Dans les premiers temps de l'islamisme, les armées (musulmanes) chargeaient à fond; les Arabes, il est vrai, pratiquaient alors très-bien la manière d'attaquer par charge et retraite; mais deux motifs les portèrent à adopter l'autre système. Le premier, c'est que l'ennemi combattait ainsi, ce qui les obligeait à faire comme lui; le second, c'est que, par leur désir de faire preuve de fermeté (dans les dangers) et par l'influence de la foi, qui s'était enracinée dans leurs cœurs, ils cherchaient à mourir en combattant les infidèles, et que, poiu- y arriver, la charge à fond leur paraissait le moyen le plus expéditif.
D'IBN RHALDOUN.
81 Le premier qui renonça à l'usage de marcher en ligne pour em- ployer la tâbija (ou ordre de combat) par divisions, fut Merouan Ibn el-Hakem ^ Il employa cette dernière méthode contre Ed-Dahhak'^ le Kharedjite, et ensuite contre El-Khaïberi '. Voici ce que dit Taberi en racontant la mort de celui-ci: « Les Kharedjites prirent pour chef Cheïban Ibn Abd el-Azîz el-Yechkori, surnommé Aboa 'd-Delfa; après cela, Mei'ouan les combattit avec des (armées formées en) divisions [kerdoas), et dès lors cessa l'usage de marcher en ligne*. « Quand on eut oublié la pratique de marcher en ligne, la charge à fond tomba en désuétude. Plus tard on cessa de former une ligne (de ralliement) sur les derrières de l'armée, par suite de l'influence P. du luxe qui avait envahi l'empire. Voici comment cela arriva: tant que la nation conservait les usages de la vie nomade et habitait sous la tente, elle possédait beaucoup de chameaux, et les iiommes de- meuraient dans des camps avec leurs femmes et leurs enfants. Mais, lorsqu'ils eurent éprouvé le bien-être qu'amène la possession d'un empire et renoncé à la vie du désert pour demeurer dans des bourgs (ou palais) et dans des villes, ils oublièrent l'usage des chameaux pour montures et pour le transport de leurs familles; ils auraient même eu de la peine à s'en servir; aussi laissaient-ils leurs femmes à la maison quand ils se mettaient en expédition, et, cédant à l'influence du bien-être et de la puissance qu'ils s'étaient acquise, ils adoptèrent l'usage des tentes et des pavillons (de voyage). En fait de bêtes de ' 11 faut lire Merouan Ibn Mohammed; car il s'agit ici de Merouan II, le dernier souverain de la dynastie des Oméiades orientaux.
' Il ne faut pas confondre ce person- nage, qui se nommait Ed-Dahhak Ibn Cttïs, de la Iribu de Clieïban, avec son homonyme Ed-Dahhak Ibn Caïs, de la tribu de Fibr-Coreïch. Celui-ci perdit la vie à la bataille de Merdj-Raliel, soixanle-trois ans auparavant, en combattant contre les troupes de Merouan I", fds d'El-Hakem, Prolëgomèncs. — ii.
' Ce chef était un des principaux géné- raux d'Ed-Dahbak le Cheïbanide. 11 lui succéda dans le commandement, et fut tué avec une grande partie des siens par les troupes de Merouan 11.
* Noire auteur a reproduit ce passage dans un chapitre où il raconte l'histoire de la révolte d'Ed-Dabhak le Cheïbanide. Ibn Coteïba a dit quelques mots de celte guerre dans son Kitab el-Maarif, p. Iav.M-. On peut voir aussi Aboulféda, Annales Moslem. tome I, note 228.
7'- 82 PROLl^GOMÈNES somme, ils se bornèrent à celles qui leur étaient nécessaires pour le transport de leurs bagages et de leurs tentes •; et ce fut avec ces ani- maux qu'ils formaient leur ligne (de ralliement) quand ils allaient engager le combat. (Un retranchement de cette espèce) n'est pour- tant pas d'une grande utilité, parce qu'il n'encourage pas les troupes à combattre jusqu'à la mort; ce qu'elles feraient si, derrière cette ligne de ralliement, se trouvaient leurs familles et toutes leurs ri- chesses. Aiissi, en cas d'alarme, ils abandonnent leurs rangs et se dis- persent.
