SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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direction donnée au jugement, de la correction de l'âme et de son anoblissement par l'acquisition de belles qualités. Cela, disaient-ils, est possible pour l'homme; quand même il n'aurait pas reçu une loi révélée qui le mettrait en mesure de distinguer les bonnes ac- tions des mauvaises, il y parviendrait par la force de son intelligence, par ses spéculations et par suite d'une disposition naturelle qui le porte* à faire des actes louables et à s'abstenir de ce qui mérite le blâme. L'âme, parvenue à cet état, éprouve une joie et un plaisir extrêmes; ne pas connaître cette félicité est pour elle la misère éter- nelle: voilà en quoi consistent lé bonheur et les peines de l'autre ' Il faut lire (^)^\ LiL-J. avec le ma- ' Pour.^j^^'. lisez J^^f, avec le ma- nuscrit C, l'édition de Boulac et la tra- nuscrit C, l'édilion de Boulac et la tra- duction turque. Le sujet de la proposition duclion turque, est ^*.^I(M iJLsLfc; l'attribut en est la ' Littéral, «du corps inférieur." phrase qui commence ainsi: UvÂ-e <*^^ * Lisez *Xy»^.

DIBN RHALDOUN. 23!

vie '. Nous omellons d'autres opinions absurdes qu'ils professent à ce sujet et que leurs discours ont fait assez connaître.

Leur grand maitrc dans ces doctrines, celui qui en exposa les di- vers problèmes, qui en réunit les principes dans un corps d'ouvrage et en mit par écrit les démonstrations, fut, à ce que nous avons appris, il y a bien des années, le Macédonien Aristole, disciple de Platon, précepteur d'Alexandre, et natif d'un pays grec appelé la Macédoine. On le nommait le premier précepteur par excellence, parce qu'il fut le premier qui enseigna la logique. Personne avant lui n'avait réduit cet art en système; ce fut lui qui en disposa les règles dans un ordre convenable, qui en examina tous les problèmes et les p. ai 3. traita d'une manière complète. Dans la rédaction de ce système de règles, il déploya un grand talent, s'il faut lui attribuer les doc- trines enseignées par les philosophes relativement à la métaphy- sique \ Il y eut ensuite, parmi les musulmans, quelques hommes qui accueillirent ces doctrines et suivirent les opinions d'Aristote, sans penser à s'en écarter. Cela eut lieu, parce que les khalifes Abbacides avaient fait traduire du grec en arabe les livres de ces anciens philo- sophes, et que beaucoup de personnes appartenant à notre religion s'étaient mises à les parcourir. Parmi les amateurs des connaissances (nouvelles), il y en eut qui adoptèrent toutes ces opinions, parce que Dieu leur avait permis de tomber dans l'égarement, lis commencèrent par défendre les nouveautés qu'ils avaient apprises, puis ils eurent entre eux-mêmes des discussions au sujet des corollaires auxquels ces doctrines donnaient naissance. Parmi les plus notables d'entre ces philosophes, on dislingue Abou Nasr el-Farabi, qui florissait dans le IV* siècle', du temps de Seïf ed-Doula*, et Abou Ali Ibn Sîna (Avilac et le manuscrite. et arabe de M. Munk. p. 34i et suiv.

* La phrase arabe est très-obscure, ' Seïf ed-Doula, souverain d'Alep, du mais je pense en avoir rendu le sens. nord de la Syrie et des contrées voisines, ' On trouvera un bon article sur El- mourut Fan.556 (967 de J. C).

232 PROLÉGOMÈNES cenne), qui vivait dans le v'^ siècle', à l'époque où les Bouïdes ré- gnaient à Ispahan.

Sachez maintenant que les opinions énoncées par les philosophes sont fausses de toutes les manières: en attribuant (l'existence de) tous les êtres à la première intelligence, sans juger nécessaire de remonter jusqu'à l'Etre nécessaire, ils sont restés courts (dans le champ de la spéculation); car au delà de cette intelligence se trouvent divers ordres d'êtres créés par Dieu. L'univers est trop étendu pour être embrassé par l'esprit humain, et Dieu crée ce que vous ne savez pas'^. En se bornant à affirmer l'existence de la (première) intelligence, sans se soucier de ce qui se trouve au delà, ils firent comme ces phy- siciens qui, se contentant d'affirmer l'existence du corps sans se préoccuper de l'âme et de l'intelligence (de l'homme), croient qu'au delà du corps rien n'existe dans la classe des êtres.

