SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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Les liistoriens racontent que, sur le Direfck Kavian ', ou oriflamme de Chosroès (roi de Perse), on voyait ï amulette centuple formé de nombres'^. On y avait brodé ce symbole sous certains ascendants de la sphère céleste, ascendants dont on avait attendu l'apparition avant de commencer le travail. Lors de la déroute totale de l'armée persane à Cadéciya et la mort de Rostem sur le champ de bataille, on trouva l'étendard, qui était tombé par terre. Selon les personnes qui s'oc- cupent de talismans et d'amulettes, celte figure avait pour but d'assu- rer la victoire à l'étendard qui la porterait ou qui serait auprès d'elle; jamais cet étendard ne devait reculer. Cette fois-ci, il rencontra un obstacle dans la puissance divine, dans la foi qui animait les anciens Compagnons du Prophète et dans leur attachement à la parole de Dieu. Par cette parole, chaque nœud de la magie fut brisé et ce qu'on avait opéré demeura anéanti. [Coran, sour. vu, vers, i i5.)

La loi divine ne fait aucune distinction entre la magie, l'art talis- manique et celui des prestiges; elle les range tous dans la catégorie des choses défendues. Le législateur autorise tout ce qui dirige nos pensées vers la religion, parce qu'elle nous assure le bonheur dans l'autre vie; il permet les actes qui, en nous procurant la nourriture.

' Ces mots sont persans et signilient l'étendard de Gavé, forgeron qui délivra la Perse de la tyrannie de Zoliàk. (Voy. les mois Dirfech et Gao dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelol.)

' La leçon <5\y^ se trouve dans le ma- nuscrit D, dans l'édition de Boulac et dans la traduction turque. Je suppose que c'est un adjectif relatif formé de (jy-» ou de ijy^i P^""el de iyL» (cent). Cet amu- Prolégomènes. — m.

lette, ou carré magique (ou^k), se com- posait probablement des mille premiers nombres. Je dois faire observer, pour justi- fier la signification assignée au mot s^jw.», que le carré magique à base de trois s'ap- pelle, dans le Chems el-Maaref, /iiJ\ t^JOJtll «i^Iill «le ouifk ternaire numé rique, » et celui qui est de quatre ^^Jl ij^i>*j' f?/»l. «le ouifk quaternaire nu- mérique, etc.

2i 186 PROLEGOMENES assurent notre bien-être en ce monde. Quant aux actes qui ne nous regardent pas sous ces deux rapports, ils peuvent se classer ainsi: P. i36. ceux qui sont plus ou moins nuisibles, la magie, par exemple, qui produit réellement le mal; l'art des talismans, dont les effets sont identiques avec ceux de la magie; et l'astrologie, art dangereux par son caractère parce qu'il enseigne à croire aux influences (des astres) et porte atteinte aux dogmes de la foi en attribuant les événements (de ce monde) à un autre que Dieu. Toutes ces pratiques sont con- damnées par la loi à cause de leur affinité avec le mal. Quant aux actes qui ne nous intéressent pas et qui ne renferment rien de mal, l'homme qui s'en abstient ne s'éloigne pas de la faveur divine: le meilleur témoignage qu'on puisse donner de sa soumission à la vo- lonté de Dieu, c'est de s'abstenir des actes qu'on n'a aucun intérêt à accomplir. La loi a donc rangé la magie, les talismans et les prestiges dans une seule catégorie, à cause du mal qui leur est inhérent; elle les a spécialement défendus et condamnés.

A la manière dont les philosophes prétendent distinguer entre un miracle et un effet de magie, on peut opposer celle des théologiens scolastiques: « Voyez, disent-ils, s'il y a un tahaddi, » c'est-à-dire une déclaration préalable de l'arrivée d'un miracle conforme à ce qu'on annonce'. Ils enseignent aussi l'impossibilité d'un miracle qui vien- drait confirmer un mensonge: « La simple raison, disent-ils, nous in- dique que la qualité essentielle d'un miracle, c'est de confirmer une vérité; si un miracle avait lieu pour appuyer un mensonge, le (prophète) véridique serait changé en menteur; ce qui est absurde. Il faut donc admettre, comme un principe absolu, qu'un miracle ne peut jamais s'opérer pour accréditer un mensonge. » Nous avons déjà mentionné que les philosophes (musulmans) met- tent entre les miracles et les effets de la magie la même distance qui sépare les deux extrêmes du bien et du mal. Le magicien est donc incapable de produire le bien ou d'employer son art dans une bonne inlenlion; celui, au contraire, qui fait des miracles n'a pas le pouvoir d'opérer le mal, ni de faire usage des moyens qui puissent le causer. Donc les prophètes et les magiciens se trouvent placés, par leur ca- ractère inné, à deux extrémités opposées, dont l'une est le bien et l'autre le mal.

