SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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La faculté innée d'exercer la magie ne passe jamais de la puissance à l'acte, tant qu'on ne l'excite pas au moyen d'exercices préparatoires. Celle qui n'est pas innée, mais acquise, est inférieure à l'autre, et l'emploi d'exercices préparatoires est encore nécessaire pour l'acti- ver. La nature des exercices magiques est bien connue; Maslema el- H- «45- Madjrîti en a indiqué, dans son Ghaïa, les diverses espèces et la ma- nière de les (accomplir). Djaber Ibn Haiyan les a mentionnés aussi dans ses traités, et quelques autres écrivains ont laissé des ouvrages sur le même sujet. L'étude de ces livres occupe une foule de gens qui espèrent acquérir une connaissance de la magie en apprenant les règles et les conditions' (qui doivent s'observer dans la pratique) de cet art. Nous ferons observer qu'autrefois les exercices magiques étaient un tissu d'impiétés: on tournait son esprit vers les astres et on leur adressait des prières appelées kiama, avec l'intention d'attirer en bas les spiritualités des corps célestes. On croyait à des impressions prove- nant d'un autre que Dieu et servant à établir une liaison entre facte (de la magie) et les ascendants stellaires; on observait les positions des planètes dans les signes du zodiaque, afin d'obtenir l'intîuence dont on avait besoin.

Bien des personnes, ayant voulu procurer à leur âme la faculté d'agir sur le monde des êtres créés, entreprirent d'acquérir cet art en suivant une voie qui devait les éloigner des pratiques entachées d'impiété; et, dans ce but, elles donnèrent à leurs exercices un carac- ' Pour L^jys. L^JusiLî, lisez ^j>^) ♦J^U^i 9vec le manuscrit D et la traduction turque.

198 PROLEGOMENES tère légal, en y remplaçant (tout ce qui blessait la religion) par des litanies et des cantiques à la louange de Dieu, et par des invocations tirées du Coran et des traditions sacrées. Ces individus, voulant con- naître les prières qui convenaient à leur but, se guidaient d'après une considération que nous avons déjà indiquée, savoir, que le monde, avec tout ce qu'il renferme d'essences (êtres), de qualités et d'actes, est partagé entre les sept planètes et soumis à leurs influences. Avec cela, ils recherchaient scrupuleusement les jours et les heures qui cor- respondaient aux influences ainsi réparties, et, par l'emploi d'exercices autorisés par la loi, ils s'abritaient contre les imputations auxquelles les pratiques de la magie ordinaire les auraient exposés, pratiques qui, si elles ne sont pas des actes d'infidélité, doivent nécessairement y porter. Us s'attachaient à suivre la voie légale, parce qu'elle était assez large et n'offrait rien de répréhensible. C'est ainsi que fit El-Bouni dans plusieurs de ses ouvrages, tels que ÏAnmat, et d'autres écrivains adoptèrent le même plan. Evitant avec un soin extrême de donner le P. 146. nom de magie à l'art qu'ils cultivent, ces gens l'appellent simîa (magie naturelle); mais, bien qu'ils le pratiquent en suivant la voie légale, ils ne peuvent s'empêcher de tomber dans l'emploi de la magie véri- table. Malgré la direction licite qu'ils donnent à leurs pensées, ils ne s'éloignent pas tout à fait de la croyance en certaines influences qui ne procèdent pas de Dieu; ils cherchent aussi à se procurer la faculté d'agir sur le monde des êtres, ce qui est défendu par le législateur divin.

Quant à l'influence qu'il arrivait aux prophètes d'exercer et qui se manifestait dans leurs miracles, ils ne la faisaient valoir que par l'ordre de Dieu et par suite de sa décision. Chez les saints, cette influence s'em- ploie aussi avec la permission de Dieu, et leur vient, soit par inspira- tion et par l'opération de Dieu, qui crée (alors) en eux la science qui leur est nécessaire, soit de quelque autre manière. Au reste, ils ne s'en servent jamais sans y être autorisés.

11 ne faut pas se laisser tromper par le terme sîmia que les magi- ciens emploient pour dérouter le pubhc. La simia (chez eux) est réel- DIBN KIIALDOUN. 199 lement une branche, une conséquence nécessaire de la magie, ainsi que nous l'avons déjà déclaré. FHea, dans sa bonté, {nom) dirige vers la vérité^.

