SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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Sachez maintenant que la pratique de cet art date des temps les plus reculés, et que les anciens en ont traité ainsi que les modernes. Nous allons exposer leurs doctrines, et nous donnerons ensuite notre opi- nion touchant la réalité du grand œuvre. Dieu, par sa grâce, dirige vers la vérité. Donc nous dirons que les doctrines émises par les philo- sophes à ce sujet dérivent de l'une ou de l'autre des deux théories qu'ils se sont faites au sujet de la nature des sept métaux les plus communs, savoir: l'or, l'argent, le plomb, l'étain, le cuivre, le fer et le zinc. Y a-l-il entre ces métaux des différences spécifiques, de sorte que chacun d'eux forme une espèce à part.^ ou bien diffèrent-ils par leurs qualités particulières de manière à n'être que des variétés d'une même espèce? [Les différences des métaux quant à leurs qualités' proviendraient (alors) de leur humidité, de leur sécheresse, de leur mollesse, de leur dureté et de leurs couleurs, telles que le jaune, le blanc et le noir, et les métaux seraient de simples variétés d'une P. 234. nuème espèce.*] Selon IbnSîna(Avicenne) et les philosophes de l'Orient ' Littéral, ipar leurs quiddités. >' — * Ce paragraplie manque dans l'édilion de Bou- Uc et dans les manuscrits C el D.

DIBN KlIALDOUN.. 255 ses disciples, les métaux se distinguent par des différences spéci- liques, et chacun d'eux forme une espèce séparée et indépendante des autres, espèce qui se laisse constater par des caractères réels. Cette espèce, comme toutes les autres, a sa différence et son genre par- ticuliers. Abou Nasr el-Farabi, ayant admis comme principe que les métaux appartiennent tous à une même espèce, inféra de là la pos- sibilité de convertir un métal dans un autre, puisqu'il est possible d'en changer les accidents et de le traiter par des opérations (chi- miques). A son point de vue, l'alchimie serait un art réel et facile è exercer. Ibn Sîna, ayant adopté pour.système que les métaux diffèrent en espèce, déclara que l'existence de l'alchimie comme un art réel et véritable était impossible. « Car, disait-il, il n'y a pas moyen de soumettre les différences spécifiques aux opérations (de la chimie); les différences ont été créées par Dieu, créateur et ordonnateur de toutes choses; leiu' véritable nature nous est inconnue et nous ne pouvons pas nous en former même une idée. Comment alors peut-on chercher à changer ces différences par des manipulations.-' » Toghraï, un des grands maîtres de cet art', traite la doctrine d'Ibn Sîna comme erronée, et la réfute par la considération que l'emploi des opérations chimiques n'a pas pour but de créer ime différence spécifique ou d'en former une, mais seulement de disposer la matière à recevoir cette différence. Quand la matière a été disposée convenablement, la différence lui survient de la part de son créateur et formateur; c'est ainsi qu'il communique de l'éclat aux corps ([uand on les frotte et les polit. Aussi, dans nos opérations, nous n'avons besoin ni de nous former une idée de la différence ni de la connaître. » Il dit aussi: « Nous avons plusieurs fois vu comment on peut créer des animaux sans en connaître les différences spécifiques; avec de la terre et de la paille on peut faire naître des scorpions, et avec des crins on peut former des serpents. Citons encore l'exemple (de production artificielle) mentionné par les auteurs qui ont traité de l'agriculture: quand les ' Il faut insérer le mol J*' aprèsyl$*t.

256 PROLEGOMENES abeilles viennent à manquer, on peut en extraire un essaim du ca- davre d'un veau. Mentionnons aussi la manière de produire des ro- seaux (en plantant) des cornes d'animaux ongulés, et comment on obtient des cannes à sucre en remplissant ces cornes avec du miel avant de les planter. Qu'est-ce qui empècberait alors des transfor- mations analogues dans la classe des métaux, puisque nous venons d'indiquer diverses formations effectuées par des moyens artificiels? L'art (de l'alchimie) a pour objet la matière; en manipulant et en traitant la matière, on la dispose uniquement à recevoir (une de) ces différences spécifiques, et voilà ce que nous faisons, nous autres al- chimistes, dans le but de produire de l'or etde l'argent. Nous prenons une (certaine) matière et nous lui faisons subir une manipulation après avoir reconnu qu'elle a une disposition primitive pour recevoir ' la forme de l'or ou celle de l'argent. Nous la soumettons ensuite à un traitement afin de perfectionner celte disposition et de la rendre capable de recevoir la différence spécificjue qui lui convient. » Voilà, en somme, le sens du discours de Togiiràr.

