SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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tif ou originaire de Herat), Soufi célèbre et docteur de l'école hanbelite, mourut l'an 48i (1088-1089 de.1. C). Son ou- vrage intitulé Menaxil es-Saîrin [lieux de tialte pour ceux qui marchent ( dans la voie de la dévotion) jouit d'une grande réputa- tion et a eu plusieurs commeninleurs.

104 PROLÉGOMÈNES p. 73. croyaient aussi à l'établissement et à la divinité de leurs imams, doc- trines ignorées des premiers (Ismaéliens).

Chacune de ces sectes puisa des notions dans les doctrines de l'autre, d'où résulta un mélange d'opinions et une assimilation de croyances. Ce fut alors que commença dans les discours des Soufis l'emploi du terme cotb (axe), servant à désigner le chef des connais- sants (initiés à la vie spirituelle). «Aussi longtemps, disent-ils, que ce personnage vit, il reste sans égal dans la connaissance (du monde spirituel), et, quand il quitte le monde pour paraître devant Dieu, il laisse en héritage, à un autre individu des gens de la connaissance, la station qu'il occupait. » Ibn Sîna [Avicenne) fait allusion à cette opinion dans un des chapitres de son Kitab el-Icharat ^ qu'il a consacrés au sou- fisme: « La majesté de la vérité (c'est-à-dire de Dieu) est trop exaltée pour servir d'abreuvoir à tous les passants; on ne doit y arriver que l'un après l'autre. » En effet, cette opinion ne s'appuie sur aucune preuve tirée de la raison ou de la loi divine; elle n'est en réalité qu'une simple figure de rhétorique. Au reste, c'est la même doctrine que professent les Rafedites au sujet de leurs imams, dont l'un, selon eux, doit hériter de l'autre. Voyez comment ces gens-là (les Soufis) se sont laissé porter par leur disposition naturelle à dérober des opinions aux Rafedites et à s'en faire des articles de foi. Ils affirment aussi l'exis- tence des abdals -, placés à la suite du cotb. Cette doctrine est iden- tique avec celle des Chîïtes au sujet des nakîbs^. Ils sont allés si loin dans celte voie, qu'après avoir posé comme règle fondamentale de leur ordre et de leur communion l'obligation de porter la guenille (ou froc qui distingue maintenant les professeurs) du soufisme, ils ont fait remonter cet usage jusqu'à Ali. C'est encore là une opinion du ' Le Kitab el-lckarat oaa't-tenbihat (li- J. C.j. La vie d'Avicenne se trouve clans vre d'indicalions et d'avertissements], Ibn Kliallikan, tome I de ma traduction, petit manuel de logfque et de métaphy- page 44o. sique composé par le célèbre Avicenne, ' Voy. la a* partie, p. 168.

même genre (que celle des Rafedites). Ali ne se distinguait pas des autres Compagnons par une doctrine particulière, ou par une règle qui l'obligeât à porter un certain genre d'habillement, ou par au- cune autre chose. Je dirai de plus qu'après le Prophète les hommes dont la vie fut la plus austère, et dont les actes de dévotion furent les plus fréqvients, étaient Abou Bekr et Omar. Aucune tradition n'a conservé le moindre trait d'un Compagnon qui se soit distingué par des pratiques rehgieuses d'un genre particulier; je dirai même de plus que tous les Compagnons étaient égaux en piété, en dévotion, en austérité de mœurs et dans la pratique du combat spirituel. Leur conduite et l'histoire de leurs actes sont la preuve de ce que j'a- p. 74. vance'. Il est vrai que les Chîïtes se sont imaginé, d'après certaines traditions qu'ils rapportent à ce sujet, qu'Ali se distinguait des autres Compagnons par ses mérites transcendants; mais, en cela, ils ne font que se conformer aux croyances hérétiques qu'on leur connaît.