Section. Selon les gens du métier, il y a une branche de la simîu qui consiste à poser des questions, puis à en tirer des réponses au moyen de liaisons qui existent entre des mots composés de lettres^. Ils veulent (nous) faire accroire que c'est là une des bases fonda- mentales (de l'art qui procure) la connaissance des événements futurs; mais leur procédé ne ressemble qu'à une suite de casse-tôtes et d'é- nigmes. Ils ont beaucoup discouru sur cette matière, et ce qu'ils ont avancé de plus détaillé et de plus curieux se rapporte à la zaîrdja (ou tableau circulaire) de l'univers, qui a pour inventeur Es-Sibti, et dont nous avons déjà parlé '. Nous allons exposer ici ce qu'ils ont dit sur la manière d'opérer avec la zaîrdja, et nous reproduirons en entier la cacida (ou poëme) qui se rapporte à ce sujet, et dont l'auteur, à ce qu'ils prétendent, fut Es-Sibti lui-même*. Nous donnerons ensuite la description de la zaîrdja, avec ses cercles, son tableau et tout ce qui s'y trouve inscrit^; nous indiquerons ensuite le caractère de cette opération ", laquelle n'a aucun rapport réel avec le monde invi- sible et consiste uniquement à trouver une réponse qui soit d'accord avec une question, et qui, étant prononcée, offre un sens raisonnable.

C'est un procédé très-curieux: la réponse se tire de la question au P. 147. moyen d'une opération qui se pratique comme un art et qu'on ap- pelle tekcîr (décomposition); nous avons déjà donné des indications au sujet de tout cela. Quant à la cacida (qui accompagne la zaîrdja), ' Fin des paragraphes fournis par le dans la suite de ce chapitre la description manuscrit D et par la traduction turque. promise par l'auteur. Au reste, il l'avait ' C'est-à-dire des mots écrits. déjà donnée; voyez i" partie, p. 2^5 et ' Quelques auteurs ont allribué cette * L'auteur n'en parle pas dans ce cha cacida au célèbre philo.sophe El-Ghazzali. pitre, mais il a déjà énoncé son opinion ' Le texte porte à la lettre: la zaîrdja sur ceUe matière, i" partie, p. a5o. Ce avec son cercle, et son tableau écrit au- chapitre sur la zaîrdja a été évidemment » tour d'elle. On chercherait inutilement ajouté après coup.

200 PROLÉGOMÈNES nous n'en possédons pas une copie dont l'autlienticlté nous semble bien assurée; le texte que nous en donnons, ici est celui que nous avons choisi entre plusieurs autres, parce que, d'après toutes les ap- parences, il est le plus correct.

OBSERVATIONS DU TRADUCTEUR.

Avant d'exposer les motifs qui m'empêchent de donner une traduction de ce poëme, je dois présenter au lecteur quelques observations touchant quarante-trois pages de texte qui forment la suite de ce chapitre. L'auteur y traite surtout du procédé au moyen duquel on obtient une réponse à une question quelconque, en se servant d'un système de tables [zaïrdja) dont on attribue l'invention à un personnage nommé Es-Sibti\ Dans la première partie de cet ouvrage, p. 2 45 et suivantes de la traduction, Ibn Khaldoun a donné une description de ces tables et nous a fait connaître la manière de s'en servir. Dans ce chapitre-ci, il nous offre d'abord un poëme qui ren- ferme, à ce qu'on prétend, tout ce qu'il est nécessaire de savoir relativement à l'emploi de îa zaïrdja. Cette pièce se compose de cent huit vers, entrecoupés de passages en prose, de for- mules mystérieuses et de plusieurs suites de sigles, de lettres et de chiffres. Après ce poëme vient une section de chapitre que l'auteur a intitulée: Manière d'opérer sur la zaïrdja quand on veut en tirer des réponses à des questions. Nous y lisons d'abord qu'à chaque question il peut y avoir trois cent soixante ré- ' Je dois faire observer que la dernière Ceuta,» ne se rapporte nullement à Ibn moitié de la noie a, p. ià-j de la i" partie, Woheib, mais à Es-Sibli, et aurait dû être à commencer par les mots. • Il naquit à placée en bas de la page 2^5.

DIBN RHALDOUN. 201 ponses, puis u«e note touchant la valeur des lettres, chiffres et sigles qui se voient inscrits dans les tables, et ensuite une longue description du procédé par lequel on obtient une de ces réponses.

