SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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Pour comprendre cela, il faut savoir que les jugements qu'on cherche à se former sont de plusieurs espèces^: les uns sont certains par leur nature, et les autres sont des opinions plus ou moins pro- bables. On peut donc envisager le syllogisme (sous deux points de vue: d'abord) dans ses rapports avec le problème dont il doit donner la solution, et alors on examine quelles sont les prémisses qu'il doit avoir dans ce cas, et voir si la réponse qu'on cherche appartient à la catégorie de la science ou à celle de la spéculation; ou bien on le considère, non pas dans les rapports qu'il peut avoir avec* un cer- tain problème, mais dans le mode de formation qui lui est particu- lier. Dans le premier cas, on dit du syllogisme qu'il s'envisage sous le point de vue de la matière, c'est-à-dire de la matière qui donne nais- sance au résultat qu'on cherche, résultat qui peut être, soit une certi- tude, soit une opinion. Dans le second cas, on dit que le syllogisme .s'envisage sous le point de vue de Ïa forme et sous celui de la ma- nière de sa construction en général.

Voilà pourquoi les livres de la logique (VOrganon) sont huit en nombre. Le premier traite des genres supérieurs, genres au-dessus desquels il n'y en a point d'autre, et que l'on parvient à connaître en écartant les (formes des) choses sensibles qui se trouvent dans l'entendement. Ce hvre a pour titre Kitab el-Macoulat (le livre des prédicaments ou catégories). Le second a pour sujet les jugements af- firmés et leurs espèces. Il se nomme Kitab el-Eîbara (livre de l'ex- pression, hermeneia). Le troisième traite du syllogisme (kïas) en gêné- * rai et du mode de sa formation. Il s'appelle Kitab el-Kïas (livre de ' L'auleuraurail dû écrire quatre, mais ' 11 me seiùble que l'auteur aurait dû il a lenu compte de VIsagoge. C'est proba- écrire de deux espèces.

blemenl par mégarde qu'il a compté huit ' " faulinsérrr. entre les mois ^Uxc J(!

livres seulement dans le Kitab el-Fass: ety^.-iL-, le passa |,»e suivant: ^sl o-^) l'analogie ou premiers analytiques). Il est le dernier de ceux dans les- quels la logique s'envisage quant à sa forme. Le quatrième est le Kitab el-Borhan (livre de la démonstration, \es derniers analytiques). Il traite du syllogisme qui produit la certitude, montre pourquoi les pré- misses du syllogisme doivent être des vérités certaines, et fait con- naître d'une manière spéciale les autres conditions dont l'observance est de rigueur quand on veut arriver à la certitude. Ces conditions y sont nettement indiquées: ainsi, par exemple, les prémisses doivent être (des vérités) essentielles et premières. Dans ce même livre, il est question des connaissances et des définitions. Selon les anciens (phi- losophes), ces matières y ont été traitées spécialement parce qu'elles (les prémisses) s'emploient pour obtenir la certitude, et cela dépend de la conformité de la définition avec la chose définie, conformité qu'aucune autre condition ne saurait remplacer. Le cinquième livre s'intitule Kitab el-Djedl (livre de la controverse, les topiques). Il in- dique le genre de raisonnement qui sert à détruire les propositions captieuses, à réduire au silence l'adversaire et à faire connaître les arguments probables dont on peut faire usage. Pour mener à ce but, le même livre spécifie quelques autres conditions indispensables. Il indique aussi les lieux d'où celui qui s'engage dans une discussion doit tirer ses arguments, en désignant le lien qui réunit les deux ex- trêmes du problème qu'il s'agit de résoudre, lien qui s'appelle le terme moyen. On trouve dans ce même traité ce qui regarde la con- version des propositions. Le sixième livre est intitulé Kitab es-Sofista (livre du sophisme, réfutation des sophistes). Le sophisme est l'argu- ment dont on se sert pour démontrer ce qui est contraire à la vérité et pour tromper son adversaire; il est mauvais quant à son but et à son objet, et, si on l'a pris pour le sujet d'un traité, cela a été uni- quement pour faire voir ce que c'est que le raisonnement sophistique et pour empêcher l'auditeur de donner dans ce piège. Le septième livre est le Kitab el-Kliatâba (livre de l'allocution, la rhétorique). 11 in- dique le (genre de) raisonnement que l'on doit employer dans le but de passionner son auditoire et de l'entraîner à faire ce qu'on veut ob- 154 PROLEGOMENES tenir de lui. Il fait aussi connaître les formes du discours qu'il faut lui tenir pour cet objet. Le huitième livre est le Kitab es-Chïar (livre de la poésie, ia. poétique). Il montre le procédé analogique qui fait trouver des comparaisons et des similitudes servant, d'une manière P. 115. spéciale, à porter les hommes vers une chose ou à les en éloigner; il indique aussi les raisonnements qui s'y emploient et qui se tirent de l'imagination. Voilà les huit livres de logique reconnus par les anciens.

