Je vais reproduire ici une épître traitant de l'alchimie, qu'Abou Bekr Ibn Bechroun^, un des élèves de Maslema, avait adressée à son p. 194.
' Je suis la leçon du manuscrit C et de l'édition de Boulac, qui portent ^_yaC à la place de i_g^.
' Pour qI, lisez (jûl, avec le manus- crit C et l'édition de Bouiàc.
' Khaled Ibn Yezîd, rOmeïade, mourut l'an 90 ( 708-709 de J. C. ). Sa mère épousa le khalife Merouan Ibn el Hakem l'an 6^ (683-G84deJ. C).
Prolëgomènes. — m.
* Selon les alchimistes, le tempérament du corps dépend de l'élément qui y pré- domine.
' Haddji Khalifa fait mention d'une an- thologie arabe compilée par un Sicilien, nommé Ibn Bcchroun. Si c'est le même au- teur dont Ibn Khaldoun parie ici, il a dû vivre vers la fin du iv' siècle de l'hégire et avoir fait ses éludes en Espagne.
J7 210 PROLEGOMENES condisciple Ibn es-Semh'. Le lecteur qui aura examiné cette pièce avec l'attention qu'elle mérite y reconnaîtra la tendance de la doctrine professée par l'auteur. Après une introduction qui n'a aucun rapport avec le sujet, on lit ce qui suit^: « Toutes les (notions) préliminaires sur lesquelles ce noble art est fondé, savoir, la. connaissance de la formation des minéraux, des pierres et des pierreries, et de la nature des pays et des lieux, ayant été exposées par les anciens et rapportées par les philosophes, nous sont maintenant tellement familières qu'il est inutile d'en parler. Mais, en revanche, je vais vous expliquer ce que vous avez besoin de savoir au sujet de cet art. Je commen- cerai par dire en quoi il consiste. « Celui, disent les adeptes, qui veut « apprendre notre art, doit savoir d'abord trois choses: i° s'il est pos- • sible de la* faire; 2° de quoi elle se fah; 3" comment elle se fait. « Quand on les sait d'une manière parfaite, on possède tout ce qu'on ■ peut désirer relativement à cette science, et l'on est parvenu au but « qu'il fallait atteindre. » Ayant voulu vous épargner la peine d'exa- miner si elle* existe et de chercher à constater l'existence de la chose au moyen de laquelle on puisse la faire, je vous avais déjà envoyé une portion d'élixir*. Passons à la seconde question: De quoi se fait- elle.^ Par ces mots, les alchimistes désignent la recherche de la pierre dont on peut tirer l'œuvre*", et (ils nous donnent à entendre) que ' Plus loin, p. aa6, noire auteur dit de cette lettre qu'elle est remplie d'énigmes el de logoj;ryplies qu'il serait presque im- possible d'expliquer ou de comprendre.
',Dans le texte arabe, le pronom du verbe (jj^i', qui. est répété trois fois et que je lis,j ZCï, est au Féminin et n'a point d'antécédent. 11 ne peut se rappor- ter nia ^ (pierre), ni k ij^ {grand œuvre), qui sont tous les deux du genre masculin, et cependant il est évident qu'il s'agit soit de l'an, soit de l'autre. Plus loin, on verra encore de» exemples de ces permutations de genres. L'auteur de l'épître a très - probablement fait ce changement exprès, alin de dérouter les profanes.
* Ici, le pronom se rapporte évidem- ment à la pierre philosophale.
' Ibn Kbaldoun a déjà fait observer que le terme el-ikctr servait à désigner la pierre philosophale.
' Le mot Jj= [âml) signifie /iïire, opé- rer: mais, dans le jargon des alchimistes, il désigne le grand œuvre, c'est-à-dire la pierre |>hilosophale. Dans le passage sui- vant, l'auteur abuse de l'ambiguïté du terme pour faire un raisonnement vicieny D'IBN KHALDOUN.