Nous venons d'indiquer pourquoi on établit une ligne de ralliement sur les derrières de l'armée et de signaler la confiance qu'elle com- munique aux troupes qui combattent par attaque et retraite. Ce fut pour le même motif que les rois du Maghreb prirent à leur service et admirent au nombre de leurs milices des corps de troupes eu- ropéennes [frendj). C'est un usage qui leur est particulier et qu'ils adoptèrent, parce que, tous les habitants de ce pays étant dans l'usage de combattre d'après le système d'attaque et retraite, ces princes te- naient beaucoup, dans leur propre intérêt, à établir sur les derrières de leurs armées vme forte ligne d'appui qui pourrait servir d'abri aux combattants. Pour former une telle ligne il fallait, de toute nécessité, employer des gens habitués à tenir ferme sur le champ de bataille, car autrement ce corps reculerait, ainsi que font les troupes qui ne savent combattre que par charges et retraites successives. S'il lâchait pied, le sultan et toute l'armée seraient entraînés dans la déroute. Les souverains maghrébins eurent donc besoin d'un corps de troupes habituées à combattre de pied ferme, et ils les prirent chez les Eu- ropéens. Pour former le cercle de troupes qui les entourait (pendant la bataille), ils prirent aussi des soldats de cette race. C'est là, il est p. 72. vrai, s'appuyer sur des inlldèles; mais ces princes ne regardaient pas cela comme un sujet de reproche; ils étaient obligés de le faire, ainsi que nous venons de l'expliquer au lecteur, par la crainte de voir le D'IBN KUALDOUN. 83 corps de réserve qui les entourait prendre la fuite. Sur le champ de bataille, les Francs tiennent ferme, ils ne connaissent que cela, parce qu'ils ont été habitués à combattre en ligne; aussi forment- ils des troupes plus solides que celles de tout autre peuple. Du reste, les rois maghrébins ne les emploient que contre les Arabes et les Berbers^ qu'ils veulent faire rentrer dans l'obéissance; mais ils se gardent bien de s'en servir dans leurs guerres contre les chré- tiens, de peur que. ces troupes auxiliaires ne s'entendent avec l'ennemi et ne trahissent les musulmans. Voilà* ce qui se pratique dans le Maghreb encore de nos jours. Nous venons d'exposer les motifs de cet usage, et Dieu sait toute chose.
On m'a appris qu'aujourd'hui les Turcs se battent à coups de flèche et que leur ordre de bataille est de trois lignes parallèles. Les soldats de la première ligne mettent pied à terre, vident^ leurs car- quois sur le sol, devant eux, et, s'étant assis, commencent à tirer. Chaque ligne sert (d'appui et) d'abri aux troupes de la ligne qui est devant elle, dans le cas où elles seraient mises en déroute par l'en- nemi. L'on continue le combat de cette manière jusqu'à ce que l'une ou l'autre armée remporte la victoire; c'est un ordre de bataille [lâbiya] très-soHde et très-original.