Ce qu'il dit pour réfuter Ibn Sîna est parfaitement juste, mais moi, j'adopterai une autre thèse; je réfuterai les prétentions de tous les alchimistes, et je démontrerai que la transmutation des métaux par l'emploi de l'art est impossible, et que les opinions non-seulement de Toghraï et d'Ibn Sîna, mais de tous leurs confrères, n'ont pas le moindre fondement. Leurs procédésse réduisent, en somme, à prendre une matière possédant une certaine disposition primitive; on fait de cette matière l'objet (de son travail), on la traite et on la manipule en imitant l'opération que la nature exerce sur les corps (métalliques) qui sont encore dans la mine, opération qui continue jusqu'à ce que ces corps soient convertis en or ou en argent. Dans ce dessein, les alchimistes augmentent la quantité des forces actives et passives qu'ils mettent en œuvre, et cela dans le but de hâter l'achèvement de la permutation. On a fait observer ailleurs qu'en augmentant la force ' Pour Jyiil, lisez J^aJLI.

DIBN KHALDOUN. 257 de l'agent on raccourcit le temps dont cet agent a besoin pour pro- duire son effet. On a mentionné aussi que l'or, en se formant dans la mine, n'arrive à son état parfait qu'après l'expiration de mille et quatre-vingts ans, espace de temps égal à la durée d'une grande révolution solaire'. Si les forces et les influences'^ qui agis.sent ainsi sur l'or venaient à se doubler, le temps exigé pour compléter la for- p. i36. mation de ce métal serait nécessairement plus court qu'auparavant, ainsi que nous venons de le dire. (Voilà ce que font les alchimistes), ou bien ils s'appliquent à obtenir, au moyen de leurs manipulations, un tempérament qui pourra servir de forme à une certaine matière ' et en faire une espèce de levain, et cela alin que la (matière ainsi modifiée) produise, sur le corps qu'ils veulent traiter, les elTets requis pour la transmutation de ce corps. A cette matière les alchimistes. donnent le nom (ïclixir.

Sachez maintenant que, dans tous les êtres produits par la com- binaison des quatre éléments, ces éléments doivent se trouver réunis en quantités inégales; car* s'ils s'y trouvaient en quantités égales, ils ne formeraient pas un tempérament. (Pour qu'un tempérament existe,) il faut qu'un des quatre éléments prédomine sur tous les autres. Chaque chose née de la combinaison des (éléments) doit, de toute né- cessité, posséder une chaleur naturelle qui soit une (force) active au moyen de laquelle cette chose puisse se trouver en étal de conserver sa propre forme. Chaque chose exige un certain temps pour sa création; pendant ce temps, elle parcourt diverses phases, jusqu'à ce qu'elle ait atteint son point d'achèvement. Voyez comment se développe l'or- ganisation de l'homme: dans sa première phase il était une goutte de sperme, dans la seconde un grumeau de.sang, dans la troisième un lambeau de chair, dans la suivante il reçoit sa forme, ensuite il C'est probablement de la grande con- entre deux grandes conjonction.s consépujonclion que ces alchimistes voulaient lives. (Voyez la a' partie, p. 317.) parler. Ils paraissent lui avoir assigné une ' Littéral. « les quiddités. • période de mille quatre-vingts ans, bien ' Littéral, «une forme tempéramentale que les astrologues aient placé un inler- pour celle matière, b valle de neuf cent soixante ans seulement 258 PROLÉGOMÈNES devient un fœtus; puis survient la naissance, puis l'allaitement, et ainsi de suite jusqu'au dernier terme de la série. Dans chaque phase, les parties (élémentaires) dont il se composait difféi'aient en quan- tité et en qualité', car autrement la première phase serait aussi la dernière. Il en est de même de la chaleur naturelle; elle varie dans chaque phase. Considérez encore l'or dans la mine; combien a-t-il dû traverser de phases, par combien de changements a-t-il dû passer dans l'espace de mille et quatre-vingts ans!