Plus tard, quand on eut ramené cet art à un système régulier et bien ordonné, les philosophes^ d'entre les Grecs sentirent la nécessité d'un ouvrage traitant des universaux, au moyen desquels on acquiert la connaissance des formes qui correspondent aux choses (littéral. « aux quiddilés ») du dehors, ou bien aux parties de ces choses, ou bien à leurs accidents. Il y a cinq universaux: le genre, l'espèce, la différence^, la propriété et l'accident général. Pour réparer cette omis- sion, ils composèrent (c'est-à-dire Porphyre composa) un traité spé- cial qui devait servir d'introduction à cette branche de science. Ce fut ainsi que le nombre des livres (qui forment YOrganon) se trouva porté à neuf On les traduisit (en arabe) quand l'islamisme était déjà établi, et les philosophes musulmans entreprirent d'en faire des com- mentaires et des abrégés. C'est ce que firent El-Farâbi, Ibn Sîna ( Avi- cenne) et, plus tard, Ibn Rochd (Averroès), philosophe espagnol. Le Kitab es-Cliefa d'ibn Sîna renferme l'exposition complète des sept sciences philosophiques^.

Les savants d'une époque plus moderne changèrent le système conventionnel de la logique, en ajoutant à la partie qui renferme l'exposition des cinq universaux les fruits qui en dérivent, c'est-à- dire le traité sur les définitions et les descriptions^, traité qu'ils ' Pour »LêJCi!, lisez *UXâ,. étaient les sept sciences philosophiques.

' Jelis J-oàIL ï-_yJtj avecleinanuscril (Voy. ci-devant, page laS.)

C et la traduction turque et tous les trai- * Selon les logiciens arabes, on désigne té» de logique. une chose par le genre t't la différence les ' Notre auteur a déjà indiqué quelles plus proches, ou par la différence la plus DIBN KHALDOUN.

155 détachèrent ilu Livre de la Démonstration. Ils supprimèrent le Livre des Prédicaments pour la raison que ce traité n'est pas spécialement con- sacré aux problèmes de la logique et qu'il ne les aborde que par hasard. Ils insérèrent dans le Livre de l'Expression le traité de la con- version des propositions, bien que, chez les anciens, il fit partie du Livre de la Controverse. Cela eut lieu pour la raison que ce traité est, à quelques égards, une suite du livre qui a pour sujet les ju- gements. Ensuite ils envisagèrent le syllogisme sous un point do vue général, comme moyen (pratique) d'obtenir la solution des pro- blèmes, et abandonnèrent l'usage de le considérer quant à sa ma- tière (c'est-à-dire comme une simple théorie). Aussi laissèrent-ils de côté cinq livres: ceux de la Démonstration, de la Controverse, de ï Al- locution, de la Poétique et du Sophisme. Quelques-uns d'entre eux ont F. n.^ pris connaissance de ces livres, mais d'une manière très-superficielle; (et nous pouvons dire qu'en général) ils les ont négliges au point qu'ils semblent en avoir ignoré l'existence. Ces traités forment ce- pendant une partie importante et fondamentale de la logique.