Les premiers musulmans avaient pour usage dans leurs guerres de creuser un fossé autour de l'endroit où ils venaient camper après avoir réuni leurs forces pour marcher au combat. Par cette précaution ils voulaient éviter la disgrâce d'avoir leur camp surpris par l'ennemi dans une attaque de nuit. L'obscurité augmente alors l'eflVoi des sol- dats, dont quelques-uns cherchent leur salut dans la fuite et s'ima- ginent que les ténèbres serviront de voile à leur lâcheté. S'ils font partager leurs craintes à leurs camarades, le désordre^ se met dans p. 73. toute l'armée et la déroute devient générale; aussi, quand on avait dressé les tentes au lieu de la halte, on fortifiait cette position en l'en- tourant de tous les côtés d'une ceinture de tranchées, afin d'em- 84 PROLÉGOMÈNES pêcher l'ennemi d'envahir le camp dans une attaque de nuit, ce qui aurait mis les combattants dans l'impossibilité de se protéger les uns les autres. Sous les (anciennes) dynasties, les moyens ne manquaient pas pour exécuter de pareils ouvrages: on avait beaucoup de monde sous la main, on pouvait rassembler assez d'ouvriers pour retran- cher une armée à chaque étape, car les provinces étaient alors très- peuplées et les empires très grands. La dévastation des pays cultivés ayant ensuite amené l'affaiblissement de ces empires et diminué le nombre de leurs soldats, les travailleurs manquèrent et l'on aban- donna complètement cet usage. C'est Dieu seul dont les dispositions sont les meilleures.
Lors de l'expédition de Siffîn (l'an 87 de l'hégire, 607-658 de J.C), le khalife Ali recommanda à ses partisans de se battre brave- ment, et, dans sa harangue, il montra une grande connaissance des choses de la guerre; personne, du reste, ne s'y entendait mieux que lui. Le discours qu'on lui attribue renferme ce passage: « Alignez bien vos rangs (afin d'être) comme un édifice solidement construit; mettez au premier rang les hommes qui portent des cuirasses et au dernier ceux qui n'en ont pas'; serrez les dents; c'est le meilleur, moyen de faire rebondir l'épée si l'on vous porte un coup sur la tête; jetez-vous entre les lances (des ennemis), cela vous garantira mieux contre leurs pointes; baissez les yeux, car cela raffermit le courage et tranquilhse le cœur; gardez le silence, cela sert à chasser l'engourdis- sement et convient mieux à la gravité (d'un soldat)^; faites attention à vos drapeaux 3, ne les penchez pas, ne les baissez pas et ne les re- mettez qu'entre les mains de vos plus braves guerriers. Soyez sou- tenus par un courage franc et persistant; car, à force de persister, on obtient la victoire. » Dans la même journée, El-Achter (Malek Ibn Pour f'^iVf etj^UwI, je lis (■y\oJ\ passage qui, traduil à la lettre, signifie: el y^\J~, avec l'édition de Boulac et avec « faites mourir (ou adoucissez) les voix (ou Ibn el-Athîr, qui rapporte ce discours dans cris), car cela chasse mieux la paresse (ou ses Annales. la lâcheté) el convient mieux à la gravité. » * Je crains d'avoir manqué le sens de ce ' Pour f»Jdlj L., lisez ^JoL K.
D'IBN KHALDOUN. 85 el-Harelh, un des généraux d'Ali) dit, pour encourager les Azdites: «Serrez les dents molaires'; jetez-vous sur l'ennemi tête baissée; courez au combat comme des gens qui ont longtemps chercbé à ven-. ger le sang de leurs pères et de leurs frères, et^ qui s'offrent bardi- ment à la mort pour ne pas se laisser devancer dans leur vengeance p. 74. et ne pas se déshonorer dans ce monde. » Abou Bekr es-Sîrafi, natif d'Espagne et poêle en titre des Lemtouna (les Almoravides), a laissé une pièce de vers qui renferme beaucoup d'indications de cette nature. Dans ce poëme, composé à la louange de Tachefin, fils d'Ali Ibn Youçof ', l'auteur décrit la fermeté que ce pi'ince montra dans une bataille à laquelle il avait assisté. Il lui rap- pelle aussi, sous forme de conseils et d'avertissements, beaucoup de choses qui ont trait à la guerre. Le lecteur reconnaîtra dans cette pièce que l'auteur avait de grandes connaissances dans l'art militaire. Le poëte dit (en commençant): Peuple qui portes Je voile''! peuple auquel appartient le prince magnanime et pieux!
