SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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franchement les doctrines transmises à ieur sujet par les grands maîtres dans cet art; mais c'est là une concession dont l'esprit n'est nullement satisfait. Dans la seconde, on a recours à des conjectures et à l'expérieuce: on compare chacun de ces astres avec un des grands luminaires dont la nature et l'influence sont évidentes et bien connues'; on examine ensuite si la vertu et le tempérament de cet astre augmentent en force lorsqu'il est en conjonction (avec le soleil), et l'on s'aperçoit ainsi si l'astre, par sa nature, s'accorde (avec le soleil) ou s'il perd sa lorce; dès lors, on a reconnu les (influences qui sont) contraires à celle (de l'astre). Ayant ainsi découvert les vertus de chaque astre observé isolément, on sait quelles seront les vertus des astres réunis. Pour y parvenir, on les étudie quand ils sont en trine aspect, en quadrature, etc. Les connaissances qu'on acquiert ainsi dérivent (de celle) des natures des (douze) signes comparées avec celles du grand luminaire. C'est ainsi qu'on parvient à connaître les vertus de tous les astres. Qu'ils influent sur l'atmosphère, c'est une chose évidente, et le mélange de ces influences avec l'atmosphère réagit sur tout ce qui est au-dessous en fait d'êtres qui ont eu une naissance. Les gouttes de sperme et les germes tirent de là leurs ca- ractères particuliers et deviennent des états^ pour les corps qui doi- vent s'en former, ainsi que pour les âmes qui se rattacheront à ces corps, qui y entreront par infusion et leur devront la plénitude de leur existence. Ces gouttes et germes sont aussi des états pour tout ce qui est accessoire aux âmes et aux corps, puisque leur caractère essentiel reparaît dans les êtres auxquels ils donnent naissance. » Il dit plus loin: « C'est là mon opinion personnelle, mais je ne la donne nullement pour certaine. (L'influence des astres) ne procède pas d'un décret divin, » — l'auteur veut dire de la prédestination (de Dieu); — « elle consiste uniquement en une réunion de ces influences naturelles qui sont les causes des événements. Le décret divin est antérieur à I'. 3j3. toute chose. » Telle est, en somme, la doctrine de Ptoicmée et de ses ' Il faut lire Ui^, avec l'éclilion de ' Le mol élat[^\^] paraît signifier ici Boulac et les manuscrits C cl D. berceau, matrice.

UIBN KHALDOUN. 243 disciples, doctrine qu'il a insérée dans son Livre des quatre et dans d'autres écrits.

On voit par là combien sont faibles les principes sur lesquels on a fondé cet art. En eflet, la connaissance d'un événement futur ou la supposition qu'on peut former à ce sujet provient de la connaissance de tout ce qui peut influer sur cet événement, savoir: l'agent, le pa- tient', la forme et le but, ainsi que nous l'expliquerons* en son lieu et place. Or les vertus des astres, s'il faut nous en tenir à la décla- ration des astrologues, ne sont que des agents, et la partie composée des éléments est la patiente. De plus, toutes ces vertus ne sont pas actives d'elles-mêmes; il y en a d'autres qui agissent avec elles sur le corps matériel. Telles sont la vertu génératrice qui appartient au père, et fespèce qui existe déjà dans la goutte de sperme; telles sont aussi les vertus particulières qui servent à opérer la distinction entre les diverses espèces qui appartiennent au même genre, et d'autres encore. Or admettons (|ue les vertus stellairos aient acquis toute leur force, qu'elles ne forment (ensemble) qu'un seul agent d'entre toutes les causes qui agissent sur les événements, et que nous connaissions bien ces vertus et ces influences; alors on nous im- pose encore l'obligation d'avoir recours à des conjectures et à des présomptions, de sorte que nous n'aboutissons qu'à former une (simple) supposition relativement à l'arrivée de l'événement. Mais le pouvoir de faire des conjectures et des présomptions n'appartient qu'à celui qui se livre à des spéculations, et ne se trouve que dans sa fa^ciilté réflexive; donc la conjecture et la présomption ne peuvent être ni les causes immédiates ni les causes secondaires d'un événe- ment quelconque. Nous sommes, dès lors, obligés de les laisser de côté et de reculer depuis la supposition jusqu'au doute. Voilà à quoi l'on arrive, même en connaissant d'une manière précise et inatta- quable les vertus des astres.