Voyez maintenant l'alchimiste: il doit imiter dans ses procédés l'action de la nature sur le minéral; il doit avoir soin de la suivre pas à pas, depuis le moment où il commence ses manipulations jus- qu'à ce qu'il les ait achevées. Or une des conditions nécessaires pour P. 237. l'exercice d'un art quelconque, c'est d'avoir une idée nette de la chose qu'on veut produire au moyen de cet art. Parmi les dictons qui ont cours à ce sujet chez les philosophes, il y en a un dont la teneur est celle-ci: Le commencement de l'acle est la fin de la réflexion, et la fin de la réjlexion est le commencement de l'acte^. L'alchimiste est donc obligé de se faire une idée nette de tous les nombreux états par lesquels l'or doit passer (pendant sa formation); il doit connaître la diversité des proportions (offertes par les éléments) dans chacun de ces états, les différences qui se présentent dans la chaleur naturelle à chaque changement de phase, et l'espace de temps que chaque phase doit durer. Il doit savoir, de plus, jusqu'à quel degré il doit multiplier les forces qu'il emploie pour suppléer à l'action du temps; sans cela il ne saurait imiter la marche suivie par la nature dans la formation des minéraux. (S'il travaille d'après l'autre théorie), il doit préparer une forme tempéramentale pour la portion de matière (qu'il va préparer), forme analogue à celle que le levain communique au pain et qui doit agir sur la matière (soumise au traitement alchimique) en raison de .ses forces et de sa masse.

' Littéral. • en quiddité. » Voyez ia a' partie, page ^72, où il ex- L'auteur aurait dû écrire: et le com- plif|iie, d'une manière très-claire, la si- mencement de lu réf.ejcion est la fin de l'acte. gnification de celle maxime.

DIBN KHALDOUN. 259 xMais, pour embrasser toutes ces connaissances, il faudrait posséder la faculté par laquelle Dieu sait tout, car l'entendement de l'homme est trop imparfait pour y parvenir. Celui qui prétend faire de l'or au moyen de l'alchimie ressemble à l'homme qui se dirait capable de créer un être humain avec de la liqueur séminale. Quand même nous reconnaîtrions à celui-ci la connaissance des éléments dont le corps se compose, celle de leurs proportions relatives, celle des phases par lesquelles passe la formation du corps, celle de la manière dont le fœtus est créé dans le sein de la mère, — admettons qu'il sache tout cela jusqu'aux moindres détails, sans en laisser passer un seul, et sommons-le de créer un être humain: il ne saurait comment s'y prendre.

Pour faire mieux saisir notre raisonnement, nous allons le repro- duire encore sous une forme plus sommaire. L'art des alchimistes, et ce qu'ils ont la prétention de faire an moyen de leurs opérations, consiste à imiter, par des procédés artificiels, l'action de la nature sur les minéraux, et de suivre la nature pas à pas, jusqu'à ce que le corps minéral (sur lequel on opère) soit parvenu à sa perfection; ou bien (d'après l'autre théorie, cet art) consiste en la création d'une matière possédant certaines vertus, produisant certains effets et douée d'uneybrme lempéramenlalc, laquelle matière exercerait sur un corps une action naturelle et s'assimilerait ce corps en lui donnant sa propre P. î38. forme. Or, avant de commencer le procédé artificiel, il faut se faire une idée nette de toutes les circonstances qui sont particulières au mode d'opération par lequel la nature exerce son action sur les mi- néraux, opération qu'il s'agit de suivre pas à pas; ou bien (dans l'autre cas) il faut savoir d'une manière précise et détaillée toute la série d'effets que la matière douée des vertus (transformantes) doit produire (sur le minéral qu'on veut traiter). Mais ce sont là des circonstances à l'infini, et la science humaine serait incapable de les embrasser toutes. L'alchimiste ressemble donc à l'homme qui entreprend de créer un être humain, ou un animal, ou une plante.