Vous qui vous êtes laissé surprendre par l'ennemi pendant l'obscurité de la nuit, et qui vous êtes dispersés tous tandis que ce prince ne bougea pas.'
Les cavaliers chargèrent (sur lui), m.ais ses lances les repoussèrent; accablés ])ar la bravoure d'une troupe dévouée^, ils durent se retirer.
La nuit, éclairée par les casques étincelants, brilla comme le malin sur les têtes des guerriers.
Enfants'' de Sanhadja! où vous êtes-vous réfugiés.'' vous, auprès de qui, dans les moments de terreur, les autres cherchaient refuge.
Vous abandonniez Tachefin et, s'il le voulait, il pourrait vous châtier avec justice.
' Pour iXSktyJI, lisez ji^IyJI. beaucoup de lâchelé. (Voy. Histoire des " Je lis iX9j avec l'édilion de Boulac. Berbers, t. II, p. i-jh el suiv.)
Tachefin, fils du souverain almoravide Ali peuple qui, comme on le sait, avait tou- Ibn Youçof, reçut de son père l'ordre de jours la figure voilée.
marcher conlre les Almohades. Dans cette ' Lilléral. « écrasés par le dévouement. » campagne, qui dura plusieurs années, les Pour LsJI, lisez *Uyi.
troupes almoravides se conduisirent avec ° Pour <ivjlj, lisez i^u.
86 PROLEGOMENES P. 75, (Lui,) la prunelle de (nos) yeux, ne trouva dans aucun de vous une paupière pour le proléger; (il était là) comme un cœur auquel les côtes (qui l'entourent) ne servent plus de défense.
Vous n'êtes que des lions de Khaliya', dont chacun tient l'oreille attentive à chaque bruit.
ô Tachefîn! fournis une excuse à ton armée; dis que c'était la nuit et le destin irrésistible (qui causèrent ce malheur).
Dans la même pièce, il parle en ces termes de l'art de la guerre: Je t'offre, sur la stratégie, des instructions auxquelles les rois de Perse avant toi attachaient une grande importance.
Je ne prétends pas m'y connaître; mais (je te présente) un aide-mémoire utile aux vrais croyants et fait pour les encourager^.
Revêts une de ces doubles cottes de mailles que Tobbâ, l'habile ouvrier, avait léguées (à son héritier)^.
Prends une épée indienne à la lame mince; elle est plus tranchante (que les ■autres) et entame mieux les cuirasses.
Tiens prêt un corps de guerriers montés sur des chevaux rapides qui te ser- viront de forteresse inébranlable.
Retranche ton camp à chaque halte, soit que tu poursuives l'ennemi vaincu, soit qu'il te poursuive.
Campe sur le bord du fleuve; ne le traverse pas (pour camper), et qu'il sépare ton armée* de celle de l'ennemi.
Attaque-le le soir; en l'appuyant sur la justice tu auras le meilleur des sou- tiens.
' Selon le Meraced, Khafiya était un marécage couvert de roseaux et situé dans le voisinage de Roufa. Il était fréquenté par des lions qui, d'après ce que le vers de Sîrafi paraît indiquer, n'étaient pas très-redoutables.
" Pour (jfljc, lisez (jo^ • ' Pour «jbuaJt, il fiaut probablement lire wL«Jl et traduire ainsi: « le fabricant de larges cottes de mailles. » Dans le Mo- fassel, traité de grammaire de Zamakli- cheri, p. l°A, nous lisons: (jb'.>j).w./« Lfc^Jjt. «li' ^L«JI f^^ )\ ^jl.i U*L-àJ', c'est-àdire, tous les deux portaient des cottes de mailles faites par David ou par ce fa- bricant d'amples colles de mailles, le Tobbâ. Selon le Coran (s. xxxiv, v. 10), David, père de Salomon, travaillait le fer avec une grande facilité et en faisait des cottes de mailles. D'après le vers cité par Zamakhcheri et celui de Sîrafi, un des Tobbâ, ou rois du Yémen, possédait le même talent; mais ce fait n'est pas connu des historiens ni des commentateurs que j'ai consultés.
i D*IBN KHALDOUN. 87 Quand les deux armées se trouvent à l'étroit dans le lieu du combat, que les pointes de les lances élargissent le champ de bataille!