' Lilléral. « le récipient. > Je n'ai pas trouvé le passage auquel l'au- ' Les manuscrits C et D el l'édition de leur nous renvoie. Boulac portent (j<^ • a été expliqué. » — 3i.

244 PROLÉGOMÈNES Ajoutons que cette connaissance en implique une autre qui s'y rat- tache, celle des calculs au moyen desquels on détermine la marche des astres afin de pouvoir déterminer leurs diverses positions. Piienne prouve que chaque astre ait une vertu particulière; le procédé em- ployé par Ptolémée dans le but de reconnaître les vertus des cinq astres, en jugeant de ces astres par analogie avec le soleil, est d'une P. ï2i. grande faiblesse, vu que la force du soleil est tellement supérieure aux forces (ou vertus) réimies de tous les astres, qu'elle les domine complètement. On n'aperçoit presque jamais que les vertus des astres reçoivent un accroissement ou subissent une diminution au moment des conjonctions. Ptolémée lui-même en fait l'aveu. Toutes ces con- sidérations suffisent pour renverser l'opinion que l'astrologie peut nous faire connaître d'avance les événements qui doivent arriver dans le monde des éléments. Au reste, l'influence que les astres exercent sur les êtres situés au-dessous d'eux est tout à fait imaginaire, puisque, dans le chapitre sur le tauhid, nous avons formellement démontré que Dieu est le seul agent. Les scolastiques (orthodoxes) tiennent d'autant plus à fonder leurs arguments sur le principe de l'agent unique, que le rapport des causes aux effets est une quiddité mcon- nue; ce qui est tellement évident que tout éclaircissement serait inu- tile. D'ailleurs, la raison de l'homme est justement suspecte quand elle juge des influences qui se manifestent à ses yeux; aussi le rap- port (de l'eflet à la cause) peut-il s'établii- autrement que par l'opé- ration des influences dont on est convenu de reconnaître l'existence. On peut même supposer que la puissance divine sert de lien entre les causes et leseff'ets, de même qu'elle a lié ensemble tous les êtres, tant du monde supérieur que du monde inférieur.

Au reste, la loi révélée attribue tous les événements à la puissance de Dieu et repousse la doctrine contraire. Les déclarations faites par les prophètes renferment aussi la condamnation de l'astrologie et de la doctrine des influences planétaires; un examen suivi des textes sacrés suflira pour attester ce fait. Le prophète a dit: Le soleil et la lune ne s'éclipsenl ni pour la vie ni pour la morl de personne. Il a dit DIBN KHALDOUN. 245 aussi: Parmi mes serviteurs, il y en a qui croient en moi et il y en a d'autres qui ny croient pas; celui qui dit, « La pluie que nous recevons vient de la bonté de Dieu et de sa miséricorde, » croit en moi et ne croit pas aux astres; celui qui dit. • La pluie que nous recevons vient d'une telle étoile, » ne croit pas en moi et croit aux astres. Celle tradition est par- failemcnl authentique.

Le lecteur voit maintenant la vanité de l'astrologie, vanité dé- montrée par la révélation, par la faiblesse des principes d'où cet i'. i-y. art dérive et par la raison. Ajoutons qu'il est nuisible à la société par les croyances dangereuses qu'il propage ciiez le vulgaire. Quand, par hasard, un jugement astrologique s'accompht, on ne cherche pas à vérifier les principes qui l'ont motivé, et les ignorants, cé- dant à leur engouement, s'imaginent, mais bien à tort, que tous les jugements fournis par l'astrologie doivent recevoir leur accom- plissement. Cela les mène à attribuer aux choses un autre créateur que Dieu. Parmi les mauvais effets de l'astrologie, j'en indiquerai encore un ' qui se reproduit très-souvent sous les diverses dynasties régnantes: elle porte les hommes à s'attendre à des événements qui viendront interrompre (la prospérité de l'Etat); et cette atlenle encourage les ennemis de l'empire ■' et les ambitieux à commettre des actes de violence et à se jeter dans la révolte. De ceci nous avons nous-mêmes vu de nombreux exemples.