Les démonstrations qu'ils emploient pour justifier leurs assertions au sujet des êtres, démonstrations qu'ils éprouvent* dans la balance P. ii4. de la logique et qu'ils soumettent aux règles de cet art, sont in- complètes, et ne suffisent pas au but pour lequel elles sont désignées. La partie de leur doctrine qui regarde les êtres corporels et qu'ils appellent la science naturelle (la physique) offre le même défaut, car il n'y a rien de certain dans la conformité qu'ils prétendent exister entre les résultats intellectuels auxquels leurs définitions et raison- nements les ont conduits et ce qui est dans l'externe (l'objectif). En effet, ces résultats sont tous des jugements universaux de l'entende- ment, tandis que les êtres externes sont particuliers par leur matière (leur nature); or il se peut que dans la n)atière se trouve quelque chose qui empêche la conformité de l'intelligible universel avec l'ex- terne particulier. Exceptons toutefois les cas où cette conformité a pour elle le témoignage des sens, mais ici la preuve n'est pas fournie par le raisonnement, mais par l'observation. Où est donc la certitude ' Avicenne mourut l'an 428 de l'hégire ' Il faut lire y^^' à iaplace de y^j.»J (1037 de J. C), à l'âge de cinquante sept (Voyez Coran, sour. xvi. vers. 8.) an». (Voyez Mélanget, etc. de M. Munk.) " Pour Ij, lisez _j.

D'IBN KHALDOUN. 233 qu'ils prétendent trouver dans le raisonnement? Quelquefois aussi l'entendement se sert de premiers intelligibles ayant avec les (êtres) particuliers une conformité imaginaire, et n'emploie pas les seconds intelligibles obtenus par l'abstraction du second degré'. En ce cas, le jugement (porté par l'entendement) est vrai et équivaut à une sen- sation, parce que les premiers intelligibles sont plus conformes à l'ex- terne par suite de leur accord avec lui. On peut donc admettre ce que les philosophes disent sur ce point, mais nous ne devons pas nous occuper de telles matières, parce qu'elles entrent dans la catégorie des choses dont l'examen nous est défendu par cette maxime: Le vrai croyant doit s'abstenir de ce qui ne le regarde pas. En effet, les questions naturelles n'ont aucune importance pour nous, sous le point de vue de la religion ni sous celui de l'entretien de la vie. C'est donc pour nous un devoir de ne pas nous en occuper.

Passons à leurs jugements au sujet des êtres qui sont hors de la portée des sehs, c'est-à-dire des êtres spirituels, ceux dont l'étude forme la science divine, ou la métaphysique. Je ferai observer que l'essence de ces êtres nous est absolument inconnue, que la compré- hension ne saurait l'atteindre et que le raisonnement est incapable i'. 1,5. de nous la faire connaître. La preuve en est que l'abstraction appliquée aux cires externes particuliers dans le but d'en obtenir des intelligibles (universaux) n'est possible qu'à l'égard des êtres dont la perception peut s'obtenir au moyen des sens, et, en ce cas, cette abstraction fournit des universaux; mais, en ce qui concerne les essences spiri- tuelles, nous sommes incapables d'en obtenir des perceptions qui nous fourniraient, par l'abstraction, d'autres quiddités; car nos sens forment un voile qui s'interpose entre nous et ces essences. On ne peut donc pas employer ie raisonnement à leur égard, et on ne pos- sède aucun moyen qui nous permette d'en établir l'existence. J'en excepte seulement ce que nous trouvons en dedans de nous-mêmes* ' Le texte est Irès-altéré ici; je lis; Telle est la leçon suivie par le traducteur 234 PROLÉGOMÈNES relativement à l'âme humaine et au caractère de ses perceptions, surtout dans les songes, qui ont lieu pour tous les hommes. Ce qui est au-dessus de cela, tel que la nature de l'âme et ses attributs, est une matière si profonde, qu'il n'y a aucun moyen d'en prendre con- naissance.