[Section.) Les effets produits par le mauvais œil se rangent parmi p. 137. les impressions qui résultent de l'iniluence de l'âme. Ils procèdent de l'âme de l'individu doué de la faculté du mauvais œil et ont lieu quand il voit une qualité ou un objet dont l'aspect lui fait plaisir. Son admiration devient si fcfrle qu'elle fait naître chez lui un sentiment d'envie joint au désir d'enlever cette qualité ou cet objet à celui qui le possède. Alors paraissent les effets pernicieux de cette faculté, c'est-à-dire du mauvais œil, faculté innée, qui tient à l'organisation de l'individu. Ces effets diffèrent de tous les autres qui se produisent par l'influence de l'âme: ils dérivent d'une faculté innée qui ne reste pas inerte, qui n'obéit pas à la volonté de celui qui la possède, et qui ne s'acquiert pas. Les autres impressions produites par l'âme dépendent de la volonté de celui qui les opère, bien qu'elles pro- cèdent d'une faculté non acquise (c'est-à-dire innée). La disposition innée (de l'individu) est (donc) capable de produire certaines im- pressions, mais elle n'est pas (toujours) la puissance qui les effectue. Voilà pourquoi l'homme dont le mauvais œil a causé la mort de quel- qu'un n'encourt pas la peine capitale, tandis que celui qui ôte la vie à son semblable par l'emploi de la magie ou des talismans ' est condamné au dernier supplice. En effet, un malheur causé par le mauvais œil ne provient pas de l'intention de l'individu, ni de sa volonté, ni même de sa n^ligence; cet homme est formé par la na- ture'- de manière que ces impressions procèdent de lui (sans le con- cours de sa volonté). Au reste, Dieu le Très-Haut en sait plus que nous.

' Je lis cyLc-»»-^L' avec le manuscrit D. — 'La bonne leçon esl J**^.

aà.

188 PROLÉGOMÈNES Les propriétés occultes des lettres de l'alphabet.

Cette science s'appelle de nos jours sîmïa\ ternie qui, employé d'abord dans l'art talismanique, fut détourné de son acception pri- mitive pour être introduit dans la technologie employée par cette classe de Soufis qu'on appelle les gens qui ont le pouvoir (d'agir sur les êtres créés). On l'a employé de cette manière, ainsi qu'on emploie l'universel pour désigner le particulier. Cette- science prit son origine" après la promulgation de l'islamisme, quand les Soufis exaltés com- mencèrent à paraître dans le monde et à montrer leur inclination P. i3j. pour les pratiques qui servent à dégager l'âme des voiles des sens. Us firent alors des choses surnaturelles et exercèrent un pouvoir dis- crétionnaire sur le monde des éléments; ils composèrent des livres, inventèrent une technologie et prétendirent reconnaître comment et dans quel ordre les êtres qui existent procédèrent de r(Etre) unique. Ils enseignèrent que la perfection (de la vertu) des noms provient du concours des esprits qui président aux sphères et aux astres, que la nature des lettres et leurs propriétés secrètes se communiquent aux noms (qui en sont formés); que les noms font sentir de la même manière leurs vertus (secrètes) aux êtres créés, et que ceux-ci parcourent, depuis leur création, les diverses phases de l'existence ■* et peuvent en indiquer les mystères. De là est sortie une science, celle qui traite des vertus secrètes des lettres et qui forme une sub- division de la magie naturelle [sîmia). 11 est impossible de désigner exactement son objet ou d'énumérer tous les problèmes dont elle s'occupe.