Plus tard, (les docteurs) commencèrent à discourir très-longue- ment sur les ouvrages de cette classe, et, dans leurs dissertations prohxes et diffuses, ils envisagèrent cet art, non pas comme l'ins- trument au moyen duquel on obtient des connaissances, mais comme une science sui generis. Le premier qui entra dans cette voie fut Fakhr ed-Dîn Ibn el-Khatîb; le docteur Afdal ed-Dîn el-Kboundji^ suivit son exemple dans plusieurs écrits qui font aujourd'hui autorité chez les Orientaux. Son -Kechf elAsrar (secrets dévoilés) est un ouvrage proche, «oil seule, soit jointe au genre le plus éloigné, ou par le genre le plus proche joint à une propriété, ou par une pro- priété, soit seule, soit jointe à un genre éloigné. La définition (_>jo«J' de la pre- mière classe s'appelle définition parfaite i>Â auII; celle de la deuxième classe, défini- tion imparfaite ^asUJl ixil; celle de la troisième classe, descriptior parfaite tw Jl ^wJl, et celle de la quatrième classe, ^J! joSUJl, description imparfaite.

' Abou Abd Allah Mohammed Ihn Na- maouar el-Khoundji, docteur chaféite et grand cadi d'Egypte, remplit les fonctions de professeur au collège Salehiva et com- posa plusieurs ouvrages sur la logique. 11 mourut en 6Aa (i245de J. C.)ou en 649, selon Haddji Khalifa.

156 PROLÉGOMÈNES 156 PROLÉGOMÈNES très-étendu, et son abrégé du Moudjez (ou compendium de la logique d'Avicenne) est bon comme livre d'enseignement. Son abrégé du Djo- mel^, remplissant quatre feuillets et embrassant le système entier de la logique et les principes de cet art, continue jusqu'à nos jours à ser- vir de manuel aux étudiants et à leur être d'un grand secours. L'é- tude des livres des anciens et de leurs méthodes fut alors abandonnée; ce fut comme si ces ouvrages n'avaient jamais existé, et cependant ils renfermaient tous les fruits et toutes les connaissances utiles que la logique peut fournir. C'est là une remarque que nous avons faite plus haut. Au reste, Dieu dirige vers la vérité.

Les anciens musulmans" et les premiers docteurs scolastiques désapprouvèrent hautement l'étude de la logique et la condamnèrent avec une sévérité extrême; ils la prohibèrent comme dangereuse et défendirent à qui que ce fût d'apprendre cet art ou de l'enseigner. Mais leurs successeuis, à partir d'El-Ghazzali et de l'imam Ibn el- Khatîb, se relâchèrent un peu de cette rigueur, et dès lors on s'y ap- pliqua avec ardeur. Un petit nombre de docteurs continue toutefois à pencher vers l'opinion des anciens, à montrer de la répugnance pour la logique et à la repousser de la manière la plus formelle. Nous allons exposer les motifs qui portaient les uns à favoriser cette étude, et les autres à la désapprouver, et nous ferons ainsi connaître les résultais auxquels ont abouti les doctrines professées par les sa- vants (des deux classes). P. ii4. Les théologiens qui inventèrent la scolastique, ayant eu pour but de défendre les dogmes de la foi par l'emploi de preuves intellec- tuelles, adoptèrent pour bases de leur méthode un certain nombre d'arguments d'un caractère tout particulier, et les consignèrent dans ' Je suis porté à croire qu'il faut lire dans le teite arabe e^^v^ à la place de yo^ el traduire; « Son abrégé, le Djomel. » (Voy. le Dictionnaire bibliograpbique de Haddji Khalifa, tome II, p. 6 j3 et tome VI, P- 399.)

' Ce paragrapbe el les paragraphes sui- vants portent en tête le mot Jl-aJ section, tant dans le manuscrit A que dans la tra- duction turque, et sont précédés parle mot is'tjoLs renseignement utile, dans le manuscrit C. Ils ne sont pas dans l'édition de Boulac.

D'IBN RIIALDOUN.