Pour montrer la manière de procéder, l'auteur se propose une question dont il entreprend de trouver la réponse. Cette question est celle-ci: *->J^ j.' <^<y^ ^ ^ jjb iù?-^iyi; c'est-à-dire: « La zaïrdja est-elle une connaissance (ou découverte) moderne ou ancienne? » D'après la théorie, chaque question peut re- cevoir trois cent soixante réponses; car un des éléments qu'on fait entrer dans ce calcul est le degré de l'écliplique qui s'é- lève sur l'horizon au moment de l'opération, et que les astro- logues nomment Yascendant. L'auteur prend pour ascendant le premier degré du Sagittaire. Voici maintenant de quelle manière il procède; je traduis à la lettre: « Nous avons posé (ou mis par écrit) les lettres de la corde (c est-à-dire du rayon qui part) de la tête (c'est-à-dire du com- mencement) du Sagittaire, (celles du rayon) opposé (lequel part) de la tête (commencement) des Jumeaux, et (celles) de son tiers, qui est la corde de la tête du Verseau'. (On prend ces lettres en allant de la circonierence) jusqu'à la limite qui est le centre (de tous les cercles de la zaïrdja). Nous y avons joint les lettres de la question et nous en avons examiné le nombre (total), qui ne doit pas être moins de 88 ni plus de 96, (chiffre qui) est la somme d'un dour sain '^, Il y avait dans notre question quatre-vingt-treize (lettres, en tenant compte des lettres prises dans ]3i zaïrdja). On raccourcit la question si (le nombre des lettres) dépasse 96, et, de même, on y supprime ' Pour comprendre ce passage, il faut " L'auteur a probablement voulu dire: lire ce que notre auteur a déjà dit de cette Chiffre qui est la somme juste d'un ceropération. (Voyez i" partie, p. aAy-) tain nombre de doars.

202 PROLEGOMENES tous les dours duodécimains, pour ne garder que ce qui en résulte et qui reste. Dans notre question, il y avait sept dours, et le restant était 9. Posez-le (c'est-à-dire ce chiflFre) parmi les lettres, si l'ascendant n'atteint pas douze degrés; s'il les atteint, ne posez pour lui (?) ni nombre ni dour^. Ensuite posez (pre- nez note de) leurs nombres, dans le cas où l'ascendant, ayant dépassé vingt-quatre degrés, (se trouvera) dans la troisième face (ou dernier tiers du signe). Posez ensuite l'ascendant, qui est 1, le sultan de l'ascendant, qui est 4, et le grand dour, qui est 1. Ajoutez l'ascendant au dour; vous obtiendrez 2, dans la question qui nous occupe. Multipliez ce qui sort d'eux (leur somme) par le sultan du signe, vous obtiendrez 8; ajou- tez le sultan à l'ascendant, et vous aurez 5. Voilà sept bases. Si le produit de l'ascendant et du grand dour, multiplié par le sultan du Sagittaire, n'atteint pas 12, on entre dans le côté de huit, (à compter) du bas du tableau en montant; et s'il dépasse douze, on en rejette (un ou) plusieurs dours. Vous entrez avec le restant dans le côté de huit et marquez le point où le numéro s'arrête. Avec le 5, tiré du sultan et de l'ascendant, vous entrez dans le côté de la surface plane, en haut du tableau. Vous compterez successivement cinq dours, que vous retiendrez jusqu'à ce que le numéro s'arrête vis-à-vis des cases du tableau qui portent des nombres. S'il s'arrête vis-à-vis d'une des cases vides du tableau, sur 1 une des deux (?), n'en tenez pas compte, mais continuez (à opérer) avec vos dours sur l'une des quatre lettres, savoir, I («), v [b), g [dj) et j (z). Nous avons trouvé que le nombre est tombé sur la lettre ', et que trois dours sont restés. Nous avons mul- tiplié 3 par 3, ce qui donnait g, le nombre du premier dour. Po- ' Je traduis ici à la lettre.

D'IBN KHALDOUN. 203 sez-le et prenez la somme des deux côtés, du perpendiculaire et du plan, pour que cela entre clans la case de huit. » L'opération continue encore très-longuement et donne enfin une lettre qui se met à part; elle recommence ensuite pour chacune des autres lettres qui forment la question, et finit par produire une suite de lettres isolées, qui, étant combinée avec celle dont se compose un vers technique ' très-usité chez une certaine classe de devins, fournit une autre suite de lettres isolées.

