ressources de la facullc au moyen de laquelle on exprime ses pensées.
L'écriture syrienne fut celle des Nabatéens et des Chaldéens. Des gens ignorants prétendent quelquefois que c'est l'écriture la plus con- forme à la nature, puisqu'elle est la plus ancienne, et que le peuple qui s'en servait était le plus ancien de tous. Cette opinion erronée est digne tout au plus du vulgaire, car les actes volontaires de l'homme ne sont pas de ces choses que la nature exige. Comme la haute anti- quité et le long emploi de l'écriture syrienne avaient enraciné chez les hommes l'habitude de s'en servir, des esprits superliciels se figurent qu'elle a pris son origine dans la nature même. Beaucoup de gens à l'esprit obtus soutiennent une opinion semblable à l'égard de la langue arabe: « Les Arabes, disent-ils, ont toujours arabisé par un effet de la nature, et ont toujours énoncé par un effet de la nature. » C'est encore là une erreur.
L'écriture hébraïque fut en)ployée par les enfants d'Israël, descen- dants de Héber, fils de Salé, et par d'autres peuples. L'écriture la- tine fut en usage chez les Latins, fraction de la race qu'on nomme les Houm, et possédant un langage qui lui fut propre. Tous les autres peuples, les Turcs, par exemple, et les Francs et les Indiens, ont chacun une écriture particulière qu'il est convenu d'employer, et (jui porte son nom.
Les trois premières de ces écritures ont joui d'une grande consi- dération: on a cultivé celle des Syriens, à cause de son ancienneté; celle des Arabes, parce que le Coran leur fut donné en langue arabe, et celle des Hébreux, parce que le Pentateuque leur fut révélé en hébreu. Comme ces deux dernières étaient faciles à lire ', on at- tacha tout d'abord une haute importance aux textes écrits'^ en ces caractères; ensuite se développèrent les règles qui constataient d'une manière absolue les modes d'expression qui étaient par- ticuliers au génie de chaque langue^; car il s'agissait de recon- ' Littéral. 9 représentait clairement ce ' Je lis o^Lodl à la place de ii^loJI. La qu'il fallait lire. > phrase entière, à commencer par (jk^ 3A.
268 PROLEGOxMENES naître, dans ces écrits sacrés, les devoirs que la religion imposait aux fidèles.
Les Roam, peuple qui parlait latin, ayant adopté la religion 245. chrétienne, laquelle est tirée en entier du Pentateuque, ainsi que nous l'avons mentionné dans la première partie de notre ouvrage', les Rouin traduisirent en leur langue le Pentateuque et les livres des Prophètes israélites, afin d'y trouver plus facilement les décisions (de Dieu). Aussi surpassèrent-ils tous les autres peuples* par le soin qu'ils donnèrent à (la culture de) leur langue et de leur écriture. Les autres genres d'écriture, et chaque peuple en avait une de son in- vention, restèrent négligés.
Plus tard on fixa au nombre de sept les divers buts auxquels il était permis de viser en composant des ouvrages, et on déclara qu'il ne fallait pas en adopter d'autres. Voici findication des buts légi- times: 1° Etablir une nouvelle science, en indiquer fobjet, les divisions, les subdivisions et l'enchaînement des problèmes qu'elle sert à ré- soudre; ou bien indiquer les questions et les problèmes que l'on ren- contre en faisant des recherches consciencieuses, et faire jouir les autres des fruits de ses travaux. On met ces notions par écrit et on les réunit dans un volinne, avec l'espoir que la postérité en re- connaîtra futilité. C'est là ce qui est arrivé pour les traités fonda- mentaux de la jurisprudence. Chafeï fut le premier qui traita des preuves qu'on pouvait tirer des paroles de la loi divine et qui en fit un résumé; après lui vinrent les Hanefites, qui, en faisant connaître, d'une manière détaillée, toutes les questions qui se laissent résoudre par analogie, rendirent un grand service aux générations qui se sont suivies jusqu'à nos jours.