157 leurs livres. Ainsi, pour démontrer la nouveauté (ou non-éternité, aparté ante) du monde, ils affirmèrent l'existence des accidents et leur nou- veauté; ils déclarèrent qu'aucun corps n'en était dépourvu, et en ti- rèrent cette conséquence, savoir, que ce qui n'est pas dépourvu de nouveautés (ou d'accidents non-éternels) est lui-même nouveau (non- éternel). Us mirent en avant l'argument de \ empêchement mutuel pour démontrer l'unité de Dieu'; ils se servirent des quatre liens qui at- tachent Y absent au présent "^ pour démontrer l'éternité des attributs.

Leurs livres renferment plusieurs autres arguments de cette na- ture. Voulant ensuite appuyer leurs raisonnements sur une base solide, ils dressèrent un système de principes qui devait leur servir de fondement et d'introduction. Ils affirmèrent, par exemple, la réa- lité de la substance simple (des atomes), l'instantanéité du temps (c'est- à-dire que les temps se composent d'une série d'instants), et l'exis- tence du vide'. Ils rejetèrent (l'opinion que) la nature (formait une loi immuable) et (celle de) la liaison intelligible des guiddités entre elles (niant ainsi la causalité). Ils déclarèrent que l'accident ne dure pas deux instants de temps (mais qu'il est créé de nouveau à chaque instant par la puissance toujours active de Dieu), et enseignaient que l'état, envisagé comme une qualité propre à tout ce qui existe, n'est ni existant ' Voyez ci-devant, page Sa.

' Les Acliarites enseignaient que Dieu était savant au moyen d'un savoir, puissant au moyen d'une puissance et voulant au moyen d'une volonté qui lui étaient pro- pres. Les anciens docteurs de celte école employaient, pour démontrer ce principe, plusieurs arguments dont l'un était de juger de ce qui était absent ou invisible, par ce qui était présent, ou visible. Ils disaient, selon l'auteur du Mewakef, édi- tion de Leipsick, p. l"i, que la cause, la définition et la condition du présent s'ap- pliquent sans différence aucune à Val)sent; car il est certain que la cause qui rend savant un êlre présent, c'est le savoir, et qu'il en est de même pour l'être absent; que la définition qui constate qu'un être est savant s'applique également à l'être présent et à l'être absent, et que la condi- tion qui assure la certitude de l'origine d'un homme présent, c'est la certitude de la racine d'où il sort, et cela est également vrai pour l'homme qui est absent. — Nous avons ici, il me semble, trois des liens dont parle Ibn Khaldoun; quant au quatrième, je ne l'ai pas trouvé.

' Voyez le Guide des Egarés de Mai- monide, édition de M. Munk, vol. I, p. 376 et suiv.

158 PROLEGOMENES ni non existant^. C'était sur ces principes et sur quelques autres qu'ils fondaient les arguments spéciaux dont ils se servaient.

Cette doctrine était déjà établie quand le cheïkh Abou '1-Hacen (el- Achari) et le cadi Abou Bekr (ei-Bakillani) et l'ostad (ou maître) Abou Ishac (el-Isferaïni) enseignèrent que les arguments servant à prouver les dogmes étaient inverses (rétroactifs), c'est-à-dire que, si on les déclarait nuls, on admettait la nullité de ce qu'ils devaient démontrer. Aussi le cadi Abou Bekr regarda-t-il ces arguments comme tout aussi sacrés que les dogmes mêmes, et déclara-t-il qu'en les attaquant on attaquait les dogmes dont ils formaient la base.