On réunit celles-ci de manière à en former des mots arabes, mais en ayant soin de n'apporter aucun changement à l'ordre dans lequel elles se sont présentées. Ces mots forment la ré- ponse, et, comme on a employé dans l'opération toutes les lettres du vers technique, sans en omettre celle qui forme la rime, la réponse se termine par cette même rime. Voici la ré- ponse qu'lbn Khaldoun prétend avoir obtenue à la question qu'il s'était proposée; il en donne les lettres seulement, ayant négligé de les combiner ensemble afin d'en former des mots. J'ai formé ces mots et je les place ici, suivant en cela l'exemple du traducteur turc: Ce que je traduis ainsi: « Va donc! l'Esprit de la sainteté en a manifesté le mystère à Idrîs; de sorte que, par elle, il est monté au faîte de la gloire. » Nous apprenons ainsi que la zaïrdja est d'une origine très-ancienne et qu'elle eut pour inventeur Idrîs, saint personnage que plusieurs docteurs musulmans ont iden- tifié avec Enoch.

Le reste du chapitre est consacré à d'autres opérations divinatoires qui peuvent se faire avec la zaïrdja, ou avec des ' Voyez pour ce vers, la i" partie, p. ilf].

ï6.

204 PROLÉGOMÈNES lettres de l'alphabet, et se termine par un paragraphe dans lequel l'auteur nous enseigne la manière de découvrir les rap- ports mystérieux qui existent entre les lettres et les quatre éléments.

Bien que tout ce chapitre, à commencer par le poëme d'Es- Sibti, soit rempli de termes techniques, d'expressions énig- matiques, de procédés très-compliqués et de spéculations tout à fait chimériques, j'avais cru à la possibilité de le tra- duire. Je désirais surtout vérifier la marche de la longue opé- ration par laquelle notre auteur était parvenu à obtenir cette réponse, et, dans ce but, je commençai par coUationner le texte de l'édition de Paris avec les manuscrits C et D et avec l'édition de Boulac. Je reconnus alors que nous ne possédions pas une copie correcte du poëme, ce dont M. Quatremère s'était déjà aperçu, puisqu'il nous en a donné un si grand nombre de variantes. Les manuscrits de la Bibliothèque im- périale et l'édition de Boulac m'en fournirent encore beau- coup, et le texte du même poëme, reproduit d'après les manuscrits de Constantinople par le traducteur turc, m'ol- frit encore de nouvelles leçons et, de plus, une foule de variantes recueillies par ce savant. Les manuscrits 1166 et 1188 de la Bibliothèque impériale renferment plusieurs petits traités sur la zaïrdja et fournissent encore une copie du poëme; mais j'y remarquai des vers interpolés, des sup- pressions et beaucoup de nouvelles leçons'. Muni de cette masse de variantes, j'essayai de rétablir ce texte, altéré de ' J'ai remarqué que, dans tous ces exaclemenl les procédés indiqués. Quant traités, la question dont on cherclie la ré- aux réponses que les jongleurs prétendaient ponse est toujours celle qu'Ibn Kbnldoun un tirer, je pense qu'ils les obtenaient par prend pour exemple, et je suppose que un usage frauduleux de ces longues opéles tables sonl arrangées de façon à don- rations, dans lesquelles il était à peu près ner celte seule réponse quand on suit impossible de les suivre et de les contrôler.

DIBN KHALDOIJN. 205 tant de manières par l'incurie et par l'ignorance des copistes; mais je m'aperçus que, même avec ces secours, je ne pouvais arriver à un résultat satisfaisant: les tournures insolites et les termes obscurs dont l'auteur, Es-Sibti, s'était servi dans le but d'éblouir les profanes et de leur cacher le sens de son poëme, ont été si incorrectement reproduits, qu'il est impos- sible de les rectifier, quelles que soient les leçons qu'on adopte. Il me fallut donc renoncer à en entreprendre la traduction. Je pensai alors qu'en étudiant la description qu'lbn Khal- doun donne du procédé, et on opérant d'après ses indications, je parviendrais- à comprendre la marche de ce jeu cabalis- tique; mais, avant de m'y engager, je sentis qu'il me fallait avoir une copie de la zaïrdja sous les yeux, et, chose bien ex- traordinaire, aucun de nos manuscrits, aucune de nos éditions ne la donne. Un manuscrit de la bibliothèque d'Alger ren- ferme, il est vrai, plusieurs petits tableaux circulaires portant l'inscription de zaïrdja d'Es-Sibti, mais ils ne répondent pas à la description qu'lbn Khaldoun nous en a fournie. Ayant eu, plus tard, entre les mains la traduction turque des Prolé- gomènes par Djevdet Efendi, j'y trouvai une grande feuille sur laquelle étaient lithographies deux tableaux, l'un circulaire et l'autre carré, avec l'inscription zaïrdjat el-Aalem (tableau cir- culaire de l'univers). Le premier tableau, composé de cercles concentriques, traversés par des rayons, est placé entre quatre cercles plus petits. On voit sur les circonférences et les rayons des cercles concentriques et dans l'intérieur des cercles exté- rieurs un grand nombre de chiffres numériques, de lettres et de sigles, appartenant, les uns à l'alphabet secret appelé |«i, (.U)J1 {^rechm ez-zemam, c'est-à-dire écriture d'enregistrement), et et qu'ils composaient arbitrairement, la tirée des tables et qui devait former la ré- série de lettres qu'ils prétendaient avoir ponse.

