SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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Les âmes humaines, bien qu'elles forment une unité quant à l'espèce, se distinguent les unes des autres par leurs qualités individuelles. On peut donc les classer par catégories ayant chacune son caractère spé- cial et devant à une organisation naturelle et primitive les qualités qui la distinguent. Dans la classe des prophètes, les âmes ont la fa- culté de pouvoir [se dégager de la spiritualité humaine \ afin d'en- trer dans la spiritualité angélique et de devenir ange pendant l'instant passager que dure cet état de dégagement. Voilà en quoi consiste la révélation, ainsi que nous l'avons indiqué en son lieu^. L'âme qui se P. 126. trouve dans cet état possède la faculté de] participer aux connais- sances propres à Dieu^, de converser avec les^nges, et d'obtenir, par une conséquence nécessaire, le pouvoir d'exercer une certaine influence sur les êtres créés. Chez les magiciens, l'âme a pour caractère distinctif la faculté d'influer sur ces êtres et d'attirer en bas la spiritualité des astres afin de s'en servir pour l'accomplissement de ses desseins. Cette influence s'exerce soit par une puissance appartenant à l'âme *, soit par une puissance satanique; tandis que, chez les prophètes, elle dérive du Seigneur et se distingue par son caractère divin. Quant aux gens qui pratiquent la divination, leurs âmes ont, de même, un caractère spécial, celui de connaître les choses du monde invisible au moyen d'une puissance satanique. Ainsi chacune de ces classes a sa marque distinct ive.

Les âmes de ceux qui pratiquent la magie peuvent se ranger en trois classes: la première comprend celles qui exercent une inl'Espagne n'avait pas produit de «avants aussi dislingaés. Parmi les plus marquants, nous pouvons indiquer Ibn es-Semh (mort à Grenade i'an iao, loag de J. C), ibn es-Saffar, Ez-Zehraouï ( Abou '1-Hukam), El-Kirmani et Ibn Khaldoun Abou Moslem Omar.» (Ms. arabe de ta Biblioth. impér. «oppl. n' 673, fol. 1 83 vV ) El-Kifti n'a fait que copier Ibn Abi Osaïbiya, et, chose re- marquable, ni l'un ni l'autre ne parle des ouvrages composés par Maslema sur la ma- gie et sur l'alcbimie.

' Le passage mis entre parenthèses manque dans l'é<iition de Boulac et dans les manuscrits C et D.

' Voy. la 1" partie, p. aoa.

' Littéral, «aux connaissances seigneu- riales (rabbâniya); » ce qui paraît signifier: aux connaissances du degré le plus élevé.

D'IBN KHALDOUN. 175 D'IBN KHALDOUN. 175 flueDce par la sevile application de la pensée, sans avoir recours à aucun iustrument ni à aucun secours (extérieur). C'est là ce que les philosophes désignent par le terme magie. Les àraies de la seconde classe agissent au moyen des secours qu'elles tirent du tempérament des sphères célestes et des éléments, ou hien au moyen des pro- priétés des nombres; cela s'appelle l'art talisman ((fuc; il occupe un degré inférieur à celui de la magie. Les âmes de la troisième classe exercent une influence sur les facultés de l'imagination: l'homme qui possède ce talent s'adresse à l'imagination du spectateur, et, agis- sant sur elle jusqu'à un certain point, lui fournit des idées fantastiques, des images et des formes ayant toutes quelque rapport avec le projet qu'il a en vue. Ensuite il fait descendre ces notions de l'imagination aux organes des sens, et cela au moyen de l'influence que son âme exerce sur ces (organes). Le résultat en est que les spectateurs voient ces formes paraître en dehors d'eux, bien qu'elles n'y soient pas. On raconte qu'un magicien faisait paraître des jardins, des ruisseaux et des kiosques dans un endroit où il n'en existait pas. Les philosophes désignent cette branche de l'art par les noms de prestige et de fan- tasmagorie.