2° Quand la langue et les écrits d'un ancien auteur ne sont pas inteUigibles (pour tout le monde), et qu'on parvient, avec faide de Dieu, à les comprendre, on désire conununiquer aux antres l'expli- C'e«l-à-dire dans l'histoire anlé-i»la- ' Je lis t^^^ à la place de Uly..
mite, partie encore inédite.
DIBN KHALDOUN. 269 cation des difTicultés qui pourraient les arrêter, et rendre un service à ceux qui en sont dignes. En expliquant les ouvrages consacrés aux sciences intellectuelles et aux sciences traditionnelles (fondées sur la foi), ons'est proposé ce but, qui, en réalité, est très-noble.
3° ' Des erreurs et des fautes se trouvent dans les écrits d'un ancien dont le haut mérite est généralement reconnu, et dont la réputation, comme auteur instructif, est très-répandue. On constate ces fautes P. j46. par des preuves claires et incontestables, et on désire faire parvenir ces rectifications à la postérité; car on sait combien il est difficile d'ex- tirper les fausses opinions qu'un ouvrage important aura répandues dans le monde depuis plusieurs.siècles, et qui proviennent d'un au- teur renommé dont l'érudition est regardée comme infaillible. On compose sur cette matière un livre qui fournit aux lecteurs l'indica- tion de ces erreurs.
4° Une science est incomplète parce qu'on y a négligé certains problèmes ou omis une des sections dont le nombre se trouve déter- miné par l'objet même de cette science. Un lecteur, s'apercevant de la lacune, entreprend de la faire disparaître en y insérant ce qui manquait. Il complète ainsi cette science dans toutes ses parties, en expose tous les problèmes et n'y laisse rien d'imparfait.
5' Si les questions dont une science s'occupe sont présentées sans ordre et sans être classées par chapitres, un lecteur pourra entre- prendre de les ranger convenablement et de mettre chaque problème à la place qu'il doit occuper. Le texte du Modaouena ^, tel qu'Ibn ^ el-Cacem l'avait transmis à Sahnoun, et celui de YOtbiya, tel qu'El- Otbi l'avait enseigné après l'avoir appris des disciples de Malek, pré- sentent ce genre de défaut*. Comme on avait remarqué dans ces livres que beaucoup de questions de droit se trouvaient sous des titres qui ne leur convenaient pas, Ibn Abi Zeïd entreprit de mettre en ordre le texte du Modaouena. Celui de YOtbiya est resté dans son désordre primitif, et ofl're sous chaque titre des questions qui devaient 270 PROLÉGOMÈNES se trouver sous un autre. Aussi les jurisconsultes s'acconimodent-ils du Modaouena tel qu'il se présente dans la rédaction d'Ibn Abi Zeïd et dans celle d'El-Béradaï, docteur qui vint plus tard.
6° Une foule de problèmes peuvent se trouver déplacés, étant in- sérés dans des chapitres consacrés à d'autres sciences. Un homme de talent, connaissant bien son sujet et tous les problèmes qui s'y rattachent, veut remédier à ce désordre, et produit une nouvelle P. 247. science qui mérite de prendre rang parmi celles qui intéressent l'es- prit humain. Abd el-Caher el-Djordjani ' et Abou Yacoub es-Sekkaki ^ trouvèrent, éparpillées^ dans des traités de grammaire, beaucoup de questions appartenant à la science de l'exposition^. El-Djahed'' en avait déjà réuni plusieurs dans son Kitab el-Beïyan oua- l-Tebyan (exposition et explication). On s'est alors aperçu'' que ces questions formaient l'objet d'une science suigeneris, celle de ^exposition, et cette découverte donna lieu à la composition de plusieurs ouvrages très- célèbres. La science de l'exposition, à laquelle ces questions servent de base, occupa l'attention des savants postérieurs, et ceux-ci ont traité le sujet de manière à surpasser tous leurs devanciers.
7° Dans chaque branche de science il y a des livres fondamentaux, et, comme ces traités peuvent offrir des longueurs et des redon- dances, il est permis de rédiger un nouvel ouvrage dans lequel on abrège le texte original, le resserrant de manière à en former un ré.sumé. Par celte opération, on fait disparaître les redites, tout en ' Il fanl lire(_>JiAj jjI à la place de »jI 4_>-»jj. — Abou Yacoub Youçof es-Sek- kaki, l'auteur du célèbre ouvrage encyclo- pédique intitulé Miflalieloloum [laclefdes connaissances), mourut l'an 636 (1228- laay de.1. C).