L'argument dont je donne ici le résumé est le meilleur que je con- 33.

260 PROLÉGOMÈNES naisse. On voit que, pour démontrer l'impossibilité (de la transmu- tation), nous n'employons pas des raisonnements fondés sur les diffé- rences spécifiques (des métaux) et sur leur nature; notre preuve se fonde uniquement sur la difficulté de la chose et sur l'impuissance de l'esprit humain de tout comprendre. La doctrine émise par Ibn Sîna est à l'abri de nos objections; il a même démontré l'impos- sibilité (de la transmutation) d'une autre manière, en indiquant ce qui en serait le résultat. « La sagesse divine, disait-il, a voulu que les deux pierres (l'or et l'argent) fussent très-rares, parce qu'elles devaient s'employer pour représenter la valeur de ce que l'homme gagne par son travail et de tout ce qui fait ses ricl'.esses. Or, si on pouvait fabriquer ces deux métaux par un procédé artificiel, ils deviendraient si abondants que personne n'aurait de l'intérêt à les rechercher, et le dessein de la Providence serait frustré. » Une autre de ses preuves est celle-ci: «La nature, dans ses opérations, n'abandonne jamais la voie la plus courte pour prendre la plus longue et la plus difficile. Or, si le procédé artificiel était satisfaisant, comme les alchimistes le prétendent, s'il était plus facile et plus prompt que celui dont la nature fait usage en opérant sur les miné- raux, elle n'y aurait pas renoncé pour adopter celui dont elle se sert pom- créer et former l'or et l'argent. » Passons à l'assimilation faite par Toghraï. Selon lui, les rares ré- sultats obtenus par les opérations de l'alchimie trouvent des ana- logues dans le monde naturel, analogues dont la manière de créer des scorpions, des abeilles et des serpents offre un exemple. Quant P. 239. à ce mode de création, que le hasard seul a fait connaître, ce qu'il en dit est vrai; mais il en est autrement quant à la découverte du grand œuvre et de sa préparation; jamais on n'a entendu dire que quelqu'un y ait réussi. Les hommes qui so sont appliqués à cetle recherche ont toujours continué leurs tentatives et n'ont cessé de broncher à tout instant jusqu'à ce jour. Ils n'ont rien appris, excepté des anecdotes mensongères; et certes, si quelqu'un d'entre eux fût parvenu à un bon résultat, il aurait communiqué sa recette à ses DIBN KHALDOUN. 261 parents ou à ses élèves: cette recette aurait circulé parmi les adeptes, et, comme l'expérience en aurait démontré l'exactitude, le procédé se serait répandu dans le monde, de sorte qu'il serait parvenu jus- qu'à nous ou à d'autres.

Ils disent que l'élixir peut être assimilé au levain, parce que c'est une matière composée (des quatre éléments) et ayant la faculté de convertir en sa propre substance les substances dans lesquelles ou l'introduit. A cela je réponds que le levain ' ne sert qu'à convertir la pâte en un aliment facile à digérer; son effet est donc de la cor- ruption'^. Or la corruption d'une matière s'effectue tiès-facilement, puisque le moindre acte, le moindre élément (étranger) y suffît; tandis que l'élixir est recherché dans le but de convertir un minéral en un autre appartenant à une classe plus noble et à un rang plus élevé. Donc son opération consiste en la formation (d'un être) et en son amélioration (ce qui est le contraire de la corruption). Mais, comme il est plus difficile de former que de corrompre, on ne saurait assimiler l'élixir au levain.