' Le mot ifmfii s'emploie ordinairement la magie proprement dite. (Voy. p. 176.) pour désigner la magie naturelle et la fan- ' Littéral, «ses diverses phases.! Le tosmagorie. L'auteur a déjà parlé de cet pronom paraît se rapporter à ^IiNjI (créa- art, qu'il regarde comme une branche de lion).

Nous devons à El-Bouni \ à Ibn el-Arebl'* et à d'autres écrivains qui ont marché sur leurs traces, un grand nombre d'ouvrages trai- tant de cette science, et, d'après ce qu'ils y exposent, nous voyons qu'elle a pour fin et pour résultat de donner, aux âmes parfaites en science et en religion^, le pouvoir d'agir sur le monde* de la nature,, et qu elles y parviennent à l'aide des noms excellents (ceux de Dieu) et de certains mots à vertus divines, (mots) qui se composent de lettres renfermant des qualités occultes lesquelles se communiquent aux êtres (créés).

Ils (les Soufis) ne s'accordent pas entre eux quand il s'agit d'ex- pliquer comment il se fait que les vertus secrètes des lettres puissent donner à l'âme le pouvoir d'agir (sur les êtres). Les uns, supposant que cette qualité dépend du tempérament même des lettres, les rangent en quatre classes, correspondant aux (quatre) éléments. A chacun des tempéraments naturels, ils assignent une partie de ces let- tres, lesquelles donnent (à l'âme) la faculté de s'immiscer, soit comme agent, soit comme patient, dans la nature de l'élément qui leur cor- respond. D'après ce système artificiel, qu'ils nomment leksir (frac- tionnement) et qui correspond aux (quatre) espèces d'éléments, ils divisent les lettres en quatre classes*: les ignées, les aériennes, les aqueuses et les terrestres. Ainsi ils attribuent yélif (I ) au feu, le ba (*->) à l'air, le djim (^) à l'eau, et le dal (i) à la terre. Prenant alors les autres lettres, ils continuent l'opération jusqu'à la fin de l'alphabet. P. iSg. De cette manière, l'élément du feu obtient sept lettres: Yélif [\),lehé ' Abou '1-Abbas Ahmed Ibn el-Bouni composa un grand nombre d'ouvrages sur la magie, les talismans et les sciences oc- cultes. Son ouvrage, intitulé El-Anmal et cité plusieurs fois par Ibn Khaldoun, ne nous est pas parvenu, mais tout ce que ce livre renfermait d'important se trouve dans un autre livre du même auteur, le CAenwe/-Maare^( soleil des connaissances), dont la Bibliothèque impériale possède plusieurs exemplaires. Cet auteur mourut, selon Haddji Khalifa, l'an 6aa (iaa5- iaa6 de J. C). A en juger par son sur- nom, il était natif de Bône, ville de l'Afrique septentrionale.

' Le texte porte jÇyL.. (Voy. ci-devanl p. A6, note a.)

* Il faut lire ILc, au lieu de J*.

190. PROLEGOMENES ( »), le tha [L), le mîm (-), le/a (ti), le sin {^j^) et le dhal (i). L'air en reçoit autant; ce sont: le ba (o), le ouaou (j ), le ya (ts), le noun (y), le rfAarf (o^), le ta (e>) et le dha (1=). L'élément de l'eau en ob- tient sept: le djim ( ^ ), le za ( j ), le kaf ( J ), le sad (o^ ), le caf {(i), .le tha (ciy) et le ghaïn (ë). A la terre en appartiennent sept: le da/(i), le Aa (^), le /am (J), l'ain (o), le ra (j ), le kha (^) et le chîn ((ji)'.

Les lettres ignées éloignent les maladies froides et doublent, au besoin, la force de la chaleur, soit efl'ectivement 2, soit virtuellement; de même qu'elles donnent à (l'influence de la planète) Mars une double force pour guerroyer, pour tuer et pour attaquer. Les lettres aqueuses chassent les maladies chaudes, telles que fièvres, etc. et doublent, au besoin, soit effectivement, soit virtuellement, les forces froides, comme celles de la lune.