[A l'époque où la secte chiite des Ismaéliens^ publia ce que nous savons' de sa doctrine au sujet de l'imamat et de ce qui s'y rapporte, les Soufis de l'Irac lui empruntèrent probablement l'idée du paral- lélisme entre Y externe (dhaher) et Yinteme (baten)*. (A l'instar des Chîïtes), qui avaient posé en principe qu'il fallait un imam pour maintenir les hommes dans la soumission à la loi divine et que cet imam devait être unique, afin de prévenir les conflits signalés par cette loi *, les Soufis enseignèrent qu'il y avait un cotb chargé, en sa qualité de chef des connaissants^ et à l'exclusion de tout autre individu, d'enseigner aux hommes la connaissance de Dieu: comme l'imam ' La conduite de la plupart des Com- la IraductioD turque. — ' Lisez ^ Lf à pngnons, el surlonl celle de leurs chefs, la place de »* L*.

prouvent directement le contraire. Parleur ' C'est-à-dire entre le sens littéral et le ambition et leur cupidité ils plongèrent les sens allégonqae des textes sacrés. musulmans dans une guerre civile, qui fut ' Voyez la i" partie, p. 89, et Coran, le salut du christianisme. sour. n, vers. a5a.

Ce passage manque dans les manus- ° C'est-à-dire de ceux qui connaissaient crils G et D, el dans l'édition de Boulac. la vérité, des initiés dans l'ordre. Il se trouve dans le manuscrit A et dans 106 PROLÉGOMÈNES était institué pour les choses externes, ils lui donnèrent un égal, dans la personne du cotb, institué pour les choses internes. Ils le nom- mèrent cotb (axe), parce qu'il était le pivot sur lequel roulait la con- naissance (de la vérité). Poussant ensuite cette espèce d'assimilation jusqu'à ses dernières limites, ils imaginèrent des abdals pour répondre aux nakîbs.]

On peut reconnaitre ces (emprunts) dans ce que les Soufis de cette classe disent du Fatemide (attendu) et dans les dissertations dont ils ont rempli leurs livres et qui ont rapport à ce sujet; opinions que les anciens Soufis n'avaient ni avancées ni repoussées. Tout cela est cer- tainement emprunté aux discours tenus par les Chîïles et les Rafedites, et aux doctrines qu'ils ont consignées dans leurs écrits. C'est Dieu qui dirige vers la vérité.

Appendice. — Je crois devoir insérer ici un extrait d'un discours tenu par un de mes professeurs, le connaissant (l'initié aux plus hautes vérités), le plus grand des ouélis (saints) de l'Espagne, Abou Mehdi Aïça Ibn ez-Zeïyat '. Il lui arrivait très-souvent de se rappeler quelques vers qu'il avait lus'^ dans le Kitab el-Macamat (livre des stations) d'El-Herouï, qui semblaient énoncer, ou peu s'en faut, Yidentité ab- solue (de Dieu avec le monde). Citons-les d'abord^: 75. • Personne n'a (réellement) confessé l'unité de l'Etre unique, attendu que tous ceux qui l'ont confessée sont des mécréants.

« La confession de l'unité faite par quiconque essaye de décrire Dieu d'après ses attributs est un acte de dualisme dont l'Ltre unique a déclaré lui-même la fausseté.

• La confession qu'il (l'homme) fait lui-même de sa propre unité, c'est là véritablement la confession de l'unité de Dieu; l'acte de celui qui tâche de le désigner (Dieu) par des attributs est un acte d'impiété. » Voici ce qu'a dit Abou Mehdi pour justifier l'auteur de ces vers: "♦■■Ce personnage m'est inconnu; El- seule variante de peu d'importance, flan» Maccari, l'historien de l'Espagne, n'en son Nefehal el-Ins. M. de Sacy les a re- parie pas. produits dans sa notice sur ce traité.

' Le mot (j* e»t de trop. (Voy. Notices et Extraits, t. XI l, p. SSa, ' Djamê a donnn ces vers, nvec une ^gi.)