La vérité est que, si le grand œuvre existe réellement, ainsi que le prétendent les philosophes qui en ont traité, tels que Djaber Ibn Haiyan, Maslema Ibn Ahmed' el-Madjrîti et autres, on ne doit pas le regarder comme le produit d'uu art naturel, ni supposer qu'on peut en accomplir la formation au moyen d'un procédé artificiel. Au reste, leurs traités à ce sujet ne sont pas dans le genre des écrits consacrés à la physique; ils ont tout à fait la marche et la tournure des discours que ces deux auteurs tiennent au sujet de la magie et des manifestations surnaturelles comme celles dont El-Halladj * et d'autres avaient eu communication. Maslema a fait une déclaration ' Pour y^^ji, lisez iiyvôil. ' li faut insérer ici, dans le texte arabe, ' L'aulcur s'appuie ici sur la doctrine les mots o-P'f j^, elles supprimer, ainsi énoncée par Aristole, dans son Ifailé de que le mot (jovJifJi, dans l'avant-dernière la génération et de la corruption. Selon ligne de la page.

lui, tout ce qui est produit doit se délé- * Voyez ci-devant, p. 1 13.

riorer et subir la corruption.

262 PROLEGOMENES semblable danS son Kitab cl-Ghaïa, et ce qu'il en dll dans son Retba P. sio. tel-Hakîm, ainsi que Djaber dans ses épîtres\ a tout à fait le carac- tère que nous venons de signaler. Le style des écrits que ces deux auteurs ont laissés sur cette matière est si bien connu, que nous n'avons pas besoin d'en parler davantage.

En somme, les alcbimistes regardent le grand œuvre comme ap- partenant à une des catégories universelles qui renferment les êtres dont la création est en debors du domaine de l'art. Autant il est impossible d'opérer sur le germe d'un arbre ou d'un animal, en s'é- cartant de la voie ordinaire dont se forment les cboses, et de le traiter dans le but d'en obtenir un arbre ou un animal dans l'es- pace d'un jour ou d'un mois, autant est vaine l'opération par laquelle on voudrait convertir en or, dans l'espace d'un jour ou d'un mois, la matière dont ce métal se forme. Pour changer la marche ordinaire de la nature en ce cas, il faudrait avoir un secours provenant du monde surnaturel, et ce secours, l'art ne saurait le fournir. Celui qui essaye de produire le grand œuvre en employant des moyens artifi- ciels perd également sa peine et son argent.

On a désigné le procédé des alchimistes par le nom d'infruciaeux, pour la raison que, njème dans le cas où il donnerait un bon résultat, ce résultat n'en proviendrait pas moins d'un monde tout à fait en dehors du domaine de la nature et de l'art. Réussir à se procurer ainsi le grand œuvre serait un fait tout aussi extraordinaire que de marcher sur l'eau, de se faire porter par l'air et de passer à travers des corps solides^, prodiges en dehors des voies ordinaires de la nature et se manifestant en faveur de quelques saints. On peut encore l'assimiler à la création d'un oiseau ou à tout autre miracle opéré par un prophète: Souviens-toi, dit Dieu (à Jésus), quand ta formas d'ar- (file la figure d'un oiseau, avec ma permission, et quand tu soujjlas sur elle, de sorte qu'elle devint un oiseau par la permission de Dieu. [Coran, sour. v, vers. I lo.) La faculté d'exécuter des choses si extraordinaires varie DIBN KHALDOUN. 263 selon le caractère des individus à qui cette faveur est accordée: c'est tantôt un homme saint qui l'obtient cl tantôt un pécheur (c'est-à-dire un magicien)-, mais celui-ci voit cette faveur tourner à sa honte. Un homme pervers peut recevoir cette faculté, mais il ne peut pas se la donner ni la communiquer à autrui. La fabrication du grand œuvre, envisagée sous ce point de vue, est donc un procédé magique, et nous avons déjà dit que les effets de la magie se produisaient sous l'influence de l'âme (humaine), l^es manifestations qui viennent inter- rompre le cours ordinaire de la nature sont, ou des miracles, ou des prodiges opérés par de saints personnages, ou bien des effets de la magie. Voilà pourquoi les philosophes qui traitent du grand œuvre V. aii parlent par énigmes que personne ne saurait comprendre, excepté les hommes qui se sont plongés dans l'abîme des sciences magiques et qui ont remarqué les diverses actions que l'âme (humaine) exerce sur le monde naturel. Les effets provenant de causes surnaturelles sont si nombreux que personne ne saurait les connaître tous, et Dieu em- brasse par sa science tout ce qu'ils font. [Coran, sour. m, vers. 116.)

