Au nom du Dieu miséricordieux et clément!
Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed, sur sa famille et sur ses Compagnons '!
Voici ce que dit Abd er-Rabman Ibn Mohammed Ibn Khaldouu el-Hadrauii *, le pauvre serviteur cjui sollicite la miséricorde du Sei- gneur, dont les bontés l'ont déjà comblé. Puisse Dieu le très-haut le soutenir par sa grâce!
Louanges à Dieu, qui possède la gloire et la puissance, qui tient en sa main l'empire du ciel et de la terre, qui porte les noms et les attributs les plus beaux! (Louanges) à l'Etre qui sait tout, auquel rien n'échappe de ce que manifeste la parole et de ce que cache le si- lence! (Louanges) à l'Etre tout-puissant auquel rien ne résiste, rien ne se dérobe ni dans les cieux, ni sur la terre! De cette terre il nous a formés individuellement, et il nous l'a fait habiter en corps de peu- ples et de nations; de cette terre il nous a permis de tirer facilement notre subsistance et nos portions de chaque jour. Renfermés d'abord Texte ahau, p. 1.
Texte ahau, p. 1.
' Les docteurs de la loi musulmane dé- finissent ainsi le mot Suheb (Compagnon): • Le litre de Sahch se donne h tous ceux qui, croyant déjà à la mission du Propliètc, l'ont rencontré et sont morts dans l'isla- misme. » Dans cette définition, on a préféré employer le verbe t[ui signifie rencontrer, plutôt que celui qui signifie voir, pour ne jias exclure de la catégorie des Compa- gnons quelques aveugles, tels que Abou Horeîra, Ibn 0mm Mektoum et autres. Tout musulman oriliodoxe est tenu de Prolégomënes.
montrer une profonde vénération pour les Compagnons. Lors de la mort de Moham- med, leur nombre dépassait cent quatorze mille. On conserve encore les notices bio- graphiques des plus illustres d'entre eux. Le Talkth d'Ibn el-Djouzi, manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 63 1, renferme une liste alphabétique des principaux Compagnons.
' L'adjectif ethnique El-Hadrami signi- fie membre de la tribu de Hadramaout. (Voyez l'Introduction, p. vu.)
2 PROLÉGOMÈNES dans le sein de nos mères, puis dans des maisons, nous devons à sa bonté la nourriture et l'entretien. De jour en jour le temps use notre vie; puis survient à l'improviste le terme de notre existence, tel qu'il a été inscrit dans le livre du destin. La durée et la stabilité n'appartiennent qu'à l'Eternel.
Salut et bénédiction sur notre seigneur Mohammed, le prophète arabe, dont le nom est écrit dans le Pentateuque et indiqué dans l'E- vangile • I Salut à celui pour l'enfantement duquel l'univers était en travail ^ avant que commençât la succession des samedis et des di- manches, avant l'existence de l'espace qui sépare Zohel de Béhé- mout '! Salut à celui dont la véracité a été attestée par l'araignée ' Voici les versets de la Bible par les- quels, selon les musulmans, est prédite la venue de Mohammed: t Etait (Moyses): « Dominus de Sinaï venit, et de Seir ortus • est nobis: appaniit de monte Pharan. » {Deut. xxxui, a.) Seir, la chaîne de mon- tagnes qui s'étend de la mer Morte à la mer Rôuge, est, disent-ils, la montagne où Jésus reçut du ciel le saint Évangile; Pha- ran, c'est la Mecque avec les montagnes des alentours. Oo pourrait répondre que Pharnn est le désert qui s'étend depuis le mont Sinaï jusqu'à la limite méridionale de la Palestine, celle où les Israélites pas- sèrent trente- huit ans. Le second versel est celui-ci: i Ex Sion species decoris ejus. > (Pt. XLix, a.) Selon la version syriaque, le texte hébreu signifie: • Ex Sion coronam • gloriosam Deus ostendet. > Or, disent- ils, la couronne, c'est le royaume de l'is- lamisme, et gloriosas est l'équivalent de Mohammed {laudatus). Nous lisons dans V Evangile de saint Jean (xvi, 7): « Si enim • non abieru, Paracletus non veniet ad > vos. > Les musulmans prétendent que les chrétiens ont altéré le texte de leurs livres sacrés, et que, voulant en l'aire disparaître tout ce qui annonçait la mission de Mo- hammed, ils ont substitué le mot -nrapâ- xXtjTOs a 'mepixXvrôé [inclytus, celebris), mot qui est l'équivalent d'Ahmed ( laude di- gnior); or le Coran, sourate lxi, verset 6, donne le nom d'Ahmed à Mohammed.