Les qualités distinctives que nous venons d'énumérer existent vir- tuellement chez les magiciens, de même que toute faculté humaine existe virtuellement dans chaque homme; mais, pour les mettre en activité, il faut avoir recours à des exercices préparatoires. Dans P. n?. la magie, ces exercices' se bornent à diriger la pensée vers les sphères, les astres, les mqndes supérieurs et les démons, en leur donnant diverses marques de vénération, d'adoration, de soumission et d'humiliation. Cette direction de l'esprit vers un objet qui n'est pas Dieu, ces marques d'adoration qu'on donne à cet objet, sont des actes d'infidélité. Pratiquer la magie est donc un acte d'infidélité, car l'infidélité est une des matières, un des moyens que cet art met en œuvre.

Pour <U.i.L)^^, lise» *^^.)} avec les manuscrits C et D et l'édition de Bouiac.

176" PROLEGOMENES D'après ce que nous venons d'exposer on comprendra une ques- tion que les casuisles ont souvent agitée: « La peine de mort infligée à un magicien est-elle la conséquence de l'infidélité qui précède l'acte de magie, ou bien de la conduite perverse qu'il a tenue et du mal qui en est résulté pour les êtres? » Car le magicien commet égale- ment ces deux crimes. Une autre question a suscité une diversité d'opinions chez les casuistes, savoir, la réalité de la magie. On sait que cet art, tel que les personnes des deux premières classes l'exercent, a une existence réelle et extrinsèque, tandis que celle de la troisième classe est sans réalité. Or quelques docteurs, ayant regardé aux deux premières classes seulement, ont admis la réalité de la magie; d'autres, n'ayant observé que la troisième classe, ont été d'avis que cet art n'était qu'une illusion. Dans le fond, ils avaient tous raison, puisque la différence de leurs opinions provenait d'un ' malentendu; ils n'avaient pas bien reconnu les caractères distinclifs de chaque classe. Nous assurons le lecteur que les hommes les plus intelligents n'ont jamais eu le moindre doute relativement à l'existence de la magie. Ils ont remarqué les effets qu'elle produit et que nous avons indiqués. D'ailleurs, il en est question dans le Coran (sour. ii, vers. 96), où Dieu parle en ces termes: Mais les démons furent in- fidèles: ils enseignèrent aux hommes la magie et ce gui avait été révélé aux deux anges de Babel, Ilarout et Maroul. Ceux-ci n'instruisent per- sonne sans dire: • Certes, nous sommes ici pour te tenter; ne sois donc pas infidèle. » On apprend d'eux les moyens de mettre la désunion entre P. u8. la femme et son mari, mais ils sont incapables de nuire à personne sans la permission de Dieu. Nous lisons aussi dans le 5a/a7i que le Prophète avait été ensorcelé au point de s'imaginer qu'il faisait ce qu'en réalité il ne faisait pas. Pour le fasciner ainsi on avait mis un charme dans un peigne, dans un flocon de laine et dans une spathe de dattier, et on l'avait caché dans le puits de Derouan (à Médine). Dieu envoya alors au Prophète les deux sourates préservatrices (la cxiii'' et la cxiv*), ' Je lis JX» ^jA avec les manuscrils C et D et l'édition de Boulac.