Attaque sur-le-champ sans te préoccuper de rien; montrer de l'hésitation, c'est se perdre.
Choisis pour éclaireurs des gens hardis et qui se dislinguent par leur véracité ' éprouvée.
N'écoule pas les menteurs qui t'apporteront des bruits alarmants; l'homme convaincu de mensonge ne mérite aucune considération.
Le vers qui commence par les mots altaque"^ sur-le-champ renferme un principe qui n'est pas admis par les hommes de guerre: (le kha- life) Omar, ayant confié à Abou Obeïd Ibn Mesaoud, de la tribu de Thakîf, la direction des opérations militaires dans le Fars et l'Iràc, lui tint ce discours: « Ecoule les avis des anciens Compagnons du Prophète; prends-les pour tes associés dans le commandement; ne t'empresse pas de le décider avant d'avoir recueilli tous les éclair- cissements nécessaires^; car il s'agit de guerre, et l'homme qui y convient le mieux est celui qui temporise afin de saisir les occa- sions, et qui sait s'abstenir. » Une autre fois il lui dit: « Rien ne m'em- pêcherait* de donner le commandement à Selît^ s'il n'était pas si prompt à combattre. La précipitation dans la guerre est très-nui- sible, à moins qu'il n'y ait un bon motif. Par Dieu! s'il n'avait pas ce défaut, je lui donnerais le commandement; mais le temporiseur seul est apte à faire la guerre. » Ces discours montrent qu'en guerre la lenteur vaut mieux que la précipitation, et qu'il faut toujours attendre des éclaircissements avant d'agir. Cela ne s'accorde pas avec les paroles de Sîrafi, à moins que celui-ci n'ait voulu parler d'une attaque que l'on dirige contre l'ennemi après qu'on s'est bien ren- ' Pour ^jj.-<Jl, lisez ^t\-aJI. sulmans qui s'enfuirent en Abyssinie pour ' Supprimez la préposition ^v*. • se soustt^ire à la persécution qui eut lieu ' Ce Selîl m'esl inconnu. Il y avait bien inourul sur le champ de bataille, dans la un Selît Ibn Amr, de la tribu de Coreïcli, journée de Yémania, quand Klialîd Ibn elqni embrassa l'islamisme du vivant de Mo- Ouelid détruisit l'armée de Moceïlema, ce bammed et qui fut du nombre des mu- qui se passa avant l'avènement d'Omar.