' Croyance fondée sur ces deux paroles de Mohammed: ^^yt o^^ (••^J '^ cj-" ^j<JjJL *Uf jj<o (>.-.i!., «Adam était en- core entre le corps et l'esprit, entre l'eau et l'argile, que j'étais déjà prophète; » (_j5y *Df ^«A:^ L» Jjt. «la première chose que Dieu créa, ce fut ma lumière.»
' C'est-à-dire, entre la partie supérieure du monde, le septième ciel, celui de la planète Saturne {Zohel) et la partie infé- rieure. Le ternie béhémoat est emprunté à la langue hébraïque, où il signiiie ani- ma/, bêle. En arabe il est employé pour désigner le poisson monstrueux qui porte sur son dos les sept terres. Dans la cos- mographie musulmane, il y a sept cieux, placés l'un au-dessus de l'autre (voyez Coron, sour. i,xv, vers. 12), et sept terres, dont six sont placées successivement au- dessous de la nôtre. Dieu chargea un ange de supporter le poids de ces terres; l'ange D'IliN KHALDOUN. 3 et la colombe '! Salut à. sa famille et à ses compagnons, qui, par leur zèle à l'aimer et à le suivre, ont acquis une gloire immortelle, et qui, pour seconder ses efforts, se tinrent réunis en un seul corps, tandis que la discorde régnait parmi leurs ennemis! Que Dieu répande sur lui et sur eux ses bénédictions tant que l'islamisme jouira de sa pros- périté et que l'inlidélité verra briser les liens fragiles de son exis- tence 1 Passons à notre sujet: l'bistoire est une de ces branches de con- naissances qui se transmettent de peuple à peuple, de nation à na- tion; qui attirent les étudiants des pays lointains, et dont l'acquisi- tion est souhaitée même du vulgaire et des gens désœuvrés; elle est recherchée k l'envi par les rois et les grands, et appréciée autant par les hommes instruits que par les ignorants.
Envisageons Phistoire dans sa forme extérieure: elle sert à retra- cer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dy- nasties, et qui ont eu pour témoins les générations passées. C'est pour elle que l'on a cultivé le style orné et employé les expressions ie lient debout sur le dos d'un taureau, ^^'; le taureau est porté par un puis- son, ca»»' (ou (jy). appelé béhémout; le poisson est soutenu par l'eau, l'eau par l'air, l'air par les léncbres. Aucun être créé ne sait ce qui soutient les ténèbres. Celte indication, prise dans In vingt-troi- sième section du Mesakk el-A hsar, ouvrage composé par Chihab ed-Dîn Ibn Fadl-AI- lali, a été reproduit par Deniîri dans son Dictionnaire zoologique, le ijlyM isLp., sous l'article yyj. Il y revient encore •ous l'article (jy. Ibn el-Ouerdi en parle aussi dans son Traité de géographie; il dit: • Les sept terres et leurs mers sont por- tées par le nun, yy, c'est-à-dire le haout, cay^ (poisson), dont le nom est béhémout. Au-dessous du poisson est placé le vent; au-dessous du vent soni placés les ténèbres; au-dessous des ténèbres, l'humi- dité; au-dessous de l'humidité, Dieu seul sait ce qu'il y a. • (Ms. arabe de la Biblio- thèque impériale, ancien fonds, n° 677, fol. 78 reclo.) Le mot béhémout signifie aussi le fond d'un puits, la profondeur d' ut\ abîme; il s'emploie quelquefois avec la signification de guerrier, héros.