DIBN KHALDOUN. 177 avec le verset: Et contre la méchanceté des [sorcières) qui soajflent sur des nœuds. — « II prononça cette formule, dit Aïcha, sur chacun des nœuds qui avaient servi à l'ensorceler, et chaque nœud se défit aus- sitôt de lui-même. • La pratique de la magie était très-répandue chez les Chaldéens de la race nabatéenne et chez les Assyriens, peuples qui formaient la population de Babel. Le Coran en parle souvent, ainsi que l'histoire. Lors de la mission de Moïse, la magie jouissait d'un grand crédit à Babel et en Egypte; aussi les miracles opérés par ce prophète étaient- ils du même genre que ceux, dont les magiciens s'attribuaient la fa- culté et dont ils s'occupaient à l'envi. Les lierbi (anciens temples) de la haute Egypte oÉFrent encore des traces de cet art et fournissent de nombreux témoignages de son existence. Nous avons vu, de nos pro- pres yeux, un de ces individus fabriquer l'image d'une personne qu'il voulait ensorceler. (Ces images se composent) de choses dont les qualités ont un certain rapport avec les intentions et les projets de l'opérateur et qui représentent symboliquement, et dans le but d'u- nir et de désunir, les noms et les qualités de celui qui doit être sa victime. Le magicien prononce ensuite quelques paroles sur l'image qu'il vient de poser (devant lui), et qui oflFre la représentation réelle ou symbolique de la personne qu'il veut ensorceler; puis il souille et lance hors de sa bouche une portion de salive qui s'y était ramassée et fait vibrer en même temps les organes qui servent à énoncer les lettres de cette formule malfaisante; alors il tend au-dessus de cette image symbohque^ une corde qu'il a apprêtée pour cet objet, et y met un nœud, pour signifier^ (^"'^ ^g't avec) résolution et persis- tance, qu'il fait un pacte avec le démon qui était son associé dans l'opération, au moment où il crachait, et pour montrer qu'il agit P. 1 29. avec l'intention bien arrêtée de consolider le charme. A ces procédés' * Les manuscrits C et D et l'édition de ' Littéral, t présageant. • Cette dernière leçon me parait inadmis- vons-nous lire aaàII «l'intention.» sible.

Prolégomènes. — iii. a3 178 PROLÉGOMÈNES et à ces paroles malfaisantes est attaché un mauvais esprit qui, enve- loppé de salive, sort de la bouche de l'opérateur. Plusieurs mauvais esprits en descendent alors, et le résultat en est que le magicien fait tomber sur sa victime le mal qu'il lui souhaite '.

Nous avons vu une personne qui pratiquait la magie, et qui n'avait qu'à diriger son doigt vers un habit ou une peau et marmotter quel- ques paroles, pour que cet objet se déchirât en morceaux. S'il fai- sait le même signe à des moutons dans un champ, leurs ventres cre- vaient à l'instant et les intestins tombaient par terre. On m'a raconté qu'il y a maintenant dans l'Inde des gens qui n'ont qu'à désigner un homme avec le doigt pour lui enlever le cœur; cet homme tombe mort, on ouvre le corps pour y chercher le cœur; mais il a disparu. Ils font le même geste en regardant une grenade; on ouvre ensuite le fruit et l'on n'y trouve pas un seul grain. Nous avons entendu dire aussi que, dans ie pays des Noirs et dans celui des Turcs, il y a des enchanteurs qui obligent les nuages à verser leurs pluies sur tel en- droit qu'on veut.

Disons encore que la pratique de l'art talismanique nous a fait reconnaître les vertus merveilleuses des nombres amiables'^ (ou sympa- thiques). Ces nombres sont J; et Osj,, dont le premier est deax cent vingt et le second deux cent quatre-vingt-quatre^. On les nomme amiables parce que les parties aliquotes de l'un, c'est-à-dire la moitié, le quart, ie sixième, le cinquième, etc. étant additionnées, donnent une somme égale à l'autre nombre*. Les personnes qui s'occupent des talismans ' La description que notre auteur donne de ce procédé magique est faite dune manière très -confuse et paraît renfermer plusieurs termes techniques, propres à l'art. J'ai tâché de la rendre aussi littéralement que possible.

' Littéral. « qui s'entr'aiment. » ' On sait que les Arabes représentent quelquefois les nombres par des lettres de l'alphabet. Dans un de leurs systèmes, celui qu'on a suivi ici, la lettre ^ vaut aoo, (^ vaut 20, (_» 80 el 3 4- * Les parties aliquotes de 220 sont 1 10, 55, 44. 22, 20, 11, 10, 5, 4, 2 et 1. La somme de ces nombres est 284. Les parties aliquotes de 284 sont: i42, 7», 4, 2 et I. Ces nombres additionnés don- nent 220. Tbabet Ibn Corra fut le pre- mier qui signala cette propriété de certains nombres; Descartes en a parlé et Euler y D'IBN KHALDOUN.

