kious).

D'IBN KHALDOUN. 53 en avoir autant qu'il en veut; mais le djitr ' est exclusivement réservé au sultan.

De nos jours, les Galiciens"^, peuple franc qui habite l'Espagne, se servent ordinairement de petits drapeaux attachés à de longues ham- pes', et, avec cela, ils font pincer les cordes de guitares et jouer des hautbois, comme dans un concert. Cela se pratique même sur le champ de bataille. Cet usage, nous a-t-on dit, n'existe pas seule- ment chez les Galiciens; il est suivi par les rois des peuples étrangers qui habitent au delà de leur territoire; et dans la création des deux et de la terre, et dans la diversité de vos langues et de vos couleurs, se trouvent des signes pour tout le monde. [Coran, sour. xxx, vers. 2 1.)

Du trône. — Le trône [serir), la chaire (minber), la chaise [takht) et le fauteuil [korsi], sont des morceaux de bois joints ensemble ou des sièges à plusieurs marches. Ils servent au sultan, afin qu'il soit assis plus haut que le reste de l'assemblée et qu'il ne se trouve pas au niveau des assistants. L'usage du trône a toujours existé tant dans les royaumes antérieurs à l'islamisme que parmi les dynasties étran- gères. Quelquefois même on s'asseyait sur des trônes d'or. Celui de P. 47. Salomon, fils de David*, était en ivoire revêtu d'or. Les souverains ne se servent pas de trônes jusqu'à ce que leur empire soit devenu puissant et que le luxe y ait fait de grands progrès. Du reste, cela est une affaire d'ostentation, ainsi que nous l'avons déjà dit; dans les dynasties naissantes, les habitudes de la vie nomade empêchent le souverain d'y penser.

Le premier qui, dans l'empire musulman, fît usage d'un trône fut Moaouïa, fils d'Abou Sofyan. Il obtint du peuple l'autorisation de s'en servir sous le prétexte qu'il avait pris beaucoup d'embonpoint. Les autres souverains musulmans eurent des trônes à son exemple, et, dès Les manuscrits C, D et l'édition de habitaient le nord de la pénin6ule espa- Boulac porlentyji! i le parasol, » à la place gnole. d'i^iUijJl « la banderole. » ^ Littéral, i allant vers le ciel en nion- ' Les hi-^toriens musulmans désignaient tant.» par ce nom tous les peuples chrétiens qui " Pour i-Ac, lisez l-Aylc.

54 PROLEGOMENES lors, ce meuble fui un des objets dans lesquels se déploya la magni- ficence du prince.

> Amr Ibn el-Aci, étant en Egypte, s'asseyait par terre, dans son pa- lais, au milieu de ses Arabes; mais El-Macaucas ', quand il allait le visiter, faisait porter avec lui un trône en or, afin d'être assis comme il convenait à un roi. En effet, il s'asseyait sur le trône en présence des Arabes, sans exciter leur jalousie; ils tenaient à justifier la bonne opinion qu'il avait de leur fidélité aux traités et à montrer qu'ils n'attachaient aucune importance à la pompe qui entoure un souverain.

Plus tard, les Abbacides, les Fatemides et les autres rois musul- mans, tant en Orient qu'en Occident, eurent des trônes, des chaires et des sièges, dont la magnificence aurait eCFacé tout l'éclat des Chos- roès et des Césars.

La sicca ^. — Ce mot signifie marquer les pièces d'or et d'ar- gent qui servent au commerce avec un coin de fer, sur lequel sont gravés à rebours des figures ou des mots. Quand on frappe avec ces coins les pièces d'or ou d'argent, les empreintes des coins se repro- duisent sur ces pièces dans leur sens naturel. On a dû préalablement s'assurer du titre de ces métaux en les afl&nant par la fonte à diverses reprises, et donner aux flans le poids déterminé dont on est con- P. 48. venu. Alors les pièces dont il s'agit se prennent dans le commerce au compte; si elles n'ont pas' un poids déterminé, on ne les prend qu'au poids. Le mot sicca servait d'abord à désigner le coin'^, c'est-à-dire, le morceau de fer avec lequel on frappait les pièces; ensuite on l'em- ploya pour désigner l'empreinte laissée par le coin, je veux dire les marques imprimées en relief sur les pièces d'or et d'argent. Plus tard ' Voy.r£«aideM.CaussindePerceval, ' M. de Sacy a public une traduction t. III, p. 192. Il paraît, d'après l'anecdote de cel article, avec le lexle arabe, dans le qu'Ibn Rhaldoun va raconter, que, parle second volume de sa Chrestomathie. J'ai traité de capitulation fait avec les musul- adopté sa traduction, mais en la modifiant mans, El-Macaucas avait conservé sa po- dans quelques endroits, silion comme chef ou prince du peuple ' Après yl^, insérez l.

copte. ' Le terme arabe signifie cachet.