' Forcé par ses ennemis de s'enfuir de la Meccjue, Mohammed, disent les légen- daires, alla se cacher, avec Abou-Bekr, dans la caverne du mont Thaur, près de la ville. Ils y étaient encore quand une colombe vint pondre ses œufs devant l'ou- verture de la grotte, et une araignée v tissa sa toile. A cette vue, les gens envoyés à leur poursuite retournèrent sur leurs pas, étant persuadés que personne n'était entré dans la caverne.
4 PROLEGOMENES figurées; c'est elle qui fait le charme des assemblées littéraires, où les amateurs se pressent en foule; c'est elle qui nous apprend à con- naître les révolutions subies par tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où l'on voit les empires fournir leur carrière; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu'à ce que l'heure du départ leur fût annoncée, et que le temps de quitter l'existence fût arrivé pour eux.
Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science histo- rique: ce sont l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance. L'histoire forme donc une branche importante de la phi- losophie et mérite d'être comptée au nombre des sciences.
Depuis l'établissement de l'islamisme, les historiens les plus dis- tingués ont embrassé dans leurs recherches tous les événements des siècles passés, afin de pouvoir les inscrire dans des volumes et les p. 3. enregistrer; mais les charlatans (de la littérature)^ y ont introduit des indications fausses, tirées de leur propre imagination, et des embel- lissements fabriqués à l'aide de traditions de faible autorité. La plu- part de leurs successeurs se sont bornés à marcher sur leurs traces et à suivre leur exemple. Ils nous ont transmis ces récils tels qu'ils les avaient entendus, et sans se mettre en peine de rechercher les causes des événements, ni de prendre en considération les circonstances qui s'y rattachaient. Jamais ils n'ont improuvé ni rejeté une narra- tion fabuleuse, car le talent de vérifier est bien rare; la vue de la critique est en général très-bornée; l'erreur et la méprise accom- pagnent l'investigation des faits et s'y tiennent par une liaison et une afiinilé étroites; l'esprit d'imitation est inné chez les hommes et reste attaché à leur nature; aussi les diverses branches des connaissances fournissent- elles une ample carrière au charlatanisme; le champ de l'ignorance offre toujours son pâturage insalubre; mais la vérité est une puissance à laquelle rien ne résiste, et le mensonge est un démon ' Le mol <o/ài'/ »ignifie/)ar«ji7c, intrat, imitateur.
DIBN KHALDOUN.
qui recule foudroyé par l'éclat de la raison. Au simple narrateur ap- partient de rapporter et de dicter les faits; mais c'est à la critique d'v fixer ses regards et de reconnaître ce qu'il peut y avoir d'authentique: c'est au savoir de nettoyer et de polir pour la critique les tablettes de la vérité.
Plusieurs écrivains ont rédigé des chroniques très-détaillées, ayant compilé et mis par écrit l'histoire générale des peuples et des dy- nasties; mais, parmi eux, il y en a peu qui jouissent d'une grande renommée, d'une haute autorité, et qui, dans leurs ouvrages, aient reproduit en entier les renseignements fournis par leurs devanciers. Le nombre de ces bons auteurs dépasse à peine celui des doigts de la main, ou des (trois) voyelles fmales qui indiquent l'influenc*; des régissants grammaticaux. Tels sont Ibn Ishac', Taberi*, El-Kelbi '. Mohammed Ibn Omar el-Ouakedi *, Seïf Ibn Omar el-Acedi *, Mas- oudi®, et d'autres hon)mes célèbres qui se sont élevés au-dessus de ' Mohammed Ibn Ishac, auteur d'iiii recueil de traditions relatives à Mohnmmed et à ses expéditions militaires [Kitab el- Meghazi), mourut à Bnghdad vers l'an 1 5o de l'hégire (767 de J. C). Ce fut d'a- près ces documents qu'Ibn Hicham rédi- gea son Sirel er-lUisoul, ouvrage trcs-im- iwrlanl, dont M. Wûstenfeld a publié dernièrement le texte entier.