Les philosophes les plus exacts ont bien reconnu cette vérité, puis- qu'ils ont déclaré que l'immatériel ne saurait être l'objet du raison- nement, vu qu'il est de règle que les prémisses d'im raisonnement (oti syllogisme) doivent être essentiellement vraies ^ Platon, le plus grand de tous, a dit qu'on ne peut rien apprendre de certain au sujet des choses divines (des êtres métaphysiques), et qu'on ne peut en parler que d'après des vraisemblances et des probabilités, c'est- à-dire d'après des suppositions. Or, puisque nous ne parvenons à former une supposition qu'à la suite d'un effort et d'un travail d'es- prit, et que la supposition qui paraît la plus probable nous suffit, de quelle utilité peuvent être ces sciences (métaphysiques) et leur étude? Et nous aussi, nous voudrions obtenir la certitude en ce qui regarde les êtres qui sont au delà des sens, (certitude) dont l'acquisition, selon les mêmes philosophes, doit être le but vers lequel se dirigera la réflexion.

Leur opinion que le bonheur suprême se trouve dans la perception de l'être tel qu'il est réellement, et que cette perception s'opère par l'emploi du raisonnement, est fausse et doit être rejetée. Expliquons I'. 3ifi. cela. L'homme est composé de deux parties, dont l'une, Ja partie spirituelle, est mêlée avec l'autre, qui est la partie corporelle. Chacune de ces parties a des moyens de perception qui lui sont propres, mais il n'y a qu'une seule partie, la partie spirituelle, qui recueille ces deux classes de perceptions. Elle reçoit tantôt des perceptions spirituelles et tantôt des perceptions corporelles, obte- nant les premières par sa propre essence et sans intermédiaire, et les secondes au moyen des instruments du corps, savoir le cer- 1 DIBN KHALDOUN. 235 veau et les sens. Chaque être capable de perception éprouve du plaisir dans l'acte de percevoir. L'enfant, à qui les premières per- ceptions corporelles arrivent, éprouve du plaisir à voir la lumière et à entendre des sons. La jouissance que l'âme ressent en recueillant des perceptions au moyen do sa propre essence et sans intermédiaire est, sans aucun cloute, la plus douce et la plus vive de toutes. Aussi, quand l'âme spirituelle reçoit une perception au moyen de cette faculté perceptive qui existe dans son essence et qui agit sans inter- médiaire, elle éprouve une satisfaction et un plaisir indicibles; mais ce genre de perception ne peut s'opérer ni au moyen de la spécu- lation ni au moyen de la science. Pour l'exercer, il faut que le voile des sens soit écarté et que les perceptions corporelles disparaissent tout à fait.

Les Soufis recherchent souvent ces impressions afin d'éprouver le plaisir qui les accompagne, et, pour y parvenir, ils exercent sur eux- mêmes des austérités dans la vue d'amortir les facultés ' du corps et de faire disparaître les perceptions qui lui sont propres. Ils essayent même de supprimer dans le cerveau la faculté de la réflexion, afin que l'âme se trouve en état de recueillir, au moyen de son essence, les perceptions qui lui sont spéciales; ce qui lui arrive quand elle se trouve débarrassée des perceptions corporelles qui viennent se mêler à elle et qui l'empêchent d'agir. Ils parviennent, de cette manière, à éprouver un sentiment do joie et de plaisir qu'on ne saurait exprimer. Quand même nous admettrions la vérité de ce qu'ils disent à ce sujet, nous ne devons pas moins déclarer que les (moyens dont ils font usage) sont insuffisants. P. 117.

« Les preuves et démonstrations fournies par la raison suiïisent, disent les philosophes, pour procurer à l'âme ce genre de perceptions et le plaisir qui en résulte. » Cela est complètement faux, ainsi qu'on vient de le voir: tout ce qui est démonstration et preuve fait partie des perceptions corporelles, puisque cela dérive des facultés du cerveau, 3o.

236 PROLEGOMENES telles que l'imagination, la réflexion et la mémoire; or la première chose à faire, lorsqu'on veut obtenir la faculté de percevoir (les êtres du monde spirituel), c'est d'anéantir les puissances du cerveau, parce qu'elles s'opposent à l'exercice de cette faculté et lui portent atteinte.