88 PROLÉGOMÈNES seigné. Cette manière de lever la difficulté est assez spécieuse; mais Dieu le sait.
Dans la guerre on ne peut compter avec certitude sur la victoire, bien qu'on ait de son côté de nombreuses troupes, d'abondants ap- provisionnements et tout ce qui peut contribuer au succès. La vic- toire est une affaire de chance et de hasard; mais je vais expliquer ce que j'entends par ces mots. Dans la plupart des cas, la victoire dépend de la réunion de plusieurs causes dont les unes sont visibles P. -6. et les autres cachées. Les causes (ou moyens) visibles sont les troupes, leur grand nombre, l'excellence de leur équipement et de leurs armes, la foule de guerriers illustres par leur bravoure, l'ordre de bataille, la hardiesse de l'attaque et autres choses de ce genre. Les moyens cachés forment deux catégories: la première consiste en ruses de guerre, en bruits répandus perfidement pour jeter le trouble dans l'armée ennemie, en calomnies que l'on propage afin de mettre la désunion parmi ses adversaires, en empressement d'occuper des positions élevées du haut desquelles on puisse combattre l'ennemi qui, se voyant dans un lieu bas, s'imagine que tout est perdu et prend la fuite, en embuscades établies dans des marécages boisés ou dans des terrains creux, ou derrière des rochers; ces troupes.se montrent tout à coup à l'ennemi, au moment où il se jette dans le piège, et le forcent à chercher son salut dans la fuite. Nous pourrions augmenter cette liste s'il le fallait. Dans la seconde catégorie nous langeons les moyens célestes dont l'homme ne saurait disposer et qui, agissant sur les cœurs, les remplissent de terreur, d'où résulte que les combattants abandonnent leurs positions et se retirent en désordre. La plupart des défaites sont amenées par un de ces moyens secrets; chaque parti les emploie fréquemment afin de s'assurer la victoire, aussi, d'un côté ou de l'autre, ils doivent nécessairement pro- duire leur effet. Voilà pourquoi le Prophète disait, « La guerre, c'est la tromperie, » et qu'au nombre des proverbes des Arabes se trouve celui-ci; « La ruse est quelquefois plus utile que l'appui d'une tribu. » On voit par ce qui précède que, dans les guerres, la victoire tient D'IBN KHALDOUN. 89 ordinairement à des causes cachées, et c'est là ce qu'on désigne par le mot hasard, terme que nous avons employé plus haut. Quand le lecteur se rappellera que la victoire peut être amenée par des moyens célestes, ainsi que nous l'avons exposé, il comprendra cette parole du Prophète: « J'ai été victorieux par la terreur, pendant l'espace d'un mois de marche. » Il comprendra aussi comment le Prophète, tant qu'il vivait, battait les infidèles avec des armées peu nombreuses, P. 77. et comment les musulmans firent de même après sa mort, pendant qu'ils étaient à conquérir des royaumes. Dieu, que son nom soit exalté! voulant agir en faveur de son Prophète, répandit sur les infidèles une terreur qui pénétra dans leurs cœurs, de sorte qu'ils prirent la fuite. Ce fut là un des miracles qui signalèrent la mission du Prophète. La terreur qui entra dans les cœurs des infidèles fut la cause invisible de toutes les déroutes qu'ils essuyèrent pendant que les musulmans faisaient leurs premières conquêtes.
Tortouchi a compté au nombre des choses qui procurent Ja vic- toire l'avantage qu'aura l'un des partis d'avoir dans ses rangs un plus grand nombre de cavaliers fameux par leur bravoure qu'il ne s'en trouve du côté opposé. Ainsi, dans le cas où l'une des armées aura dix ou vingt guerriers d'une grande renommée et que l'autre n'en possédera que huit ou seize, ce sera la première qui vaincra; une majorité d'un seul suffira pour lui assurer la victoire. Cet auteur re- vient sur le même sujet à plusieurs reprises. On pourrait faire rentrer cette cause dans la catégorie des moyens visibles, si elle était réelle. Mais, pour obtenir la victoire, c'est l'esprit de corps qui est le moyen le plus eflicace et le plus important. Si deux armées sont à peu près égales en nombre et que dans l'une existe un esprit de corps général qui domine tous les autres, et que, du côté opposé, il se trouve plu- sieurs partis ayant chacun son esprit de corps particulier, l'armée animée d'un seul esprit de corps sera plus forte que faulre et aura plus de chances de la vaincre. En eflct, dans une armée où il existe plusieurs partis, l'un ne soutiendra pas l'autre; de même' que des Prolégpmtiieç. — ij. Xi 90 PROLÉGOMÈNES individus ayant des intérêts différents ne se prêtent pas un appui nniluol. Donc Tarmée composée de plusieurs partis ne pourra pas P. 78. résister à celle qui n'en forme qu'un seul. Quand le lecteur aura bien saisi notre idée, il reconnaîtra qu'elle est plus exacte que celle de Tortouchi. Cet écrivain a émis la sienne parce que, dans sa nation et dans son pays (l'Espagne), on avait perdu tout esprit de corps. On abandonnait ' à des individus ou à une troupe d'hommes nés hors du pays le soin de veiller à sa défense, de repousser l'ennemi et de l'attaquer, et l'on ne ^ se préoccupait ni de l'origine (de ces personnes) ni de l'esprit de corps. C'est là un fait que nous avons déjà signalé au commencement de ce livre ^. Au reste, si l'on admet que des choses du genre de celle que Tortouchi a mentionnée aient une influence réelle (sur le sort des batailles), elles rentre- raient dans la catégorie des causes visibles, telles que peuvent • être la force numérique d'une armée *, sa fermeté dans le combat et la bonté* de ses armes. Alors comment admettre que la cause (indiquée par Tortouchi) suffise pour procurer la victoire, puisque nous venons d'établir*" qu'aucune des causes visibles ne peut contrel)alancer les causes cachées, telles que les ruses de guerre, les tra- hisons et les terreurs paniques, qui arrivent par la volonté de Dieu.** Que le lecteur sache bien cela, il comprendra ce qui en est de cette matière. Dieu est celui qui a réglé les vicissitudfs de la nuit et du jour.