179 assurent que ces nombres ont une influence (particulière, celle) d'éta- blir une union et une amitié étroite entre deux individus. Pour cela, on dresse un tbème pour chaque individu, l'un sous l'ascendant de Vénus, pendant que celte planète est dans sa maison ' ou dans son<?xa/- P. i3o. talion"^ et qu'elle présente à la lune un aspect d'amour et de bien- veillance. Dans le second thèn)e, l'ascendant doit être dans le septième (de l'ascendant) du premier individu'. Sur chacun de ces thèmes on inscrit un des nombres déjà indiqués, mais en attribuant le nombre le plus fort* à la personne dont on cherche à gagner l'amitié, c'est- à-dire à l'objet aimé. Je ne sais si, par le nombre le plus fort on veut désigner celui qui énonce la plus grande quantité ou celui qui ren- ferme le plus de parties (aliquoles). Il en résultera une liaison si étroite entre les deux personnes qu'on ne saurait les détacher l'une de l'autre. L'auteur du Gliaïa et autres grands maîtres en cet art déclarent que cela '^ s'est vu confirmer par l'expérience.

Le sceau du lion, autrement appelé le sceau du caillou, produit le même effet. Pour le fabriquer, on dessine sur un moule (ou coin fait avec) du hind asbâ ^ la figure d'un lion qui dresse la queue et qui mord sur un caillou de manière à le casser en deux morceaux; un serpent glisse d'entre ses jambes de devant et se retourne, la gueule béante, vers la bouche du lion; sur le dos du quadrupède on met la a consacré uu traité spécial dans son re- cueil intitulé Opuscula variiargumenti, t. II. M. Woepcke a abordé le même sujet dans le Journal asiatique d 'oclobre-uovembre 1 85a. ' Vénus a deux maisons, l'une située dans le signe du Taureau, et l'autre dans celui de la Balance.

Vénus est dans son exaltation et jouit de toute son influence quand elle est dans le vingt-septième degré du Ptùsson.

L'ascendant est le premier signe à partir de l'horizon oriental; son septième est le signe qui est alors à l'horizon occi- dental, son dixième est celui qui est au zénith et son quatrième celui qui est au nadir.

* Il f^ul remplacer Ju^L par JL^ifLi. Cette correction est justifiée par la con- cordance grammaticale, par les manus- crits C et D, et par l'édition de Boulac.

' Pour jLs lisez «Jlï.

' Le mot hind s'emploie dans le dia- lecte arabe marocain pour désigner l'acier. Le mot asbâ signifie doigt. Je ne sais à quelle substance les alchimistes ont donné le nom de hind asbâ. Il désigne peut-être l'espèce d'acier indien qui, dans le com- merce, s'appelle wootz.

23.

figure d'un scorpion qui rampe. Pour fabriquer ce talisman, on at- tend que le soleil soit entré dans la première ou dans la troisième face^ du (signe du) Lion, el que les deux grands luminaires se trouvent en bonne disposition et soient dépourvus de toute influence sinistre. Quand le moment favorable se présente, on frappe (avec ce coin) un (flan d')or gros comme un mithcal^ ou même d'une moindre dimen- sion; on plonge (ensuite cette pièce) dans de l'eau de rose saturée avec du safran, (puis) on (la) retire (après l'avoir enveloppée) dans un chiffon de soie jaune. Selon les gens du métier, celui qui tient ^ ce talisman (dans la main) acquiert sur l'esprit du prince qu'il sert une influence sans bornes, s'empare de son affection et l'assujettit à sa volonté; les princes acquièrent, par le même moyen, une influence énorme sur leurs sujets. Il est fait mention de ce talisman dans le Ghaïa et dans d'autres ouvrages qui traitent de ces matières. L'exac- titude du fait est, du reste, constatée par l'expérience.