211 I l'œuvre réside virluellenienl dans toutes les choses, vu que, depuis le commencement, elles consistent en des combinaisons des quatre na- tures' et qu'elles s'y résolvent à la lin. Parmi les choses, il y en a dans lesquelles ïœuvre existe* en puissance, mais non pas en acte, car il faut savoir que les unes peuvent se décomposer et les autres ne le peuvent pas. Les choses capables d'être décomposées se laissent traiter et manipuler, et passent de la puissance à l'acte; les choses indécomposables ne peuvent subir ni traitement ni manipulation, »'• 195. parce qu'il (l'œuvre) n'y existe qu'en puissance. Il est impossible de les décomposer, parce que leurs éléments constituants sont intime- ment mêlés ensemble \ et que l'élément (littéral, la nature) qui y prédomine l'emporte sur ceux qui s'y trouvent en moindre quan- tité*. Ce qu'il vous faut donc absolument, puisse Dieu vous favoriser! c'est de savoir reconnaître la pierre la plus convenable d'entre celles qui se laissent décomposer et desquelles l'œuvre puisse s'obtenir. Vous aurez à en connaître l'espèce, la vertu et l'elFet; vous de- vez aussi connaître les manipulations (diverses), telles que la réso- lution, ramalgamation, la purification, la calcination, la macération et la transmutation. Celui qui ignore* ces principes, lesquels sont en réalité le fondement de notre art, n'y réussira jamais et n'arrivera à rien qui vaille. Vous aurez aussi à savoir s'il est possible d'employer cette (pierre) seule, ou s'il faut en aider l'action au moyen d'une autre (substance). Il faut aussi savoir si elle est homogène dès son origine.
' Dans les traités d'alchimie composés par les Arabes, le mot j^iLy» «natures,» désigne tantôt les quatre éléments, cl tantôt les quatre humeurs. Dans celte épîlre, l'auteur lui attribue les deux sens. On verra même plus loin qu'en alchimie l'eau, l'air, la terre el le feu représentent l'âme, l'esprit, le corps et la teinture.
* Je suis le traducteur turc, qui rend ce passage ainsi: «.iJLiLijI ^jSC( J.;^-aijj c'est-à-dire • et dans les choses indécomposables, cette quiddité (l'oeuvre) n'existe qu'en puissance. » Le pronom de l^^ se rapporte donc au grand aavre et celui de Lf..^? aux choses.
' Littéral. • leurs natures sont noyées les unes dans les autres. » * Pour (J* yfjXJl, lisez '— *-*^ y**^' (^, avec les manuscrits C et D et l'édi- tion de Buulac.
■ Pour yli, lisez ^ yli. Les manus- crits C et D et l'édition de Boulac donnent la bonne leçon.
»7- 212 PROLÉGOMÈNES ou si, étant associée à une autre (substance), elle devient homogène pendant qu'elle subit ce traitement, en sorte qu'on la désigne alors par le nom de pierre. Vous aurez aussi à connaître le mode de son action, le poids (de la quantité qu'on doit employer), les heures (où il convient de s'en servir), la manière dont Yesprit est combiné avec elle et comment Yâme s'y laisse introduire. Vous devrez savoir de plus si le feu a le pouvoir d'en détacher 1' (esprit) qui se trouve déjà combiné avec la (pierre), et, s'il y est impuissant, d'en recon- naître la raison et la cause efficiente. Voilà le desideratum.
« Comprenez donc bien et sachez que tous les philosophes ont fait l'éloge de l'âme et déclaré qu'elle est la directrice du corps, qu'elle le soutient, le protège' et agit conjointement avec lui. Cette opinion est fondée sur le fait que le corps, lorsque l'âme l'a quitté, reste mort, froid, incapable de se remuer ou de se défendre; et cela parce qu'il ne renferme ni la vie ni la lumière. Je cite l'exemple du corps et de l'âme, parce que (le produit de) notre art ressemble au corps humain, dont l'organisation se maintient au moyen des repas pris le matin'' elle soir; et alors la persistance et la perfection dépendent de l'âme p. 196. vivante et lumineuse, au moyen de laquelle et de la force vitale qu'elle renferme il fait des choses prodigieuses et contraires les unes aux autres, (effets) dont l'âme seule est capable. L'homme est passif* à cause du désaccord des natures (ou éléments) dont il est composé; si ces natures avaient été en unisson, à l'abri d'accidents et de con- trariétés, l'âme n'aurait pas eu le ])ouvoir de quitter le corps et y se- rait restée éternellement. Gloire au modérateur de toutes les choses, à l'Etre suprême! Sachez que les éléments d'où procède ïœuvre forment une quiddité répulsive, fournie originairement par une émanation et devant, de toute nécessité, avoir une fin; et, de même que nous l'avons dit à l'égard de l'homme, il (l'œuvre) ne peut pas se ' Pour 4J-», lisez <Uc, avec les manus- Bouloc et les manuscnls G et D donnent crits G et D et l'édition de Boulnc. la bonne leçon..