DIBN KHALDOUN. 107 « Le public fut tellement choqué de l'application du terme mécréant à tous ceux qui confessaient l'unité de l'Etre unique, et du terme impie à ceux qui le désignaient par des attributs, qu'il se déchaîna contre celui qui l'avait dit et le traita de fou. Mais je dirai, moi, en me pla- çant au point de vue de cette classe de Soiifis, que la confession de l'unité signifie la négation de la réalité des choses créées, négation résultant de l'affirmation de l'existence de l'Elrc étemel', et que, (pour eux), tout ce qui existe n'est qu'un seul être réel, une seule chose dont on peut dire seulement qu'elle est*.» Abou Saïd el- Djczzar, un des principaux Soulis, avait déjà dit: « La vérité (ou Dieu), c'est la chose même qui a paru et la chose même qui est cachée. » Ils croient aussi que la pluralité qui survient dans cette vérité et l'exis- tence de la duahté (Dieu et le monde) sont, si on les compare avec les présences du sens^, comme des ombres, des échos et des images réfléchies dans un miroir *. Ils ajoutent qu'en faisant une recherche suivie à ce sujet, on reconnaîtra que tout ce qui n'est pas l'Etre éter- nel lui-même est le néant. «Telle, disent-ils, est l'idée exprimée par cette parole: Dieu était, et rien n'était avec lai; et il est maintenant ce qu'il était auparavant. » Us retrouvent aussi cette même idée dans la parole de Lebîd '", dont le Prophète reconnut la vérité: ■ Certes, di- sait ce poêle, toute chose, à l'exception de Dieu, n'est que néant. » « D'ailleurs, disent-ils, celui qui confesse l'unité de Dieu et le dé- signe par des attributs déclare, par ce fait même, qu'il y a un être unique'' ayant un commencement et qu'il est lui-même cet être; ( il montre aussi ) qu'il y a une confession de l'unité ayant un com- mencement, c'est-à-dire son propre acte (de la confesser), et qu'il y ' Littéral, «la négation de lu réalité de son sens intérieur. (Voy. ci-devant, (aîn) delà nouveauté par l'anirmation de p. 99.)

la réalité de l'Éternel. • ' ^ 'Il faut lire, dans ce passage, ^y^^j à * Le terme employé ici estjuil- (Voy. la place de ^fi-j, i/* à la place de A, et le Maimonide de M. Munk, vol. I, p. a4i.) J>!)uiJl à la place de JùLàJl.

' Le terme présence du sens sert à dé- ' Poète célèbre et auteur d'une des sept signer ces manifestations de la divinité, Moallacas.

108 PROLÉGOMÈNES a un être unique ^ et éternel, c'est-à-dire l'Etre qu'il doit adorer^. » Or nous venons de dire que la confession de l'unité est la négation de la réalité des choses créées, et cependant nous trouvons ici cette réalité positivement affirmée et même déclarée multiple; nous y voyons la confession de l'unité repoussée; la déclaration est donc mensongère. C'est comme le cas de deux individus qui se trouve- P. 76. raient dans la même maison et dont l'un dirait à l'autre: « Il n'y a personne dans la maison excepté toi. >- A ceci l'autre n'aurait besoin de répondre que par sa présence même, ce qui équivaudrait à ces paroles: » Cela n'est pas vrai, à moins que tu n'y sois pas. » « Quelques investigateurs minutieux ont dit que la proposition Dieu créa le temps implique une contradiction, parce que la création du temps a dû précéder le temps, et cependant cette création est un acte et n'» pu se faire que dans le temps. (A cela on a répondu qu') il fallait s'énoncer ainsi ', à cause de la difficulté avec laquelle le langage se prête à l'expression des vérités (abstraites), et de son impuissance de les énoncer et de les faire comprendre. Donc, si l'on reconnaît que l'être déclaré unique est véritablement unique et que tout ce qui n'est pas lui est néant, la confession de l'unité est réelle. Cette idée se retrouve dans une maxime énoncée par les Soufis, à savoir que Dieu seul connaît Dieu. Aucun blâme ne peut donc s'attacher à celui qui confesse l'unité de la vérité (c'est-à-dire de Dieu) pen- dant que les traces et les vestiges (du monde matériel) restent encore imprimés (sur son esprit); mais son acte rentre dans la catégorie des (actes qui ont donné lieu à cette maxime): Les bonnes actions des hommes vertueux sont les mauvaises actions des hommes qui se trouvent rapproches [de Dieu). En effet, cet acte est une conséquence néces- saire de la contrainte et de la servitude (que cet homme souffre dans ' Pour <>ai.^, lisez o>»^j, correction ragraphe entier est omis dans l'édition de autorisée par les manuscrits C et D. Doulac.