Il en est de même de Y amulette * sextuple qui se rapporte spéciale- ment au soleil. Voici ce qu'en disent les maîtres de l'art talismanique: • On le dresse au moment où le soleil, arrivé dans son exaltation^, est dépourvu de toute influence nuisible, et que la lune, dépourvue aussi de toute mauvaise influence, est dans un ascendant roydi, où l'on remarque que le seigneur du dixième^ regarde le seigneur de l'ascendant avec un aspect d'amour et de bienveillance. (C'est le moment) où les ' Les astrologues partagent chaque signe du zodiaque en trois faces, de dix degrés chacune. Les trente-six faces sont assignées, chacune, à une des planètes, ou au soleil, ou à la lune.

' Le mithcal d'or peut valoir de huit à douze francs.

' Je lis *XL«I à la place de «X!L«Il. Les manuscrits C et D et l'édition de Boulac donnent la bonne leçon.

' Le mot ^J3j « ouifk, » que je rends ici par amulette, désigne plus particulière- ment ces tableaux numériques qui s'appellent carrés magiques. Chacune des sept planètes avait son ouijli particulier. Le Chems eZ-A/aare/'d'El-Bouni fournil un grand nombre d'indications sur cette ma- tière el sur les procédés de la magie.

' Le soleil est dans son exaltation quand il entre dans le dix-neuvième degré du Bélier. Les équivalents français des termes astrologiques employés dans ce cha- pitre m'ont été fournis par l'ouvrage inti- tulé l'Usage des Ephémérides par Villon, a vol. petit in-8°, Paris, i6a4.

' Voyez page 179, note 3.

nobles indicaliom, celles qui concernent les nativités royales, sont exactes. Qu'il (l'amulette) soit plongé dans de l'eau parfumée et en- levé dans un chilïbn de soie jaune. » — « Cet amulette, disent-ils, in- flue sur les courtisans d'un souverain, sur ses serviteurs et sur ceux qui ont des rapports avec lui. » Il y a beaucoup d'autres charmes de ce genre. Le Kitab el-Ghaïa de Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîti en offre le recueil le plus complet: il indique les amulettes de toutes les espèces et discute les divers pro- blèmes qui s'y rattachent. Nous avons entendu dire que l'imam Fakhr ed-Dîn Ibn el-Khatîb composa, sur ce sujet, un ouvrage qu'il intitida Es-Sirr el-Mcktoum (le secret caché). Ce volume, que nous n'avons jamais pu rencontrer, est, dit-on, d'un emploi général en Orient, chez les gens qui.s'occupent de talismans. On croit que l'imam n'était pas très-habile dans cet art; mais il est possible qu'on se trompe.