Pour «jJu^«/», lisez iJjUjt, avec le traducteur turc.
*.l'emploie le mot exposition pour rendre le lerme (jLo {beïyan) qui, chez les docteurs musulmans, signifie exposer ou énoncer ses pensées d'une manière claire et précise. Il désigne, à peu près, l'art que nous nommons la rhétorique.
' Amr Ibn Bahr el-Djahed, célèbre |)hi- lologue, mourut à Basra l'an 255 (868- 86c) de J. C). Il avait dépassé sa qualre- vingt-dixième année.
'.le lis <jJ.is»- évitant de supprimer l'essentiel, car, autrement, on s'écarterait du but que l'auteur s'était proposé.
Voilà les objets auxquels il est permis de viser et qu'on ne doit pas perdre de vue ([uand on a l'intention de composer un ouvrage. L'é- crivain qui en adopte un autre fait là une chose à laquelle rien ne l'oblige, et s'écarte de la voie que, selon l'opinion de tous les hommes intelligents, on est tenu de suivre. Ainsi, par exemple, un individu veut s'attribuer à lui-même la composition d'un ouvrage dont il n'est pas l'auteur; il déguise le texte original en substituant certaines expressions à d'autres, en changeant l'ordre des matières, en suppri- mant des passages essentiels, en insérant des choses inutiles et en remplaçant le vrai par le faux. Pour commettre un tel acte, il faut être très -ignorant et très-présompfeux. Aussi voyons-nous qu'Aris- tote termine par les paroles suivantes l'énumération des objets qu'on doit se proposer dans la composition d'un ouvrage: « Ce qui est en dehors de cela n'est que du superflu et de la convoitise, » c'est-à-dire de l'ignorance et de la présomption. Que Dieu nous préserve d'agir p. ji8 autrement qu'il ne convient à un homme raisonnable! Dieu dirige vers {la voie) la plus droite. [Coran, sour. xvii, vers. <).)
Trop d'ouvrages sur un môme sujet nuisent à l'acquisition de la science dont ils traitent.
Parmi les causes qui nuisent à l'acquisition des connaissances scientihques et qui empêchent de les approfondir, il faut ranger le trop grand nombre d'ouvrages composés (sur le même sujet) et les divers systèmes de termes techniques qui s'emploient dans l'enseigne- mertt. Le professeur, étant tenu de se rappeler (tous les détails de la science qu'il enseigne) et sachant que ses élèves ne sauraient atteindre au degré d'instruction (qui leur est imposé) à moins de connaître (ces détails), est obligé de savoir par cœur la totalité ou la majeure partie de ces termes et de bien faire attention à leur emploi. Or les ouvrages qui traitent d'une même science sont tellement nom- bi'eux, que le professeur le plus zélé ne saurait en prendre une con- 272 PROLEGOMENES naissance parfaite, quand même il y consacrerait toute sa vie; aussi se voit-il forcément obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint le degré d'érudition auquel il visait.
La science du droit malékite, telle qu'on la trouve exposée dans le Modaouena et dans les commentaires qui développent la jurisprudence de cet ouvrage, le livre d'ibn Younos, par exemple, celui d'El-Lakh- mi, celui dlbn Becbîr \ les traités qui servent d'introduction à cette étude, et les recueils d'indications qui lui sont nécessaires, offre un exemple (du fait dont nous nous plaignons). Il en est de même (de la jurisprudence malékite telle qu'on la trouve dans) le traité d'Ibn el-Hadjeb^ et dans les (nombreux) écrits auxquels il a donné lieu. (Celui qui a bien étudié le droit malékite) doit être en mesure de re- connaître les doctrines de l'école de Cairouan et ne pas les confondre avec celles de Cordoue, de Baghdad, du Caire et des autres écoles postérieures. Il doit savoir tout cela, s'il veut obtenir l'autorisation de prononcer sur des questions de droit. Toutes ces doctrines n'offrent cependant que la répétition des mêmes idées, mais celui qui a étudié le droit est tenu d'avoir ces notions présentes à l'esprit et de bien distinguer entre les opinions des diverses écoles. Or, pour étu- dier à fond la doctrine d'une seule école, il faudrait y passer sa vie. P. lig. Il en serait bien autrement si les professeurs se bornaient à expliquer aux élèves les problèmes (ou doctrines) de l'école; leur tàcbe serait beaucoup plus facile et les étudiants apprendraient avec moins de difficulté. Mais le mal est tellement enraciné, par suite de riiabilude prise, qu'il est devenu comme une cbosc naturelle qu'on ne saurait changer ni faire disparaître.