Nous voyons les plus habiles parmi eux s'appliquer à l'étude de certains livres, tels que le Kilab es-Chefa, Ylcharat, le Nedjai^ et les traités dans lesquels Ibn Rochd (Averroès) a résumé le Fass^ (ou Organon) d'Aristote. Ils s'occupent à les feuilleter et à bien se pé- nétrer des démonstrations qu'ils renferment, dans l'espoir d'y trouver cette portion de bonheur (suprême qu'on leur avait promis); mais ils ne se doutent pas qu'en procédant ainsi ils multiplient les obs- tacles qui s'opposent à leur progrès. Pour agir de cette manière, ils se sont fiés à une parole que l'on attribue à Aristole, ou à El-Fa- rabi, ou à Ibn Sîna (Avicenne), et qui est ainsi conçue: « Celui qui réussit à percevoir l'intelligence active, et qui s'est mis en contact avec elle dans la vie de ce monde, a obtenu la portion de bonheur qui lui revient. » Ils entendent par le terme intelligence acliveXa pre- mière classe des êtres spirituels, qui se laisse percevoir quand le voile des sens est écarté, et ils posent en principe que le contact avec cette intelligence s'opère au moyen d'une faculté perceptive qui s'ac- quiert par l'élude. Le lecteur a déjà reconnu la faiblesse de cette doctrine. Au reste, Aristote et ses disciples ont entendu, par les mots contact el perception, cette perception que l'âme exerce au moyen de sa propre essence et sans intermédiaire, mais qui n'a lieu qu'après l'en- tier écartemenl des voiles des sens.

' Ce» Iroi» ouvrages sont d'Avicenne. averllssemenl.s) esl un pelit recueil de M. Munk nous a fail connaitre le contenu doctrines el maximes philosopliiqucs. On de la grande encyclopédie pliilosopliique a composé un grand nombre de comiufnintitulée Et-Chefa. (Voy. Mélanges de phi- laircs sur ce dernier livre, ([ui, à ce que losopliic juive et arabe, p. 355.) Le Nedjat nous apprend le bibliographe Maddji Khaest un abrégé de cet ouvrage; il se trouve iifa (t. I, p. 3oi), est très-obscur et fori imprimé à la (in de l'édition du Canoun. diincilc à comprendre. L'Icliarat ouat-Tenbîliat (indications et ' Voyez ci-devant, p. iSi.

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237 Ils enseignent que la jouissance produite par ce genre de per- ception est réellement le bonheur (suprèuje) qui a été promis (aux i>. hommes); mais c'est encore là une doctrine chimérique. Nous savons, d'après les principes établis par eux-mêmes, qu'il se trouve, au delà de l'action des sens, un autre genre de perception appartenant à l'âme et exercé par elle sans aucun intermédiaire; nous savons même que cette perception procure à l'àme une joie extrêmement vive; mais rien ne nous dit que ce soit là le bonheur qu'on doit éprouver dans l'autre monde. Je ne nie pas toutefois qu'une telle perception ne soit une des jouissances dont ce bonheur se composera.

• Le bonheur, disent-ils encore, consiste en la perception des êtres (spirituels) et à les voir tels qu'ils sont. » C'est là une opinion tout à fait insoutenable. Nous avons déjà fait remarquer, en signalant les erreurs et méprises auxquelles la doctrine du laubid^ a donné lieu, combien est faux le principe que ce qui existe se borne, pour chaque être capable de perception, aux seules perceptions qu'il a pu re- cueillir. « Ce qui existe, avons-nous dit (ailleurs), est trop vaste pour être compris (par notre entendement); l'homme ne saurait saisir en totalité ni les êtres spirituels ni les êtres corporels. » Il résulte de toutes les opinions rapportées ici comme provenant des philosophes que la partie spirituelle (de l'homme), aussitôt qu'elle se détache des facultés corporelles, exerce un genre de per- ception qui lui est propre et qui s'applique à une certaine classe de perceptibles, c'est-à-dire aux êtres dont l'homme peut prendre con- naissance. Or cette partie est incapable de les connaître tous et d'en embrasser la totalité, car le nombre des êtres est sans limite'-. Le sentiment de plaisir que cette perception peut procurer est analogue à celui que l'enfant, dans son premier âge, ressent aux perceptions qu'il recueille par la voie des sens. Comment donc osent-ils allirmer que la connaissance de la totalité des êtres nous sera acquise, et que le bonheur (éternel), celui que le législateur (inspiré) nous a promis.

ai«.

238 PROLÉGOMÈNES sera alors notre partage, quand bien même nous n'aurions pas travaillé pour mériter cette faveur? Repoussons avec horreur de pareilles dé- clarations.