On trouve dans le Maghreb une classe de gens qui se livrent aux pratiques de la magie et que l'on désigne par le non» de baadjin (cre- veurs). Nous avons déjà mentionné que, pour déchirer un habit ou une peau, ils n'ont qu'à les désigner avec le doigt. Ils crèvent de la même manière le ventre des moutons. Il y a, de nos jours, un de ces hommes; on l'appelle El-BaadJ, parce qu'il emploie ordinairement la magie dans le but de tuer le bétail. 11 cherche ainsi à se faire craindre, afin d'obtenir des propriétaires une part du produit de leurs trou- peaux. Ceux qui lui font des cadeaux se gardent bien d'en parler pour ne pas encourir la sévérité du magistrat. J'ai rencontré plusiem-s de ces sorciers; j'ai été témoin de leurs méfaits et je tiens d'eux-mêmes P. i3j. qu'ils donnent à leur pensée une direction particulière et se livrent à des exercices d'un genre spécial \ tels que des invocations impies et des tentatives pour associer à leur œuvre la spiritualité des génies et des astres. Ils étudient un livre qui traite de leur métier et qui porte le titre dH El-Khanzeriya (porcinarium)^. Au moyen de ces exercices ' La leçon jùa^Lj^ ne vaut rien; il faut ' Je ne relève pas les nombreuses valire *^^;ij avec les manuscrits C et D, l'é- riantes offertes par ce titre dans les divers dition de Boulac et la traduction turque. manuscrits; et je me borne à suivre la 182 PROLEGOMENES et de la direction qu'ils donnent à leur pensée, ils parviennent à faire les actes dont nous venons de parler. Leur pouvoir ne s'étend pas sur l'homme libre, mais il atteint les effets mobiliers, les bestiaux et les esclaves. Ils désignent ces objets par l'expression les choses pour les- quelles l'argent a cours, c'est-à-dire les diverses espèces de propriétés qui peuvent se vendre et s'acheter. Je tiens ces renseignements de quelques-uns de ceux que j'ai interrogés. Leurs actes sont manifestes et réels; en ayant vu un grand nombre, je ne conserve pas le moindre doute à cet égard. Voilà pour ce qui regarde la magie, les talismans et leur influence sur les choses de ce monde.

Les philosophes distinguent la magie de l'art talismanique, tout en affirmant que (les effets de l'un et de l'autre) sont également des impressions produites par l'àme humaine. Pour démontrer que la faculté de faire ces impressions existe dans les âmes, ils font observer que l'àme agit d'une manière surnaturelle, et sans l'emploi d'aucun moyen matériel, sur le corps qui la renferme. « Et de plus, disent- ils, la nature de ces impressions dépend de l'état de l'âme; tantôt, c'est la chaleur qui se produit dans le corps par suite d'un accès de joie et de gaieté; tantôt, c'est la formation de certaines pensées dans l'esprit, ainsi que cela arrive par fopération de la faculté qui forme des opinions. Ainsi l'homme qui se promène sur le haut d'un mur ou d'une montagne escarpée tombera bien certainement si l'opinion que ce malheur va lui arriver prend chez lui une certaine force. Aussi voyons-nous beaucoup de gens se livrer à des exercices périlleux, P. i33. afin de s'habituer au danger et de se garantir contre l'influence de l'imagination. On les voit marcher sur le haut d'un mur ou sur le bord d'un précipice sans crainte de tomber. H y a donc là une impression faite par l'âme qui, en subissant l'influence de la faculté qui forme les opinions, s'est figuré l'idée de tomber. Or, puisque l'âme peut agir de cette manière sur le corps auquel elle est jointe, et cela sans employer des moyens matériels et naturels, il est permis de croire leçon de l'édilion de Paris, et de la tra- diqué ce trailé dan» son dictionnaire biblio- duction turque. Haddji Khalifa n'a pas in- graphique.

D'IBN KHALDOUN. 183 qu'elle exerce une influence semblable sur d'autres corps que le sien. En efl"et, le rapport de l'âme à tous les corps, en ce qui regarde ce genre d'impression, est un et le même\ car elle n'est pas iixée et scellée dans son propre corps (de manière à ne pas s'en détacher). Donc elle peut agir sur les autres corps. » Voici, selon les philosophes, comment la magie se distingue de l'art talismanique: le magicien n'a pas besoin, dans ses opérations, d'un secours (extérieur), tandis que le talismaniste est obligé de se faire aider par les spiritualités des astres, les vertus occultes des nombres, les qualités essentielles des êtres et les positions de la sphère céleste, qui, selon les astrologues, exercent des influences sur le monde des éléments. » Dans la magie, disent-ils encore, c'est un es- prit qui s'unit à un autre, et dans l'art talismanique, c'est un esprit qui s'unit à un corps. » Par ces mots, ils donnent à entendre que les natures supérieures et célestes se lient avec les natures inférieures. Les natures supérieures, ce sont les spiritualités des astres; aussi, les personnes qui composent des talismans ont-elles ordinairement re- cours aux pratiques de l'astrologie.