corrections sont autorisées par le manus- avec les manuscrits C et D, et la Iraduc-; crit C et par la traduction turque. Le pa- lion turque.

DIBN KHALDOUN. 109 le monde matériel) et de r(idée d') appariemcnt^ (dont il n'a pas encore pu se délivrer). Mais, pour celui qui est monté jusqu'à la sta- tion de l'union et qui a la connaissance du grade auquel il est parvenu, (une telle confession n'est pas permise, car elle) porterait atteinte à son droit (de se trouver dans ce grade). En effet, (celte idée d'ap- pariement) est une illusion résultant nécessairement de la servitude (dans laquelle cet homme se trouve encore, illusion) que la vue (du monde spirituel) fait disparaître, et qui, étant une nouveauté (une chose ayant un commencement), est une souillure dont l'âme n'est purifiée que par (sa présence dans la station de) Yunion. De ces diverses classes (de Soufis), ceux chez lesquels cette doctrine est la plus enracinée, ce sont les partisans deYidentitc absolue. De quelque façon qu'on envisage leurs opinions à ce sujet, on verra que tout roule sur un point, savoir: que, pour obtenir la connaissance (de Dieu), il faut parvenir jusqu'à l'Etre unique. Le poëte ne prononça ces vers (p. 1 06) que pour encourager (les hommes), pour les avertir et pour leur faire sentir qu'il y avait une station très-élevée dans la ([uelle ïappariemcnt disparaissait et la confession de l'unité absolue se faisait, non pas en discours et en paroles, mais en réalité. Qu'on ad- mette cela et l'on aura l'esprit tranquille (au sujet de ces vers); celui à qui la vérité de ce principe inspire des doutes peut se rassurer en pensant à cette parole (du Prophète): J'étais son ouïe et savuc"^. Donc, quand on comprend les idées, on ne doit pas chicaner sur les termes qui s'emploient pour les exprimer. Tout ce (que renferment ces vers) sert uniquement à constater qu'il y a au-dessus de la phase (d'exis- tence dans laquelle nous sommes) une chose ineffable, inexprimable. P. 77. Les indications que je viens de donner suffiront; chercher à pénétrer plus avant dans le sujet, ce serait plonger dans les ténèbres; et c'est ce qui a donné lieu à tant de dissertations que l'on connaît. » — Ici finit ' En arabe f-^^fÀi. Ce terme signifie, ' C'est-à-dire « Dieu entendait par mes dans le langage des Sonlis, que Dieu et oreilles et voyait par mes yeux. » A la place le monde font la paire. Il désigne donc de c>»j '•JjAj, on lit dans les manuscrits une espèce de dualisme. ca>-*.Ç. ce qui signifie la même chose.

110 PROLEGOMENES le discours du cheikh Abou Mehdi. Je l'ai extrait du traité que le vizir Ibn el-Khatîb ' composa sur l'amour (de Dieu?) et qu'il intitula: Et- iaarîf bil-mohabb cs-cherif (moyen qui fait connaître le noble bien- aimé). Je l'avais entendu plusieurs fois de la bouche du cheikh lui- même; mais, ne l'ayant pas vu depuis longtemps, il m'a semblé que ce livre devait conserver plus exactement que ma mémoire les paroles de ce savant docteur.