206 PROLEGOMENES les autres à l'alphabet nommé jU«Jl ^j [rechm el-ghobar). Le second tableau a la forme d'un parallélogramme partagé en plusieurs milliers de cases, dont environ la moitié contient des chiffres, des lettres ou des sigles.

Croyant enfin posséder l'instrument que j'avais souhaité, je repris le texte d'Ibn Khaldoun et je commençai à l'étudier et à faire l'opération qu'il décrit. Je reconnus bientôt que ces tableaux ne fournissaient pas les résultats indiqués par notre auteur. Ayant alors conçu des doutes sur l'exactitude de la zaïrdjal el-Aalem, et ayant confronté le parallélogramme avec la description déjà insérée dans ces Prolégomènes, je m'a- perçus qu'au lieu de contenir 55 x i3) r^yaoô cases, il n'en renfermait que 55 x i28i=:7o4o; trois colonnes, de cin- quante-cinq cases chacune, y manquaient.

Cette découverte m'ôta l'espoir de pouvoir accomplir ma tâche, car, évidemment, je n'avais pas le même tableau auquel Ibn Khaldoun avait appliqué son procédé; d'ailleurs, les ma- nuscrits et les éditions imprimées ne s'accordent pas toujours dans la reproduction des nombreux chiffres et sigles cabalis- tiques qui se rencontrent dans ce traité. Toutes les incorrec- tions que je viens de signaler, la complication des procédés, l'obscurité répandue à dessein sur les passages les plus im- portants flu texte, et surtout l'absence d'un bon exemplaire des tables, me décidèrent enfin à discontinuer un travail qui ne pouvait offrir un résultat satisfaisant. Je le fis avec d'autant moins de regret que le sujet lui-même n'a aucune impor- tance réelle ou scientifique, et qu'Es-Sibti, en imaginant son procédé, n'a probablement eu pour but que d'abuser de la crédulité de ses lecteurs.

DIBN KHALDOUN.

207 L'alcliimie.

Cette science a jMjur objet la substance qui s'emplcJie dans un pro- P- 191- cédé artiilciel pour amener à la perfection l'or et l'argent'. Elle ex- pose aussi l'opération qui conduit à ce résultat. (Les alchimistes) font des expériences sur toute espèce de choses, après eu avoir constaté les tempéraments et les vertus; et cela dans l'espoir que le iiasard leur fera rencontrer la substance douée de la propriété qu'ils re- cherchent. Ne se bornant pas uniquement aux minéraux, ils exa- minent jusqu'aux matières provenant des corps animés, et travaillent sur les os, les plumes, les poils, les œufs et les excréments. La même science indique les procédés qui ont pour but de faire passer cette substance de la puissance à l'acte; comme, par exemple, la ré- solution des corps en leurs parties constituantes^ par {^emploi de la P- 192- sublimation, de la distillation, de la solidification des liquides en les saturant avec de la chaux {calcination), de la lévigation fies corps durs faite par le moyen du pilon et de la molette, etc.

Ils prétendent retirer de toutes ces opérations un corps naturel auquel ils donnent le nom d'c/ixir (el-ikcîr), et qui, étant projeté sur un corps minéral, le plomb, par exemple, ou l'étain, ou le cuivre, le convertit en. or pur, quand on aura disposé ce corps ou ce métal par une opération, assez facile, du reste, à recevoir la forme de l'or ou de l'argent, après l'avoir chauffé dans le feu. Dans la terminologie obscure et énigmatique de cet art, félixir s'appelle Yâme, et la masse inorganique ' sur laquelle on le projette est désignée par le mot corps.

' Selon les alchimistes, ta matière dont se forment l'or et l'argent, étant laissée à la seule opération de la nature, n'arrive à sa perfection qu'au bout de mille soixante ans; on peut abréger cette période par l'em- ploi d'unesubstancc qui s'appelle eWi'nyu, c'est-à-dire la pierre philosophale.