D'IBN KHALDOUN. 55 on l'a appliqué à la direction de ce genre de fabrication et à la sur- veillance qui s'exerce sur l'exacte observation de toutes les règles prescrites en cette matière. C'est là l'office dont le mot sicca est devenu comme le nom propre dans le langage usuel de l'administration poli- tique. Cet office-est d'une absolue nécessité à l'empire, puisque c'est par son ministère que, dans les transactions commerciales, on dis- tingue la bonne monnaie de la mauvaise, et que c'est le type connu, imprimé sur les monnaies par l'autorité du souverain, qui garantit leur bonté et prévient toute fraude. Les rois perses avaient leurs types monétaires, sur lesquels ils gravaient certaines figures consa- crées par l'usage, telles, par exemple, que la figure du souverain régnant, ou celle d'un château', d'un animal, d'un objet de fantaisie ou de toute autre chose. Les Perses conservèrent celte pratique aussi longtemps que dura leur empire.

Dans les commencements de l'islamisme, la sicca fut totalement négligée, par un effet de la simplicité que la religion imprimait aux mœurs, et de la civilisation imparfaite que la vie nomade avait com- muniquée aux Arabes. Les musulmans employaient dans le commerce i'or et l'argent au poids, et les dinars et dirhems dont ils faisaient usage étaient ceux des Perses; ils leur donnaient cours uniquement en les prenant au poids, et c'était le moyen d'échange reçu parmi eux. Mais, par suite de l'insouciance du gouvernement à cet égard, il s'introduisit une frande révoltante dans le titre des pièces d'or et d'argent. Par l'ordre du khalife Ahd el-Melek, comme le rapportent Saîd Ibn el -Moseïyeb * et Abou 'z-Zinad', El-Haddjadj fit frapper des dirhems et distingua ainsi les pièces de bon aloi de celles dont le titre était altéré. Ceci eut lieu en l'année -jli (693-694 de J. C), ou, sui- ' On voit sur beaucoup de monnaies Compagnons de Mohammed, se distingua sassanides la ligure d'un autel sur lequel comme jurisconsulle et comme Iraditionbrùle le feu sacré. Ibn Klialdoun a cru y nisle. On le place au premier rang parmi voir la représentation d'un châleau. les savants de celte époque. Il mourut * Abou'z-Zinad Abd AllablbnDJkouan, duction du Dictionnaire biographique natif de Médine et un des disciples des d'Ibn Khallikan, 1. 1, p. 58o, note 6.

56 PROLÉGOMÈNES vant El-Medaïni \ en l'année 76. En l'année 76, Abd el-Melek donna P. 49. ordre qu'on en frappât dans toutes les parties de l'empire; il fit graver sur ces monnaies: Dieu est unique, Dieu est étemel. Ensuite Ibn Ho- beïra, ayant été nommé gouverneur de l'Irâc sous le khalifat de Ye- zîd, fils d'Abd el-Melek, améliora la monnaie {sikka), et, après lui, elle reçut encore une nouvelle amélioration de Khaled el-Casri ^, et, plus tard, de Youçof Ibn Omar^ Suivant un autre récit, Mosâb, fils d'Ez-Zobeïr *, fut le premier qui frappa des dinars et des dirbems; il le fit en l'année 70, par ordre de son frère Abd-AUah, lorsque celui-ci exerçait la souveraineté dans le Hidjaz. Mosâb grava d'un côté le mot bénédiction, et de l'autre le nom de Dieu. Un an après, El-Haddjadj cbangea cela et grava sur la monnaie ces mots: Au nom de Dieu, El-Haddjadj. Dès lors on lui donna le poids qui avait été fixé du temps d'Omar (le second kbalife); car il faut savoir qu'au commen- cement de l'islamisme, le dirhem (pièce d'argent) pesait 6 danecs, et le mithcal (pièce d'or) pesait 1 dirhem 8/7^ de dirhem; ainsi, 1 o dir- bems étaient égaux en poids à 7 mitbcals. La cause de cela fut que, du temps des Perses, il y avait des dirhems de poids différents; les uns pesaient, comme le mithcal, 20 kirats, d'autres 12 et d'autres enfin 10. Lorsqu'il fallut fixer l'évaluation du dirhem pour régler ce qui concerne la dîme ^, on prit le terme moyen de ces trois sortes de dirhems, c'est-à-dire, 1 1\ kirats, et par là le mithcal (qui pesait 20 ki- rats) se trouva égaler en poids 1 dirhem 8/7^* de dirhem. Selon d'au- tres, il y avait alors dans le commerce le dirhem baghli, pesant 8 da- ' Abou '1-Hacen Ali el-Meclaïni, né à ' Voyez la Chrestomatkie arabe de M. de Medaïn (Ctésiphon), l'an i35 (752-753 de Sacy, t. II, p. 294. Selon Ibn Khallikan, .1. C), composa plusieurs ouvrages sur Youçof Ibn Omar Thakefi mourut de mort l'histoire de Mohammed, des Oméiades, violente l'an 127 (744-7/45 de J. C). des Abbacides, des conquêtes faites par * Mosâb, frère du célèbre Abd-Allah les musulmans, etc. Il mourut en 225 Ibn ez-Zobeïr, trouva la mort sur le champ On trouvera une notice sur Klialed Ibn Merouan. el-Casri dans le premier volume de la tra- ' La dîme sur l'or et l'argent est de deux ducliond'Ibn Khallikan, p. 484- et demi pour cent.