Selon d'autres, la puissance mystérieuse au moyen de laquelle les lettres font agir l'âme (sur les êtres créés) dérive d'un rapport nu- mérique: les lettres de l'alphabet désignent certains nombres qui leur correspondent et dont la valeur a été déterminée conventionnel- lement, ou par leur propre nature^. Or, puisque les nombres ont un rapport les uns avec les autres, les lettres doivent en avoir aussi entre elles. Il y a un rapport entre le ba, le kaf et le ra, vu qu'ils indi- quent les deuxièmes des trois premiers ordres; car ba exprime deux dans l'ordre des unités; /ra/ indique deux dans celui des dizaines, et ra représente le deux de l'ordre des centaines. Ces lettres ont encore un rapport avec le dat, le mim et le ta, puisque celles-ci désignent ' Dans l'édition de Paris, la classiiica- arabe, tel qu'il est admis dans les Etats lion de ce» lettres offre un grand nombre barbaresqiies, on trouve sur-le-champ les de fautes et quelques omissions. J'ai cor- vraies leçons. (Voy. la-dessus la page 84 rigé toutes ces erreurs dans la traduction, du Cours de langue arabe de M. Bresnier, en me conformant aux leçons des manus- 1 vol. in-8°, Alger, i8f)5; ouvrage trèscrils C et D, et à celles de l'édition de instructif et d'un grand mérite sous tous Boulac. Les résultats auxquels je suis les rapports.)

arrivé s'accordent parfaitement avec les ' Littéral. « sensiblement, n indications de la traduction turque. D'ail- ' Cela veut probablement dire, par leur leurs, en suivant l'ordre de l'alphabet ordre alphabétique.

les quatrièmes (des trois premiers ordres), et entre les deuxièmes et les quatrièmes il y a un rapport du double.

Les noms ainsi que les nombres ont servi à former des amulettes; chaque classe de lettres en fournit un qui lui correspond en ce qui P. lio. regarde le nombre, soit des chiffres', soit des lettres. Le rapport qui existe entre les vei'tus secrètes des lettres et celles des nombres donne à la faculté d'agir sur les êtres un tempérament particulier. On saisit difficilement les rapports cachés qui existent entre les lettres et les tempéraments des êtres, ou entre les lettres et les nombres; de tels problèmes ne sont pas du domaine des sciences (positives) et ne se laissent pas résoudre au moyen de raisonnements syllogistiques. Selon les Soufis, il faut s'en rapporter au goât'^ et au sentiment éprouvé par l'âme quand elle se dégage du voile des sens (pour avoir la solu- tion de ces questions). • 11 ne faut pas s'imaginer, dit El-Bouni, qu'on puisse connaître les vertus des lettres en se servant du raisonnement; on n'y arrive que par la contemplation et par la faveur divine. ■ Les mots, ainsi que les lettres dont ils se composent ^ procurent à l'âme la faculté d'agir sur le monde de la nature et, par conséquent, de faire des impressions sur les êtres créés. C'est là une influence qu'on ne saurait nier, puisque son existence est constatée par des ré- cits authentiques qui nous sont parvenus relativement à (des pro- diges opérés par) beaucoup de Soulis. On s'est imaginé, mais à tort, que l'action exercée (sur les êtres de ce monde) par l'âme est identi- quement la même chez les Soufis et chez les gens qui opèrent avec des talismans. S'il faut s'en rapporter aux vérifications que ceux-ci ont faites, l'influence des talismans dépend en réalité de certaines puissances spirituelles (provenant) de la substance de la force*. Elle fait sentir sa domination et sa puissance à tout ce qui consiste en une ' En arabe cW-/. Ce terme doit désigner ' Je traduis ici mot à mot, ne compreici les chiffres qui servent à exprimer les nanl ni la théorie ni les termes techniques nombres. des talisraanistes. Le traducteur lurc a ' Voy. ci-devant, page 88, note 4- conservé les termes arabes, sans essaver ' Je lis LjJmo à le place de '-t^- de les expliquer.