L'astrologie est donc un art dont il faudrait défendre l'exercice chez tous les peuples, comme étant nuisible également à la rehgion et à l'Etat. Qu'on ne nous objecte pas que c'est un art qui prend na- turellement son existence chez les hommes, par suite de leurs per- ceptions et de leurs connaissances acquises: le bien et le mal ont aussi une existence réelle et naturelle dans le monde, et ne s'en laissent pas expulser; mais l'homme est obligé de donner une grande attention aux causes de l'un et de l'autre, puisqu'il est tenu de tra- vailler pour amener ce qui peut causer le bien et pour repousser les 246 PROLEGOMENES causes du mal. C'est là une obligation imposée à tout homme qui connaît les dangers de cet art et le mal qu'il peut produire.

Ce que nous avons dit suffira pour montrer que personne au monde ne saurait apprendre à fond l'astrologie ni acquérir la faculté de l'exercer, même en admettant que cet art ait une existence réelle. Celui qui s'est occupé à l'étudier et qui croit le posséder à fond est encore V. a2(i. très-loin d'en avoir acquis la connaissance; car, cette étude étant dé- fendue par la loi, il en résulte que les hommes ne s'assemblent pas pour étudier les livres et écrits qui traitent de l'astrologie, et ne se donnent pas la peine ' de l'apprendre. Aussi les individus, en très-petit nombre ou, pour mieux dire, en nombre presque infime, qui s'en occupent sérieusement, ne peuvent- lire les ouvrages astrologiques que dans le recoin le plus secret de leurs maisons; car ils sont obligés de se dérober aux regards du public et d'échapper à la surveillance de toute la communauté.

Ajoutons que l'astrologie se partage en un grand nombre de branches et ramifications qui sont toutes très-difficiles à comprendre. A quoi aboutirait donc une étude (entravée par tant d'obstacles)? La jurispnidence est utile pour nos besoins spirituels et pour nos in- térêts mondains; les sources où Ton puise la connaissance de cette science sont d'un accès facile; le Coran et les recueils de traditions se trouvent entre les mains de tout le monde. Eb bien, nous voyons une foule de personnes s'appliquer à l'étudier et à l'enseigner, et ce- pendant, malgré tant d'efforts', tant d'empressement montré parles élèves à suivre les cours de droit, on ne voit, dans chaque siècle et chez chaque peuple, que de rares individus arriver à la connaissance parfaite de cette science; et encore ne paraissent-ils que l'un après l'autre. Qu'en sera-t-il donc d'une science dont la pratique est défendue par la loi, dont les abords sont fermés par les prohibitions de la reli- ' Je lis ^vr^l «s'élever, aspirer à,» ' La bonne leçon me paraît être (j-vl-iJl, avec le manuscrit D, l'édition tie Botilac (|ui est celle de l'édition de Boulac et du et la traduction turque. manuscrit D.

' Pour Laj, lisez ^L-oj.

DIBN KHALDOUN. 247 gion, dont la connaissance est cachée au public, dont les sources sont presque inabordables, et de laquelle résulte, pour l'étudiant qui en aura déjà appris les principes et les ramidcations, une nouvelle obli- gation, celle d'avoir recours à des conjectures et des présomptions'? Comment apprendre cet art et y devenir habile, quand son étude offre tant de difficultés? Celui qui prétend y avoir réussi mérite qu'on le renvoie avec mépris; car, d'abord, il ne pourra fournir aucune preuve en faveur de son assertion, et, ensuite, cet art existe à peine chez nos coreligionnaires et n'est connu que de peu de personnes. Le lecteur qui aura pris ces remarques en considération admettra que notre opinion au sujet de l'astrologie est bien fondée. Dieu sait tout ce qui est caché et ne fait connaître à personne les secrets qu'il veut garder. {Coran, sour. lxxii, vers. 26.)