On peut assimiler au principe que la victoire dans la guerre ré- sulte non pas d'une cause visible'', mais d'une cause cachée, ce qui ' Pour (j«OwJ^, lisez (j^^^j. ne me paraît nullemeiil conforme au rai- - Pour X, lisez ^. sonnenient de l'auleur, j'ai adopté la leçon ' Cette indication est bien vague, mais du manuscrit 1) et de l'édition de Boulac, je crois qu'elle se rapporte aux derniers où le mol e^-A^ «les deux armées» est paragraphes du onzième ciiapilre de la remplacé par (ji^ «l'armée». Même troisième section. (Voy. la première partie, avec celle correction la phrase offre une page 346 de la traduction.) construction peu satisfaisante.
' Le texte imprimé signifie: « Tel, par ' Littéral, «la grande quantité. • exemple, que l'égalité de deux armées en " Variante: (Ai Usy cJsnombre, en fermeté, elc. » Comme cela ' Littéral, «naturelle.»
D'IBN KHALDOUN. 91 concerne la renommée et la réputation. Il est rare que les réputations soient bien fondées ': les hommes de toutes les classes, les rois, les savants, les saints et toutes les personnes en général qui cultivent un talent quelconque (n'ont pas toujours le caractère que la voix pu- blique leur assigne). Beaucoup d'individus jouissent d'une grande célébrité sans y avoir aucun titre; d'autres sont regardés comme mé- chants, bien qu'ils soient tout à fait le contraire, et d'autres, ayant tous les droits, tous les titres, à une grande renommée, ne l'ont pas obtenue. Dans un petit nombre de cas seulement la réputation est bien fondée et convient parfaitement au caractère de l'individu. Voici comment cela s'explique: la réputation et la renommée sont fondées sur des ouï-dire; or des renseignements de cette nature sont exposés à être altérés par la négligence de ceux qui les racontent P. 79. sans en avoir compris la portée réelle, par l'esprit de faction et de parti, par des malentendus, par l'impossibilité de reconnaître l'accord qui doit régner entre les récits et les faits quand le récit a été altéré et remanié au point que cet accord disparaît, par l'ignorance de celui qui transmet le renseignement, par le désir de gagner la faveur des grands et des hommes haut placés dans le monde, en leur adressant des éloges et des panégyriques et en donnant de la publicité à de tels récits. Tous les esprits aiment les louanges, tous les hommes recher- chent les biens du monde, la considération et les richesses; mais il y en a bien peu qui tiennent à se distinguer par de belles qualités ou à connaître ceux qui en sont doués -. Comment des récits exposés à tant de genres d'altération peuvent-ils s'accorder avec la vérité? Donc les réputations ont souvent des causes cachées et ne s'accordent pas (avec la réalité). Or tout ce qui émane d'une cause cachée s'appelle effet du hasard, ainsi que nous l'avons dit.