Le motif le plus ordinaire de l'empressement que l'on met à prendre connaissance de cet art et à le cultiver est celui (|ue nous avons déjà indiqué, savoir, le peu d'inclination qu'on éprouve à chercher sa vie en suivant la voie la plus simple que la nature nous offre, et le désir d'arriver à la fortune de quelque autre manière. Les moyens naturels de gagner sa vie sont l'agriculture, le commerce et la pratique des arts; mais les gens paresseux, trouvant qu'il se- rait trop fatigant de s'engager dans des occupations de ce genre afin de se procurer la subsistance, désirent s'enrichir tout d'un coup par l'alchimie ou par fout autre moyen surnaturel. Ce sont ordinaire- ment des hommes pauvres qui s'en occupent; mais les philosophes aussi ont discuté sur la réalité du grand œuvre et sur sa non-exis- lence. Ibn Sina, qui tenait im haut rang comme vizir, et qui niait la réalité (de cette matière merveilleuse), possédait de grandes ri- chesses; mais El-Farabi, qui y croyait, était un de ces malheureux qui n'avaient pas toujours de quoi manger. Les spéculations des gens 264 PROLÉGOMÈNES 264 PROLÉGOMÈNES qui ont cultivé cet art avec passion et qui en ont étudié les procédés font justement soupçonner (qu'ils étaient dans la pauvreté). Dieu seul est le dispensateur de la nourriture; sa puissance est inébranlable. [Coran, sour. Li, vers. 58.)

Indication des sujets qu'il convient de traiter dans des ouvrages, et de ceux qu'il faut laisser de côté '.

L'âme de l'homme sert de dépôt aux connaissances humaines, en p. îiJ. même temps qu'elle renferme un don précieux, celui de la faculté perceptive. C'est la réflexion qui lui procure les connaissances; elle les obtient d'abord en se formant des idées exactes des choses, puis en constatant, soit directement, soit indirectement, la réalité ou la non-existence des accidents qui affectent les essences de ces choses. Par cette opération, la réflexion donne naissance à des questions^ qu'elle s'occupe (ensuite) de résoudre aflirniativement ou négative- ment. Quand la forme (ou idée) de la connaissance ainsi acquise s'est établie dans l'entendement, il faut, de toute nécessité, la manifester à d'autres (personnes), soit par la voie de l'enseignement, soit par celle de la conversation; et cela dans le but d'aiguiser^ la réflexion (et de l'aider) à constater la vérité. On manifeste (ses pensées) par l'exposition.

Le terme exposition sert à désigner un discours composé de paroles articulées et créées par Dieu dans l'organe de la langue. Ces paroles se composent de lettres; les lettres sont des sons isolés produits de diverses manières par le muscle de la luette et par la langue, dans le but de permettre aux hommes de se communiquer réciproquement leurs pensées. Voilà V exposition du premier degré, qui fait connaître ' Ce chapitre manque dans l'édition de remplacer les mots t^^Uj i^Ul iJLL» par lioulac et dan» les manuscrits C et D. Il sj.^-^ oULL». Le traducteur turc a suivi se trouve dans la traduction turque. un manuscrit offrant la leçon que je viens ' Le texte de ce passage est évidem- d'adopter, menl corrompu; pour le rétablir, il faut ' Je lis Jiu»J.

DIBN KHALDOUN. 265 ce qui est dans l'esprit, et surtout ce qui s'y trouve de plus abon- dant et de plus noble, savoir, les connaissances. L'exposition du pre- mier degré s'applique, d'une manière générale, à tout ce qu'on roule dans l'esprit, c'est-à-dire à ce qui est khaber et à ce qui est inchâ '.

Par l'exposition du second degré, nous communiquons ce que nous avons dans l'esprit à un individu qui se cache, ou qui est absent, ou qui est loin de nous, et à des personnes que nous n'avons jamais rencontrées, ou qui ne sont pas encore nées. Ce genre d'exposition consiste uniquement dans (l'emploi de) l'écriture. L'écriture se com- pose de signes tracés avec la main, et dont les formes et les figures représentent, par convention, des paroles articulées, les reproduisant lettre par lettre, mot par mot. Lnoncer, au moyen de l'écriture, ce qui est dans l'esprit, est un procédé indirect, puisqu'il ne repro- l'. »43. duit que la parole^; et, pour cette raison, il est mis au second rang.