' Littéral, «le corps (djesm). <■ Ce mot s'emploie ordinairement pour désigner une masse qui a de la longueur, de la largeur et de l'épaisseur, qu'elle soit or- ganisée ou non. Pour désigner un corps animé par une àme, on se sert du terme djeced. Comme l'auteur emploie ces deux mots dans la même phrase, j'ai cru devoir rendre le premier par masse inorganique. afin d'éviter l'équivoque.

208 PROLÉGOMÈNES Cette science a aussi pour but d'expliquer ^ ces termes techniques et le procédé par lequel on donne la forme de l'or ou de l'argent à des corps préparés d'avance pour subir cette transmutation.

Depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, on n'a cessé d'écrire sur l'alchimie, et quelquefois même on en a publié des ouvrages sous les noms de personnes qui ne s'étaient jamais occupées de cette par- tie. De tous ces auteurs, celui que les alchimistes regardent comme le grand maître de l'art est Djaber Ibn Haiyan^; ils vont même jus- qu'à nommer l'alchimie la science de Djaber. Cet auteur écrivit sur l'alchimie et laissa soixante et dix épîtres qui ressemblent toutes à des recueils d'énigmes. Il prétendait même que, pour avoir la clef du sens de ces traités, on devait connaître d'avance toute la science qu'ils renfermaient. Toghraï', philosophe qui parut en Orient dans un des derniers siècles, nous a laissé plusieurs recueils renfermant . des traités d'alchimie et le récit de ses discussions avec les gens du métier et autres philosophes. Maslema el-Madjrîti, philosophe espa- gnol, a écrit sur l'alchimie un hvre intitulé Retbat el-Hakim et de- vant servir de pendant à un autre ouvrage qu'il avait composé sur la magie et les talismans, et auquel il avait donné le titre de Ghaïat el- P. 193. Hakim. Ces deux volunves, selon lui, sont le produit de la philoso- phie et le fruit de toute la science. « Celui, disait-il, qui ne les comprend pas est étranger également à la philosophie et à la science. » Le Retba et tous les autres traités composés par les alchimistes sont remplis d'expressions énigmatiques qu'on aurait bien de la peine à comprendre, à moins d'avoir étudié la terminologie de l'art. Nous indiquerons (ci-après) le motif qui porta les alchimistes à employer ces termes obscurs et énigmatiques.

Ibn el-Mogheïrebi*, un des grands maîtres dans cet art, a mis en ' Pour -^yiijj, lisez f y-J- lekchah, se distinguait également comme ' Voyez page 128 de cette partie. alchimiste et comme poêle. Il mourut l'an dn poëme intitulé Lamiya tel-Adjem et vi- * Je ne trouve aucun renseignement zir du sultan seldjoukide Masoud Ibn Ma- sur cet auteur.

D'IBN KHALDOUN.

209 vers plusieurs maximes qui s'y rapportent. Ces morceaux sont rangés par ordre alphabétique, selon les lettres qui les terminent, et forment un poëme d'un caractère très-original '. Le style en est tellement énigmatique, tellement obscur, qu'à peine peut-on y comprendre la moindre chose. Quelques traités sur l'alchimie portent le nom d'El-Ghazzali, mais on les lui attribue à tort; la haute intelli- gence de cet homme ^ aurait été incapable d'adopter les doctrines erronées des alchimistes, et encore moins de les professer. On attri- bue aussi certains procédés de l'art et certains dictons qui s'y rap- portent à Khaled Ibn Yezîd Ibn Moaouîa, beau-hls de Merouan Ibn el-Hakem'; mais, comme nous savons parfaitement bien que Khaled était de la race arabe-bédouine et que la civilisation (imparfaite) de la vie nomade lui était bien plus sympathique (que celle de la vie sédentaire), il a dû ignorer complètement les sciences et les arts. Comment donc admettre qu'il se serait occupé d'un art aussi singu- lier dans ses procédés que l'alchimie, d'un art basé sur la connais- sance des caractères naturels offerts par les divers (corps) composés et des tempéraments* qui les distinguent.*' Ajoutons qu'on n'avait pas encore publié ni même traduit les écrits laissés par les savants qui s'étaient adonnés à la culture des sciences, telles que la physique et la médecine. On peut supposer, à la rigueur, que, parmi les ama- teurs des études scientifiques, il y avait un autre Khaled Ibn Yezîd, et qu'on a confondu celui-ci avec son homonyme.