Un grand nombre de légistes et de casuistes se sont appliqués à réfuter les Soufis modernes, qui professent ces doctrines et d'autres opinions du même genre. Ils comprennent dans une même condamna- tion tout ce que les Soufis ont appris pendant qu'ils se livraient aux pratiques de leur ordre. Il est cependant certain qu'une discussion avec les Soufis doit porter sur plusieurs points. En effet, leurs disserta- tions roulent sur quatre sujets: i" le combat spirituel, les goâts et les extases qui leur surviennent, le compte qu'ils font rendre ^ à leur âme au sujet de ses actes, afin de se procurer ces goûts, qui devien- nent enfin une station de laquelle ils peuvent monter à une autre, ainsi que nous l'avons dit; 2° le dégagement (du voile des sens), les vérités (ou êtres) qui s'aperçoivent dans le monde invisible, telles que les attributs divins, le trône, le siège, les anges, la révélation, le prophétisme, l'âme (universelle), les natures réelles de chaque être visible ou invisible et l'ordre dans lequel les choses émanent de celui qui leur donne l'existence et l'être; 3° les actes d'autorité (exercés par certains hommes) sur les divers mondes et sur les êtres au moyen de grâces que Dieu leur a accordées; 4° les expressions qu'on est porté à prendre dans leur sens littéral et qui ont été employées par plusieurs de leurs grands docteurs, expressions qui, dans la termino- logie de l'ordre, sont désignées par le terme chalehat (paroles en l'air), el qui, prises à la lettre, ne donneraient pas des idées vraies de leurs P. 7«. pensées. Il y en a qu'on a blâmées, d'autres qu'on a acceptées et d'autres qu'on a expliquées par une interprétation allégorique.

' Celui-ci est le personnage dont notre auteur parle si souvent dans son autobiogra- phie. — ' Pour ïjyJ^, lisez fc«-«.lrf..

Quant à ce qu'ils disent de leurs combats spirituels, de leurs sta- tions, des goûts et des extases qui en sont le fruit, de leur usage de faire rendre compte à leur âme de la négligence qu elle aurait mon- trée pour les actes qui sont les causes (de ces goals et extases), tout cela est d'une vérité incontestable: les goûts qu'ils y ressentent sont réels et c'est dans la réalisation de ces goûls que consiste la suprême félicité. Leurs récits au sujet des faveurs (divines) accordées à leurs confrères (et qui leur permettaient d'opérer des prodiges), les rensei- gnements que ceux-ci ont donnés relativement aux êtres du monde invisible, les actes d'autorité qu'ils exercent sur les choses qui exis- tent, tout cela est parfaitement vrai et personne n'a le droit de le nier. Si quelques légistes ont été portés à condamner ces récits, c'est un tort qu'ils ont eu. Le célèbre docteur acharite Abou Isbac el-Isfe- raïni ' avait objecté à la réalité (des prodiges opérés par les bommes saints) que ces prodiges pouvaient être confondus avec des miracles (et l'on sait que. le don des miracles n'appartient qu'aux prophètes). Mais quelques docteurs sonnites, investigateurs zélés de la vérité, ont fait observer que le miracle peut toujours se distinguer du prodige par le tahaddi, c'est-à-dire la déclaration qu'un miracle exacte- ment conforme à ce qu'on annonce va avoir lieu *. Ils ajoutent: « il n'est pas possible qu'un miracle ait lieu à la suite dune annonce faite par un imposteur; car la raison nous dit qu'un miracle démontre une vérité, vu qu'il possède en lui-même la qualité de confirmer la vé- rité. Or, si un miracle avait lieu à la suite d'une annonce faite par un imposteur, cette qualité essentielle serait changée dans son opposé, ce qui est absurde'. D'ailleurs, la réalité des faits atteste que des prodiges en grand nombre ont été opérés (par des saints); ce serait donc un acte de présomption que de les nier. Tout le monde sait que ' Voy. la i" partie, p. 191. p. 192, 1. 1 i de la Iraduction. J'aurais dû L'explication du mot (jo^' se trouve écrire: * les qualités essentielles da miracle dans la i" partie, p. 190 et suiv. seraient changées en leurs contraires. » Le Ceci fait voir que, dans la première mot ^r^\ est employé là pour «yAli partie, les mots (j-àJI tyli-o ont été mal L»ij, c'est-à-dire l'individualité du mi- rendus par les attribitts de l'dme. (Voy. racle, le miracle mime.