Un de nos contemporains, Abou'l-Cacem er-Rahoui, poêle tunisien de mes amis, a exprimé ces mêmes idées dans une pièce de vers qu'il composa à l'époque où les Arabes (nomades) défirent les troupes d'Abou'I-Hacen et asssiégèrent ce sultan dans la ville de Cairouan-'. Comme une foule de rumeurs (et de prédictions) s'étaient répandues tant parmi les amis du prince que dans les rangs de ses ennemis, Fr- v. 7t- Rahoui publia le morceau suivant ': A tout moment j'invoque la miséricorde de Dieu; car Je bien-êlre, le bonheur de la vie, nous onl été ravis.

Je reste à Tunis malin et soir, et le matin ainsi que le soir est entre les mains de Dieu.

La révolte et la pestilence entraînent sur nous la terreur, la famine et la mort.

Les hommes sont dans la consternation et dans les horreurs de la guerre: à quoi les conseils peuvent-ils servir?

' Le texte arabe ajoute ici: «qui ser- p. xxviii, et l'Histoire des Berbers, t. iV, vent, toutes les deux, à le cacher aux yeux p. a64 et suiv.

de robservaleur. «Ces mots n'offrent aucun ' Ces vers sont du mètre nommé bacît, sens raisonnable; le traducteur turc n'en mais d'une espèce rarement employée, a tenu aucun compte. Les pieds dont chaque hémistiche se com- ' Voyez la i" partie, Introduction, pose sont ^Vj*^ i^y**^,ji>B.fc«>«.

248 PROLÉGOMÈNES Le partisan d'Ahmed voit le partisan d'Ali' exposé à la rinne et à la mort, Et voilà un individu qui vient nous dire: Un zéphyr rafraîchissant vous amè- nera Ali.

Mais Dieu est bien au-dessus de ces vaines paroles-; il règle le sort de ses serviteurs selon sa volonté.

O vous qui observez' les planètes, dites-nous ce que ces cieux ont pro- duit.

Vous nous avez dit d'attendre, et vous prétendiez être des hommes probes et vertueux.

Jeudi est passé et encore jeudi; le dimanche est venu et puis le mercredi.

La moitié du mois s'est écoulée et même la seconde dizaine; la troisième renferme le dénoùment.

Et nous n'entendons (devons) que des paroles trompeuses. Est-ce ignorance (de votre part) ou bien mépris (pournous).''

Nous appartenons à Dieu; nous savons que rien ne saurait empêcher ce qu'il a décidé.

Celui que je veux adorer, c'est Dieu; que la lune et le soleil vous suffisent pour divinités!

Ces étoiles errantes ne sont qu'une troupe vagabonde, ou bien des servantes (obéissant au Seigneur).

Il règle leur sort et elles ne règlent rien; le sort des mortels est hors de leur juridiction.

Les philosophes, en regardant comme éternel ce qui était destiné à cesser d'exister* et à s'anéantir, se sont trompés; P. Î38. Ils ont dit que tout ce qui existe dans la nature est im produit de l'eau et du feu, Et ils n'ont pas remarqué que le doux et son opposé, l'amer, tirent tous les deux leur subsistance de la terre et de l'eau.

Dieu est mon seigneur; je ne comprends ni les atomes, ni le vide, ni la heioala {vXt}, la matière première), qui s'écrie: «Pourquoi suis-je privée de forme?"

Je ne comprends ni l'entité, ni la non-entité, ni l'allirmation, ni la négation.

' Le prince hafside dont les Arabes no- ' Littéral. « de ci et de ça. » mades avaient embrassé le parti se nom- ' Je lis (jtS^I^, avec le manuscrit D et mait Ahmed Ibn Othman (voyez Histoire la traduction turque, qui reproduit le texte des Berhen, t. 1, p. 1A9); le sidtan dé- arabe de ce morceau. sip;né par le surnom d'Abou'I-Hacen por- ' Je lis fy^, avec l'édition de Boulac.

tait le nom d'Ali.

D'IBN KIIALDOUN.

249 J'ignore ce que c'est que le gain ', à moins qu'il ne provienne de ventes et d'achats.

Mes croyances et ma religion sont celles du temps où les hommes vivaient dans la sainteté; (A l'époque) où il n'y avait ni chapitres, ni (premiers) principes, ni contro- verse, ni examen.

(La doctrine) des premiers musulmans est celle que je suis*; et quelle ex- cellente doctrine à suivre!