' Mohammed Ibn Djerîr el-Taberi, commentateur du Coran el auteur d'une histoire très-célèbre, naquit à Amol dan» le Taberislaii et mourut à Baghdad, en l'an 3io (ga.H de J. C).
'.Abou 'i-Moiider Hicham Ibn Moham- med el-Kelbi, généalogiste et historien des anciens Arabes du désert, était natif de Koul'ii. Il composa un grand nombre de trai- tés dont nous ne connaissons que les titres. Son Djemkera, ou collection complète de généalogies, était un ouvrage Irès-eslimc. Il mourut vers l'an ao4 (819 de J. C).
* Mohammed Ibn Omar el-Ouakedi composa un grand nombre d'ouvrages. dont les plus importants traitaient des ex- péditions et conquêtes faites par les mu- sulmans après l'établissement du khalifat. Né en l'an i3o (7^7 de J. C), il passa de Médine à Baghdnd, remplit les fonctions de cadi dans cette ville, et mourut en l'an 307 (8a2-a3 de J. C).
' Seïf Ibn Omar el-Acedi et-Temîmi composa un grand ouvrage sur les con- quêtes des premiers musulmans, une his- toire des révoltes et apostasies des tribus arabes, et une histoire dn la bataille du Chameau. Taberi reproduit très-souvent les récits de cet historien dans sa grande chronique.
* Abou '1-Hacen Ali el-Masoudi, auteur des Prairies d'or [Moroudj ed-deheh), du Tenbîk et de plusieurs autres ouvrages, mourut en l'an 3^5 (gôG de J. C). Les travaux de M. de Sacy, i!b M. Quatre- 6 PROLEGOMENES la foule des auteurs ordinaires. Il est vrai que dans les écrits de Masoudi et de Ouakedi on trouve beaucoup à reprendre et à blâ- mer: chose facile à vérifier et généralement admise par les savants versés dans l'étude des traditions historiques et dont l'opinion fait autorité. Gela n'a pas empêché la plupart des historiens de donner la préférence aux récits de ces deux auteurs, de suivre leur méthode de composition et de marcher sur leurs traces. Déterminer la fausseté ou l'exactitude des renseignements est l'œuvre du critique intelligent P- 4. qui s'en rapporte toujours à la balance de son propre jugement. Les événements qui ont lieu dans la société humaine offrent des carac- tères d'une nature particulière, caractères auxquels on doit avoir égard lorsqu'on entreprend de raconter les faits ou de reproduire les récits et les documents qui concernent les temps passés.
La plupart des chroniques laissées par ces auteurs sont rédigées sur un même plan et ont pour sujet l'histoire générale des peuples, circonstance qu'il faut attribuer à l'occupation de tant de pays et de royaumes par les deux grandes dynasties musulmanes ' qui llorissaient dans les premiers siècles de l'islamisme, dynasties qui avaient poussé jusqu'aux dernières limites la faculté de faire des conquêtes ou de s'en abstenir. Quelques-uns de ces écrivains ont embrassé dans leurs récits tous les peuples et tous les empires qui existèrent avant l'é- tablissement de la vraie foi, et ont composé des traités d'histoire universelle. Tels furent Masoudi et ses imitateurs. Parmi leurs suc- cesseurs, un certain nombre abandonna cette universalité pour se renfermer dans un cercle plus étroit; renonçant à se porter jus- qu'aux points les plus éloignés dans l'exploration d'un champ si vaste, ils se bornèrent à fixer par écrit les renseignements épars qui se rattachaient aux faits qui marquaient leur époque. Chacun d'eux mère, de M. Reinaud, de M. Sprenger et volumes, texte et traduction, de» Prairies d'antres orientaliste», ont fait bien con- d'or. Le mot que nous écrivons Masoudi naitre les ouvrages de cet écrivain. M. Bar- doit se prononcer Mcssaoudi. hier de Meynard vient de publier, aux frai» ' La dynastie des Onieïades et celle de la Société asiatique, les quatre premier* des Abbacides.