112 PROLEGOMENES 112 PROLEGOMENES les Compagnons en ont fait beaucoup, ainsi que plusieurs autres mu- sulmans des premiers temps. Ce que les Soufis disent au sujet du dégagement, de la communication des vérités qui se trouvent dans les mondes supérieurs, de l'ordre dans lequel a eu lieu l'émanation des êtres, la plupart de ces renseignements rentrent dans la catégorie des (choses obscures qui se désignent par le terme) motechabeh ^; car c'est, de leur propre aveu, une (chose spirituelle) dont on ne peut juger que par le sens interne; or, celui qui n'a pas l'usage de ce sens est dans l'impossibilité de comprendre les goûts au moyen des- quels ils aperçoivent ces mystères. D'ailleurs, les locutions dont ils se servent ne suffisent pas pour rendre ce qu'ils veulent exprimer, p. 79. parce qu'elles n'ont été instituées que pour représenter des idées usuelles, dont la plus grande partie provenait des objets perçus par les sens extérieurs.

11 ne faut donc pas se formaliser des expressions dont ils se servent en parlant de ces matières; il faut passer là-dessus sans s'y arrêter, ainsi que cela se fait pour les termes obscurs [moicchabéh] des textes sacrés. Celui qui a obtenu de Dieu la faveur de comprendre une par- tie de ces termes en leur assignant un sens qui soit conforme à la lettre de la loi (peut dire): « Quelle noble jouissance que celle-là! » Quanta certaines expressions dont ils se sont servis, et qui (prises à la lettre) donneraient des idées fausses, je veux parler des termes qu'ils désignent eux-mêmes par le mot chatehat (paroles en l'air), et dont l'emploi leur est vivement reproché par les docteurs de la loi, je dirai que, pour être équitable à l'égard des Soufis, il faut se rap- peler qu'ils sont des gens dont l'esprit est souvent absent du monde sensible et se laisse dominer parles sentiments surnaturels qui vien- nent se présenter à leurs cœurs. Aussi parlent-ils de ces communi- cations dans des termes qu'ils n'avaient pas l'intention d'employer. A celui qui a l'esprit absent on n'adresse pas la parole, et celui qui subit une force majeure n'est pas responsable. Le Soufi qui s'est DIBN KHALDOUN.

113 fait connaître par son mérite et par son zèle à suivre (tes bons exemples peut laisser échapper de ces expressions; mais,) en pareil cas, on doit dire que ses intentions étaient bonnes. (11 faut aussi se rappeler) combien il est difficile de parler êiextases, puisqu'il n'existe pas de termes faits exprès pour les dépeindre. Voyez l'em- barras d'Abou Yezîd el-Baslauii ' et de ses confrères ( quand ils essayaient d'exprimer leurs sensations). Le Soufi dont le mérite n'est pas généralement connu est digne de blâme s'il laisse échapper des expressions de cette nature, car nous ne possédons pas assez de renseignements sur son compte pour pouvoir donner à ses paroles une interprétation favorable. Le Souli qui se sert de telles expressions pendant qu'il a l'esprit présent dans le monde des sens et qu'il n'est plus sous l'influence d'un de ses étals extatiques, mérite aussi d'être blâmé. i Ce fut probablement pour cette raison que les légistes et les chefs de Tordre des Soufis^ autorisèrent, par une décision juridique, l'ap- plication de la peine de mort à El-Halladj, (illuminé) qui s'élait per- mis des expressions (insolites)' pendant qu'il avait l'esprit présent et qu'il était parfaitement maître de lui-même.