Si nous examinons, toutefois, la logique, nous voyons que cet art roule entièrement sur le principe de la liaison intelligible (c'est- à-dire que l'intelligence aperçoit d'une manière évidente qu'il y a liaison réelle entre la cause et l'effet) et sur celui de la réalité de l'universel naturel du dehors (lesuniversaux objectifs), auquel doit cor- respondre l'universel (subjectif) qui est dans l'entendement et qui se partage en cinq parties bien connues, savoir: le genre, l'espèce, la différence, la propriété et l'accident général. Mais les théologiens scolastiques regardaient cela comme faux et enseignaient que l'vmi- ' Le lertne états s'employait par certains Motazeliles et par quelques docteurs de l'école acliarile pour désigner Irs univer- .saux. «Ces docteurs admettaient, sinon comme êtres réels, du moins comme êtres possibles ou en puissance, certains types universels des choses créées. Ces types offrent quelque analogie avec les idées de Platon; mai-t les docteurs musulmans, ne pouvant admettre l'existence d'êtres réels entre le Créateur et les individus créés, leur attribuent une condilicn inter- médiaire entre la réalité et la non-réalité. Cet état possible, mais qu'il faut bien se garder de confondre avec la Itylé d'Aris- tole, est désigné par le mot hal, qui si- gnifie condition, étui ou circonstance. Ils appliquaient aussi leur théorie aux attri- buts divins en général, en disant que ces attributs ne sont ni l'essence de Dieu, ni quelque chose en dehors de son essence: ce sont des conditions ou des états qu'on ne reconnaît qu'avec l'essence qu'ils ser- vent n qualifier, mais qui, considérés en eux-mêmes, ne sont ni existants ni non existants et dont on ne peut dire qu'on les connaît ni qu'on les ignore. « — {Mé- lanqcs de ptiitosophie juive et arabe par M. Munk, p.,^27. Voy. aussi le Guide des Etjuvés, vol. I, p. 375 et suiv. ) La défini- tion qu'ils donnent des universaux et qu'lbii Khaldoun reproduit ici est longue- ment expliquée dans le Dictionary of tech- nicul terms, p. 4et".

D'IBN KHALDOUN. 150 vcrsel et l'essentiel étaient de simples concepts', n'ayant rien qui leur correspondît en dehors de l'entendement; ou bien, disaient-ils, ce sont des états-. La dernière opinion était celle des scolasliques qui admettaient la doctrine des états. De cette manière se trouvaient anéantis les cinq universaux, les définitions dont ils sont les bases, les dix catégories et l'accident essentiel. Cela entraînait la nullité des propositions nécessaires et essentielles (les axiomes ou premiers prin- cipes), celles dont les caractères sont spécifiés, selon les logiciens, dans le Livre de la Démonstration (les derniers analytiques). La cause intelligible^ disparaissait aussi, ce qui ôtait toute valeur au Livre de la Démonstration et amenait la disparition des lieux qui forment le sujet principal du Livre de la Controverse (les topiques), et dans les- quels on cherche le moyen qui sert à réunir les deux extrêmes du syl- logisme. Ainsi rien ne restait (de la logique), excepté le syllogisme formel (l'enthymèrae). D'entre les définitions (disparut) celle qui est également vraie pour tous les individus de la (catégorie) définie; définition qui, n'étant ni trop générale ni trop restreinte, n'admet pas des individus étrangers à cette catégorie et n'en exclut aucune qui y appartienne. C'est la définition que les grammairiens appellent réunion et empêchement, et que les scolastiques désignent par le terme généralisation et conversion'^. De cette façon on renversait toutes les colonnes de la logique.

Littéral. • des considérations de l'en- sion signifie que ce qui est vrai de la chose tendement. » définie doit être également vrai de la défi- * Voy. la note de la page précédente. nition de cette chose. Dans le premier cas, ' La cause intelligible est celle dont c'est l'accord de la déhnition avec la chose une chose a besoin pour exister. définie, et dans le second, c'est l'accord * Notre auteur n'a pas rapporté exacte- de la chose définie avec sa définition. — ment ces termes techniques qui, du reste. En attribuant au verbe X» le sens de gé- sont employés également par les logiciens néraliser, je suis l'autorité du commenta- et par les grammairiens. Le terme jént'ni/i- teur des Séances de Harîri, p. tfY' I. 8 et sation et empêchement indique que ce qui lo de l'édition de M. de Sacy. Ibn Kha|- est affirmé par la définition doit être iden- doun l'emploie aussi dans ce sens; voy. tique avec ce que la chose définie donne Prolégomènes, texte arabe, t. I, p. 35ii, à entendre, et le terme réunion et conter- I. 3.