C'est au moyen de M exposition que l'homme découvre' aux autres ce que son esprit renferme de plus noble, savoir, les connaissances scientifiques et les renseignements utiles. Parmi les personnes qui s'occupaient des sciences, il y en avait qui se plaisaient à confier au papier, par l'emploi de l'écriture, les notions qu'elles possédaient au sujet de ce qui faisait l'objet de leurs éludes, afin que ces rensei- gnements fussent utiles aux absents et à la postérité. Ce furent là les ' Tout ce qu'on énonce par la parole est, soit la déclaration d'un fait, soil l'ex- pression d'un commandement ou d'un souhait. On désigne l'énoncé d'un fai( par le terme Ishaljer (renseignement); l'expres- sion d'une volonté ou d'un désir s'appelle inchà (production).

' Littéral > refait par l'inlermédiniredu discours parlé. • ' Je ne rends pas les mois ^>-»s ixa»!}. qui sont évidemment altérés, et le traduc- Proiégomènes. — m.

teur turc n'en a pas tenu compte. J'avai.s d'abord cru qu'il fallait lire: ^^^ tV^I. J'>T» o*^' lo>*, c'est-à-dire «et l'une de» deux parties de l'exposition découvre, etc. • mais cela aurait l'ait dire à l'auteur une contre-vérité. Au reste, le texte de ce cha- pitre renferme beaucoup de fautes de co- piste, et, comme il ne se trouve que dan» un seul rie nos manuscrits, nous n'avons pas le moyen d'en faire disparaître les er- reur*.

34 266 PROLÉGOMÈNES auteurs. Leurs ouvrages se trouvent, en grand nombre, chez divers peuples et nations, et se transmettent d'une génération à une autre pendant des siècles. Us diffèrent les uns des autres, par suite de la di- versité des religions, des lois et des notions historiques touchant les nations et les empires. Cette différence n'existe pas pour les sciences philosophiques, parce que celles-ci se développent toujours de la même manière; ce qui, du reste, est exigé par la nature même de la faculté réfléchissante. En effet, c'est par la réflexion que l'on obtient des idées exactes au sujet des êtres tant corporels que spirituels, tant de ceux qui appartiennent à la sphère céleste (le monde spirituel) que de ceux qui sont composés des quatre éléments, tant des êtres abstraits que de la matière des êtres. Les connaissances de ce genre n'offrent jamais la moindre discordance. Il en est autrement des sciences religieuses, ce qui tient à la diversité (des religions et) des sectes. Les connaissances historiques aussi se contredisent, vu que, si l'on s'arrête à la super- ficie des renseignements, on les trouve rarement d'accord.

Il y a aussi une grande diversité entre les écritures, chaque peuple s'étant accordé à donner aux lettres (de son alphabet) des formes parlicidières. On désigne les divers genres d'écriture par les termes calam (roseau à écrire) et khatt (hgne, caractère). Le caractère hi- myérite, appelé aussi mnsnad\ est celui qui fut employé par les Himyériles et les anciens habitants du Yémen. Il diffère de celui dont se servent les Arabes, descendus de Moder, et vivant dans les temps postérieurs; les langues de ces deux peuples diffèrent aussi entre elles. Ce sont cependant, toutes les deux, des dialectes arabes; mais les Modériles s'étaient acquis une faculté de parler el de s'exprimer en arabe qui ne ressemblait pas à celle des Himyéritcs. Chacun de ces dialectes a ses règles générales, fondées sur la manière dont ceux qui le parlaient exprimaient leurs idées, et les règles de P. 24i. l'un ne sont pas les mêmes que celles de l'autre. On s'est quelque- fois trompé à cet égard, parce qu'on ne sait pas apprécier toutes les ' Le mot mosiiad signidc appuyé, mais qu'on l'a employé en pnrlanl du caraclère ce ii'esl cerlainertienl pas clans ce sens In'mvérile, qui est parfaitement droit.

D'IBN KHALDOUN. 267