Citons encore comme exemple la science de la grammaire arabe, telle qu'elle est exposée dans le Kilab de Sibaouaïb', dans les nom- breux ouvrages auxquels ce livre a donné naissance, dans les systèmes déjà mentionné les noms de ces docteurs. ' Amr Ibii Olliman, surnommé 6ïia- (Voycz ci-devant, p. 17.) Je ne trouve ouai'/t et auteur d'un célèbre traité de gramaucun renseignement à leur sujet. maire appelle ordinairement le Kitab (ou D'IBN KHALDOUN. 273 inventés par les grammairiens de Basra, de Coufa ', de Baghdad et d'Espagne, dans les autres systèmes imaginés par leurs successeurs, dans ceux des anciens auteurs et ceux des modernes, tels qu'Ibn ei- Hadjob et Ibn Malek, à quoi il faut ajouter tous les autres livres com- posés sur ce sujet. Comment peut-on exiger d'un protesseur qu'il les comprenne tous, quand même il aurait passé toute sa vie à les étudier? Personne ne peut espérer d'arriver à ce degré (d'érudition), car on n'y réussit que dans des cas extrêmement rares. Un de ces cas exceptionnels est venu cependant à ma connaissance dans ces dei- niers temps: j'étais encore dans le Maghreb, quand je reçus un ou- vrage composé par un grammairien natif de l'Egypte et nommé Ibn Hicham^. On reconnaît, à la manière dont l'auteur s'y exprime, que, chez lui, la connaissance de la grammaire est portée au plus haut degré et à un point que personne avant lui, si nous exceptons Si- baouaïh, Ibn Djinni ^ et leurs disciples, n'avait jamais atteint. (Il doit cet avantage) à son érudition, à.sa connaissance exacte des principes fondanienlaiix et des ramilicalions de cette science, et à l'extrême habileté qu'il déploie (dans la solution des questions grammaticales).
Ce fait démontre que le mérite n'appartient pas uniquement aux anciens. Et cependant ibn Hicham avait à franchir tous les obstacles que je viens de signaler, toutes les diiîicultés provenant du grand nombre de systèmes* et de méthodes, (diflicultés) augmentées encore par la quantité énorme d'ouvrages qu'on a composés sur la matière. Mais cela est une faveur que Dieu accorde à c/ai il veut.
Des cas de cette nature sont singulièrement rares dans le monde, et nous répéterons encore qu'un professeur, quand même il passerait sa vie à étudier une masse de livres scientifiques, ne parviendrait livre par excellence), mourut dans la der- intitulé Mogtini'l-Lehib. Il mourut en 761 nicre moitié du deuxième siècle de l'hégire (i36o-i36i de J. C).
' 11 faut lire ^jyj»Xjf. ^jyos-o-JI. mairien célèbre et auteur de plusieurs ou- ' Djemal ed-DinAbou Mohammed Abd vrages, naquit à Mosul el mourut l'an Sga Allah Ibn Youçof, surnommé Ibn Hicliam, (1001-iooa de J. C).
est l'auteur du (.élèbre traité de grammaire ' Pour i_>*tMÎ, lisez *_>*I(>ll.