160 PROLÉGOMÈNES 160 PROLÉGOMÈNES Si (au contraire) nous admettons ces principes avec ies logiciens, nous anéantissons une grande partie des principes que les scolas- tiques adoptèrent pour servir d'introduction à leurs doctrines, et cela amènerait nécessairement la ruine des preuves^ au moyen des- quelles ils cherchèrent à démontrer la vérité des dogmes, ainsi que nous l'avons déjà dit. Aussi, les anciens scolastiques condamnèrent- ils absolument l'étude de la logique et déclarèrent que l'emploi de cet art était, soit une hérésie, soit un acte d'infidélilé, selon le genre de preuve que l'on détruisait par son moyen.

Les scolastiques plus modernes, à partir d'El-Ghazzali, (chan- gèrent d'opinion); ayant consenti à reconnaître que les preuves des dogmes n'étaient pas inverses, et que la nullité de la preuve n'en- traînait pas celle de la chose prouvée, s'étant aussi convaincus que P. 116. les logiciens avaient raison en ce qui regarde la liaison intelligible, l'existence des catégories ^ naturelles et l'existence des universaux en dehors de l'entendement, ils déclarèrent que la logique n'était pas contraire aux dogmes de l'islamisme, bien qu'elle n'admît pas certaines preuves qui avaient servi à démontrer ces dogmes. Ils al- lèrent même plus loin et trouvèrent des arguments pour détruire un grand nombre des principes qui formaient la base de la scolastique (ancienne). Aussi finirent-ils par nier l'existence de la substance simple (les atomes) et du vide, et par admettre la durée de l'acci- dent, etc. Pour remplacer les principes qu'on avait employés (jus- qu'alors) dans le but de prouver la vérité des dogmes, ils en adoptèrent d'autres dont ils avaient reconnu l'exactitude par la spéculation et par le raisonnement. Ils déclarèrent même qu'en faisant ainsi ils ne por- taient aucune atteinte aux dogmes orthodoxes. El-Ghazzali professait la nouvelle doctrine, et ses disciples, jusqu'à nos jours, ne l'ont pas abandonnée.

Quand le lecteur aura considéré ce que nous venons d'exposer, il pourra distinguer à quelles sources les hommes savants (dans cette D'IBN KHALDOUN. 161 partie) ont puisé leurs doctrines et de quels lieux ils les ont tirées. Dieu est le guide dont le concours mène à la vérité.

La physique.

La physique est une science qui a pour objet le corps en tant qu'il éprouve du mouvement et du repos. Elle examine les corps célestes, les corps élémentaires et leurs produits, tels que l'homme, l'animal (irrationnel), le végétal, le minéral, ce qui se produit dans le sol en fa^t de sources et de tremblements de terre, ce qui a lieu dans le ciel en fait de nuages, de vapeurs, de tonnerre, d'éclairs et d'ouragans, etc. Elle s'emploie aussi pour faire reconnaître l'agent qui donne le mouvement aux corps, agent identique avec l'àme dans ses diverses espèces, savoir: l'âme humaine, l'ùme animale et l'âme végétale.