Vous les connaissez par leurs actes. Dans ce temps-là, la folie ' (philosophique) n'existait pas.

Toi, le grand docteur acharile * de l'époque I sache que les docteurs qui m'ins- truisent sont l'été et l'hiver (c'est-à-dire l'expérience des années).

A ceux qui me font du mal, je le leur rends; la rétribution du bien, c'est le bien.

Si j'obéis (au Seigneur), j'obtiendrai le bonheur; si je lui désobéis, j'aurai de l'espoir (dans la miséricorde divine).

Je me soumets à l'aulorilé de ce créateur à qui obéissent le ciel et la terre.

Ce ne sont pas vos pages écrites (qui décident les événements), mais la déci- sion de Dieu et sa prédestination.

Si Ei-Achari apprenait ce que disent ceux qui prétendent suivre sa doctrine, 11 répondrait: • Allez dire à ces gens-là que je repousse les opinions qu'ils énoncent. » La permulnlion des métaux est impossible. — La pierre philosophale' ne saurait p. ug. exister. — L'élude de l'alchimie est pernicieuse.

Parmi les hommes qui sont trop paresseux pour se livrer au tra- vail dans le but de gagner leur vie, il y en a beaucoup qui se laissent ' Dans la tliéologiescolaslique,leterine keib {gain, acquisition) s'emploie pour dé- signer l'acte qui a pour ré.sultat d'allircr à l'homme un avantage on d'éloigner de lui un mal. Selon les scola^tiques, on ne peut pas dire d'im a<lc de Dieu que c'est un kesb, puisque Dieu esl bien au-dessus de la nécessité de s'attirer un avantage ou d'éloigner de lui-même un mal.

' Je lis U-^i^I •, avec l'édition de Bou- Prolégomènes. — iii.

lac et la traduction turque, qui reproduit le texte arabe de ce morceau.

' Pour -IwJI, lisez *î j-jJI, avec l'é- dition de Boulac et la traduction turque.

* Les acharites étaient les scolastiques de l'islamisme orlhocioxe.

'Dans ce ciiapilre, l'auteur emploie le terme alkîmia pour désigner tantôt le grand œuvre, la pierre philosophale, et tantôt l'art de l'alchimie.

3] 250 PROLEGOMENES entraîner par la cupidité vers l'étude de l'alchimie. Se figurant que c'est là un moyen comme un autrepour se procurer la subsistance, et que la pratique de cet art est non-seulement facile, mais lucrative, ils ne craignent pas d'encourir des fatigues et des peines sans nombre, d'affronter de grandes difficultés, de s'exposer à la sévérité des ma- gistrats, de dépenser de l'argent en pure perte, et, bien plus encore, de perdre l'honneur' et la vie, si l'on vient à découvrir le secret de leurs occupations*; malgré cela, ils comptent sur la réussite de leurs opérations.

Ce qui les y engage, c'est de voir que, par des procédés artificiels, on peut changer (la nature) des substances minérales et les trans- former les unes dans les autres, quand elles ont en communia même matière. Ils s'empressent donc d'employer des opérations chimiques^ dans le but de convertir l'argent en or, et le cuivre et l'étain en argent. La transmutation des métaux est, à leur avis, une des possi- bilités qui s'offrent dans le monde naturel. Quand ils opèrent, ils emploient divers procédés, selon les théories et les doctrines diffé- rentes qui ont cours chez eux au sujet de la matière qui, selon eux, doit former l'objet de leurs opérations, et à laquelle ils donnent le nom de pierre Irès-noble.

(Dans leurs dissertations au sujet de cette pierre, ils examinent) si c'est de l'excrément, ou du sang, ou des cheveux, ou bien un œuf, etc. Selon eux, toute l'opération se réduit à ceci: Quand on a bien re- connu la matière (de cette pierre), on l'écrase avec un pilon sur une pierre dure et lisse, et, pendant qu'on la broie, on l'arrose avec P. îSo. de l'eau, après y avoir ajouté les drogues et les simples qui con- viennent an but qu'on se propose, et dont l'influence contribue à transmuer la pierre en tel métal qu'on désire. Après avoir arrosé (ce mélange), on le fait sécher au soleil, ou bien on le cuit au feu, ou bien ' Il faut lire *--tfwJi, oii mieux encore dû écrire /!tA*^, en mettant au pluriel A^yK. pronom possesdif.