' Je lis #lojJt «repas du matin» à In ^ Gela signifie probablement: doit subir place de «IjjJf • nourriture. » L'édition de la mort, est mortel.
D IBN KHALDOUN. 213 résoudre en ses éléments constituants tant qu'il est dans un corps. En effet, les natures (ou éléments) dont cette substance est composée ont été tellement attachées les unes aux autres, qu'elles forment une chose homogène, ayant de la ressemblance avec l'àme par sa force et par son action, de même qu'elle ressemble au corps en ce qu'elle est composée et palpable; ce qui a eu lieu après qu'elle (cette chose) eut été (dans l'état) de simples natures (éléments) séparées les unes des autres. Admirons les opérations extraordinaires des natures! (Voyez) comment la force est (donnée) au faible, (de sorte) qu'il peut décomposer les choses, les combiner et les perfectionner. Voilà pourquoi j'ai employé les termes/or/ et faible (pour désigner l'âme et le corps) ^ « Le changement et le dépérissement subis parla première combi- naison proviennent du désaccord (des éléments constituants); l'im- mutabilité et la persistance appartiennent à la seconde (combinaison), par suite de l'accord (des éléments). Un des anciens a dit: « La sépa- " ration (décomposition) et la désunion sont, pour cet œuvre, la vie « et la durée, de même que la combinaison (est pour lui) la mort « et le dépérissement. » Cette parole renferme une pensée très-pro- fonde; en effet, le philosophe voulait indiquer, par les mots vie et durée, que l'(œuvre) est sorti '^ du néant pour entrer dans l'existence, vu que, dans sa première composition, il ne pouvait pas durer et de- vait nécessairement dépérir, tandis que, dans la seconde, il n'était pas exposé à périr; mais cette (dernière) combinaison ne peut avoir heu qu'après la séparation et la désunion. Il faut donc regarder l'acte de séparer et de désimir comme spécial à l'œuvre'. Aussi, quand le f. 197. corps qu'il s'agit de dissoudre se rencontre avec (l'œuvre), il s'y délaye, parce qu'il y a absence de forme. En effet, il est alors* à l'égard de ■ Celle glose est du traducteur turc. les manuscrits C et D: qj^. ^ i-><^y^'j ' Il faut lire, avec l'édition de Boulac et Boulac et les manuscrits C et D.
214 PROLEGOMENES ce corps comme une âme privée de forme. Cela résulte du fait qu'é- tant entré dans le corps, il est tout à fait sans pesanteur, ainsi que je vous le montrerai, s'il plaît à Dieu. Vous devez savoir aussi qu'il est plus facile de mêler le délié avec le délié que l'épais avec l'épais. Je désire vous indiquer par ces mots l'accord qui existe entre les es- prits et les corps; car les choses s'unissent à raison de leur accord mutuel. Je vous' dis cela pour vous apprendre que (l'emploi de) l'œuvre à l'égard des natures déliées et spirituelles est plus conve- nable et plus facile que son emploi à l'égard des (choses) grossières et corporelles. Notre intelligence conçoit très-bien que les pierres offrent plus de résistance au feu que les esprits. Vous n'avez qu'à observer l'or, le fer et le cuivre; ils résistent mieux au feu que le soufre, le mercure et les autres esprits. Je dis maintenant que les corps ont commencé par être des esprits, et qu'ils ne furent convertis en corps doués de cohérence et de densité qu'après avoir éprouvé la chaleur de la nature plastique [kiân). Le feu ne peut pas alors les consumer, à cause de leur extrême densité et de leur cohésion. Quand le feu est très-intense, il les convertit en esprits, ainsi qu'ils l'avaient été lors de leur première formation; mais les esprits déliés, étant exposés au feu, ne peuvent pas y résister et se volatilisent. 11 vous faut maintenant connaître ce que font les corps et ce que font les esprits dans leurs états respectifs'^; c'est là la chose la plus importante que vous puissiez apprendre. Aussi je vous dirai que les esprits se volatihsent et se consument à cause de leur inllammabilité et de leur ténuité. Ils s'en- flamment à cause de leur grande hunùdité et parce que le feu s'at- P. 198. tache à l'humidité aussitôt qu'il la sent, et cela pour la raison qu'elle lui ressemble par sa nature aérienne. Le feu continue à s'en nourrir jusqu'à qu'il n'en laisse plus rien. Cela a lieu aussi pour les corps lorsqu'ils sont assez peu compactes pour se volatiliser par l'application du feu. Us ne.s'enflamment pas, par la raison qu'ils sont composés de terre et d'eau, (matières) qui résistent au feu parce que leur porde Boulac el les manuscriU C et D. nuscrits C el D et l'édition de Boulac.