D'IBN KHALDOUN. 7 traita à fond l'histoire de sou pays ou du lieu de sa naissani^e, et se contenta de raconter les événements qui concernaient sa ville et la dynastie sous laquelle il vivait. C'est ce que fil Ibn Ilaiyan', histo- riographe de l'Espagne et de la dynastie omeïade établie dans ce pays, ainsi qu'Ibn er-Rakik, l'historien de l'ifrîkiya '^ et des souverains de Cairouan.
Ceux qui ont écrit après eux ne furent que de simples imitateurs, à l'esprit lourd, à l'intelligence bornée, des gens sans jugement, qui se contentèrent de suivre en tout point le même plan que leurs de- vanciers, de se régler sur le même modèle, sans remarquer les modi- fications que la marche du temps imprime aux événements, et les changements qu'elle opère dans les usages des peuples et des nations. Ces hommes ont tiré de l'histoire des dynasties et des siècles passés une suite de récits que l'on peut regarder comme de vains simu- lacres dépourvus de substance, comme des fourreaux d'épée aux- quels ou aurait enlevé les lames, récits dont le lecteur est en droit de se méfier, parce qu'il ne peut pas savoir s'ils sont anciens (et authentiques) ou modernes (et conlrouvés). Ce qu'ils rapportent, ce sont des faits dont ils laissent ignorer les causes, des renseignements dont ils n'ont pas su apprécier la nature ni vérifier les détails. Dans leurs compositions, ils reproduisent bien exactement les récits qui courent parmi le peuple, suivant ainsi l'exemple des écrivains qui les ' Pour ^jLofc^yj! ijj', lisez (jL» (^1. * Chei les historiens arabes, le mot Abou-Merouan Haiyan Ibn Khalef, natif Ifrîkiya désire la Mauritanie orientale, de Cordoue et généralement connu sous La régence actuelle de Tunis, celle de le nom A'Ihn Haiyan, composa deux Tripoli et la province de Constantine grands ouvrages sur l'histoire de l'Es- formaient le royaume de l'Ifrîkiya, penpagne musulmane, le Moctabès, en dix dant que le reste de l'Algérie et les Etats volumes, et le it/a(i'n, en soixante. On ne marocains composaient le Maghreb. — possède en Europe qu'un seul volume du Abou-Ishac Ibn er-Rakik composa aussi Moctabès; le Malin est resté inconnu. Cet une notice généalogique des tribus berhistorien mérite bien la haute réputation bères. 11 mourut postérieurement à l'an dont il a toujours joui. Né en l'an 877 3/io (962 de J. C). (Voyez le /our/in/ oiia- (987-88 de J. C), il mourut en 469 fiçue de septembre 1 844.) (1076).
8 PROLÉGOMÈNES ont précédés dans la même carrière; mais ils n'entreprennent pas d'in- diquer les origines des nations, parce qu'ils n'ont personne capable de leur fournir ces renseignements; aussi les pages de leurs volumes P. 5. restent muettes à ce sujet. S'ils entreprennent de retracer l'histoire d'une dynastie, ils i-acontent les faits dans une narration uniforme, conservant tous les récits, vrais ou faux; mais ils ne s'occupent nulle- ment d'examiner quelle était l'origine de cette famille. Ils n'indi- quent pas les motifs qui ont amené cette dynastie à déployer son drapeau et à manifester sa puissance, ni les causes qui l'ont forcée à s'arrêter dans sa carrière. Le lecteur cherche donc en vain à recon- naître l'origine des événements, leur importance relative et les causes qui les ont produits, soit simultanément, soit successivement; il ne sait comment soulever le voile qui cache les difiTérences ou les ana- logies que ces événements peuvent présenter. C'est ce qui sera exposé complètement dans les premiers chapitres de cet ouvrage.