Les anciens SouGs, ceux dont les noms figurent dans la lUçata (d'El- Cocheïri), ces fanaux de la foi, dont nous avons déjà parlé, ne recher- chaient jamais le dégagement des voiles (des sens) ni aucune autre perception de ce genre. Leur seule pensée était de suivre les bons exemples et de s'y conformer autant que cela leur était possible. Celui d'entre eux à qui (une de ces manifestations "surnaturelles) ar- rivait, s'en détournait aussitôt et n'y faisait plus attention. A vrai dire, ' Soufi célèbre qui mourut en 261 (874-875 de J. C). Ibn KhuHikan lui a consacré un article dans son diclioiinaire biographique. (Voy. ma traduction de cet ouvrage, vol. I, p. 66a.)

' Les manuscrits C el D et l'édition de Doulac portent JLJ^.<i-X_l I, à la place de Proicgomènes. ^- m.

' Ki-Halladj fut mis à mort l'an Sog (gaa de J. C). Une de ses paroles était: Je suis la vérité, c'est-à-dire, je suis Dieu. Il disait aussi: Quand tu me vois, tu te vois, et quand ta le vois, tu nous vois. On trouvera l'iiisloire de son procès dans la traduction d'Ibn Khallikan, volume I. p. 4a3.

i5 114 PROLÉGOMÈNES ils fuyaient tous (cette espèce de faveurs) et les regardaient comme P. 80. des tentations et des obstacles (à leur progrès dans la vie spirituelle). (Pour eux), de telles perceptions de l'âme n'étaient que des choses créées, des choses non éternelles a priori; ils croyaient que la per- ceptivité humaine était incapable de les embrasser toutes, que ia connaissance possédée par Dieu était infinie, que ce qu'il a créé est immense et que sa loi (révélée) suffit pour nous diriger. Aussi ne par- laient-ils jamais des perceptions (spirituelles) qu'ils avaient obtenues; ils défendaient même de les examiner, et ne permettaient à aucun de leurs confrères qui aurait vu écarter les voiles de s'y arrêter pour y regarder, « Tenez-vous-en, disaient-ils, aux règles de l'ordre, en imi- tant et en suivant (les bons exemples), ainsi que vous le faisiez avant d'avoir assisté à Yécarlement et pendant que vous étiez dans le monde des sens. » Voilà comment doit se conduire celui qui aspire (à la sain- teté). C'est par le concours de Dieu qu'on réussitK La science de l'inlerprélalion des songes.

L'interprétation des songes est une des sciences qui se rattachent . à la loi et qui prirent naissance dans l'islamisme. Elle parut à l'époque où l'on avait ramené les diverses connaissances à une classification artificielle et scientifique, et qu'on commençait à composer des livres sur ces matières. 11 est vrai que les songes et l'art de les interpréter existaient chez les hommes des temps anciens, de même que chez ceux qui vécurent dans les siècles postérieurs; mais, bien que cet art se pratiquât avant (l'islamisme) dans quelques sectes et chez quelques peuples, il ^ ne nous est pas parvenu, parce que, depuis lors, on s'en ' Je lis (jpjii *il[) avec le» manuscrits des doutes; et Ibn Khaldoiin, qui avait C et D, l'édition de Boulac et la traduc- des idées bien arrêtées au sujet du sou- lion turque. L'édition de Paris donne la lisme et qui croyait aux perceptions re- leçon du manuscrit A, laquelle signifie: cueillies dans le monde invisible, nepou- Dieu connaît la vérité de la chose. Mais cette vail terminer son chapitre sur ce sujet expression ne s'emploie qu'en pariant des par une phrase de ce caractère, choses au sujet desquelles on enlrelienl " C'est-à-dire l'ancien système.

D'IBN KHALDOUN. 115