D'IBN KHALDOUN. 215 lion déliée' s'est unie à la portion épaisse par TefFet d'une coction lente et prolongée, celle qui opère le mélange des choses^. Expliquons cela. Toute chose qui peut se réduire à rien éprouve ce sort quand on y applique le feu, parce que le délié qu'elle renferme se sépare alors de l'épais, et que les diverses parties de cette chose étaient enche- vêtrées les unes dans les autres sans qu'il y eût ni dissolution ni affi- nité. Cette espèce de jonction, cette intromission des parties les unes dans les autres, n'est pas un mélange, mais une simple agrégation. Il est donc facile de séparer les diverses parties (d'une chose), ainsi que cela peut se faire pour l'eau et l'huile et pour d'autres mélanges. Je vous présente cette théorie' afin qu'elle vous mène à la connais- sance de la manière dont les natures se combinent et de leur corres- pondance mutuelle. Quand vous aurez appris cela d'une manière satisfaisante, vous aurez obtenu votre portion (de la connaissance) de cet (art). Sachez aussi que les humeurs*, lesquelles sont les na- lares dont il est question dans cet art, ont de l'affinité les unes avec les autres et sont chacune une partie séparée d'une même substance. Elles s'y trouvent réunies toutes dans un ordre uniforme et d'après une règle unique. Rien d'étranger n'entre ni dans la totalité (de cette substance), ni dans aucime de ses parties, comme l'a très-bien dit un philosophe. Si vous savez employer ces natures et les faire con- corder, sans que rien d'étranger y entre, le résultat est à l'abri de toute erreur*. Sachez que, si un corps ayant de la parenté avec celte nature se dissout* dans elle d'une manière convenable, et surtout s'il ' Pour nJuJaX}, lisez «i-JaJi. La bonne prélation suivante: v^> — j»-t tVJwL^:! L»l l'édition de Boulac el dans la traduction à-dire «la personne qui fait entrer dans turque. elles une chose étrangère est tombée dans ' Pour.Lyi.3'!, lisez pLo>^, avec l'é- l'erreur. « Je ne pense pas que ce soit là le dition de Boulac. sens de la phrase arabe.
" Littéral. «Je décris cela. • 'Le verbe ^}^, rendu ici pBT dissoutire, * Les humeurs sont le chaud, le froid, signifie aussi descendre dans un lieu el se riiumide et le sec. présenter. Un peu plus loin l'auteur lui ' Je lis s>.s« à la place de »>^y Le tra- attribue évidemment la première signifiducteur turc donne à ce p»s.sage Tinter- cation.