Prolégomènes, — ni. 36 274 PROLEGOMENES jamais à posséder coniplélement la science dont ils traitent. Il ne P. 25o. saurait même approfondir la grammaire arabe, bien qu'elle soit l'ins- trument et le moyen (pour arriver à la connaissance des autres sciences). Qu'en sera-t-il donc à l'égard des fruits auxquels on ne peut atteindre que par ce moyen.>^ Mais Dieu dirige qui il veut.
Le trop grand nombre d'abrégés scientifiques nuit au progrès de l'instruction.
Plusieurs savants des derniers siècles, ayant entrepris d'abréger les méthodes et les procédés qui s'emploient dans l'enseignement des sciences, s'appliquèrent avec ardeur à la tâche de classifier les no- tions scientifiques, afin de les résumer dans des traités qui puissent servir dorénavant de modèles uniques. Dans ces ouvrages ils expo- sèrent en peu de paroles, et avec le moins de remplissage possible, les questions dont on traite dans chaque science et les preuves qu'on y emploie, fournissant ainsi (à l'étudiant) la plupart des notions dont chaque branche de connaissances se compose. Ce procédé fut très-nuisible à la juste expression de la pensée et rendit très-diffi- cile l'intelligence des textes qui en résultaient. Quelquefois aussi ils prenaient les traités détaillés qui servaient de bases à l'étude de chaque science, l'exégèse coranique, par exemple, et la rhétorique, et en faisaient des abrégés qu'on piît facilement apprendre par cœur. C'est ce que firent Ibn ' el-Hadjeb pour la jurisprudence et pour les principes fondamentaux de cette science, Ibn Malek pour la gram- maire arabe et el-Khoundji pour la logique.
De pareils abrégés nuisent au progrès de l'instruction et à l'acqui- sition des connaissances. En effet, ils jettent le commençant dans un- grand embarras, en lui offrant les notions les plus élevées de la science avant qu'il se trouve en état de les comprendre. C'est là une mauvaise méthode d'enseignement, ainsi que nous le iTiontrerons plus tard. Ajoutez à cela la grande préoccupation d'esprit que ces ouvrages ini- Pour ^jj, lisez ^^1.
DIBN KHALDOUN. 275 posent à l'étudiant lorsqu'il cherche à con)prendre les passages obs- curs dont ils sont remplis. Cette obscurité provient de l'entassement des idées et de la difiicullé ' d'y découvrir la solution des questions dont on s'occupe. Nous savons tous quelle peine il faut se donner quand il s'agit de tirer des renseignements de ces abrégés, tant ils sont remplis d'expressions obscures et embarrassantes, et combien on perd de temps en cherchant à les comprendre. A cela je dois ajouter que les connaissances acquises au moyen de sommaires, P. »5>- quand même elles seraient parfailenient exactes et nullement ex- posées à subir des altérations, sont bien inférieures à celles qui ' s'obtiennent par l'étude de grands ouvrages bien détaillés, dont la prolixité même et les redites contribuent à donner au lecteur une connaissance parfaite du sujet. Moins l'auteur se répète, moins le lecteur apprend, et il en est ainsi de tous les abrégés. Pour aider à la mémoire do l'étudiant, on le lance dans une foule de difficultés, et on Tempèche ainsi d'acquérir des connaissances vraiment utiles et de les garder. Personne ne peut égarer celui qui esl dirigé'^ par Dieu; celui que Dieu a égaré ne trouvera personne pour le diriger.
De la direction qu'il faut imprimer à l'enseigncnienl aOn de le rendre vraiment utile.
On ne peut enseigner une science d'une manière profitable pour l'élève, k moins de passer graduellemenl et pas à pas (des notions élémentaires à celles qui sont plus élevées). 11 faut commencer par lui soumettre quelques problèmes appartenant à chaque division de la science qu'on va traiter et lui servant de base. Pour faciliter la compréhension de ces questions, on les expose d'une manière som- maire, en se réglant d'après l'intelligence de l'élève et sa capacité, plus ou moins grande, à recevoir les notions qu'on veut lui com- muniquer. L'élève, ayant parcouru ainsi toute la science, en possède une connaissance approximative, bien qu'elle soit encore faible; 35.