Ils disent encore que l'homme a le pouvoir de corriger son âme r. 3ifi. et de l'épurer en s'habituant à des actes louables et en évitant ce qui mérite le blâme. Cette proposition est fondée sur l'opinion que le plaisir éprouvé par l'âme, en obtenant des perceptions au moyen de sa propre essence, est, en réalité, le bonheur (suprême) qui a été promis aux hommes. « En effet, disent-ils, les (pensées et les actes) vils empêchent l'âme d'accomplir ce genre de perceptions, en la soumettant à l'influence des facultés que le corps lui a fournies et en lui commimiquant la teinture qu'il a contractée. « A cet égard, nous avons déjà fait observer que la félicité et la misère (éternelles) sont des sujets placés hors de la portée des facultés perceptives tant du corps que de l'âme. Donc cette correction de l'âme, correction au moyen de laquelle ils prétendent arriver à la connaissance du (bonheur éternel), ne sert qu'à procurer la jouissance qui résulte de la perception opérée par l'âme, perception qui résulte de l'emploi des syllogismes et des lois du raisonnement; mais quant à ce bonheur que le législateur (inspiré) nous a promis, sous la condition que nous obéirions à ses ordres en faisant de bonnes actions et en travaillant pour acqtiérir des qualités louables, c'est là un sujet auquel les facultés perceptives d'aucune créatuie douée de perception ne sauraient atteindre.

Leur grand oracle, Abou AU Ibn Sina (Avicenne), s'était aperçu de cette vérité, ayant inséré dans son Kitab el-mebda oua 'l-maad (traité de l'origine de fàme et de son retour à Dieu)^ un passage dont voici le sens: « Le retour de l'âme et tout ce qui s'y rattache sont de ces choses qu'on parvient à connaître au moyen des preuves intellectuelles et du raisonnement, car elles sont en rapport direct avec ce qui est dans la nature, rapport parfaitement bien connu; elles se présentent aussi ' Le mol <i est de trop.

D'IBN KHALDOUN. 239 (le la môme manière que les autres choses naturelles. Nous avons donc ' assez de latitude pour les discuter à l'aide du raisonnement. Mais quant à la résurrection du corps et à ce qui s'y rattache, rien de tout cela ne se laisse démontrer par la simple raison, vu que ce sont des matières auxquelles il n'y a rien d'analogue. On les trouvera exposées dans la loi véridique mohammédienne, et c'est là où il faut en revenir si l'on veut obtenir des éclaircissements sur ce sujet. • Le lecteur voit maintenant que cette science ne conduit pas au but que les philosophes se sont proposé et autour duquel ils tournent encore sans l'atteindre. Ajoutons qu'elle renferme des principes con- traires à la loi divine et en opposition avec le sens évident des textes sacrés. La seule utilité qu'elle peut avoir, autant que nous le sachions, c'est d'aiguiser l'esprit en le rendant capable d'obtenir, au moyen i' no. de preuves et de démonstrations, la faculté de raisonner avec exac- titude et justesse. Cela doit arriver, parce que l'art de la logique im- pose l'obligation d'observer scrupuleusement les lois qui règlent la forme et* la composition des syllogismes.

On fait im grand usage des syllogismes dans les sciences philo- sophiques, telles que la physique, les mathématiques et la méta- physique. L'étudiant (jui cultive ces branches de connaissances par- vient donc, à force d'employer fréquemment la démonstration et d'observer les lois du raisonnement, à acquérir la faculté d'exposer avec netteté et précision les arguments et les preuves dont il veut se servir. Ces arguments (fondés sur la raison) ne suffisent toutefois pas au but que les philosophes se sont proposé; on peut tout au plus les regarder comme les règles les plus sûres à observer dans la discussion des questions spéculatives^.

Voilà, en somme, l'utilité de cet art. Ajoutons qu'il nous fait con-. naître les systèmes de doctrine professés chez les divers peuples de l'univers et les opinions de ces peuples. Quant au mal ([ui en résulte, le lecteur vient de l'apprendre. Aussi je recounnande fortement à ' Pour bis, lisez Ui. ' Pour^L^^I, lisez jLkiill, avec les Pour ^1, lisez y manuscrits C et D et l'édition de Boulac.