216 PROLÉGOMÈNES lui ressemble parla ténuité et la subtilité, elle s'étend dans ce corps et l'accompagne partout; car les corps, tant qu'ils conservent leur densité et leur grossièreté, ne s'étendent pas (dans autre chose) et ne 199. s'y allient pas. La dissolution des corps ne peut se faire sans (le con- cours d')âmes. Comprenez bien ces paroles et que Dieu vous dirige! Sachez aussi que cette dissolution (ayant eu lieu) dans le corps de l'animal ' est (comme) la vérité, qui ne se laisse pas anéantir ni affai- blir. C'est elle qui transmue les natures, qui les fixe et qui leur fait montrer des couleurs et des fleurs (reflets) admirables. La dis- solution de toute chose qui se ferait contrairement à ce (procédé) n'est pas une véritable dissolution, parce qu'elle est contraire à la vie. Pour dissoudre (réellement) une chose, il faut employer ce qui a de l'affinité avec elle et ce qui peut en écarter l'ardeur brûlante du feu; alors cette chose perd sa qualité grossière, et (ses) natures échangent leur état actuel contre celui de la subtilité et de la grossièreté^ qu'il leur est permis de prendre. Lorsque les corps sont parvenus au terme de leur dissolution et de leur atténuation, il se manifeste en eux la faculté de se fixer, de se changer, de se convertir et de se pénétrer; et chaque opération dont l'exactitude n'est pas certaine dès le commen- cement ne vaut rien. Sachez aussi que, d'entre ces natures, celle qui est froide sert à dessécher les choses et à en coaguler l'humidité, et que la nature chaude fait paraître l'humidité des choses et en coagule les parties sèches. J'indique ici le chaud et le froid, parce qu'ils sont actifs, tandis que l'humidité et la sécheresse sont passives, et que la soumission de chaque élément à l'élément qui lui correspond pro- duit les corps et leur donne l'existence. Si le chaud agit plus forte- ment que le froid, c'est parce que celui-ci n'a pas le pouvoir de déplacer les choses et de les remuer; le chaud (seul) est la cause du mouvement. La cause de l'existence, c'est la chaleur; si elle est trop faible, il n'en résulte jamais rien; de même que, si elle agit ' Le mot a/Hma/ doit avoir ici une signi- ' li me semble que le mot iiAillj 0 et fication dont les adeptes seul» possédaient de la grossièreté » est de trop; je lirais vo- la connaissance. ' lontiers J,Aiwlj • et de l'atténuation. » DIBN KHALDOON. 217 trop fortement sur un objet et qu'il n'y ait pas là du froid, elle le brûle et le détruit. L'élément froid est donc absolument nécessaire dans ces opérations; c'est lui qui donne à un des contraires la force de résister à l'autre et qui éloigne de lui la chaleur du feu. Il n'y a P. »oo. rien que les philosophes redoutassent tant que les feux trop ardents. Ils ordonnaient aussi de purifier les natures et les esprits, d'en expul- ser les ordures et l'humidité, d'en faire disparaître les causes de dé- périssement et les impuretés.
• 'Telle est leur opinion bien arrêtée et leur pratique constante; en effet, leurs opérations commencent et se terminent par le feu. Aussi disent-ils: « Gare aux feux très-ardents. » Par cette recommandation, ils donnent à entendre que vous devriez écarter les causes de dépé- rissement qui pourraient accompagner (le sujet sur lequel on opère), car, autrement, vous auriez réuni deux choses préjudiciables au corps, et la destruction (de ce corps) n'en serait alors que plus rapide. Il en est ainsi de chaque chose; rien ne se corrompt, rien ne se détériore que par l'opposition mutuelle de ses natures et par la diversité (de ses éléments constituants); qu'une chose soit placée entre deux (opposés), sans avoir rien pour la fortifier et pour l'aider, elle doit nécessairement succomber à son infirmité et périr. Sachez que les philosophes ont souvent parlé des esprits qui rentrent à plusieurs reprises dans les corps, afin de s'y attacher davantage et de leur donner plus de force pour combattre le feu, lorsqu'il' s'applique immédiatement à eux au moment de Yintimité. C'est du feu élémentaire que je veux parler ici. Passons maintenant ^ à ia pierre dont il est possible de tirer Y œuvre, et suivons ce que les philosophes en ont dit. Ils ont émis à ce sujet des avis contradic- toires: les uns prétendent qu'elle existe dans le (règne) animal; d'autres assurent qu'elle se trouve daas la plante ', et d'autres qu'elle ' Pour il, lisez îil, avec l'édilion de ' H faut lire avec les manuscrits etl'é- Roulac et les manuscrits C et D. dilion de Boulac: j *->' i*-*^ ^ ^^-^•' 218 PROLÉGOMÈNES est dans ie minéral. Enfin, selon d'autres, elle existe dans les trois (règnes).