D'autres, qui vinrent après eux, affectèrent un excès de brièveté et se contentèrent de mentionner les noms des rois, sans rapporter les généalogies ni l'histoire de ces princes; ils y ajoutèrent seulement le nombre des années de leur règne, exprimé au moyen des chiffres appelés ghobarK C'est ce qu'a fait Ibn Rechîk^ dans son Mîzan el- Ameï^, ainsi que plusieurs autres écrivains peu dignes d'attention. Dans quelque cas que ce soit*, aucun égard n'est dû aux paroles d'une espèce d'auteurs qui, en supprimant tout ce qui pourrait être utile, ont manqué aux usages et aux règles dont l'observation est un devoir pour le véritable historien.
Après avoir lu les livres de nos écrivains et sondé les profondeurs ' Voyez la Grammaire araie de Silv. de ouvrage, l'auteur se boriif ù indiquer Sacy, a' édit. t. I, p. 91 et planche VIII. combien de jours chaque souverain avait ' Abou-Ali el-IIacen Ibn Rechîk, natif régné, de Cairouan et auteur de plusieurs ou- * Littéral. « ([u'ils changcnl de place ou vrage» philologiques, poétiques et hislo- qu'ils restent tranquilles;» expression ana- ' Haddji Kiialifa dit que, dans cet différent, peu importe. » PROLÉGOMÈNES HISTORIQUES D'IBN KHALDOUN.
TROISIEME PARTIE.
Texte amam, De la jurisprudence et de la science du partage des successions, p. i, qui en est le complément'.
La jurisprudence est la connaissance des jugements portés par Dieu à l'égard des diverses actions des êtres responsables. Ces juge- ments comportent l'idée d'obligation ou de prohibition, ou bien celle d'encouragement, ou de désapprobation, ou de permission. On les trouve dans le Livre (le Coran), dans la Sonna, et dans les indications fournies par le législateur (divin), pour les faire comprendre. On dé- signe par le terme jurisprudence les jugements (ou décisions) tirés de ces sources^. Les premiers musulmans y puisèrent leurs maximes de droit, sans toutefois s'accorder dans leurs déductions. Cela fut, du reste, inévitable: la plupart des indications (d'après lesquelles ' C'est dans le chapitre suivant que l'auteur parle du partage des successions. — ' Lit- téral. • de ces indications. > 2 PROLÉGOMÈNES ils se guidaient) avaient été énoncées verbalement et dans le langage des Arabes; or les nombreuses significations offertes par chaque mot de cette langue [et surtout dans les textes sacrés] amenèrent, entre les premiers docteurs, la diversité d'opinions que tout le monde a remarquée. D'ailleurs, comme les traditions provenant du Prophète P. 2. leur étaient arrivées par des voies plus ou moins sûres, et que les indications qu'elles renfermaient étaient souvent contradictoires, ils se virent obligés de constater la prépondérance (de celles c|u'ils de- vaient adopter); ce fut encore là une source de dissentiments. Les indications données par le Prophète «ans être énoncées oralement ^ causèrent encore des divergences d'opinion. Ajoutons que les textes (sacrés) ne suffisaient pas toujours à la solution des nouveaux cas aui continuèrent à surgir; aussi, quand il fallait résoudre une question à laquelle aucun texte de la loi ne pouvait s'appliquer, on se voyait obligé à la décider d'après un autre texte n'ayant qu'un semblant de rapport avec le cas dont il s'agissait.
Toutes ces circonstances contribuèrent à produire une grande di- versité d'opinions et durent nécessairement se présenter. De là résul- tèrent les contradictions qui existent entre les doctrines des premiers musulmans et celles des imams (grands docteurs) qui vinrent après eux. D'ailleurs les Compagnons n'étaient pas tous capables de résoudre une question de droit, et ne se chargeaient pas tous d'enseigner les principes de la loi religieuse. Ces devoirs appartenaient spécialement à ceux qui savaient par cœur le texte du Coran, qui en connaissaient les (versets) abrorjeants, les (versets) abrogés, les passages dont le sens était obscur [molechabeh), ceux dont la signification était cer- taine {mohkam), cl toutes les diverses indications fournies par ce livre, et qui, de plus, possédaient des renseignements qu'ils tenaient di- rectement du Prophète ou de ceux d'entre leurs chefs qui les avaient recueillis de sa bouche. On désigna ces personnes par le nom de lecteurs, c'est-à-dire lecteurs du livre [saint], parce qu'à celte époque ' C'est-à-dire, les indications fournies par ses gestes et par son silence.