276 PROLEGOMENES mais son travaii a eu pour résultat de le disposer à bien comprendre le sujet et à connaître les questions qui s'y rattachent. On lui fait aborder ensuite le même sujet pour la seconde fois, en le conduisant, par la voie de l'enseignement oral, à un degré de connaissance plus élevé que celui auquel il était parvenu. On lui donne alors toutes les explications nécessaires et tous les éclaircissements; car il s'agit de le P. 25 j. faire sortir des notions générales, alin de le mettre au courant des questions controversées auxquelles cette science avait donné lieu et de le lancer dans la voie qui le mènera à la connaître en entier. On fortifie ainsi, chez l'étudiant, la faculté d'apprendre.
Le professeur, voyant que l'élève a lait maintenant de grands pro- grès, recommence avec lui l'examen de la science et lui explique tout ce qui s'y trouve de difficile, d'obscur et d'abstrait, sans rien omettre. L'élève a de cette façon acquis une idée nette de cette science et possède le moyen de s'en rendre complètement maître. Ce mode d'enseignement, qui est le vrai, oblige, comme on le voit, à re- passer le sujet trois fois. Quelques étudiants apprennent une science sans l'avoir revue si souvent, mais cela tient à leur talent inné et à une disposition qui leur rend cette tâche facile.
Dans le siècle où nous vivons, on rencontre beaucoup de profes- seurs à qui cette méthode d'enseignement est inconnue et qui en ignorent les avantages. Ils présentent à l'étudiant, dès la première leçon, les problèmes les plus abstraits de la science, et lui imposent la tâche de les résoudre par la force de son intelligence, s'imaginant que cela est le meilleur mode d'enseignement et la meilleure manière de former l'élève. Ils l'obligent à apprendre par cœur toutes ces no- tions, et, pour ajouter encore à la confusion de son esprit, ils lui ex- posent les doctrines les plus élevées de la science en même temps que les premiers éléments. Cela se fait avant que l'étudiant soit pré- paré à comprendre de pareilles choses.
Acquérir la connaissance d'une science et se rendre apte à la com- prendre est une faculté qui se développe graduellement. Ceux qui commencent l'étude d'une branche de connaissances sont presque D'IBN KHALDOUN.
'Il I tous incapables de la comprendre en entier; il n'y a (ju'un très-petit nombre d'individus qui, en s'aidant de représentations sensibles, parviennent à s'en faire une idée générale et approximative. L'apti- tude à apprendre ne peut augmenter que peu à peu; pour l'accroître, il faut repasser la science plusieurs fois et monter graduellement du facile au difficile. Après la faculté de l'aptitude vient celle de l'ac- quisition, et, dès lors, l'élève parvient à embrasser tous les pro- blèmes dont se compose la science.
Celui à qui on expose les doctrines les plus élevées d'une science dès la première leçon, et pendant qu'il est encore incapable de les P. »d3. comprendre, est loin d'y acquérir l'aptitude nécessaire et a bientôt l'esprit fatigué. Croyant que cela tient à l'extrême difficulté du sujet, il s'y applique avec moins d'ardeur, perd l'envie de l'apprendre et finit par y renoncer tout à fait; mais cela est la faute', non pas de la science, mais de la manière dont on l'enseigne.
Le professeur ne doit pas exiger des élèves, soit qu'ils commen- cent, soit qu'ils achèvent l'étude d'une science, qu'ils sachent plus que le contenu du livre sur lequel ils travaillent. Il doit toujours tenir compte de leurs forces'^ et de leur aptitude à apprendre. En expliquant un ouvrage, il ne doit pas leur citer des doctrines extraites d'im autre ouvrage, mais attendre qu'ils sachent par cœur' le pre- mier, depuis le commencement jusqu'à la fin, qu'ils en compren- nent toute la portée et qu'ils en aient tiré assez de connaissances pour qu'ils puissent aborder un.second traité.