« Je n'exposerai pas ici les détails de ces assertions^ ni les contro- verses qui ont eu lieu à ce sujet parmi les adeptes, car cela me mènerait trop loin. J'ai dit plus haut que Yœuvre (existe) virtuelle- ment dans toute chose, par la raison que les natures existent de cette manière (c'est-à-dire virtuellement) dans toute chose. Voulant maintenant vous faire savoir de quelle chose l'œuvre peut procéder, soit en puissance, soit en acte, j'emprunterai la parole d'El-Harrani '^: P. îoi. t Les teintures, dit-il, sont de deux espèces: l'une est celle du corps, comme, par exemple, le safran, (qui pénètre) dans un vêtement blanc au point de le parcourir en tous sens^; cette teinture s'efface et se décompose; l'autre, c'est la conversion d'une substance dans une autre, dont elle prend aussi la couleur. Voyez l'arbre: il convertit la terre en sa propre substance; voyez aussi l'animal: il s'assimile la plante; de cette manière la terre devient plante et la plante devient animal. Cette teinture ne peut exister qu'au moyen de l'âme vivante et de la nature agissante, à laquelle appartient d'enfanter les masses (corps organisés) et de changer les individualités. Cela étant ainsi, je dis que Veeuvre doit être soit dans l'animal, soit dans la plante; et la preuve en est que ces deux (classes d'êtres) sont constituées par la nature pour recevoir de la nourriture, (chose) qui sert à les main- tenir (dans l'existence) et à compléter leur (développement). La plante ne possède pas la nature subtile ni la force qui existent dans l'animal, et, pour cette raison, les sages* l'emploient très-rarement. L'animal marque le troisième et dernier degré de la conversion: le ' Pour (jyCtVl, lisez t^.lxjJI avec ie ('oag do J. C.) et dont la vie se trouve manuscrit D et Sédition de Boulac. dans le dictionnaire biographique d'Ibn ' Je crois que le Harrani, ou natif de Kliallikan. (Voyez ma traduction anglaise Harran, dont il est fait mention ici, est le de cet ouvrage, vol. III, p. 87.) même pcrsoBnage que le célèbre poly- ' Je lis JjJ?. à la place de Jj^- graphe Ël-Ëmir el-Mokhtar el-Mosabbilii, ' Il est évident que, par ce terme, l'auqui mourut au Caire l'an 4ao de l'hégire leur veut désigner les alchimistes.
D'IBN KHALDOUN. 219 minéral peut devenir plante, la plante peut se convertir en animal ^ mais l'animal ne peut se changer en rien qui soit plus subtil que lui. (S'il se change,) c'est pour s'en retourner à un état plus grossier. D'ailleurs, rien n'existe dans l'univers à quoi l'esprit vivant puisse s'attacher, à moins que ce ne soit l'être animé. Or l'esprit (l'âme) est ce qu'il y a de plus subtil dans l'univers, et ne s'attache à l'animal qu'à cause de sa conformité avec lui. L'âme des plantes est petite, renferme un certain degré de grossièreté et de densité; elle reste enfermée et cachée dans la plante, ce qui tient à sa nature gros- sière et à celle du corps de la plante. La plante ne saurait se remuer à cause de sa propre grossièreté et de celle de son âme. L'âme qui se meut est beaucoup plus déliée que l'âme cachée (dans la plante); et cela parce que la faculté de se remuer est celle de prendre de la nourriture, de changer de place et de respirer. L'âme cachée P. jo». ne possède que la faculté de se nourrir. Cette âme, comparée avec l'âme vivante, est comme la terre comparée avec l'eau; il en est de même de la plante comparée avec l'animal. Vœuvre qui est dans l'animal est donc la plus élevée, la plus exaltée, la plus facile et la plus traitable de toutes. L'homme intelligent qui sait cela expéri- mente sur ce qui est facile à traiter, et laisse de côté ce qu'il soup- çonne d'être réfractaire. » Sachez que les philosophes regardent le (règne) animal comme formant (deux) divisions, dont l'une renferme les mères, c'est-à-dire les natures, et dont l'autre se compose des enfants, c'est-à-dire les nouveautés (choses produites). Cela est, du reste, compréhensible, même à une faible intelligence. Ayant partagé de même les éléments et les enfants en (deux) divisions, dont l'une renferme les vivants et l'autre les morts, ils regardent comme actif et vivant tout ce qui peut se remuer, et comme passif et mort^ tout