D'IBN KHALDOUN. 57 necs; le dirhem taberi, qui en pesait li; le maghrebi, qui en pesait 3, et enfin le yéméni^, qui n'en pesait qu'un. Omar ordonna qu'on exa- minât quels étaient ceux de ces dirhems qui dominaient dans le com- merce; il se trouva que c'étaient le baghli et le taberi, qui, réunis ensemble, donnaient 1 2 danecs. On fixa donc le poids du dirhem à 6 danecs. En ajoutant à ce poids les S/y", on avait un mithcal; et si d'un mithcal on retranchait 3/i o'=^ on avait i dirhem. Lors donc p. 50. qu'Abd el-Melek jugea à propos d'adopter un type monétaire, afin de préserver de toute altération frauduleuse les deux espèces qui avaient cours dans le commerce des musulmans, il détermina leur poids d'après ce qui avait été réglé du temps d'Omar; il fit faire un coin de fer et fit graver dessus des mots et non pas des figures, parce que l'art de bien parler et de s'exprimer nettement était le talent le plus fami- lier aux Arabes et celui par lequel ils se distinguaient davantage, et que d'ailleurs les figures sont proscrites par la religion. Cela (c'est- à-dire l'usage de ne pas mettre des figures sur les monnaies) s'est conservé pendant^ toute la durée de l'islamisme. Les dinars et les dirhems étaient, les uns comme les autres, de forme ronde, et les légendes y étaient gravées en plusieurs cercles concentriques. D'un côté, on écrivait les noms de Dieu avec le tehlil et le iahmîd *, et la formule de bénédiclion sur le Prophète et sa famille; de l'autre côté on ins- crivait la date et le nom du khalife. Cela se pratiqua ainsi pendant tout le temps des Abbacides, des Obeïdides (Fatemides) et des Oméiades *. Quant aux princes sanhadjiens^, ils n'eurent de type monétaire que vers la fin de leur domination. Ce fut, comme le rapporte Ibn Ham- ' Jusqu'à présent on n'a rien de pré- ^ Une dynastie sanhadjienne, celle des cis sur ces monnaies anté-islamites. Zirides, remplaça la dynastie des Fate- ' Pour (jl, lisez j. midesen Ifiîkiya. Elle se partagea en deux ' Le terme (e/i?i7 sert à désigner la for- branches, les Badicides et les Hammamule // n'y a point d'autre diea que Dieu; dides, dont l'une régna à Cairouan et on désigne par le mot tahmîd la formule l'autre à EU-Calà et à Bougie. Pour leur Louange à Dieu, histoire, voyez le second volume de ÏHis- * Voy. la note de M. de Sacy, Chresto- loire des Berhers. mathie arabe, t. II, p. agB.

58 PROLÉGOMÈNES mad ' dans sa chronique, Mansour, souverain de Bedjaïa (Bougie), qui adopta un type monétaire^. La dynastie des Almoliades avait reçu du Mehdi l'exemple de fabriquer des dirhems carrés ou de graver sur la surface circulaire du dinar un carré qu'on remplissait, d'un côté, avec le teldil et le tahniîd, et de l'autre avec une légende en plusieurs lignes contenant le nom du Mehdi, et ceux des khalifes ses succes- seurs'. Les Almohades se conformèrent à cette prescription, et, jusques aujourd'hui, telle est la forme de leurs monnaies.