240 PROLEGOMENES celui qui veut étudier ces sciences de se tenir toujours en garde contre les suites pernicieuses qui en résultent, et de ne pas s'y engager avant de s'ctrc bien pénétré des doctrines renfermées dans la loi divine et de s'être mis au courant de ce que l'exégèse coranique et la jurispru- dence offrent de certain. Personne ne doit s'y appliquer, qui ne s'est pas rendu maître ' des sciences religieuses. Il y a malheureusement peji d'étudiants en philosophie qui parviennent à éviter les dangers que je viens de signaler. C'est Dieu qui, par sa grâce, conduit les hommes à la vérité; c'est lui qui leur sert de guide, et, si Dieu ne nous avait pas diriçfés, nous n'aurions jamais pu nous tenir dans la bonne voie. {Coran, sour. vu, vers. 4i.)

La vanité de l'asirologie démontrée. — Cet art est fondé.sur des principes dont la faiblesse est évidente. — Les conséquences en sont dangereuses.

Les professeurs de cet art prétendent que, par la connaissance des P. 221. vertus'' des astres et de leur influence sur les êtres simples et les êtres composés auxquels les éléments ont donné naissance, on peut savoir d'avance les événements futurs. D'après ce principe, les positions des sphères' et des astres indiqueraient les événements de toute espèce'' qui doivent arriver, tant généraux que particuliers".

Les anciens astrologues pensaient que la connaissance des vertus des astres et de leurs influences s'obtenait par l'expérience, et que, pour y parvenir, il faudrait vivre pendant une époque bien plus longue que les âges réunis de tous les hommes. " En effet, (disaient-ils,) l'ex- périence e.st le fruit d'observations plusieurs fois répétées dans le but d'arriver à une connaissance (certaine) ou à une supposition (pro- bable). Mais quelques astres prennent une période très-longue pour faire une révolution, et, pour en faire plusieurs, il leur faudrait une suite de siècles bien plus étendue que les âges réimis de tous les hommes. • ' Je lis '(^ â la place de J^. l'édition de Boulac et les manuscrit» C ' Littéral. « des forces. » et D.

D IBN KHALDOUN. 241 D'autres astrologues moins intelligents déclarèrent que la connais- sance des vertus des astres et de leurs influences s'était obtenue par une révélation divine. C'est là une opinion si mal fondée, que nous n'avons pas besoin de la réfuter. L'ne preuve évidente de sa fausseté nous est offerte par le fait que, de tous les hommes, les prophètes étaient les plus éloignés de la pratique des arts, et qu'ils n'entrepre- naient jamais de prédire les événements futurs, excepté dans les cas où Dieu leur en donnait l'autorisation. Comment donc ces gens (les astrologues) osent-ils prétendre qu'ils connaissent l'avenir au moyen d'un certain art et enseigner une telle doctrine à leurs disciples?

Ptolémée et les astrologues des derniers siècles pensaient que les indications fournies par les astres étaient dans l'ordre de la nature, puisqu'elles provenaient d'un mélange qui s'était fait entre les astres et les êtres matériels'. "L'action des deux grands lumi- naires, dit-il, et leur influence sur les êtres matériels sont si ma- nifestes, que personne ne saurait les nier. Telle est, par exemple, l'action du soleil, qui amène la vicissitude des saisons, dont elle change même les températures, et qui opère la maturation des fruits et des grains; telle est aussi l'action exercée par la lune sur les êtres de constitution humide et sur l'eau, sur la coction des matières P- m. sujettes à se corrompre et sur le concombre^. » Il dit plus loin: « Après les deux grands luminaires', viennent les astres; et, à leur égard, nous avons deux manières d'opérer. Dans la première, on accepte ' Littéral, «les ôtres élémentaires,» vrage sans pouvoir les trouver. On a déjà c'esi-à-dire formés des quatre éléments. vu (i" partie, p. 81) que les Arabes pos- ' Cela veut dire sans doule que les eu- sédaient une prétendue traduction de la curbi lacés arrivent à leur maturité à l'é- Politique d'Arislote et de ses Economiques. poque de la pleine lune, et qu'à partir de L'ouvrage qu'ils citent comme une tra- ce moment leur cliair se détériore, duclion de l'histoire de Paul Orose, et ' L'auteur nous apprend plus loin que dont Ibn Khaldouu a inséré plusieurs ex- ces passage» ont été pris dans les ouvrages traits dans son histoire anlé-islamitc, est de Ptolémée, et surtout dans le Livre des une fabrication du même genre, et je suis quatre, c'est-à-dire le traité d'astrologie, Irès-porté à croire que le Livre des quatre intitulé Tetrabiblion ou Qaadripartitum. Je est encore une de ces prétendues trnduc- les ai cherchés dans le texte grec de cet ou- tions.

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