192 PROLEGOMENES combinaison d'éléments \ et cela au moyen des vertus occultes qui se trouvent dans les sphères célestes, des rapports qui existent entre les nombres et des fumigations qui attirent (en bas) la spiritualité à laquelle le talisman est consacré. On lie (cette spiritualité) au talis- man par la puissance de la pensée, et Ton attache ainsi les natures du monde supérieur à celles du monde inférieur. « Le talisman, disent- ils, est comme un levain composé des (mêmes) éléments terrestres, aériens, aqueux et ignés qui se trouvent dans la totahté des (êtres P. iiii. composés, levain) capable de changer toutes (les substances) dans les- quelles il entre, et d'agir sur elles de manière à les convertir en sa propre essence et leur donner sa propre forme. On peut l'assimiler à la j)ierre philosophale ^, levain qui transmue en sa propre essence les corps minéraux dans lesquels on le fait entrer ^.

Parlant de ce principe, ils enseignent que l'objet de l'alchimie est (de faire agir) un corps sur un autre, puisque toutes les parties élé- mentaires de l'éUxir sont corporelles, et que l'objet de l'art talisma- iiique est (de faire agir) un esprit sur un corps, puisque, par cet art, on lie les natures du monde supérieur à celles du monde inférieur; or les premières sont spirituelles et les dernières corporelles.

11 y a, entre les gens qui pratiquent l'art talismanique et ceux qui mettent en œuvre les vertus secrètes des noms, une différence réelle en ce qui regarde la manière de faire agir l'âme (sur les êtres). Pour l'apprécier, il faut d'abord se rappeler que la faculté d'agir dans toute l'étendue du monde de la nature appartient à l'âme humaine et à la pensée de l'homme. Cette âme lient de son essence le pouvoir d'em- brasser la nature et de la dominer, mais son action, chez ceux qui opèrent au moyen des talismans, se borne à tirer d'en haut la spiril.ittéral. «elle fait, sur ce qui a une ('oinbinaison, l'effet de la domination et de la force. • En arabe el-iktlr, c'esl-à-dire Vélixir. ' Les phrases dont ie composent ce pa- ragraphe et ie suivant offrent plu!^ieurs fautes de construction, ce qui en rend ie sens très -obscur. Je ne réponds pas de l'exactitude de ma traduction, mais je crois avoir reproduit les idées de l'auteur. Le traducteur turc a passé par-dessus toutes les difficultés et n'en a tenu aucun compte.

tuallté des sphères et de la lier à certaines figures ou à certains rap- ports numériques. De là résulte une espèce de mélange qui, par sa nature, change et transmue (ce qu'il touche), ainsi qu'opère le levain sur les matières dans lesquelles on l'introduit. (Nous disons ensuite qu'jil en est autrement de ceux qui, pour donner à leur âme cette faculté d'agir, se servent des propriétés secrètes des noms; ils n'y parviennent qu'à la suite d'une grande contention d'esprit; ils doivent être éclairés par la lumière céleste et soutenus par le secours divin. La nature (externe) se laisse alors dominer, sans offrir de la résis- tance et sans qu'on ait recours aux influences des sphères ou à d'autres moyens, vu que le secours divin est plus puissant qu'une influence quelconque. Ceux qui opèrent avec des talismans n'ont besoin que d'un très-léger exercice préparatoire quand ils veulent procurer à leur âme le pouvoir de faire descendre la spiritualité des sphères. Com- bien il leur est facile de donner à leur esprit la direction convenable! Combien leurs exercices sont peu fatigants, si on les compare avec les exercices transcendants des hommes (les Soufis) qui emploient les P. i4a. vertus mystérieuses des noms! (Les talismanistes) ne cherchent pas à agir sur les êtres au moyen de leur âme, parce qu'un voile s'y inter- pose (celui des impressions des sens); et, si cette facidté leur ar- rive, ce n'est que par accident et comme une marque de la faveur divine. S'ils (les Soufis) ignorent les secrets de Dieu et les vérités du royaume céleste, — ce qui ne s'apprend que par la contemplation et après Yécarlement (des voiles des sens); — s'ils se bornent à étu- dier les rapports qui existent entre les noms, les qualités' des lettres et celles des mots; si, dans le but qu'ils se proposent, ils emploient (uniquement) ces rapports, c'est-à-dire s'ils font comme les personnes que l'on désigne ordinairement par le nom de gens de la sîmîa (ou de la magie naturelle), — alors, rien ne les distinguera de ceux qui opèrent au moyen de talismans; et, en ce cas, nous devrions accor- der plus de confiance à ceux-ci, parce qu'ils s'appuient sur des prin- ' Littéral. • les natures. » Prolëgoniëaes. — m. jô 194 PROLÉGOMÈNES cipes justifiés par la nature (des choses) et par la science, et qu'ils suivent un système de doctrine bien ordonné.