DIBN KHALDOUN. 3 on voyait rarement chez les Arabes, peuple très-ignorant, un Iiouinie capable de lire.
Cet état de choses dura pendant les premiers temps de l'islamisme; mais lorsque les villes fondées par les musulmans furent devenues très-grandes et que l'ignorance des Arabes eut disparu par suite de leur application à l'étude du livre (saint), la pratique de la déduction analogique s'y établit d'une manière solide, et la jurisprudence, de- venue maintenant plus complète, prit la forme d'un art (qu'on prati- quait), d'une science (qu'on enseignait). Dès lors on remplaça le titre de lecteur par celui de jurisconsulte [fakîh) ou par celui de savant {ulemâ).
A partir de cette époque, la jurisprudence se partagea en deux voies (ou systèmes), dont l'une était celle des docteurs qui décidaient d'après leur propre jugement et au moyen de la déduction analo- gique '. Ceux-ci habitaient l'Irac. La seconde voie était celle des tra- ditionnistcs, habitants du Hidjaz. Les docteurs de l'Irac, ne possé- dant que peu de traditions, ainsi que nous l'avons indiqué ailleurs, P. 3. firent un grand usage de la déduction analogique et y devinrent très- habiles; aussi les nomma-t-on les gens de l'opinion. Le chef de cette école, l'imam qui l'avait fondée grâce à son influence personnelle et aux cflbrts de ses disciples, fut Abou Hanîfa. Les docteurs du Hidjaz eurent d'abord pour chef l'imam Malek Ibn Anes et ensuite l'imam Es-Chafèi.
Plus tard, un certain nombre de docteurs condamnèrent l'emploi de la déduction analogique et en abandonnèrent l'usage. Ce furent ceux qu'on désigna par le nom de Dliaherites ^. A leur avis, les sources où l'on devait puiser les articles de droit se bornaient aux textes (du ' Littéral. « celle des gens de l'opinion légorique. Ces derniers, appelés aussi het de l'analogie. • mailiens, formaient une de» branches les * Les Dliaherites [exlérienrisles) s'en le- plus avancées de la secte chiite et finirent naient à la signification littérale des textes par rejeter toutes les prescriptions posisacrés, tandis que les Bateniles (intériea- tives de l'islamisme, dont ils avaient comristes) donnaient à ces textes un sens al- mencé par affaiblir les dogmes.
4 PROLÉGOMÈNES Coran et de ia Sonna) et au consentement général (des anciens mu- sulmans). Ils rattachaient directement à un texte (sacré) les résultats les plus évidents de la déduction analytique, ainsi que les motifs (des décisions) fondés sur des textes'; « car, disaient-ils, énoncer le motif, c'est énoncer le jugement (ou conclusion) dans tous les cas ^. » Les chefs de cette école furent Dawoud Ibn Ali ^, son fils et ses disciples. Tels furent les trois systèmes de jurisprudence qui prévalaient alors chez les musulmans.
Les gens de la maison (les descendants de Mohammed et leurs par- tisans, les Chiites) eurent un système à eux, une école de jurispru- dence qui leur fut particulière. Leurs doctrines se fondaient sur les principes suivants, savoir, que plusieurs d'entre les Compagnons étaient des réprouvés et que les imams (de la secte chîïte) étaient non-seulement incapables de pécher, mais de dire une parole dont on pourrait contester l'exactitude. Ces bases (comme on le voit) sont très-faibles.
Les Kharedjites eurent aussi leur système; mais la grande majorité du peuple musulman ne s'en occupa que pour le repousser et le con- damner. On ne sait plus rien de leurs doctrines particulières *, on n'étudie plus leurs livres, on ne trouve plus aucune trace de leurs ' Littéral. • ils rapportaient au texte l'a- nalogie évidente et le motif textuel. *