■ Pour fcA^, Hseï «Là, avec le nianus- " Le teiaie arabe signilie traitement critCet l'édition rie Boulac. L'auteur aurait préjiaration.

e DIBN KHALDOUN. 251 on le soumet à la sublimation ou à la calcinalion, afin d'en expulser l'eau ou la terre qu'il peut renfermer. Quand toute l'opération s'est passée d'une manière satisfaisante et qu'on a achevé la manipulation selon les principes de l'art, on obtient une (substance) terreuse ou aqueuse à laquelle on donne le nom d'élixir [el-ikcir). Ils prétendent qu'une portion de cet élixir, projetée sur de l'argent chaulfé au feu, le convertit en or, et, projetée sur du cuivre chauffé de même ma- nière, le convertit en argent; ce qui, selon eux, dépend du but spécial qu'on avait en vue lorsqu'on s'était mis au travail.

Ceux d'entre les alchimistes qui se piquent d'exactitude disent que l'élixir est une matière composée des quatre éléments et qui, à la suite de la préparation et du traitement particulier dont il a été fait mention, se trouve douée d'un tempérament et de vertus naturelles qui lui permettent de convertir en sa propre forme toute (substance) dans laquelle elle entre, et de lui communiquer son propre tempé- rament. Cet élixir incorpore dans cette (substance) les qualités et les vertus qu'il possède lui-même, ainsi que le levain communique ses qualités à la pâte dont on fait le pain. Le levain convertit la pâte en sa propre substance et lui donne cette faculté de se gonller et de s'amollir qui existe en lui-même, la rendant ainsi d'une digestion fa- cile et la convertissant promptcment en un bon aliment. Il en est de niême de l'élixir d'or et d'argent: il change en sa propre substance tout métal dans lequel il entre et lui donne sa propre forme. Voilà, en somme, toute leur prétendue science.

Nous les voyons s'appliquer avec ardeur à ces opérations, dans l'es- poir d'y trouver de quoi se nourrir et s'enrichir. Ils se transmettent les uns aux autres les maximes et principes de l'art, doctrines qu'ils ont puisées dans les livres composés par les grands maîtres, leurs pré- décesseurs; ils se communiquent mutuellement ces écrits, dont ils dis- cutent les passages énigmatiques dans fespoir d'en découvrir la signi- fication. Car il faut savoir que la plupart ' de ces ouvrages ressemblent 3i.