L'étudiant qui s'est rendu maître d'une science quelconque a bien disposé son esprit pour en acquérir d'autres; il sent naître chez lui ime ardeur qui le pousse à apprendre davantage, à s'élever jusqu'aux sciences les plus hautes et à posséder enfin toutes les connaissances humaines. Mais, s'il a l'esprit confus (par suite d'un enseignement mal entendu), il n'a plus la force de comprendre; il cède à la las- ' 11 faut lire l5U.> 3! à la place des Bouiac portent "UsLb (_>.«u^, leçon (juc je mots ciUi J 3I. préfère.
' Les manuscrit!) C et D el l'édiiion de ' tft? w' l'aoriste du verbe ^f..
278 PROLÉGOMÈNES situde, perd la faculté de réfléchir, et, ne conservant plus le moindre espoir d'apprendre \ il renonce à la science et abandonne le profes- seur qui l'enseigne. Dieu dirige qui il veut.
Quand on explique un livre ou une branche de science, on ne doit pas y mettre trop de temps, ce qui arriverait si on multipliait les séances et si on les tenait à des intervalles trop grands; cela suflirait à faire oublier (aux élèves ce qu'ils auraient déjà appris) et à briser la liaison mutuelle des problèmes qui se rattachent au sujet. En interrompant la suite naturelle des problèmes, on rend très-difficile l'acquisition de la science.
Quand les doctrines les plus élevées d'une science se présentent à l'esprit aussi promptement que les premiers principes, et si elles sont restées à l'abri de l'oubli, la faculté de recueillir des connais- sances se développe très-promptement, s'établit dans l'esprit d'une manière très-solide, et reçoit la teinture (qu'on veut lui communi- quer'-). En effet, chaque faculté acquise naît de la fréquente répé- P. 254. tition d'un même acte, et, si l'on suspend l'acte, on su.spend l'acqui- sition de la faculté qui en dérive. Et Dieu vous enseigna ce que vous ignoriez. [Coran, sour. ii, vers. 2^0.)
C'est encore ime bonne règle à suivre, une voie dont on ne devrait jamais s'écarter, que de ne pas enseigner simultanément deux sciences à un élève; car, dans ce cas, il ne pourrait guère en apprendre même une seule, puisque son attention se partagerait entre elles et se dé- tournerait des problèmes de l'une pour s'occuper de ceux de l'autre; trouvant alors toutes les deux également difliciles et inabordables, et trompé dans ses espérances, il renoncerait à l'étude. Si on laissait l'esprit de l'élève assez libre pour qu'il pût s'occuper de ce qui est à sa portée et s'y borner uniquement, on lui fournirait, en général, une excellente occasion de s'instruire. C'est Dieu qui, par sa grâce, nous conduit à la vérité.
Section. — Je vais maintenant donner à celui qui veut s'instruire ' Pour (jJL), lisez m-*Jj. nuscrils C et D et rédilion de Boiilac ne ' Le mol i:^\X\JJ esl de trop; les ma- l'offrenl pas.
DIBN kHALDOUN. 279 DIBN kHALDOUN. 279 des conseils qui lui seront vraiment utiles, s'il veut les accepter et les garder précieusement; mais, avant de commencer, je lui soumettrai quelques observations qui l'aideront à bien comprendre ' ce dont il s'agit. La faculté réflécbissante arrive naturellement à l'homme et à lui seul; de même que toutes les autres choses, elle a été créée par Dieu. C'est un acte et un mouvement opérés dans l'âme au moyen d'une force qui réside dans le ventricule central du cerveau. Elle sert tantôt à manifester les actions de l'homme en les dirigeant avec ordre et avec méthode; tantôt elle procure (à l'esprit) la connaissance d'une chose qu'il ignorait. En ce dernier cas, elle se tourne vers la notion qu'on recherche, établit les deux ternies* afin de pouvoir en porter un jugement, soit négatif, soit affirmalif; le (terme) moyen, celui qui réunit les deux autres, se manifeste à elle en moins d'un clin d'oeil, dans le cas où il est unique; s'il y en a plus d'un, la réflexion se.sert du premier afin de découvrir le second, et de parvenir ensuite à la connaissance de ce qu'elle cherchait'. Telle est l'occupation de cette P. t55. faculté réfléchissante, qui est naturelle ù l'homme et qui le distingue de tous les autres animaux.