Quant à ceux qui opèrent au moyen des vertus secrètes des noms, s'ils n'ont pas pour les seconder la faculté d'écarter (les voiles des sens), afin d'obtenir la connaissance des vertus réelles qui existent dans les mots et des effets résultant des rapports (qui existent entre les noms, etc.), — ce qui leur arrive quand ils n'y donnent pas toute leur attention ', — s'ils n'ont pas étudié les sciences d'après un système de règles qui soit digne de confiance, — ces hommes occuperont toujours une place très-inférieure.

Celui qui opère au moyen de noms mêle quelquefois les influences des mots et des noms à celles des astres; il assigne aux noms excel- lents (ceux de Dieu), ou aux amulettes qu'il a dressés avec ces noms, ou même à tous les noms (indistinctement), des heures^ (favorables à leur emploi, heures qui participent aux) qualités bienfaisantes de l'astre qui est en rapport avec le nom (dont il s'occupe). El-Bouni a suivi cette pratique dans son ouvrage intitulé El-Anmal^. Selon (les Soufis), ces rapports émanent de la présence amaïenne'^, laquelle est la même que celle du berzekh de la perfection nominale ^, et ces P. i43. (vertus) ne descendent (des sphères) que pour être distribuées aux êtres* selon les rapports qu'elles peuvent avoir avec eux. Us disent aussi que, pour apprécier (les vertus des mots), on doit avoir recours c'i la contemplation; donc toute tentative faite dans ce but par une personne qui, étant dépourvue de la faculté contemplative, accepterait ' Littéral, «quand H y a absence de la ' Celle expression paraît désigner le sincérité dans la direction. • lieu [berzekh) qui est situé entre le monde ' El-Bouni n'a pas manqué d'indiquer matériel et le monde spirituel, et dans leces heures dans cet énorme recueil de fo- quel se trouve en puissance la vertu com- Hes qu'il a intitulé le Chemt al-Maaref. plète et parfaite de chaque nom. C'est en- ' Cet ouvrage n'est pas mentionné dans core là un résultat des rêveries auxquelles le dictionnaire bibliographique de Haddji les Soulis se livrent en poursuivant des Khalifa, mais son contenu se trouve lé- chimères. L'auteur a déjà indiqué, page 79 sumé dans le Chems al-Maaref. (Voyez ci- de celte partie, ce que les théologiens en- devant, p. 189, noie.) tendent par le mol berzekh.

DIBN KHALDOUN. 195 les opinions d'autrui à l'égard de ces rapports, doit se mettre sur la même ligne que les opérations d'un talismaniste. On peut même dire que celles-ci méritent plus de confiance, ainsi que nous l'avons déjà fait ol)server.

Les personnes qui dressent des talismans combinent quelquefois dans leurs procédés les vertus des astres avec celles des invocations, composées de paroles qui ont avec les astres un rapport spécial. Mais, à leur avis, les rapports de ces paroles (aux astres) ne sont pas du même genre que ceux dont les individus qui étudient les (vertus se- crètes des) noms prennent connaissance lorsqu'ils sont absorbés dans la contemplation. « Ils dépendent (disent-ils) des principes fondamen- taux du système des procédés magiques que nous employons dans le but de déterminer la manière dont les (influences des) astres se répartissent parmi les diverses catégories des êtres créés, c'est-à-dire les substances, les accidents, les essences et les minéraux '; à ces caté- gories il faut ajouter les lettres et les mots. A chaque astre appartient spécialement une partie de ces êtres. » > On a fondé sur cette base un édifice aussi singulier que réprélien- sible: les chapitres et les versets du Coran s'y trouvent distribués (et placés) comme tout le reste (sous l'influence des astres). C'est ainsi qu'a fait Maslema el-Madjriti dans son Ghaïa. El-Bouni a évidemment suivi le même systèn)e dans son Anmat; parcourez ce livre, examinez les invocations qu'il renferme; observez que l'auteur les a distribuées entre les heures des sept astres^; prenez ensuite le Ghaïa et voyez-y les kîama des astres, c'est-à-dire les invocations qui leur sont parti- culières, et qui sont nommées ainsi parce qu'on les prononce en se tenant debout': quand vous aurez examiné ces ouvrages, vous serez P. vkk convaincu que le fait est ainsi. (Cet accord entre les deux ouvrages) a dû résulter, soit de l'identité des matières dont ils traitaient, soit ' Je lis (j^Ui/», avec le manuscrit D el un chapitre qui renferme l'indication des la traduction turque. heures auxquelles président les planètes.