252 PROLÉGOMÈNES à des recueils de logogryphes. Tels sont, par exemple, les soixante V. î3:. et dix traités de Djaber Ihn Haïyan, le Retba tel-Hakim de Maslema el-Madjrîti, les écrits de Toghraï et les poëmes si bien versifiés d'(lbn) el-Mogheïrebi. Après (s'être donné beaucoup de peine dans ces études), ils n'en retirent pas le moindre avantage. Je m'entretenais un jour, à ce sujet, avec mon professeur, le cheïkli Abou'I-Bcrekat el-Bel- fîki, un des docteurs les plus éminents de l'Espagne, et je lui plaçai sous les yeux un de ces traités alchimiques. 11 le parcourut assez longtemps, puis il me le rendit en disant: « Une chose dont je vous réponds, c'est que le (lecteur d'un tel ouvrage) rentrera chez lui bien désappointé. » Parmi les alchimistes il s'en trouve qui s'occupent uniquement à frauder le public, soit ouvertement, soit secrètement. Dans le premier cas, ils appliquent sur (des bijoux) d'argent une mince couche d'or, ou bien ils prennent des objets en culvie et les recouvrent d'une couche (l'argent, ou bien encore ils forment un alliage des deux mé- taux, en la proportion d'une partie (d'argent à une partie d'or), ou de deux parties ou même de trois. Dans le second cas, ils altèrent l'aspect de certains métaux par un procédé artificiel; ainsi, par exemple, ils blanchissent le cuivre et l'amollissent au moyen du mer- cure sublimé, de sorte qu'il prend l'apparence d'un corps métallique semblable à l'argent. C'est là une fraude que personne n'est capable de reconnaître, excepte les essayeurs les plus habiles. Les gens qui se livrent à ce genre de tromperie trouvent dans leur art le moyen de fabriquer de la fausse monnaie pour la mettre en circulation. Ils la frappent au coin du sultan, afin de mieux tromper le public et de lui faire accroire que ces pièces sont de bon aloi. C'est là le plus vil de tous les métiers et celui qui a les suites les plus fatales pour les personnes qui s'y engagent. En efl'et, c'est voler l'argent du public, car celui qui le pratique donne du cuivre pour de fargent et de far- gent pour de l'or dans le but d'en faire son profit. Un tel homme est un voleur ou pire qu'un voleur. Chez nous, dans le Maghreb, les gens de cette espèce sont presque tou? des talcbs (étudiants en théologie DIBN KHALDOUN. 253 et en droit) appartenant à la race berbère. Ils rôdent sur les frontières v. ai-j. de nos provinces, se logent dans les villages babités par des popu- lations ignorantes, se retirent dans les petites mosquées des peu- plades nomades, et font croire aux niais qu'ils connaissent l'art de faire de l'or et de l'argent. Comme ces deux métaux ont de grands attraits pour la plupart des esprits et qu'on alfronte volontiers la mort pour se les procurer, les fripons dont nous parlons y trouvent le moyen de gagner leur vie. Ils cbercbent ensuite à tirer de leurs dupes encore davantage, tout en craignant (d'être découverts) et en se voyant étroitement surveillés; puis, quand leur incapacité est de- venue notoire et que l'ignominie de leur conduite s'est manifestée, ils prennent la fuite et passent dans un autre pays, où ils reprennent leurs fourberies et vantent leur prétendu talent, afin d'exciter la cu- pidité des gens mondains. Voilà les moyens par lesquels ils cherchent à vivre. H est inutile de parler raison à des gens de cette espèce, leur impudence et leur perversité étant portées à un tel extrême qu'ils ont adopté le vol par métier.

Rien ne pourra déraciner ces abus excepté la sévérité du magistrat: il faudrait saisir les malfaiteurs partout où ils se trouvent et leur couper les mains, après avoir acquis la preuve de leur culpabilité. L'alchimie conduit à la falsification de la monnaie, dont l'emploi est ])artout indispensable ', qui constitue les richesses des peuples, et dont la conservation et l'intégrité sont à la charge du souverain lui-même, ainsi que le châtiment des faux monnayeurs.

Quant à ceux qui ne pratiquent pas l'alchimie dans un but frau- duleux, et qui, trop honnêtes pour altérer les monnaies des vrais croyants, cherchent uniquement à convertir l'argent en or, et le plomb, le cuivre et l'étain en argent, par l'emploi du procédé déjà mentionne et par l'application de l'élixir qui produit cet effet, je dirai qu'avec eux on peut parler, en discutant les moyens par lesquels ils prétendent arriver à leur but. Je dois faire observer qu'on ne connaît personne ' Chez Ibn Khaldoun, le mol tJj^ est l'équivalent de *3»Ia.

254 PROLEGOMENES p. 233. qui ait réussi dans celte tentative ou qui soit arrivé au résultat qui devait combler ses souhaits. Ces hommes passent leur vie à opérer, à manier la molette et le pilon, à sublimer, à calciner, à s'exposer volontairement aux dangers en cheichant et en cueillant des simples. Ils se communiquent des anecdotes au sujet d'autres alchimistes qui seraient arrivés au but ou qui auraient été sur le point d'y réussir. Il leur suffit d'avoir entendu une de ces histoires pour qu'ils y ajoutent foi et en fassent le sujet de leurs entretiens; ils n'ont pas même l'idée d'en soupçonner l'authenticité, et font comme les hommes qui, étant préoccupes d'une affaire, se laissent volontiers égarer par les récits les moins exacts qui s'y rapportent. Qu'on leur demande s'ils ont vériOé le fait de leurs propres yeux, ils répondent que non: « Nous l'avons entendu raconter, disent-ils, mais nous n'en avons pas été témoins. » Voilà les alchimistes de tous les siècles et de toutes les nations.