Les livres composés sur cette matière par Aristote se trouvent entre les mains du public, ayant été traduits (en arabe) sous le règne d'El-Mamoun et à la même époque que les autres traités sur les sciences philosophiques (des Grecs). (Les musulmans) composèrent ensuite des livres sur le même plan, [à l'aide d'éclaircissements et P. 117. d'explications (qu'ils avaient recueillis)]', et celui d'entre eux qui traita ce sujet de la manière la plus complète futibn Sîna (Avi- cenne). Nous avons dit qu'il avait réuni, dans son Kitab es-Chefa, les sept sciences philosophiques. H dressa ensuite (deux) sommaires du même ouvrage, l'un intitulé Kitab cn-Nedja, et l'autre Kitab el-Icharat (livre des indications). Il paraît y avoir eu pour but de combattre la plupart des doctrines émises par Aristote et de faire valoir ses pro- pres opinions. Ibn Rochd (Averroès, suivit une autre marche; il) abrégea les traités d'Aristote et les commenta sans se mettre en op- position avec lui. On composa ensuite beaucoup d'ouvrages sur ce sujet; mais ceux dont nous venons de parler sont jusqu'à présent ' Ce passage manque dans les manuscrits C et D et dans l'éditicHi de Boulac. Prolégomènes. — m. 31 162 PROLÉGOMÈNES les mieux connus et les plus estimés. En Orient, on étudie surtout le Kitab el-Icharat d'Ibn Sîna, traité sur lequel Yimam Ibn el-Khatîb a composé un bon commentaire. Nous avons d'autres commentaires sur le même ouvrage, dont l'un a pour auteur El-Amedi, et l'autre Nasîr ed-Dln el-Tousi surnommé El-Khodja et natif d'Irac. Cet au- teur eut des discussions avec Vimam sur plusieurs questions qui se présentaient (dans Ylcharat) et l'emporta sur son adversaire par l'am- pleur de ses vues et la profondeur de ses investigations.

La médecine. • La médecine. • Celte science a pour objet le corps humain, sous le point de vue de la maladie et de la santé. Ceux qui la cultivent ont pour but de préserver la santé et de guérir les maladies au moyen de remèdes et d'aliments; mais ils doivent connaître auparavant les maladies parti- culières à chaque membre du corps, les causes de ces maladies et les remèdes qu'il convient d'employer pour chacune d'elles. Pour juger d'un remède, il faut en connaître le tempérament et les vertus; pour connaître une maladie, il faut en juger d'après les indices offerts par la couleur de la peau, par la surabondance des humeurs et par le bat- tement du pouls, symptômes qui font reconnaître que la maladie est arrivée à sa maturité et qu'elle est susceptible ou non suscep- tible d'un traitement thérapeutique. Dans le traitement qu'on emploie P. ii8. alors', on lâche de seconder les forces de la nature; car la nature préside aux deux états, celui de la santé et celui de la maladie; aussi le médecin doit-il l'imiter et la seconder autant qu'il le faut^, en ayant égard à la nature do la maladie qu'il doit traiter, à la saison (de l'an- née) et à l'âge (du malade).

La science qui embra.sse tout cela s'appelle la médecine. On a cependant composé des traités concernant les (maladies spéciales à certains) organes du corps, et fait ainsi, pour chaque organe, une ' Pour tilijo, liseï tiUjJ avec les manuscrits G et D et l'édition de Boulac. — " Lit- téral. « à un certain degré. » D'IBN KHALDOUN. 163 science à part. Cela est arrivé pour l'œil, pour ses maladies et pour les collyres. On a ajouté à' celte science la connaissance des fondions des membres, c'est-à-dire du but pour lequel chaque membre du corps a été formé '. Bien que ces connaissances soient en dehors de l'objet de la médecine, on les a regardées comme formant un com- plément et une suite de cette science.

[Galien a composé sur cette matière un ouvrage très- important et très-instructifs]; ce grand maître de l'art laissa des livres sur la médecine qui ont été traduits (en arabe). II fut contemporain, dit- on, de Jésus, sur lequel soit le salul'! et mourut en Sicile, pendant qu'il parcourait le monde, après avoir quitte volontairement son pays natal. Ses écrits sur la médecine ont servi de manuel à tous les médecins venus après lui. Il y eut, parmi les musulmans, des méde- cins d'un talent hors ligne, tels qu'Er-Razi*, El-Madjouci*, Ibn Sîna (Avicenne) et autres. L'Espagne a produit un grand nombre de mé- decins, dont le plus illustre fut Ibn Zcbr**. De nos jours, la médecine a beaucoup décliné dans les villes musulmanes, ce qui paraît avoir eu pour cause le déclin de la civilisation; car c'est un art produit par les exigences du luxe et de la vie sédentaire.