* Nous venons de dire que, dans le ' Le mot kîama désigne l'acte de se Chems el-Maarefdu même auteur, se trouve lever et de se tenir debout.

a3.

196 PROLEGOMENES du rapport qui existait entre la formation primitive et le berzekh de la connaissance K Il ne faut pas s'imaginer que toute science ^ réprouvée par la loi doive être regardée comme non existante; la magie est défendue, mais sa réalité n'en est pas moins certaine. Quoi qu'il en soit, les connaissances que Dieu nous a enseignées suffisent à tout, et vous n'avez reçu, en fait de science, qu'une bien faible portion. (Coran, sour. xvii, vers. 87.)

Etablissement d'-ane vérité et discussion d'un point subtil *. — La simia (ou magie naturelle) est réellement une branche de la magie, ainsi que nous l'avons montré, et la faculté de s'en servir s'acquiert par l'emploi d'exercices que la loi ne condamne pas. Nous avons déjà fait observer que, chez deux classes d'hommes, l'âme peut agir sur le monde des êtres créés. Les prophètes, qui formaient ime de ces classes, y agissaient au moyen d'une faculté divine que Dieu avait implantée dans leur nature; les magiciens (qui composent l'autre classe) opèrent au moyen d'une faculté psychique qui leur est innée. Les hommes saints peuvent acquérir cette faculté par la vertu de la profession* de foi; c'est, chez eux, un des résultats amenés par le dépouillement (des sentiments mondains qui préoccupent l'âme); elle leur naît sans qu'ils aient cherché à l'obtenir et leur arrive comme un don inattendu. Ceux qui sont bien affermis (dans les habitudes de la vie ascétique) lâchent d'éviter cette faveur quand elle se présente à eux; ils prient Dieu de les délivrer d'une faculté qu'ils regardent comme une tentation. On raconte qu'Abou Yezîd el-Bestami^, étant ' Le traducteur turc n'a pas tenu compte à la suite du chapitre qui précède, celui de ces terme». Ils paraissent désignerl'ana- qui traite de la magie et des talismans, logie qui existe entre les principes fonda- Le traducteur turc l'insère ici. mentaux des deux systèmes, et procèdent ' Il faut lire mJcJL à la place d'iUkjL, évidemment de l'école du soufisme le plus sur l'autorité du manuscrit D et de la Ira- exalté, duction turque.

' Pour UJo, lisez L« Jj*. ' Ce célèbre thaumaturge mourut en ' Ce chapitre additionnel ne se trouve l'an 261 (874-876 de J. C). (Voyez le ni dans le manuscrit C, ni dans l'édition Bio(]raphical Diclionary of Ibn Khallikân, de Boulac. Le manuscrit D nous le donne vol. I, p. 66a.) en le tronquant, mais le copiste l'a placé DIBN KHALDOUN. 197 dans un étal très-misérable, arriva un soir au bord du Tigre. (Ayant voulu traverser le fleuve,) il vit les deux rivages se rapprocher jusqu'à se toucher devant lui. (Au lieu de profiter de cette faveur,) il pria Dieu de le délivrer de la tentation: « Non! s'écria-t-il, je ne veux pas abuser de mon crédit auprès du Seigneur dans le but d'économiser un liard. » S'étant alors embarqué dans le bateau de passage, il tra- versa le Tigre avec les bateliers.