Les mêmes philosophes enseignent que l'art de la magie ne s'jcquiert pas; au contraire, disent-ils, le magicien est créé avec une disposition spéciale pour l'exercice de ce genre d'influence. « Voici, ajoutent-ils, comment un miracle opéré par un prophète peut se distinguer d'un effet de magie: chez le prophète, la puissance divine excite dans l'âme la faculté de faire (sur les êtres) une impression miraculeuse; P. i34. il est donc aidé, dans cette opération, par l'esprit de Dieu. Le magi- cien, au contraire, agit de lui-même, par la puissance de sa propre âme, et, dans certains cas, avec le secours des démons. Il y a donc entre ces deux (classes d'hommes) une différence intelligible, réelle et essentielle. » De notre côté, nous indiquerons comment on peut distinguer entre un prophète et un magicien au moyen de signes extérieurs. Un mi- racle ne peut s'opérer que par un homme de bien et dans une bonne ' Pour «J^^fj, lisez tsjcxlj.

184 PROLÉGOMÈNES intention; il ne peut procéder que d'une âme prédisposée à la vertu et doit être annoncé d'avance par le prophète comme preuve de sa mission. Quant à la magie, elle ne s'exerce que par des hommes mé- chants, des âmes portées naturellement vers le mal', et elle produit ordinairement des effets nuisibles, comme, par exemple, la désunion mise entre deux époux ou le préjudice porté à ceux dont on est l'ennemi. Voilà, selon les philosophes théologiens, comment le mi- racle se distingue de l'acte de magie ^.

On trouve quelquefois chez les Soufis qui opèrent des prodiges par la faveur de Dieu, la faculté d'exercer une influence sur les choses • de ce monde, influence qu'il ne faut pas confondre avec la magie. Elle se manifeste avec le concours de la divinité, vu que la profession et la voie (ou pratique) du soufisme est un reste et une suitç du prophé- tisme. Dieu accorde aux Soufis un abondant secours; il les aide selon la hauteur qu'ils ont atteinte dans la vie mystique, selon l'intensité de leur foi et leur attachement à la parole divine'. Si quelqu'un d'entre eux avait le pouvoir de mal faire, il ne l'exercerait pas: soit qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, il est lié par l'ordre de Dieu. Le Souli ne fait jamais rien sans en avoir reçu l'autorisation; s'il agissait autrement, il s'écarterait du sentier de la vérité et décherrait très-probablement du degré de spiritualisme auquel il était parvenu.

Puisque tout miracle s'opère avec le secours de l'esprit de Dieu et au moyen des influences divines, aucun effet de magie ne peut P. i35. lui résister. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux magiciens de Pha- raon dans leur lutte avec Moïse: Son bâlon avala ce qu'ils avaient con- trefait. {Coran, sour. vu, vers. ii/4). Leur magie disparut, anéantie comme si elle n'avait jamais existé. Pensez aussi au * verset que le Prophète reçut de Dieu avec les deux sourates préservatrices^: Et ' Le» mots que je traduis ici se ' Pour i\*a.yJi, lisez <uJt avec l'édition trouvent à la fin de la phrase arabe. de Boulac elles manuscrits C et D.

' On voit par ce paragraphe qu'Ibn Khal- * Pour l*J lisez uJ, doun se comptait lui-même au nombre des ' Voy. ci-devant, p. 176, à la dernière philosophes théologiens. ligne.

D'IBN KHALDOUN.

185 [délivre-nous) de la méchancelc des [sorcières) qui soufflent sur des nœuds. — « Il récita celte formule, dit Aïcha, sur chacun des nœuds qui avaient servi à l'ensorceler, et chaque nœud se défit de lui-même. » La magie ne tient pas devant le nom de Dieu, pourvu qu'on l'invoque avec une foi sincère.